de la
manie`re
la
plus naturelle et la plus claire; mais on y est fide`le aux conse?
plus naturelle et la plus claire; mais on y est fide`le aux conse?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
ologie poe?
tique, vague, mais
anime? e, libre, mais sensible, tint la place de cette e? cole pe? dan-
tesque, qui croyait marcher vers la raison en retranchant quel-
ques miracles de cet univers, et cependant le merveilleux est a`
quelques e? gards peut-e^tre plus facile encore a` concevoir que ce
qu'on est convenu d'appeler le naturel.
Schleiermacher, le traducteur de Platon, a e? crit sur la religion
des discours d'une rare e? loquence; il combat l'indiffe? rence qu'on
appelait tole? rance, et le travail destructeur qu'on faisait passer
pour un examen impartial. Schleiermacher n'est pas non plus
un the? ologien orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes reli-
gieux qu'il adopte, de la force de croyance, et une grande vi-
gueur de conception me? taphysique. Il a de? veloppe? avec beau-
coup de chaleur et de clarte? , le sentiment de l'infini, dont j'ai
parle? dans le chapitre pre? ce? dent. On peut appeler les opinions
religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une the? ologie
philosophique.
Enfin Lavater et plusieurs hommes detalent se sont rallie? s
aux opinions mystiques, telles que Fe? nelon en France, et divers e? crivains de tous les pays les ont conc? ues.
Lavater a pre? ce? de? quelques-uns des hommes que j'ai cite? s?
ne? anmoins c'est depuis un petit nombre d'anne? es surtout, que
la doctrine dont il peut e^tre conside? re? comme un des principaux
chefs, a pris une grande faveur en Allemagne. L'ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus ce? le`bre que ses e? crits reli-
gieux; mais ce qui le rendait surtout remarquable, c'e? tait son
caracte`re personnel; il y avait en lui un rare me? lange de pe? ne? -
tration et d'enthousiasme; il observait les hommes avec une
finesse d'esprit singulie`re, et s'abandonnait avec une confiance
absolue a` des ide? es qu'on pourrait nommer superstitieuses; il
avait de l'amour-propre, et peut-e^tre cet amour-propre a-t-il e? te?
la cause de ses opinions bizarres sur lui-me^me et sur sa vocation
miraculeuse: cependant rien n'e? galait la simplicite? religieuse et
la candeur de son a^me; on ne pouvait voir, sans e? tonnement,
dans un salon de nos jours, un ministre du saint E? vangile ins-
pire? comme les apo^tres, et spirituel comme un homme du
monde. Le garant de la since? rite? de Lavater, c'e? taient ses bon-
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? 526 DU CULTE DF. S FltE`UES MORAVES.
nes actions et son beau regard, qui portait l'empreinte d'une
inimitable ve? rite? .
Les e? crivains religieux de l'Allemagne actuelle sont divise? s en
deux classes tre`s-distinctes, les de? fenseurs de la re? formation et
les partisans du catholicisme. J'examinerai a` part les e? crivains
de ces diverses opinions; mais ce qu'il importe d'affirmer avant
tout, c'est que si le nord de l'Allemagne est le pays ou` les ques-
tions the? ologiques ont e? te? le plus agite? es, c'est en me^me temps
celui ou` les sentiments religieux sont le plus universels; le ca-
racte`re national en est empreint; et le ge? nie des arts et de la
litte? rature y puise toute son inspiration. Enfin, parmi les gens
du peuple, la religion a, dans le nord de l'Allemagne, un ca-
racte`re ide? al et doux qui surprend singulie`rement, dans un pays
dont on est accoutume? a` croire les moeurs tre`s-rudes.
Une fois, en voyageant de Dresde a` Leipsick, je m'arre^tai le
soir a` Meissen, petite ville place? e sur une hauteur, au-dessus de
la rivie`re, et dont l'e? glise renferme des tombeaux consacre? s a`
d'illustres souvenirs. Je me promenais sur l'esplanade, et je me
laissais aller a` cette re^verie que le coucher du soleil, l'aspect
lointain du paysage, et le bruit de l'onde qui coule au fond de la
valle? e, excitent si facilement dans notre a^me; j'entendis alors
les voix de quelques hommes du peuple, et je craignais d'e? cou-
ter des paroles vulgaires, telles qu'on en chante ailleurs dans
les rues. Quel fut mon e? tonnement, lorsque je compris le re-
frain de leur chanson: Ils se sont aime? s, et ils sont morts avec
l'espoir de se retrouver un jour! Heureux pays, que celui
ou` de tels sentiments sont populaires, et re? pandent jusque dans
l'air qu'on respire je ne sais quelle fraternite? religieuse, dont
l'amour pour le ciel et la pitie? pour l'homme sont le touchant
lieu!
CHAPITRE III.
Du culte des Fre? res Moraves.
Il y a peut-e^tre trop de liberte? dans le protestantisme, pour
contenter une certaine auste? rite? religieuse, qui peut s'emparer
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DU CULTE DES FRE`RES MORAVES. 527
de l'homme accable? par de grands malheurs ; quelquefois me^me,
dans le cours habituel de la vie, la re? alite? de ce monde disparai^t
tout a` coup, et l'on se sent, au milieu de ses inte? re^ts comme
dans un bal dont onn'entendrait pas la musique, le mouvement
qu'on y verrait parai^trait insense? . Une espe`ce d'apathie re^veuse
s'empare e? galement du bramin et du sauvage, quand l'un, a`
force de penser, et l'autre, a` force d'ignorer, passent des heures
entie`res dans la contemplation muette de la destine? e. La seule
activite? dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte di-
vin pour objet. On aime a` faire a` chaque instant quelque chose
pour le ciel; et c'est cette disposition qui inspire de l'attraitpour les couvents, quoiqu'ils aient d'ailleurs des inconve? nients
tre`s-graves.
Les e? tablissements moraves sont les couvents des protestants,
et c'est l'enthousiasme religieux du nord de l'Allemagne qui leur
a donne? naissance, il y a cent anne? es. Mais quoique cette asso-
ciation soit aussi se? ve`re qu'un couvent catholique, elle est plus
libe? rale dans les principes; on n'y fait point de voeu, tout y est
volontaire; les hommes et les femmes ne sont pas se? pare? s, et le
mariage n'y est point interdit. Ne? anmoins la socie? te? entie`re est
eccle? siastique, c'est-a`-dire que tout s'y fait par la religion et
pour elle; c'est l'autorite? de l'e? glise qui re? git cette communaute?
de fide`les; mais cette e? glise est sans pre^tres, et le sacerdoce y
est exerce? tour a` tour par les personnes les plus religieuses et les
plus ve? ne? rables.
Les hommes et les femmes, avant d'e^tre marie? s, vivent se? -
pare? ment les uns des autres dans des re? unions ou` re`gne l'e? ga-
lite? la plus parfaite. La journe? e entie`re est remplie par des tra-
vaux, les me^mes pour tous les rangs; l'ide? e de la Providence,
constamment pre? sente, dirige toutes les actions dela vie des
Moraves.
Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s'a-
dresse a` la doyenne des filles ou des veuves, et lui demande
celle qu'il voudrait e? pouser. L'on tire au sort a` l'e? glise , pour
savoir s'il doit ou non s'unir a` la femme qu'il pre? fe`re; et si le
sort est contre lui, il renonce a` sa demande. Les Moraves ont
tellement l'habitude de se re? signer, qu'ils ne re? sistent point a`
<<ette de? cision; et comme ils ne voient les femmes qu'a` l'e? glise,
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? 528 DU CULTE DES FREHES MOUAVES.
il leur en cou^te moins pour renoncer a` leur choix. Cette ma-
nie`re de prononcer sur le mariage et sur beaucoup d'autres cir-
constances de la vie, indique l'esprit ge? ne? ral du culte des Mo-
raves. Au lieu de s'en tenir a` la soumission, a` la volonte? du ciel,
ils se figurent qu'ils peuvent la connai^tre ou par des inspirations,
ou, ce qui est plus e? trange encore, en interrogeant le hasard. Le
devoir et les e? ve? nements manifestent a` l'homme les voies de
Dieu sur la terre; comment peut-il se flatter de les pe? ne? trer
par d'autres moyens?
L'on observe d'ailleurs en ge? ne? ral, chez les Moraves, les
moeurs e? vange? liques telles qu'elles devaient exister du temps
des apo^tres, dans les communaute? s chre? tiennes. Ni les dogmes
extraordinaires, ni les pratiques scrupuleuses ne font le lien de
cette association: l'E? vangile y est interpre? te?
de la manie`re la
plus naturelle et la plus claire; mais on y est fide`le aux conse? -
quences de cette doctrine, et l'on met, sous tous les rapports,
sa conduite en harmonie avec les principes religieux. Les com-
munaute? s moraves servent surtout a` prouver que le protestan-
tisme, dans sa simplicite? , peut mener au genre de vie le plus aus-
te`re, et a` la religion la plus enthousiaste; la mort et l'immorta-
lite? bien comprises suffisent pour occuper et diriger toute l'exis-
tence.
J'ai e? te? , il y a quelque temps, a` Dintendorf, petit village
pre`s d'Erfurt, ou` une communaute? de Moraves s'est e? tablie.
Ce village est a` trois lieues de toute grande route,il est place?
entre deux montagnes, sur le bord d'un ruisseau; des saules et
des peupliers e? leve? s l'entourent; il y a dans l'aspect de la contre? e
quelque chose de calme et de doux, qui pre? pare l'a^me a` sortir
des agitations de la vie. Les maisons et les rues sont d'une pro-
prete? parfaite; les femmes, toutes habille? es de me^me , cachent
leurs cheveux et ceignent leur te^te avec un ruban dont les cou-
leurs indiquent si elles sont marie? es, filles ou veuves; les hom-
mes sont ve^tus de brun, a` peu pre`s comme les quakers. Une
industrie mercantile les occupe presque tous; mais on n'en-
tend pas le moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec
re? gularite? et tranquillite? ; et l'action inte? rieure des sentiments
religieux apaise tout autre mouvement.
Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dor-
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? DU CULTE DES FRE`RES MORAVES. 529
toir, et, pendant la nuit, une d'elles veille tour a` tour pour
prier, ou pour soigner celles qui pourraient devenir malades.
Les hommes non marie? s vivent de la me^me manie`re. Ainsi, il
existe une grande famille pour celui qui n'a pas la sienne, et le
nom de fre`re et de soeur est commun a` tous les chre? tiens.
A la place de cloches, des instruments a` vent d'une tre`s-belle
harmonie invitent au service divin. En marchant pour aller a`
l'e? glise, au son de cette musique imposante, on se sentait
enleve? a` la terre; on croyait entendre les trompettes du jugement
dernier, non telles que le remords nous les fait craindre, mais
telles qu'une pieuse confiance nous les fait espe? rer; il semblait
que la mise? ricorde divine se manifesta^t dans cet appel, et pro-
nonc? a^t d'avance un pardon re? ge? ne? rateur.
L'e? glise e? tait de? core? e de roses blanches et de fleurs d'aube? -
pine; les tableaux n'e? taient point bannis du temple, et la musi-
que y e? tait cultive? e, comme faisant partie du culte; on n'y
chantait que des psaumes; il n'y avait ni sermon, ni messe, ni
raisonnement, ni discussion the? ologique; c'e? tait le culte de Dieu,
en esprit et en ve? rite? . Les femmes, toutes en blanc, e? taient ran-
ge? es les unes a` co^te? des autres, sans aucune distinction quel-
conque; elles semblaient des ombres innocentes, qui venaient
comparai^tre devant le tribunal dela Divinite? .
Le cimetie`re des Moraves est un jardin dont les alle? es sont
marque? es par des pierres fune? raires, a` co^te? desquelles on a plante?
un arbuste a` fleurs. Toutes ces pierres sont e? gales; aucun de ces
arbustes ne s'e? le`ve au-dessus de l'autre, et la me^me e? pitaphe
sertpour tous les morts: // est ne? tel jour, et tel autre il est re-
tourne? dans sa patrie. Admirable expression pour de? signer le
terme de notre vie! Les anciens disaient : lia ve? cu, et jetaient
ainsi un voile sur la tombe, pour en de? rober l'ide? e. Les chre? -
tiens placent au-dessus d'elle l'e? toile de l'espe? rance.
Le jour de Pa^ques, le service divin se ce? le`bre dans le cime-
tie`re, qui est place? a` co^te? de l'e? glise, et la re? surrection est an-
nonce? e au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont pre? sents a`
cet acte du culte, savent quelle est la pierre qu'on doit placer
sur leur cercueil, et respirent de? ja` le parfum du jeune arbre
dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur leurs tombes.
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? 530 DU CATHOLIC1SMB.
C'est ainsi qu'on a vu, dans les temps modernes, une arme? e
tout entie`re, assistant a` ses propres fune? railles, dire pour elle-me^me le service des morts, de? cide? e qu'elle e? tait a` conque? rir
l'immortalite? . '
La communion des Moraves ne peut point s'adapter a` l'e? tat
social, tel que les circonstances nous le commandent; mais,
comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le catholi-
cisme seul parlait a` l'imagination, il importe d'observer que ce
qui remue vraiment l'a^me, dans la religion, est commun a` tou-
tes les e? glises chre? tiennes. Un se? pulcre et une prie`re e? puisent
toute la puissance de l'attendrissement; et plus la croyance est
simple, plus le culte cause d'e? motion.
CHAPITRE IV.
Du catholicisme.
La religion catholique est plus tole? rante en Allemagne que
dans tout autre pays. La paix de Westphalie ayant fixe? les droits
des diffe? rentes religions, elles ne craignent plus leurs envahis-
sements mutuels; et d'ailleurs le me? lange des cultes, dans un
grand nombre de villes, a ne? cessairement amene? l'occasion de
se voir et de se juger. Dans les opinions religieuses, comme
dans les opinions politiques, on se fait de ses adversaires un
fanto^me qui se dissipe presque toujours parleur pre? sence; la
sympathie nous montre un semblable dans celui qu'on croyait
son ennemi.
Le protestantisme e? tant beaucoup plus favorable aux lumie`-
res que le catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont
mis sur une espe`ce de de? fensive qui nuit beaucoup au progre`s
1 C'est a` Saragosse qu'a eu lieu l'admirable sce? ne a` laquelle je Faisais allu-
sion , sans oser la designer plus clairement! Un aide de camp du ge? ne? ral fran-
c? ais vint proposer a` la garnison de la ville de se rendre, et le chef des troupes
espagnoles le conduisit sur la place publique; il vit sur cette place et dans
l'e? glise tendue de noir, les soldats et les officiers a` genoux, entendant le ser-
vice des morts. En effet, bien pen de ces guerriers vivent encore, et les ha
bitants de la ville ont aussi partage? le sort de leurs de? fenseurs.
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? DU CATHOLICISME 531
des ide? es. Dans les pays ou` la religion catholique re? gnait seule,
tels que la France et l'Italie, on a su la re? unir a` la litte? rature et
aux beaux-arts; mais en Allemagne, ou` les protestants se sont
empare? s, par les universite? s et par leur tendance naturelle, de
tout ce qui tient aux e? tudes litte? raires et philosophiques, les
catholiques se sont crus oblige? s de leur opposer un certain genre
de re? serve qui e? teint presque tout moyen de se distinguer dans la
carrie`re de l'imagination et de la pense? e. La musique est le
seul des beaux-arts porte? , dans le midi de l'Allemagne, a` un
plus haut degre? de perfection que dans le nord, a` moins que
l'on ne compte comme l'un des beaux-arts un certain genre devie commode , dont les jouissances s'accordent assez bien avec
le repos de l'esprit.
Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une pie? te? since`re,
tranquille et charitable, mais il n'y a point de pre? dicateurs ce? -
le`bres , ni d'e? crivains religieux a` citer; rien n'y excite le mou-
vement de l'a^me; l'on y prend la religion comme une chose de
fait, ou` l'enthousiasme n'a point de part, et l'on dirait que,
dans un culte si bien consolide? , l'autre vie elle-me^me devient
une ve? rite? positive sur laquelle on n'exerce plus la pense? e.
La re? volution qui s'est faite dans les esprits philosophiques
en Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramene? s
aux sentiments religieux. Ils s'en e? taient un peu e? carte? s, lors-
que l'impulsion ne? cessaire pour propager la tole? rance avait de? passe? son but; mais, en rappelant l'ide? alisme dans la me? ta-
physique , l'inspiration dans la poe? sie, la contemplation dans
les sciences, on a renouvele? l'empire de la religion, et la re? forme de la re?
anime? e, libre, mais sensible, tint la place de cette e? cole pe? dan-
tesque, qui croyait marcher vers la raison en retranchant quel-
ques miracles de cet univers, et cependant le merveilleux est a`
quelques e? gards peut-e^tre plus facile encore a` concevoir que ce
qu'on est convenu d'appeler le naturel.
Schleiermacher, le traducteur de Platon, a e? crit sur la religion
des discours d'une rare e? loquence; il combat l'indiffe? rence qu'on
appelait tole? rance, et le travail destructeur qu'on faisait passer
pour un examen impartial. Schleiermacher n'est pas non plus
un the? ologien orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes reli-
gieux qu'il adopte, de la force de croyance, et une grande vi-
gueur de conception me? taphysique. Il a de? veloppe? avec beau-
coup de chaleur et de clarte? , le sentiment de l'infini, dont j'ai
parle? dans le chapitre pre? ce? dent. On peut appeler les opinions
religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une the? ologie
philosophique.
Enfin Lavater et plusieurs hommes detalent se sont rallie? s
aux opinions mystiques, telles que Fe? nelon en France, et divers e? crivains de tous les pays les ont conc? ues.
Lavater a pre? ce? de? quelques-uns des hommes que j'ai cite? s?
ne? anmoins c'est depuis un petit nombre d'anne? es surtout, que
la doctrine dont il peut e^tre conside? re? comme un des principaux
chefs, a pris une grande faveur en Allemagne. L'ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus ce? le`bre que ses e? crits reli-
gieux; mais ce qui le rendait surtout remarquable, c'e? tait son
caracte`re personnel; il y avait en lui un rare me? lange de pe? ne? -
tration et d'enthousiasme; il observait les hommes avec une
finesse d'esprit singulie`re, et s'abandonnait avec une confiance
absolue a` des ide? es qu'on pourrait nommer superstitieuses; il
avait de l'amour-propre, et peut-e^tre cet amour-propre a-t-il e? te?
la cause de ses opinions bizarres sur lui-me^me et sur sa vocation
miraculeuse: cependant rien n'e? galait la simplicite? religieuse et
la candeur de son a^me; on ne pouvait voir, sans e? tonnement,
dans un salon de nos jours, un ministre du saint E? vangile ins-
pire? comme les apo^tres, et spirituel comme un homme du
monde. Le garant de la since? rite? de Lavater, c'e? taient ses bon-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 526 DU CULTE DF. S FltE`UES MORAVES.
nes actions et son beau regard, qui portait l'empreinte d'une
inimitable ve? rite? .
Les e? crivains religieux de l'Allemagne actuelle sont divise? s en
deux classes tre`s-distinctes, les de? fenseurs de la re? formation et
les partisans du catholicisme. J'examinerai a` part les e? crivains
de ces diverses opinions; mais ce qu'il importe d'affirmer avant
tout, c'est que si le nord de l'Allemagne est le pays ou` les ques-
tions the? ologiques ont e? te? le plus agite? es, c'est en me^me temps
celui ou` les sentiments religieux sont le plus universels; le ca-
racte`re national en est empreint; et le ge? nie des arts et de la
litte? rature y puise toute son inspiration. Enfin, parmi les gens
du peuple, la religion a, dans le nord de l'Allemagne, un ca-
racte`re ide? al et doux qui surprend singulie`rement, dans un pays
dont on est accoutume? a` croire les moeurs tre`s-rudes.
Une fois, en voyageant de Dresde a` Leipsick, je m'arre^tai le
soir a` Meissen, petite ville place? e sur une hauteur, au-dessus de
la rivie`re, et dont l'e? glise renferme des tombeaux consacre? s a`
d'illustres souvenirs. Je me promenais sur l'esplanade, et je me
laissais aller a` cette re^verie que le coucher du soleil, l'aspect
lointain du paysage, et le bruit de l'onde qui coule au fond de la
valle? e, excitent si facilement dans notre a^me; j'entendis alors
les voix de quelques hommes du peuple, et je craignais d'e? cou-
ter des paroles vulgaires, telles qu'on en chante ailleurs dans
les rues. Quel fut mon e? tonnement, lorsque je compris le re-
frain de leur chanson: Ils se sont aime? s, et ils sont morts avec
l'espoir de se retrouver un jour! Heureux pays, que celui
ou` de tels sentiments sont populaires, et re? pandent jusque dans
l'air qu'on respire je ne sais quelle fraternite? religieuse, dont
l'amour pour le ciel et la pitie? pour l'homme sont le touchant
lieu!
CHAPITRE III.
Du culte des Fre? res Moraves.
Il y a peut-e^tre trop de liberte? dans le protestantisme, pour
contenter une certaine auste? rite? religieuse, qui peut s'emparer
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? DU CULTE DES FRE`RES MORAVES. 527
de l'homme accable? par de grands malheurs ; quelquefois me^me,
dans le cours habituel de la vie, la re? alite? de ce monde disparai^t
tout a` coup, et l'on se sent, au milieu de ses inte? re^ts comme
dans un bal dont onn'entendrait pas la musique, le mouvement
qu'on y verrait parai^trait insense? . Une espe`ce d'apathie re^veuse
s'empare e? galement du bramin et du sauvage, quand l'un, a`
force de penser, et l'autre, a` force d'ignorer, passent des heures
entie`res dans la contemplation muette de la destine? e. La seule
activite? dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte di-
vin pour objet. On aime a` faire a` chaque instant quelque chose
pour le ciel; et c'est cette disposition qui inspire de l'attraitpour les couvents, quoiqu'ils aient d'ailleurs des inconve? nients
tre`s-graves.
Les e? tablissements moraves sont les couvents des protestants,
et c'est l'enthousiasme religieux du nord de l'Allemagne qui leur
a donne? naissance, il y a cent anne? es. Mais quoique cette asso-
ciation soit aussi se? ve`re qu'un couvent catholique, elle est plus
libe? rale dans les principes; on n'y fait point de voeu, tout y est
volontaire; les hommes et les femmes ne sont pas se? pare? s, et le
mariage n'y est point interdit. Ne? anmoins la socie? te? entie`re est
eccle? siastique, c'est-a`-dire que tout s'y fait par la religion et
pour elle; c'est l'autorite? de l'e? glise qui re? git cette communaute?
de fide`les; mais cette e? glise est sans pre^tres, et le sacerdoce y
est exerce? tour a` tour par les personnes les plus religieuses et les
plus ve? ne? rables.
Les hommes et les femmes, avant d'e^tre marie? s, vivent se? -
pare? ment les uns des autres dans des re? unions ou` re`gne l'e? ga-
lite? la plus parfaite. La journe? e entie`re est remplie par des tra-
vaux, les me^mes pour tous les rangs; l'ide? e de la Providence,
constamment pre? sente, dirige toutes les actions dela vie des
Moraves.
Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s'a-
dresse a` la doyenne des filles ou des veuves, et lui demande
celle qu'il voudrait e? pouser. L'on tire au sort a` l'e? glise , pour
savoir s'il doit ou non s'unir a` la femme qu'il pre? fe`re; et si le
sort est contre lui, il renonce a` sa demande. Les Moraves ont
tellement l'habitude de se re? signer, qu'ils ne re? sistent point a`
<<ette de? cision; et comme ils ne voient les femmes qu'a` l'e? glise,
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 528 DU CULTE DES FREHES MOUAVES.
il leur en cou^te moins pour renoncer a` leur choix. Cette ma-
nie`re de prononcer sur le mariage et sur beaucoup d'autres cir-
constances de la vie, indique l'esprit ge? ne? ral du culte des Mo-
raves. Au lieu de s'en tenir a` la soumission, a` la volonte? du ciel,
ils se figurent qu'ils peuvent la connai^tre ou par des inspirations,
ou, ce qui est plus e? trange encore, en interrogeant le hasard. Le
devoir et les e? ve? nements manifestent a` l'homme les voies de
Dieu sur la terre; comment peut-il se flatter de les pe? ne? trer
par d'autres moyens?
L'on observe d'ailleurs en ge? ne? ral, chez les Moraves, les
moeurs e? vange? liques telles qu'elles devaient exister du temps
des apo^tres, dans les communaute? s chre? tiennes. Ni les dogmes
extraordinaires, ni les pratiques scrupuleuses ne font le lien de
cette association: l'E? vangile y est interpre? te?
de la manie`re la
plus naturelle et la plus claire; mais on y est fide`le aux conse? -
quences de cette doctrine, et l'on met, sous tous les rapports,
sa conduite en harmonie avec les principes religieux. Les com-
munaute? s moraves servent surtout a` prouver que le protestan-
tisme, dans sa simplicite? , peut mener au genre de vie le plus aus-
te`re, et a` la religion la plus enthousiaste; la mort et l'immorta-
lite? bien comprises suffisent pour occuper et diriger toute l'exis-
tence.
J'ai e? te? , il y a quelque temps, a` Dintendorf, petit village
pre`s d'Erfurt, ou` une communaute? de Moraves s'est e? tablie.
Ce village est a` trois lieues de toute grande route,il est place?
entre deux montagnes, sur le bord d'un ruisseau; des saules et
des peupliers e? leve? s l'entourent; il y a dans l'aspect de la contre? e
quelque chose de calme et de doux, qui pre? pare l'a^me a` sortir
des agitations de la vie. Les maisons et les rues sont d'une pro-
prete? parfaite; les femmes, toutes habille? es de me^me , cachent
leurs cheveux et ceignent leur te^te avec un ruban dont les cou-
leurs indiquent si elles sont marie? es, filles ou veuves; les hom-
mes sont ve^tus de brun, a` peu pre`s comme les quakers. Une
industrie mercantile les occupe presque tous; mais on n'en-
tend pas le moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec
re? gularite? et tranquillite? ; et l'action inte? rieure des sentiments
religieux apaise tout autre mouvement.
Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dor-
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? DU CULTE DES FRE`RES MORAVES. 529
toir, et, pendant la nuit, une d'elles veille tour a` tour pour
prier, ou pour soigner celles qui pourraient devenir malades.
Les hommes non marie? s vivent de la me^me manie`re. Ainsi, il
existe une grande famille pour celui qui n'a pas la sienne, et le
nom de fre`re et de soeur est commun a` tous les chre? tiens.
A la place de cloches, des instruments a` vent d'une tre`s-belle
harmonie invitent au service divin. En marchant pour aller a`
l'e? glise, au son de cette musique imposante, on se sentait
enleve? a` la terre; on croyait entendre les trompettes du jugement
dernier, non telles que le remords nous les fait craindre, mais
telles qu'une pieuse confiance nous les fait espe? rer; il semblait
que la mise? ricorde divine se manifesta^t dans cet appel, et pro-
nonc? a^t d'avance un pardon re? ge? ne? rateur.
L'e? glise e? tait de? core? e de roses blanches et de fleurs d'aube? -
pine; les tableaux n'e? taient point bannis du temple, et la musi-
que y e? tait cultive? e, comme faisant partie du culte; on n'y
chantait que des psaumes; il n'y avait ni sermon, ni messe, ni
raisonnement, ni discussion the? ologique; c'e? tait le culte de Dieu,
en esprit et en ve? rite? . Les femmes, toutes en blanc, e? taient ran-
ge? es les unes a` co^te? des autres, sans aucune distinction quel-
conque; elles semblaient des ombres innocentes, qui venaient
comparai^tre devant le tribunal dela Divinite? .
Le cimetie`re des Moraves est un jardin dont les alle? es sont
marque? es par des pierres fune? raires, a` co^te? desquelles on a plante?
un arbuste a` fleurs. Toutes ces pierres sont e? gales; aucun de ces
arbustes ne s'e? le`ve au-dessus de l'autre, et la me^me e? pitaphe
sertpour tous les morts: // est ne? tel jour, et tel autre il est re-
tourne? dans sa patrie. Admirable expression pour de? signer le
terme de notre vie! Les anciens disaient : lia ve? cu, et jetaient
ainsi un voile sur la tombe, pour en de? rober l'ide? e. Les chre? -
tiens placent au-dessus d'elle l'e? toile de l'espe? rance.
Le jour de Pa^ques, le service divin se ce? le`bre dans le cime-
tie`re, qui est place? a` co^te? de l'e? glise, et la re? surrection est an-
nonce? e au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont pre? sents a`
cet acte du culte, savent quelle est la pierre qu'on doit placer
sur leur cercueil, et respirent de? ja` le parfum du jeune arbre
dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur leurs tombes.
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? 530 DU CATHOLIC1SMB.
C'est ainsi qu'on a vu, dans les temps modernes, une arme? e
tout entie`re, assistant a` ses propres fune? railles, dire pour elle-me^me le service des morts, de? cide? e qu'elle e? tait a` conque? rir
l'immortalite? . '
La communion des Moraves ne peut point s'adapter a` l'e? tat
social, tel que les circonstances nous le commandent; mais,
comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le catholi-
cisme seul parlait a` l'imagination, il importe d'observer que ce
qui remue vraiment l'a^me, dans la religion, est commun a` tou-
tes les e? glises chre? tiennes. Un se? pulcre et une prie`re e? puisent
toute la puissance de l'attendrissement; et plus la croyance est
simple, plus le culte cause d'e? motion.
CHAPITRE IV.
Du catholicisme.
La religion catholique est plus tole? rante en Allemagne que
dans tout autre pays. La paix de Westphalie ayant fixe? les droits
des diffe? rentes religions, elles ne craignent plus leurs envahis-
sements mutuels; et d'ailleurs le me? lange des cultes, dans un
grand nombre de villes, a ne? cessairement amene? l'occasion de
se voir et de se juger. Dans les opinions religieuses, comme
dans les opinions politiques, on se fait de ses adversaires un
fanto^me qui se dissipe presque toujours parleur pre? sence; la
sympathie nous montre un semblable dans celui qu'on croyait
son ennemi.
Le protestantisme e? tant beaucoup plus favorable aux lumie`-
res que le catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont
mis sur une espe`ce de de? fensive qui nuit beaucoup au progre`s
1 C'est a` Saragosse qu'a eu lieu l'admirable sce? ne a` laquelle je Faisais allu-
sion , sans oser la designer plus clairement! Un aide de camp du ge? ne? ral fran-
c? ais vint proposer a` la garnison de la ville de se rendre, et le chef des troupes
espagnoles le conduisit sur la place publique; il vit sur cette place et dans
l'e? glise tendue de noir, les soldats et les officiers a` genoux, entendant le ser-
vice des morts. En effet, bien pen de ces guerriers vivent encore, et les ha
bitants de la ville ont aussi partage? le sort de leurs de? fenseurs.
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? DU CATHOLICISME 531
des ide? es. Dans les pays ou` la religion catholique re? gnait seule,
tels que la France et l'Italie, on a su la re? unir a` la litte? rature et
aux beaux-arts; mais en Allemagne, ou` les protestants se sont
empare? s, par les universite? s et par leur tendance naturelle, de
tout ce qui tient aux e? tudes litte? raires et philosophiques, les
catholiques se sont crus oblige? s de leur opposer un certain genre
de re? serve qui e? teint presque tout moyen de se distinguer dans la
carrie`re de l'imagination et de la pense? e. La musique est le
seul des beaux-arts porte? , dans le midi de l'Allemagne, a` un
plus haut degre? de perfection que dans le nord, a` moins que
l'on ne compte comme l'un des beaux-arts un certain genre devie commode , dont les jouissances s'accordent assez bien avec
le repos de l'esprit.
Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une pie? te? since`re,
tranquille et charitable, mais il n'y a point de pre? dicateurs ce? -
le`bres , ni d'e? crivains religieux a` citer; rien n'y excite le mou-
vement de l'a^me; l'on y prend la religion comme une chose de
fait, ou` l'enthousiasme n'a point de part, et l'on dirait que,
dans un culte si bien consolide? , l'autre vie elle-me^me devient
une ve? rite? positive sur laquelle on n'exerce plus la pense? e.
La re? volution qui s'est faite dans les esprits philosophiques
en Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramene? s
aux sentiments religieux. Ils s'en e? taient un peu e? carte? s, lors-
que l'impulsion ne? cessaire pour propager la tole? rance avait de? passe? son but; mais, en rappelant l'ide? alisme dans la me? ta-
physique , l'inspiration dans la poe? sie, la contemplation dans
les sciences, on a renouvele? l'empire de la religion, et la re? forme de la re?