Les Allemands ont eu souvent le tort
dese laisser convaincre par les revers.
dese laisser convaincre par les revers.
Madame de Stael - De l'Allegmagne
?
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? 4 PRE? FACE.
<<Je mande a` M. Corbigfiy ' de tenir la main a` l'exe? cu-
<< tiou de l'ordre que je lui ai donne? , lorsque le de? lai que je
vous accorde sera expire? .
<< Je suis aux regrets, madame, que vous m'ayez cou-
<< traint de commencer ma correspondance avec vous par une
<< mesure de rigueur ; il m'aurait e? te? plus agre? able de n'avoir
<< qu'a` vous offrir des te? moignages de la haute conside? ration
<< avec laquelle j'ai l'honneur d'e^tre,
<< MADAME,
<< Votre tre`s-humble et tre`s-obe? issant serviteur,
<<Signe? LE DUC DE ROV1GO.
Madame de Stae? l.
<< P. S. J'ai des raisons, madame, pour vous indiquer les
<< ports de Lorient, la Rochelle, Bordeaux et Rochefort,
<< comme e? tant les seuls ports dans lesquels vous pouvez
<< vous embarquer; je vous invite a` me faire connai^tre celui
<< que vous aurez choisi1. >>
J'ajouterai quelques re? flexions a` cette lettre, de? ja`, ce me
semble, assez curieuse par elle-me^me. -- II m'a paru, dit
le ge? ne? ral Savary, que l'air de ce pays ne vous convenait
pas; quelle gracieuse manie`re d'annoncer a` une femme alors,
he? las! me`re de trois enfants, a` la fille d'un homme qui a
servi la France avec tant de foi, qu'on la bannit, a` jamais ,
du lieu de sa naissance, sans qu'il lui soit permis de re? -
clamer d'aucune manie`re contre une peine re? pute? e la plus
cruelle, apre`s la condamnation a` mort! Il existe un vaude-
ville franc? ais dans lequel un huissier, se vantant de sa po-
litesse envers ceux qu'il conduit en prison, dit:
Aussi je suis aime? de tous ceux que j'arre^te. Je ne sais si telle e? tait l'intention du ge? ne? ral Savary.
1 Pre? fet de Loir-et-Cher.
1 Le but ile ce post-scriptum e? tait ile m'interdire les ports de la Manche.
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? II ajoute que les Franc? ais n'en sont pas re? duits a` pren-
dre pour mode`les les peuples que j'admire. Ces peuples,
ce sont les Anglais d'abord, et, a` plusieurs e? gards, les Alle-
mands. Toutefois je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de
ne pas aimer la France. Je n'ai que trop montre? le regret
d'un se? jour ou` je conserve tant d'objets d'affection, ou` ceux
qui me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attache-
ment peut-e^tre trop vif pour une contre? e si brillante et pour
ses spirituels habitants, il ne s'ensuivait point qu'il du^t m'e^-
tre interdit d'admirer l'Angleterre. On l'a vue, comme un
chevalier arme? pour la de? fense de l'ordre social, pre? server
l'Europe pendant dix anne? es de l'anarchie, et pendant dix
autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au
commencement de la re? volution, le but des espe? rances et
des efforts des Franc? ais; mon a^me en est reste? e ou` la leur
e? tait alors.
A mon retour dans la terre de mon pe`re, le pre? fet de Ge-
ne`ve me de? fendit de m'en e? loigner a` plus de quatre lieues.
Je me permis un jour d'aller jusqu'a` dix, dans le simple
but d'une promenade; aussito^t les gendarmes coururent
apre`s moi, l'on de? fendit aux mai^tres de poste de me donner
des chevaux, et l'on eu^t dit que le salut de l'E? tat de? pendait
d'une aussi faible existence que la mienne. Je me re? signai
cependant encore a` cet emprisonnement dans toute sa ri-
gueur, quand un dernier coup me le rendit tout a` fait insup-
portable. Quelques-uns de mes amis furent exile? s, parce
qu'ils avaient eu la ge? ne? rosite? devenir me voir; c'en otait
trop : porter*avec soi la contagion du malheur, ne pas oser
se rapprocher de ceux qu'on aime, craindre de leur e? crire,
de prononcer leur nom, e^tre l'objet tour a` tour, ou des preu-
ves d'affection qui font trembler pour ceux qui vous les
donnent, ou des bassesses raffine? es que la terreur inspire,
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? 6 PREFACE,
c'e? tait une situation a` laquelle il fallait se soustraire, si
l'on voulait encore vivre!
On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces perse? -
cutions continuelles e? taient une preuve de l'importance qu'on
attachait a` moi; j'aurais pu re? pondre que je n'avais me? rite?
NI cet exce? s d'honneur, ni cette indignite? .
Mais je ne me laissai point aller aux consolations donne? es a`
mou amour-propre, car je savais qu'il n'est personne mainte-
nant en France, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits,
qui ne puisse e^tre trouve? digne d'e^tre rendu malheureux. On
me tourmenta dans tous les inte? re^ts de ma vie, dans tous
les points sensibles de mon caracte`re, et l'autorite? condes-
cendit a` se donner la peine de me bien connai^tre pour mieux
me faire souffrir. Ne pouvant donc de? sarmer cette autorite?
par le simple sacrifice de mon talent, et re? solue a` ne lui en
pas offrir le servage, je crus sentir au fond de mon coeur ce
que m'aurait conseille? mon pe`re, et je partis.
Il m'importe, je le crois, de faire connai^tre au public ce
livre calomnie? , ce livre, source de tant de peines : et quoi-
que le ge? ne? ral Savary m'ait de? clare? dans sa lettre que mon
ouvrage n'e? tait pas franc? ais, comme je me garde bien devoir en lui le repre? sentant de la France, c'est aux Franc? ais
tels que je les ai connus, que j'adresserai avec confiance un
e? crit ou` j'ai ta^che? , selon mes forces, de relever la gloire des travaux de l'esprit humain. L'Allemagne, par sa situation ge? ographique, peut e^tre
conside? re? e comme le coeur de l'Europe, et la grande asso-
ciation continentale ne saurait retrouver son inde? pendance
que par celle de ce pays. La diffe? rence des langues, les li-
mites naturelles, les souvenirs d'une me^me histoire, tout
contribue a` cre? er parmi les hommes ces grands individus
qu'on appelle des nations; de certaines proportions leur sont
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? PUEFACE. 7
ne? cessaires pour exister, de certaines qualite? s les distinguent;
et si l'Allemagne e? tait re? unie a` la France, il s'ensuivrait
aussi que la France serait re? unie a` l'Allemagne, et que les
Franc? ais de Hambourg, comme les Franc? ais de Rome,
alte? reraient par degre? s le caracte`redes compatriotes de
Henri IV: les vaincus, a` la longue, modifieraient les vain-
queurs, et tous finiraient par y perdre.
J'ai dit dans mon ouvrage que les Allemands n'e? taient
pas une nation, et certes ils donnent au monde maintenant
d'he? roi? ques de? mentis a` cette crainte. Mais ne voit-on pas
cependant quelques pays germaniques s'exposer, en combat-
tant contre leurs compatriotes, au me? pris de leurs allie? s
me^mes, les Franc? ais? Ces auxiliaires, dont on he? site a` pro-
noncer le nom, comme s'il e? tait temps encore de le cacher a` la poste? rite? , ces auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par
l'opinion ni me^me par l'inte? re^t, encore moins par l'honneur;
mais une peur impre? voyante a pre? cipite? leurs gouvernements
vers le plus fort, sans re? fle? chir qu'ils e? taient eux-me^mes la
cause de cette force devant laquelle ils se prosternaient.
Les Espagnols, a` qui l'on, peu. t appliquer ce beau vers an-
glais de Southey:
And those \vho sut'tcr bravely save mankind,
et ceux qui souffrent bravement sauvent Cespe`ce hu-
maine i les Espagnols se sont vus re? duits a` ne posse? der que
Cadix, et ils n'auraient pas plus consenti alors au joug des
e? trangers, que depuis qu'ils ont atteint la barrie`re des Pyre? -
ne? es, et qu'ils sont de? fendus par le caracte`re antique et le
ge? nie moderne de lord Wellington. Majs pour accomplir ces
grandes choses, il fallait une perse? ve? rance que l'e? ve? nement
ne saurait de? courager.
Les Allemands ont eu souvent le tort
dese laisser convaincre par les revers. Les individus doivent
se re? signer a` la destine? e, mais jamais les nations; car ce
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? 8 PRE? FACE.
sont elles qui seules peuvent commander a` eette destine? e:
une volonte? de plus, et le malheur serait dompte? .
La soumission d'un peuple a` un autre est contre nature.
Qui croirait maintenant a` la possibilite? d'entamer l'Espa-
gne, la Russie, l'Angleterre, la France? Pourquoi n'en se-
rait-il pas de me^me de l'Allemagne? Si les Allemands pou-
vaient encore e^tre asservis, leur infortune de? chirerait le
coeur; mais on serait toujours tente? de leur dire, comme
mademoiselle de Mancini a` Louis XIV : Vous e^tes roi, sire,
et vous pleurez! -- Vous e^tes une nation, et vous pleurez!
Le tableau de la litte? rature et de la philosophie semble
bien e? tranger au moment actuel; cependant il sera peut-e^tre
doux a` cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler
ses richesses intellectuelles au milieu des ravages de la
guerre. Il y a trois ans que je de? signais la Prusse et les pays
du Nord qui l'environnent comme la patrie de la pense? e;
en combien d'actions ge? ne? reuses cette pense? e ne s'est-elle pas
transforme? e! ce que les philosophes mettaient en syste`me
s'accomplit, et l'inde? pendance de l'a^mefondera celle des
E? tats.
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? OBSERVATIONS GE? NE? RALES.
On peut rapporter l'origine des principales nations de l'Europe
a` trois grandes races diffe? rentes : la race latine, la race germa-
nique, et la race esclavonne. Les Italiens, les Franc? ais, les
Espagnols et les Portugais ont rec? u des Romains leur civilisation
et leur langage; les Allemands, les Suisses, les Anglais, les
Sue? dois, les Danois et les Hollandais sont des peuples teutoni-
ques; enfln, parmi les Esclavons, les Polonais et les Russes
occupent le premier rang. Les nations dont la culture intellec-
tuelle est d'origine latine, sont plus anciennement civilise? es que
les autres; elles ont pour la plupart he? rite? de l'habile sagacite?
des Romains, dans le maniement des affaires de ce monde. Des
institutions sociales , fonde? es sur la religion pai? enne , ont pre? -
ce? de? chez elles l'e? tablissement du christianisme; et quand les
peuples du Nord sont venus les conque? rir, ces peuples ont
adopte? , a` beaucoup d'e? gards, les moeurs du pays dont ils e? taient
les vainqueurs.
Ces observations doivent sans doute e^tre modifie? es d'apre`s les
climats, les gouvernements et les faits de chaque histoire. La
puissance eccle? siastique a laisse? des traces ineffac? ables en Italie.
Les longues guerres avec les Arabes ont fortifie? les habitudes
militaires et l'esprit entreprenant des Espagnols; mais en ge? -
ne? ral cette partie de l'Europe, dont les langues de? rivent du latin,
et qui a e? te? initie? e de bonne heure dans la politique de Rome,
porte le caracte`re d'une vieille civilisation, qui dans l'origine
e? tait pai? enne. On y trouve moins de penchant pour les ide? es
abstraites que chez les nations germaniques; on s'y entend
mieux auxplaisirs et aux inte? re^ts terrestres, et ces peuples,
comme leurs instituteurs , les Romains, savent seuls pratiquer
l'art de la domination.
Les nations germaniques ont presque toujours re? siste? au joug
des Romains; elles ont e? te? civilise? es plus tard, et seulement
par le christianisme; elles ont passe? imme? diatement d'une sorte
de barbarie a` la socie? te? chre? tienne : les temps de la chevalerie,
l'esprit du moyen a^ge sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoi-
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? 10 ORSERVATIONS GENERALES.
que les savants de ces pays aient e? tudie? les auteurs grecs et la-
tins, plus me^me que ne l'ont fait les nations latines, le ge? nie
naturel aux e? crivains allemands est d'une couleur ancienne plu-
to^t qu'antique; leur imagination se plai^t dans les vieilles tours,
dans les cre? neaux, au milieu des guerriers, des sorcie`res et des
revenants; et les myste`res d'une nature re^veuse et solitaire for-
ment le principal charme de leur poe? sies.
L'analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait
e^tre me? connue. La dignite? sociale que les Anglais doivent a` leur
constitution leur assure, il est vrai, parmi ces nations , une
supe? riorite? de? cide? e; ne? anmoins les me^mes traits de caracte`re se
retrouvent constamment parmi les divers peuples d'origine ger-
manique. L'inde? pendance et la loyaute? signale`rent de tout temps
ces peuples; ils ont e? te? toujours bons et fide`les, et c'est a` cause
de cela me^me peut-e^tre que leurs e? crits portent une empreinte
de me? lancolie; car il arrive souvent aux nations, comme aux in-
dividus , de souffrir pour leurs vertus.
La civilisation des Esclavons ayant e? te? plus moderne et plus
pre? cipite? e que celle des autres peuples, on voit pluto^t en eux
jusqu'a` pre? sent l'imitation que l'originalite? : ce qu'ils ont d'eu-
rope? en est franc? ais; ce qu'ils ont d'asiatique est trop peu de? -
veloppe? , pour que leurs e? crivains puissent encore manifester le
ve? ritable caracte`re qui leur serait naturel. Il n'y a donc dans
l'Europe litte? raire que deux grandes divisions tre`s-marque? es;
la litte? rature imite? e des anciens, et celle qui doit sa naissance
a` l'esprit du moyen a^ge ; la litte? rature qui, dans son origine,
a rec? u du paganisme sa couleur et son charme, et la litte? rature
dont l'impulsion et le de? veloppement appartiennent a` une reli-
gion essentiellement spiritualiste.
On pourrait dire avec raison queles Franc? ais et les Allemands
sont aux deux extre? mite? s de la chai^ne morale, puisque les uns
conside`rent les objets exte? rieurs comme le mobile de toutes les
ide? es, et les autres, les ide? es comme le mobile de toutes les
impressions. Ces deux nations cependant s'accordent assez bien
sous les rapports sociaux; mais il n'en est point de plus oppose? es
dans leur syste`me litte? raire et philosophique. L'Allemagne in-
tellectuelle n'est presque pas connue de la France: bien peu
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? ORSERVATIONS GE? NE? RALE>>. 11
d'hommes de lettres parmi nous s'en sont occupe? s. Il est vrai
qu'un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agre? able le? -
ge`rete? , qui fait prononcer sur ce qu'on ignore, peut avoir de
l'e? le? gance quand on parle, mais non quand on e? crit. Les Alle-
mands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui
ne convient qu'aux livres; les Franc? ais ont quelquefois aussi
celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu'a` la con-
versation; et nous avons tellement e? puise? tout ce qui est super-
ficiel, que, me^me pour la gra^ce, et surtout pour la varie? te? , il fau-
drait, ce me semble, essayer d'un peu plus de profondeur.
J'ai donc cru qu'il pouvait y avoir quelques avantages a` faire
connai^tre le pays de l'Europe ou` l'e? tude et la me? ditation ont e? te? porte? es si loin, qu'on peut le conside? rer comme la patrie de la
pense? e. Les re? flexions que le pays et les livres m'ont sugge?
? 4 PRE? FACE.
<<Je mande a` M. Corbigfiy ' de tenir la main a` l'exe? cu-
<< tiou de l'ordre que je lui ai donne? , lorsque le de? lai que je
vous accorde sera expire? .
<< Je suis aux regrets, madame, que vous m'ayez cou-
<< traint de commencer ma correspondance avec vous par une
<< mesure de rigueur ; il m'aurait e? te? plus agre? able de n'avoir
<< qu'a` vous offrir des te? moignages de la haute conside? ration
<< avec laquelle j'ai l'honneur d'e^tre,
<< MADAME,
<< Votre tre`s-humble et tre`s-obe? issant serviteur,
<<Signe? LE DUC DE ROV1GO.
Madame de Stae? l.
<< P. S. J'ai des raisons, madame, pour vous indiquer les
<< ports de Lorient, la Rochelle, Bordeaux et Rochefort,
<< comme e? tant les seuls ports dans lesquels vous pouvez
<< vous embarquer; je vous invite a` me faire connai^tre celui
<< que vous aurez choisi1. >>
J'ajouterai quelques re? flexions a` cette lettre, de? ja`, ce me
semble, assez curieuse par elle-me^me. -- II m'a paru, dit
le ge? ne? ral Savary, que l'air de ce pays ne vous convenait
pas; quelle gracieuse manie`re d'annoncer a` une femme alors,
he? las! me`re de trois enfants, a` la fille d'un homme qui a
servi la France avec tant de foi, qu'on la bannit, a` jamais ,
du lieu de sa naissance, sans qu'il lui soit permis de re? -
clamer d'aucune manie`re contre une peine re? pute? e la plus
cruelle, apre`s la condamnation a` mort! Il existe un vaude-
ville franc? ais dans lequel un huissier, se vantant de sa po-
litesse envers ceux qu'il conduit en prison, dit:
Aussi je suis aime? de tous ceux que j'arre^te. Je ne sais si telle e? tait l'intention du ge? ne? ral Savary.
1 Pre? fet de Loir-et-Cher.
1 Le but ile ce post-scriptum e? tait ile m'interdire les ports de la Manche.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? II ajoute que les Franc? ais n'en sont pas re? duits a` pren-
dre pour mode`les les peuples que j'admire. Ces peuples,
ce sont les Anglais d'abord, et, a` plusieurs e? gards, les Alle-
mands. Toutefois je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de
ne pas aimer la France. Je n'ai que trop montre? le regret
d'un se? jour ou` je conserve tant d'objets d'affection, ou` ceux
qui me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attache-
ment peut-e^tre trop vif pour une contre? e si brillante et pour
ses spirituels habitants, il ne s'ensuivait point qu'il du^t m'e^-
tre interdit d'admirer l'Angleterre. On l'a vue, comme un
chevalier arme? pour la de? fense de l'ordre social, pre? server
l'Europe pendant dix anne? es de l'anarchie, et pendant dix
autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au
commencement de la re? volution, le but des espe? rances et
des efforts des Franc? ais; mon a^me en est reste? e ou` la leur
e? tait alors.
A mon retour dans la terre de mon pe`re, le pre? fet de Ge-
ne`ve me de? fendit de m'en e? loigner a` plus de quatre lieues.
Je me permis un jour d'aller jusqu'a` dix, dans le simple
but d'une promenade; aussito^t les gendarmes coururent
apre`s moi, l'on de? fendit aux mai^tres de poste de me donner
des chevaux, et l'on eu^t dit que le salut de l'E? tat de? pendait
d'une aussi faible existence que la mienne. Je me re? signai
cependant encore a` cet emprisonnement dans toute sa ri-
gueur, quand un dernier coup me le rendit tout a` fait insup-
portable. Quelques-uns de mes amis furent exile? s, parce
qu'ils avaient eu la ge? ne? rosite? devenir me voir; c'en otait
trop : porter*avec soi la contagion du malheur, ne pas oser
se rapprocher de ceux qu'on aime, craindre de leur e? crire,
de prononcer leur nom, e^tre l'objet tour a` tour, ou des preu-
ves d'affection qui font trembler pour ceux qui vous les
donnent, ou des bassesses raffine? es que la terreur inspire,
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 6 PREFACE,
c'e? tait une situation a` laquelle il fallait se soustraire, si
l'on voulait encore vivre!
On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces perse? -
cutions continuelles e? taient une preuve de l'importance qu'on
attachait a` moi; j'aurais pu re? pondre que je n'avais me? rite?
NI cet exce? s d'honneur, ni cette indignite? .
Mais je ne me laissai point aller aux consolations donne? es a`
mou amour-propre, car je savais qu'il n'est personne mainte-
nant en France, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits,
qui ne puisse e^tre trouve? digne d'e^tre rendu malheureux. On
me tourmenta dans tous les inte? re^ts de ma vie, dans tous
les points sensibles de mon caracte`re, et l'autorite? condes-
cendit a` se donner la peine de me bien connai^tre pour mieux
me faire souffrir. Ne pouvant donc de? sarmer cette autorite?
par le simple sacrifice de mon talent, et re? solue a` ne lui en
pas offrir le servage, je crus sentir au fond de mon coeur ce
que m'aurait conseille? mon pe`re, et je partis.
Il m'importe, je le crois, de faire connai^tre au public ce
livre calomnie? , ce livre, source de tant de peines : et quoi-
que le ge? ne? ral Savary m'ait de? clare? dans sa lettre que mon
ouvrage n'e? tait pas franc? ais, comme je me garde bien devoir en lui le repre? sentant de la France, c'est aux Franc? ais
tels que je les ai connus, que j'adresserai avec confiance un
e? crit ou` j'ai ta^che? , selon mes forces, de relever la gloire des travaux de l'esprit humain. L'Allemagne, par sa situation ge? ographique, peut e^tre
conside? re? e comme le coeur de l'Europe, et la grande asso-
ciation continentale ne saurait retrouver son inde? pendance
que par celle de ce pays. La diffe? rence des langues, les li-
mites naturelles, les souvenirs d'une me^me histoire, tout
contribue a` cre? er parmi les hommes ces grands individus
qu'on appelle des nations; de certaines proportions leur sont
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? PUEFACE. 7
ne? cessaires pour exister, de certaines qualite? s les distinguent;
et si l'Allemagne e? tait re? unie a` la France, il s'ensuivrait
aussi que la France serait re? unie a` l'Allemagne, et que les
Franc? ais de Hambourg, comme les Franc? ais de Rome,
alte? reraient par degre? s le caracte`redes compatriotes de
Henri IV: les vaincus, a` la longue, modifieraient les vain-
queurs, et tous finiraient par y perdre.
J'ai dit dans mon ouvrage que les Allemands n'e? taient
pas une nation, et certes ils donnent au monde maintenant
d'he? roi? ques de? mentis a` cette crainte. Mais ne voit-on pas
cependant quelques pays germaniques s'exposer, en combat-
tant contre leurs compatriotes, au me? pris de leurs allie? s
me^mes, les Franc? ais? Ces auxiliaires, dont on he? site a` pro-
noncer le nom, comme s'il e? tait temps encore de le cacher a` la poste? rite? , ces auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par
l'opinion ni me^me par l'inte? re^t, encore moins par l'honneur;
mais une peur impre? voyante a pre? cipite? leurs gouvernements
vers le plus fort, sans re? fle? chir qu'ils e? taient eux-me^mes la
cause de cette force devant laquelle ils se prosternaient.
Les Espagnols, a` qui l'on, peu. t appliquer ce beau vers an-
glais de Southey:
And those \vho sut'tcr bravely save mankind,
et ceux qui souffrent bravement sauvent Cespe`ce hu-
maine i les Espagnols se sont vus re? duits a` ne posse? der que
Cadix, et ils n'auraient pas plus consenti alors au joug des
e? trangers, que depuis qu'ils ont atteint la barrie`re des Pyre? -
ne? es, et qu'ils sont de? fendus par le caracte`re antique et le
ge? nie moderne de lord Wellington. Majs pour accomplir ces
grandes choses, il fallait une perse? ve? rance que l'e? ve? nement
ne saurait de? courager.
Les Allemands ont eu souvent le tort
dese laisser convaincre par les revers. Les individus doivent
se re? signer a` la destine? e, mais jamais les nations; car ce
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 8 PRE? FACE.
sont elles qui seules peuvent commander a` eette destine? e:
une volonte? de plus, et le malheur serait dompte? .
La soumission d'un peuple a` un autre est contre nature.
Qui croirait maintenant a` la possibilite? d'entamer l'Espa-
gne, la Russie, l'Angleterre, la France? Pourquoi n'en se-
rait-il pas de me^me de l'Allemagne? Si les Allemands pou-
vaient encore e^tre asservis, leur infortune de? chirerait le
coeur; mais on serait toujours tente? de leur dire, comme
mademoiselle de Mancini a` Louis XIV : Vous e^tes roi, sire,
et vous pleurez! -- Vous e^tes une nation, et vous pleurez!
Le tableau de la litte? rature et de la philosophie semble
bien e? tranger au moment actuel; cependant il sera peut-e^tre
doux a` cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler
ses richesses intellectuelles au milieu des ravages de la
guerre. Il y a trois ans que je de? signais la Prusse et les pays
du Nord qui l'environnent comme la patrie de la pense? e;
en combien d'actions ge? ne? reuses cette pense? e ne s'est-elle pas
transforme? e! ce que les philosophes mettaient en syste`me
s'accomplit, et l'inde? pendance de l'a^mefondera celle des
E? tats.
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? OBSERVATIONS GE? NE? RALES.
On peut rapporter l'origine des principales nations de l'Europe
a` trois grandes races diffe? rentes : la race latine, la race germa-
nique, et la race esclavonne. Les Italiens, les Franc? ais, les
Espagnols et les Portugais ont rec? u des Romains leur civilisation
et leur langage; les Allemands, les Suisses, les Anglais, les
Sue? dois, les Danois et les Hollandais sont des peuples teutoni-
ques; enfln, parmi les Esclavons, les Polonais et les Russes
occupent le premier rang. Les nations dont la culture intellec-
tuelle est d'origine latine, sont plus anciennement civilise? es que
les autres; elles ont pour la plupart he? rite? de l'habile sagacite?
des Romains, dans le maniement des affaires de ce monde. Des
institutions sociales , fonde? es sur la religion pai? enne , ont pre? -
ce? de? chez elles l'e? tablissement du christianisme; et quand les
peuples du Nord sont venus les conque? rir, ces peuples ont
adopte? , a` beaucoup d'e? gards, les moeurs du pays dont ils e? taient
les vainqueurs.
Ces observations doivent sans doute e^tre modifie? es d'apre`s les
climats, les gouvernements et les faits de chaque histoire. La
puissance eccle? siastique a laisse? des traces ineffac? ables en Italie.
Les longues guerres avec les Arabes ont fortifie? les habitudes
militaires et l'esprit entreprenant des Espagnols; mais en ge? -
ne? ral cette partie de l'Europe, dont les langues de? rivent du latin,
et qui a e? te? initie? e de bonne heure dans la politique de Rome,
porte le caracte`re d'une vieille civilisation, qui dans l'origine
e? tait pai? enne. On y trouve moins de penchant pour les ide? es
abstraites que chez les nations germaniques; on s'y entend
mieux auxplaisirs et aux inte? re^ts terrestres, et ces peuples,
comme leurs instituteurs , les Romains, savent seuls pratiquer
l'art de la domination.
Les nations germaniques ont presque toujours re? siste? au joug
des Romains; elles ont e? te? civilise? es plus tard, et seulement
par le christianisme; elles ont passe? imme? diatement d'une sorte
de barbarie a` la socie? te? chre? tienne : les temps de la chevalerie,
l'esprit du moyen a^ge sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoi-
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? 10 ORSERVATIONS GENERALES.
que les savants de ces pays aient e? tudie? les auteurs grecs et la-
tins, plus me^me que ne l'ont fait les nations latines, le ge? nie
naturel aux e? crivains allemands est d'une couleur ancienne plu-
to^t qu'antique; leur imagination se plai^t dans les vieilles tours,
dans les cre? neaux, au milieu des guerriers, des sorcie`res et des
revenants; et les myste`res d'une nature re^veuse et solitaire for-
ment le principal charme de leur poe? sies.
L'analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait
e^tre me? connue. La dignite? sociale que les Anglais doivent a` leur
constitution leur assure, il est vrai, parmi ces nations , une
supe? riorite? de? cide? e; ne? anmoins les me^mes traits de caracte`re se
retrouvent constamment parmi les divers peuples d'origine ger-
manique. L'inde? pendance et la loyaute? signale`rent de tout temps
ces peuples; ils ont e? te? toujours bons et fide`les, et c'est a` cause
de cela me^me peut-e^tre que leurs e? crits portent une empreinte
de me? lancolie; car il arrive souvent aux nations, comme aux in-
dividus , de souffrir pour leurs vertus.
La civilisation des Esclavons ayant e? te? plus moderne et plus
pre? cipite? e que celle des autres peuples, on voit pluto^t en eux
jusqu'a` pre? sent l'imitation que l'originalite? : ce qu'ils ont d'eu-
rope? en est franc? ais; ce qu'ils ont d'asiatique est trop peu de? -
veloppe? , pour que leurs e? crivains puissent encore manifester le
ve? ritable caracte`re qui leur serait naturel. Il n'y a donc dans
l'Europe litte? raire que deux grandes divisions tre`s-marque? es;
la litte? rature imite? e des anciens, et celle qui doit sa naissance
a` l'esprit du moyen a^ge ; la litte? rature qui, dans son origine,
a rec? u du paganisme sa couleur et son charme, et la litte? rature
dont l'impulsion et le de? veloppement appartiennent a` une reli-
gion essentiellement spiritualiste.
On pourrait dire avec raison queles Franc? ais et les Allemands
sont aux deux extre? mite? s de la chai^ne morale, puisque les uns
conside`rent les objets exte? rieurs comme le mobile de toutes les
ide? es, et les autres, les ide? es comme le mobile de toutes les
impressions. Ces deux nations cependant s'accordent assez bien
sous les rapports sociaux; mais il n'en est point de plus oppose? es
dans leur syste`me litte? raire et philosophique. L'Allemagne in-
tellectuelle n'est presque pas connue de la France: bien peu
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? ORSERVATIONS GE? NE? RALE>>. 11
d'hommes de lettres parmi nous s'en sont occupe? s. Il est vrai
qu'un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agre? able le? -
ge`rete? , qui fait prononcer sur ce qu'on ignore, peut avoir de
l'e? le? gance quand on parle, mais non quand on e? crit. Les Alle-
mands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui
ne convient qu'aux livres; les Franc? ais ont quelquefois aussi
celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu'a` la con-
versation; et nous avons tellement e? puise? tout ce qui est super-
ficiel, que, me^me pour la gra^ce, et surtout pour la varie? te? , il fau-
drait, ce me semble, essayer d'un peu plus de profondeur.
J'ai donc cru qu'il pouvait y avoir quelques avantages a` faire
connai^tre le pays de l'Europe ou` l'e? tude et la me? ditation ont e? te? porte? es si loin, qu'on peut le conside? rer comme la patrie de la
pense? e. Les re? flexions que le pays et les livres m'ont sugge?