Monsieur Knott était
responsable
de ces dispositions, et savait qu'il était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
Samuel Beckett
Le pianiste aussi, dit le fils.
Ce fut là peut-être l'incident le plus marquant des débuts
de Watt chez Monsieur Knott.
En un sens il ressemblait à tous les incidents dignes de
remarque proposés à Watt pendant son séjour chez Monsieur Knott et dont un certain nombre seront rapportés ici, tels quels, sans addition, ni soustraction, et en un sens non.
Il leur ressemblait en ce sens qu'il n'était pas fini, une fois révolu, mais continuait à dérouler, dans la tête de Watt, du début à la fin, sans cesse, les jeux complexes de ses lumières et ombres, le passage du silence à la rumeur et de la rumeur au silence, le calme avant le mouvement et
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le calme après, les accélérés et ralentis, les approches et séparations, tous les détails changeants de sa marche et de son ordonnance, suivant l'irrévocable caprice qui en fit ce qu'il fut. Il leur ressemblait par sa promptitude à se faire un contenu purement plastique et à perdre peu à peu, dans le subtil processus de ses lumières, ses rumeurs, ses accents et ses rythmes, toute signification jusqu'à la plus littérale.
Ainsi la scène dans la salle de musique avec les deux Gall cessait très vite de signifier pour Watt un piano qu'on accorde, une obscure relation familiale et professionnelle, un échange de propos plus ou moins intelligibles, et ainsi de suite, à supposer qu'il en ait jamais été ainsi, pour devenir un simple exemple des dialogues corps-lumière, mou- vement-calme, rumeur-silence, et de ces dialogues entre eux- mêmes.
Cette fragilité de la signification immédiate ne lui valait rien, à Watt, car elle l'obligeait à en chercher une autre, une signification quelconque à ce qui s'était passé, à partir d'une suite d'images.
La plus mince, la moins plausible, aurait contenté Watt, qui n'avait pas vu un symbole, ni opéré une interprétation, depuis l'âge de quatorze ou quinze ans, et qui avait vécu, misérablement certes, sa vie d'adulte tout entière au milieu d'apparences impénétrables, tout au moins pour lui. Qui voit la chair avant les os, et qui voit les os avant la chair, et qui ne voit jamais que la chair, et qui ne voit jamais que les os, jamais jamais que les os. Mais quoi que vît Watt, du premier coup d'œil, cela était suffisant pour Watt, avait
toujours été suffisant pour Watt, plus que suffisant pour Watt. Et il n'avait littéralement rien vécu, depuis l'âge de quatorze ou quinze ans, dont rétrospectivement il ne se contentât de dire, Voilà ce qui s'est passé alors. Et il pouvait se rappeler, à vrai dire sans aucun plaisir, mais comme des occasions banales, le moment où son père mort lui apparut dans un bosquet, le pantalon retroussé au-dessus du genou et
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tenant à la main ses chaussures et chaussettes ; ou le moment où cueilli à froid par une voix qui l'exhortait, en des termes particulièrement grossiers, à mettre fin à ses souffrances, il évita d'un cheveu d'être écrasé par un tombereau; ou le moment où seul dans un canot à rames, loin du rivage, il reçut une bouffée de groseiller en fleur; ou le moment où une vieille dame d'excellente famille et fort bien de sa personne, étant amputée bien au-dessus du genou, qu'à trois reprises au moins il avait poursuivi de ses assiduités, dévissa sa jambe de bois et écarta sa béquille. Aucune tendance ici, de la part du pantalon de son père par exemple, à tomber en poussière d'apparences, grises, molles et sans doute fistu- laires, ou des jambes de son père à disparaître dans la farce de leurs accidents, non, mais les jambes et le pantalon de son père, tels vus dans le bosquet alors et par la suite remémorés, demeuraient des jambes et
un pantalon, et non seulement des jambes et un pantalon, mais les jambes et le pantalon de son père, c'est-à-dire tota- lement différents de toutes les jambes et de tous les panta- lons que Watt avait jamais vus, et il en avait vu un grand nombre, aussi bien de jambes que de pantalons, dans sa vie. Tandis que l'incident des Gall au contraire perdit si vite la piètre signification de deux hommes venus accorder un piano, et qui l'accordent, et échangent quelques paroles, comme font les hommes, et puis s'en vont, que cela sem- blait plutôt tiré d'un conte entendu jadis, un instant dans la vie d'un autre, mal raconté, mal écouté et plus qu'à moitié oublié.
Ainsi Watt ne savait pas ce qui s'était passé. Il se moquait, rendons-lui cette justice, de ce qui s'était passé. Mais il ressen- tait le besoin de penser qu'il s'était passé ceci ou cela, le be- soin de pouvoir dire, quand la scène se remettait à dérouler ses séquences, Ah oui, je me souviens, voilà ce qui s'est passé alors.
Ce besoin ne devait plus quitter Watt, ce besoin pas tou-
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jours satisfait, pendant la plus grande partie de son séjour chez Monsieur Knott. Car l'incident des Gall père et fils fut suivi par d'autres semblables, c'est-à-dire des incidents brillants de clarté formelle et au contenu impénétrable.
Le séjour de Watt dans la maison de Monsieur Knott était pour cette raison moins agréable qu'il ne l'aurait été si de tels incidents avaient été inconnus, ou accusés par Watt avec moins d'anxiété, c'est-à-dire si la maison de Monsieur Knott avait été une autre maison, ou Watt un autre homme. Car hors la maison de Monsieur Knott, et bien sûr ses terres, de tels incidents étaient inconnus, du moins Watt le supposait. Et Watt ne pouvait les accepter pour ce qu'ils étaient peut-être, les simples jeux que le temps joue avec l'espace, tantôt avec ces jouets-ci et tantôt avec ceux-là, mais était obligé, en raison de son caractère un peu spécial, de rechercher ce qu'ils signifiaient, oh non pas ce qu'ils signifiaient réellement, son caractère n'était pas spé- cial à ce point-là, mais seulement ce qu'ils pouvaient être amenés à signifier avec un peu de patience, un peu d'ingé- niosité.
Mais quelle était cette quête d'une signification, dans cette indifférence envers la signification? Et que signifiait- elle? Ce sont là des questions délicates. Car lorsque Watt parla enfin de cette époque elle était déjà depuis longtemps révolue et le souvenir qu'il en gardait était sans doute, dans un sens, moins net qu'il n'aurait voulu, tout en étant, dans un autre, trop vivace à son gré. Ajoutez la difficulté notoire qu'il y a à rattraper, à volonté, des modes de senti- ment propres à une certaine époque, et à un certain endroit, et peut-être aussi à un certain état de santé, une fois l'époque révolue, et l'endroit évacué, et le corps aux prises avec de tout autres démons. Ajoutez l'obscurité des communications de Watt, la rapidité de son débit et ses excentricités de syntaxe, voir plus loin. Ajoutez les conditions matérielles dans lesquelles les communications furent faites. Ajoutez le
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peu d'aptitude à recevoir de celui à qui elles furent propo- sées. Ajoutez le peu d'aptitude à restituer de celui à qui elles furent confiées. Et on aura peut-être une faible idée des difficultés éprouvées à formuler, non seulement des questions comme celle qui vient d'être évoquée, mais le corps entier de l'expérience de Watt, depuis le moment de son arrivée chez Monsieur Knott jusqu'au moment de son départ.
Mais avant de passer des Gall père et fils à des questions moins litigieuses, ou moins ennuyeusement litigieuses, il semble souhaitable que soit dit le peu qu'on sait, à ce sujet. Car l'incident des Gall père et fils était le premier d'une série, pour ne pas dire l'original. Et du peu qu'on en sait on n'a pas encore tout dit. On en a dit beaucoup, mais pas encore tout.
Non qu'il reste beaucoup de choses à dire au sujet des Gall père et fils, loin de là. Car il ne reste plus que trois ou quatre choses à dire, à ce propos. Et c'est vraiment peu de chose, trois ou quatre choses, quand on songe à toutes les choses qui auraient pu être sues, à ce sujet, et dites, et qui maintenant ne le seront jamais.
Ce qui affligeait Watt dans cet incident des Gall père et fils, et dans des incidents du même ordre à venir, ce n'était pas tellement de ne pas savoir ce qui s'était passé, car il se moquait de ce qui s'était passé, que le fait que rien ne s'était passé, que la chose appelée rien s'était passée, avec la plus grande netteté formelle, et qu'elle continuait à se passer, dans son esprit apparemment, sans qu'il sût très bien ce que cela voulait dire, et malgré la sensation qu'il avait de phénomènes externes, devant lui, autour de lui, et inexorablement à se dérouler dans tous ses détails, sans en omettre un seul, depuis le coup frappé à la porte qui n'était pas un coup frappé à une porte jusqu'à la porte qui se referme qui n'était pas une porte qui se referme, et cela qu'il le veuille ou non et aux moments les plus imprévus
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et les plus mal choisis. Oui, Watt ne pouvait accepter, comme sans doute Erskine ne pouvait accepter, comme sans doute Arsene et Walter et Vincent et les autres n'avaient pu accep- ter, qu'il se fût passé rien avec toute la clarté et la solidité du réel, comme on dit, et qu'il en fût de telle sorte pour- suivi qu'il devait s'y soumettre d'un bout à l'autre de nou- veau, entendre les mêmes bruits, voir les mêmes lumières, sentir les mêmes surfaces, et ainsi de suite, que lors de sa première lutte avec leurs complexités inextricables. S'il avait pu l'accepter, alors il n'en aurait peut-être pas été poursuivi, d'où une grande économie de tourment, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais il ne pouvait l'accepter, il ne pouvait le supporter. C'est à se demander quelquefois où Watt se croyait. Dans un centre culturel ?
Mais si Watt pouvait dire, quand venait le coup à la porte, le coup devenu un coup à la porte devenue une porte, dans son esprit, apparemment dans son esprit, sans qu'il sût ce que cela voulait dire, Ah oui, je me souviens, voilà ce qui s'est passé alors, il lui semblait qu'à ce moment- là il y couperait court et n'aurait plus à en souffrir, comme il n'avait pas à souffrir de l'apparition de son père, son pan- talon retroussé au-dessus du genou et tenant à la main ses chaussures et chaussettes, parce qu'il pouvait dire, quand ça commençait, Ah oui, je me souviens, le jour où mon père m'est apparu dans le bosquet, en tenue d'échassier. Mais extraire quelque chose de rien demande une certaine adresse et Watt ne réussissait pas toujours, dans ses efforts pour ce faire. Non qu'il n'y réussît jamais, loin de là. Car s'il n'y avait jamais réussi, comment aurait-il pu parler des Gall père et fils, et du piano, et de comment ils étaient venus depuis la ville pour l'accorder, et l'avaient accordé, et tenu les propos qu'ils avaient tenus, entre eux, comme il le fit? Non, il n'aurait jamais pu parler de toutes ces choses si elles s'étaient obstinées à ne rien vouloir dire, comme d'autres s'y obstinaient, c'est-à-dire jusqu'au bout.
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Car le seul moyen de parler de rien est d'en parler comme de quelque chose, comme le seul moyen de parler de Dieu est d'en parler comme d'un homme, ce qu'il fut bien sûr, en un sens, pendant un bout de temps, et comme le seul moyen de parler de l'homme, même nos anthropo- logues l'ont compris, est d'en parler comme d'un termite. Mais si Watt tantôt ne réussissait pas, et tantôt réussissait, comme dans l'affaire des Gall père et fils, à coller une signi- fication là où il n'en apparaissait aucune, il n'était question le plus souvent ni de ceci ni de cela. Car Watt estimait, à juste titre, réussir dans cette entreprise quand il parve- nait à dégager, des fantômes méticuleux qui le harce- laient, une hypothèse de nature à les dissiper, aussi sou- vent que le besoin s'en faisait sentir. Il n'y avait rien, dans cette opération, qui jurât avec les habitudes mentales de W att. Car expliquer, pour W att, avait toujours été exor- ciser. Et il estimait ne pas y réussir quand il n'y parvenait pas. Et il estimait ni tout à fait réussir, ni tout à fait pas, quand l'hypothèse dégagée perdait sa vertu, au bout de deux ou trois applications, et devait être remplacée par une autre, qui à son tour devait être remplacée par une troi- sième, laquelle ne tardait pas à perdre toute efficacité, et ainsi de suite. Et c'est ce qui arrivait dans la plupart des cas. Ordonner des exemples des échecs de Watt, et des réus- sites de Watt, et des demi-réussites de Watt, dans ce vaste do- maine, est pour ainsi dire impossible. Car lorsqu'il parle, par exemple, de l'incident des Gall père et fils, en parle-t-il en termes de l'unique hypothèse requise pour en venir à bout, et le rendre inoffensif, ou en termes de la dernière, ou en termes d'une autre quelconque de la série? Car lorsque Watt parlait d'un incident de cet ordre, ce n'était pas for-
cément en termes de l'unique hypothèse, ou de la dernière, encore qu'à première vue ça semble la seule alternative possible, et la raison pour laquelle il ne le faisait pas, pour laquelle ça ne l'est pas, est ceci, que lorsqu'une quelconque
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de la sene d'hypothèses, à l'aide desquelles Watt s'éver- tuait à calmer les orages de son esprit, perdait sa vertu, et devait être écartée au profit d'une autre, alors il arrivait quelquefois que l'hypothèse en question, à la faveur d'un repos suffisant, recouvrait sa vertu et pouvait servir de nouveau, en cas de nécessité, à la place d'une autre dont l'utilité avait expiré, du moins temporairement. Et cela est si vrai qu'on est tenté quelquefois de se demander, à propos de deux et même trois incidents présentés par Watt
comme n'ayant ni lien ni rapport, s'il ne s'agit pas en réalité d'un seul et même incident, diversement interprété. Quant à donner un exemple de l'autre cas, celui de l'échec, il n'en est évidemment pas question. Car là nous avons affaire à des événements ayant résisté à tous les efforts de Watt pour ies affubler d'une signification, et d'une for- mule, si bien qu'il ne pouvait ni y penser, ni en parler, mais seulement les subir, chaque fois qu'ils revenaient, bien qu'il semble probable qu'ils ne revenaient plus, à l'époque de la révélation que Watt me fit, mais étaient comme s'ils n'avaient jamais été.
Enfin, pour en revenir à l'incident Gall père et fils tel que W a t t le relata, avait-il pour W a t t cette signification à l'origine, pour ensuite la perdre, avant de la retrouver? Ou avait-il pour Watt une tout autre significationà l'origine, pour ensuite la perdre, avant de revêtir celle, seule ou entre autres, qu'il
présentait dans la relation de W a t t ? Ou enfin n'avait-il pour Watt aucune signification à l'origine, n'y avait-il alors ni Gall ni piano, mais seulement une suite inintelligible de changements d'où Watt finit par extraire les Gall et le piano, dans un réflexe d'auto-défense? Ce sont là des questions fort délicates. Watt en parlait comme s'il com- portait déjà, à l'origine, les Gall et le piano, mais il ne pou- vait faire autrement, même si à l'origine il n'avait rien à voir avec les Gall et le piano. Car même si les Gall et le piano étaient de loin postérieurs aux phénomènes appelés à
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les devenir, Watt devait forcément y penser, et en parler, comme s'agissant dès l'origine de l'incident des Gall et du piano, ou bien l'ignorer, et le passer sous silence, ce qu'il aurait fait à coup sûr sans la nécessité absolue où il était de penser à de tels incidents, et d'en parler. Mais, règle générale, il semble probable que la signification attribuée à cet ordre d'incidents par Watt, dans ses relations, était tantôt la signification originale perdue et puis recouvrée, et tantôt une signification tout autre que la signification originale, et tantôt une signification dégagée, dans un délai plus ou moins long, et avec plus ou moins de mal, de l'origi-
nale absence de signification.
Un mot encore à ce sujet.
Watt apprit vers la fin de son séjour chez Monsieur Knott
à accepter le fait que rien ne s'était passé, qu'un rien s'était passé, apprit à le supporter et même, timidement, à y pren- dre goût. Mais alors c'était trop tard.
Voilà donc en quoi l'incident des Gall père et fils res- semblait à d'autres incidents dont il n'était que le premier à survenir, à d'autres incidents notables. Mais dire, comme cela a été dit, que l'incident des Gall père et fils avait cet aspect en commun avec tous les incidents notables à survenir par la suite, est aller peut-être un peu loin. Car des incidents notables dont Watt par la suite dut venir à bout, pendant son séjour chez Monsieur Knott, tous ne présentaient pas
cet aspect, non, il en était qu'il voyait signifier dès le début, et ne plus en démordre, avec toute la ténacité par exemple du groseiller sauvage dans le canot à rames ou de la capi- tulation de l'unijambiste Madame Watson.
Quant à ce en quoi l'incident des Gall père et fils dif- férait des autres incidents de même catégorie à survenir par la suite, cela n'est plus clair et ne peut en conséquence être formulé avec profit. Mais on peut estimer la diffé- rence assez minime pour pouvoir être négligée sans incon- vénient, dans un sommaire de cette sorte.
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Watt pensait quelque fois à Arsene. Il se demandait ce qu'Arsene avait voulu dire, bien plus, il se demandait ce qu'Arsene avait dit, le soir de son départ. Car dans les oreilles de Watt sa déclaration n'avait pénétré que par bribes, et dans son entendement, comme tout ce qui dans les oreilles ne pénètre que par bribes, pour ainsi dire pas du tout. Il avait compris bien sûr qu'Arsene pariait, et en un sens pour lui, mais quelque chose l'avait empêché, peut- être la fatigue, de faire attention à ce qui se disait et d'en rechercher la signification. Maintenant Watt le regrettait presque, car il n'y avait rien à tirer d'Erskine, en fait de renseignements. Non que Watt désirât des renseignements, loin de là. Mais il désirait que des mots soient appliqués à sa situation, à Monsieur Knott, à la maison, aux terres, à ses devoirs, à l'escalier, à sa chambre, à la cuisine, bref à toutes les conditions d'être où il se trouvait. Car Watt se trouvait maintenant entouré de choses qui, si elles consen- taient à être nommées, ne le faisaient pour ainsi dire qu'à leur corps défendant. Et l'état où Watt se trouvait résistait à toute formulation comme nul état ne l'avait jamais fait, de tous ceux où Watt s'était jamais trouvé, et Watt s'était trouvé dans un grand nombre d'états, dans sa vie. A la vue d'un pot, par exemple, ou en pensant à un pot, d'un des pots de Monsieur Knott, à un des pots de Monsieur Knott, c'était en vain que Watt disait, Pot, pot. Oh peut-être pas tout à fait en vain, mais presque. Car ce n'était pas un pot, plus il le voyait, plus il y pensait, plus il était sûr que ce n'était pas un pot, mais alors pas du tout. Ça ressemblait à un pot, c'était presque un pot, mais ce n'était pas un pot à en pouvoir dire, Pot, pot et en être réconforté. Il avait beau à la perfection répondre à toutes les fins, et remplir tous les offices, d'un pot, ce n'était pas un pot. Et c'est précisément cette infime déviation de la nature du vrai pot qui torturait Watt à ce point. Car si l'approxi- mation avait été moins étroite, alors Watt aurait été moins
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angoissé. Car alors il n'aurait pas dit, C'est un pot, et ce n'est pas un pot, non, mais il aurait dit, C'est une chose dont j'ignore le nom. Et Watt préférait tout compte fait avoir affaire à des choses dont il ignorait le nom, quoi- qu'il en souffrît aussi, qu'à des choses dont le nom connu, le nom reçu, n'était plus le nom, pour lui. Car il pouvait toujours espérer, d'une chose dont il n'avait jamais su le nom, pouvoir l'apprendre, un jour, et ainsi s'apaiser. Mais s'agissant d'une chose dont le vrai nom avait cessé, soudain, ou peu à peu, d'être le vrai nom pour lui, un tel espoir lui était interdit. Car le pot était toujours un pot, Watt en était persuadé, pour tout le monde sauf pour Watt. Pour Watt seul ce n'était plus un pot, mais alors plus du tout.
Ensuite, quand pour se rassurer il se tourna vers lui- même, qui n'était pas à Monsieur Knott dans le sens où le pot l'était, qui était venu du dehors et que le dehors récla- merait (l), il fit l'affligeante découverte qu'à ce sujet non plus il ne pouvait rien affirmer qui ne parût aussi faux que s'il l'avait affirmé d'une pierre. Non que Watt eût l'habitude de rien affirmer à son sujet, loin de là, mais ça l'aidait de pouvoir dire de temps en temps, avec quelque apparence de raison, Watt est un homme, tout de même, Watt est un homme, ou, Watt est dans la rue, avec des mil- liers de semblables à portée de voix, en cas de besoin. Et cela troublait Watt profondément, ce tout petit quelque
(l) Watt, à l'encontre d'Arsene, n'avait jamais supposé que la maison de Monsieur Knott serait son dernier refuge. Etait-elle son premier? En un sens elle l'était, mais pas le genre de premier refuge à s'annoncer comme le dernier. Il lui vint à l'esprit bien sûr, vers la fin de son séjour, qu'il aurait pu être le dernier, ce refuge passager, qu'il aurait pu en faire le dernier, s'il avait été plus habile, ou moins affamé de repos. Mais Watt était très sujet à des lubies, vers la fin de son séjour sous le toit de Monsieur Knott. Et c'est sous une pression analogue, celle d'une vision de la onzième heure, qu'Arsene s'exprima comme il le fit, la nuit de son départ. Car il est à peine pensable qu'un homme de la trempe d'Arsene, avec son expérience, ait pu supposer à l'avance, d'une halte donnée, qu'elle p û t être la dernière.
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chose, comme rien peut-être ne l'avait jamais troublé, et Watt avait été souvent et gravement troublé, dans sa vie, cet imperceptible quelque chose, non, pas exactement im- perceptible, puisqu'il le percevait, cet indéfinissable quelque chose qui l'empêchait de dire, avec conviction, et soulage- ment, de l'objet qui à s'y méprendre ressemblait à un pot, qu'il était un pot, et de la créature qui malgré tout présen- tait encore un certain nombre de traits spécifiquement hu- mains, qu'elle était un homme. Et pour Watt le besoin de soulas sémantique était parfois si grand qu'il se mettait à essayer des noms aux choses, et à lui-même, un peu comme une élégante des bibis. Ainsi du pseudo-pot il lui arrivait de dire, réflexion faite, C'est une targe, ou, s'enhardissant, C'est un choucas, et ainsi de suite. Mais le pot avait aussi peu de succès comme targe, ou comme choucas, ou sous tout autre nom soumis à son innommable réité, gue comme pot. Quant à lui-même, s'il ne pouvait plus s'appeler un homme, comme par le passé, avec l'intuition qu'il ne disait pas forcément une connerie, cependant il ne pouvait imaginer quel autre nom se donner, sinon celui d'un homme. Mais l'imagina- tion de Watt n'avait jamais été des plus vives. Si bien que malgré tout, dans son idée, il demeurait un homme, comme sa maman le lui avait appris en lui disant, Voilà un brave petit bonhomme, ou, Voilà un mignon petit bonhomme, ou, Voilà un rusé petit bonhomme. Mais pour tout le soula- gement que cela lui procurait, il aurait tout aussi bien pu être, dans son idée, une boîte, ou une urne.
C'est pour ces raisons surtout que Watt aurait été heu- reux d'entendre la voix d'Erskine enserrer dans des mots l'espace de la cuisine, l'extraordinaire lampe d'escalier, l'escalier toujours changeant et dont le nombre de marches semblait varier d'un jour à l'autre, et du soir au matin, et bien d'autres choses encore dans la maison et dans le jardin, certains arbustes surtout qui empêchaient si souvent Watt de prendre l'air, même quand il faisait un temps divin,
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qu'il en devenait pâle et constipé, et jusqu'à la lumière dans son flux et son reflux et les nuages qui grimpaient au zénith, tantôt lents, tantôt rapides, et le plus souvent d'ouest en est, ou glissaient vers la terre par l'autre versant, car les nuages vus de chez Monsieur Knott n'étaient pas exactement les nuages dont Watt avait l'habitude, et Watt avait une grande habitude des nuages et savait en distinguer les différentes sortes, les cirrus, les stratus, les cumulus et consorts, du premier coup d'œi1. Non que le fait d'entendre Erskine nommer le pot, ou dire à Watt, Mon cher ami, ou, Mon bon monsieur, ou, Dieu vous maudisse, eût changé le pot en pot, ou Watt en homme, pour Watt, loin de là. Mais ç'aurait été la preuve que pour Erskine tout au moins le pot était un pot, et Watt un homme. Non que le fait pour le pot d'être un pot, ou Watt un homme, pour Erskine, eût fait du pot un pot, ou de Watt un homme, pour \'Vatt, loin de là. Mais ç'aurait été comme un encouragement à l'espoir caressé par Watt de temps en temps, d'être en mauvais état de santé, à cause des efforts que faisait son corps pour s'adapter à un milieu étranger, et de les voir aboutir en fin de compte, et sa santé se réta- blir, et les choses réapparaître, et lui-même réapparaître, sous les dehors d'antan, et consentir à être nommés, avec les noms consacrés, et à être oubliés. Non que Watt aspi- rât à chaque instant vers ce rétablissement des choses, de lui-même, dans leur relative innocuité, loin de là. Car il y avait des moments où il éprouvait un sentiment très proche du sentiment de la satisfaction à être abandonné de la sorte, des derniers rats. Car ceux-ci enfuis il n'y aurait plus de rats, plus le moindre rat, et il y avait des moments où Watt applaudissait presque à cette perspective, d'être déli- vré de ses derniers rats, enfin. Ce serait le désert, bien sûr, au début, et un grand silence, après tant de grignotements, de couinements, de galopades. Les choses et lui-même, ils
lui faisaient escorte depuis si longtemps, par le mauvais
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temps et par le pire. Les choses telles quelles, et puis les vides entre elles, et la lumière tout en haut dans sa descente vers elles, et puis l'autre chose, oblongue, lourde, creuse, instable, articulée, qui piétinait l'herbe et faisait voler le sable, dans sa fuite en avant. Mais s'il y avait des moments où Watt envisageait cet abandon presque avec satisfaction, ils étaient rares, surtout dans les premiers temps de son séjour chez Monsieur Knott. Et le plus souvent il lui tardait d'entendre une voix, la voix d'Erskine, puisqu'il était seul avec Erskine, parler du petit monde de Monsieur Knott avec les vieux mots de créance. Il y avait bien sûr le jar- dinier, pour parler du jardin. Mais le jardinier pouvait-il parler du jardin, le jardinier qui le quittait tous les soirs, avant la tombée de la nuit, et ne le retrouvait le lendemain
que le soleil déjà haut, dans le ciel ? Non, le témoignage du jardinier n'était pas recevable, à l'avis de Watt. Seul Ers- kine pouvait parler du jardin, comme seul Erskine pouvait parler de la maison, utilement, à Watt. Et Erskine n'en par- lait jamais, ni de l'un ni de l'autre. Bien plus, Erskine n'ouvrait jamais la bouche, devant Watt, sinon pour man- ger, ou roter, ou tousser, ou vomir, ou rêver, ou soupirer, ou chanter, ou éternuer. Il est vrai que pendant la première semaine il ne se passa guère un jour sans qu'Erskine lui adressât la parole, à Watt, au sujet de ses devoirs. Mais la première semaine Watt ne sentait pas encore ses mots défail- lir, ni son monde se faire indicible. Il est vrai aussi que de temps à autre Erskine dans tous ses états venait en courant trouver Watt avec une question tout à fait ridicule telle que, Avez-vous vu Monsieur Knott? ou, Kate est-elle arri- vée? Mais ça c'était beaucoup plus tard. Peut-être qu'un
jour, dit Watt, il demandera, Où est le pot? ou, Qu'est-ce que vous avez fait de ce pot? Ces questions en tout cas, si absurdes qu'elles fussent, semblaient confirmer néanmoins l'existence de Watt, ce dont Watt était le premier à se féliciter. Mais cette confirmation, il s'en serait félicité encore
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davantage si elle était intervenue plus tôt, avant qu'il se fût habitué à sa perte d'espèce.
La chanson qu'Erskine chantait, ou plutôt psalmodiait, éta it toujours la même :
?
Peut-être que si. Watt avait parlé à Erskine, Erskine au- rait parlé à Watt, en guise de réponse. Mais Watt n'était pas tombé aussi bas que ça.
Watt prêtait une attention extrême, au début, à tout ce qui se passait autour de lui. Il ne pouvait se produire un bruit, à portée de son oreille, sans qu'il le capte aussitôt et au besoin l'interroge, et il ouvrait grands les yeux à tout ce qui remuait, de près ou de loin, à tout ce qui s'appro- chait et s'éloignait et s'arrêtait et s'agitait sur place et à tout ce qui se faisait plus clair et plus sombre et plus grand et plus petit, et souvent il saississait la nature de l'objet affecté et même la cause immédiate à laquelle il devait de l'être. Aux mille odeurs aussi, que le temps lâche sur son passage, Watt accordait l'attention la plus vive. Et il se munit d'un cra- choir portatif.
Cette tension incessante de ses facultés les plus nobles, ou d'un certain nombre d'entre elles, fatiguait Watt pro- fondément. Et les résultats, dans l'ensemble, étaient minces. Mais il n'avait pas le choix, au début.
Une des premières choses que Watt apprenait ainsi était que Monsieur Knott tantôt se levait tard et se couchait tôt, et tantôt se levait très tard et se couchait très tôt, et tantôt ne se levait point ni point ne se couchait, car qui peut se coucher qui point ne se lève? Ce qui intriguait Watt ici était ceci, que plus Monsieur Knott se levait tôt plus il se couchait tard et que plus il se levait tard plus il se cou- chait tôt. Mais entre l'heure de son lever et l'heure de son coucher il ne semblait pas y avoir de rapport mathématique,
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ou alors si secret qu'il n'existait pas, pour Watt. Ce fut là pendant longtemps pour Watt une source de grand étonne- ment, car il disait, Voilà quelqu'un qui d'une part semble peu pressé de changer d'état et d'autre part impatient de le faire. Car lundi, mardi et vendredi il s'est levé à onze heures et couché à sept, et mercredi et samedi il s'est levé à neuf heures et couché à huit, et dimanche il ne s'est pas levé du tout ni du tout couché. Jusqu'au moment où Watt comprit qu'entre Monsieur Knott levé et Monsieur Knott couché il n'y avait pour ainsi dire rien à choisir. Car pour Monsieur Knott se lever n'était pas quitter l'état de sommeil pour l'état de veille, ni se coucher quitter l'état de veille pour l'état de sommeil, non, mais pour lui se lever et se coucher étaient quitter un état qui n'était ni de sommeil ni de veille pour un état qui n'était ni de veille ni de sommeil, et inver-
sement. Même de Monsieur Knott on pouvait difficilement attendre que jour et nuit il demeure dans la même position. Les repas de Monsieur Knott ne posaient guère de pro-
blèmes.
Le samedi soir on préparait et faisait cuire une quantité
suffisante de nourriture pour maintenir Monsieur Knott pendant une semaine.
Ce plat contenait des aliments tels que potages varies, poissons, œufs, gibier, volailles, viandes, fromages, fruits, tous variés, sans oublier bien sûr pain et beurre, et il conte- nait aussi les boissons les plus courantes telles qu'eau minérale, absinthe, thé, café, lait, stout, bière, whiskey, cognac et vin, et il contenait aussi une variété de choses nécessaires à la santé telles qu'insuline, calomel, iode, lau- danum, mercure, charbon, fer, camomille et poudre vermi- fuge, et bien sûr sel et moutarde, poivre- et sucre, et bien sûr une larme d'acide salicylique contre la fermentation.
Toutes ces choses et bien d'autres trop nombreuses à énumérer, on les mélangeait avec soin dans le célèbre pot, avant de les mettre à mijoter pendant quatre heures jusqu'à
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ce qu'elles soient réduites à consistance de purée, ou de bouillie, et que toutes les bonnes choses à manger, et toutes les bonnes choses à boire, et toutes les bonnes choses néces- saires à la santé soient confondues sans retour et transfor- mée en une seule bonne chose ni nourriture, ni boisson, ni médecine, mais une bonne chose sui generis dont la moindre cuillerée ouvrait et refermait l'appétit, excitait et apaisait la soif, compromettait et stimulait les fonctions vitales et
montait agréablement au cerveau.
C'est à Watt qu'il revenait de peser, de mesurer et de
compter, avec la plus grande exactitude, les ingrédients qui composaient ce plat, et d'apprêter pour le pot ceux ayant besoin d'apprêt, et de les mélanger à fond sans perte aucune jusqu'à ne plus pouvoir les distinguer les uns des autres, et de les mettre à mijoter, et pendant qu'ils mijotaient d'en maintenir le mijotement, et une fois mijotés d'en arrêter le mijotement, et enfin de mettre le tout à refroidir, dans un endroit froid. Cette tâche mettait Watt à dure épreuve, tant mentale que corporelle, tellement elle était délicate et rude. Et quelquefois par temps chaud, pendant qu'il brassait, nu jusqu'à la ceinture, et activait des deux mains la lourde barre de fer, il tombait des larmes, de fatigue mentale, de son visage, dans le pot, et de sa poitrine, en
même temps, et de dessous ses bras, de grosses gouttes pro· vaquées par ses efforts, dans le pot également. Ses réserves nerveuses aussi en prenaient pour leur grade, tant était grand son sens des responsabilités. Car il savait, comme si on le lui avait dit, que la recette de ce plat n'avait jamais varié, depuis sa lointaine mise au point, et que le choix, le dosage et les quantités des éléments utilisés avaient été calculés, avec l'exactitude la plus minutieuse, afin de mé- nager à Monsieur Knott, pour une série de quatorze repas entiers, c'est-à-dire sept déjeuners entiers et sept dîners entiers, le maximum de jouissance compatible avec le main- tien de sa santé.
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On servait ce plat à Monsieur Knott, froid, dans une écuelle, à midi tapant et à sept heures précises du soir, d'un bout de l'année à l'autre.
C'est-à-dire qu'aux heures susdites W att apportait l'écuelle, pleine, dans la salle à manger et la posait sur la table. Une heure plus tard il retournait l'emporter, dans l'état, quel qu'il fût, où Monsieur Knott l'avait laissée. S'il restait de la nourriture dans l'écuelle, alors Watt la transférait dans le plat du chien. Mais si elle était vide, alors Watt n'avait plus qu'à la laver, en vue du repas sui- vant.
Ainsi Watt ne voyait jamais Monsieur Knott, aux heures des repas. Car Monsieur Knott n'était jamais à l'heure, pour ses repas. Mais il était rare que son retard dépasse vingt minutes, ou une demi-heure. Et qu'il vide l'écuelle, ou qu'il ne la vide pas, il n'y mettait jamais plus de cinq minutes, ou de sept tout au plus. De sorte que Monsieur Knott n'était jamais dans la salle à manger, lorsque Watt apportait l'écuelle, et n'y était jamais non plus, lorsque W att retournait enlever l'écuelle. Ainsi W att ne voyait jamais Monsieur Knott, jamais jamais Monsieur Knott, aux heures des repas.
Monsieur Knott mangeait ce plat à l'aide d'une petite pelle plaquée argent, telle qu'en utilisent les confiseurs, les épiciers et les marchands de thé.
Ces dispositions représentaient une grande économie de labeur. Sans parler du charbon qu'elles permettaient d'épar- gner.
A qui, se demandait Watt, devait-on ces dispositions? A Monsieur Knott lui-même? Ou à un autre, à un ancien domestique de génie par exemple, ou à un diététicien de métier? Et sinon à Monsieur Knott lui-même, mais à un autre, ou bien sûr à d'autres, Monsieur Knott savait-il que de telles dispositions existaient ou ne le savait-il pas ?
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On n'entendait jamais Monsieur Knott se plaindre de sa nourriture, même s'il ne la mangeait pas toujours. Tan- tôt il vidait l'écuelle, en en raclant les parois et le fond avec sa petite pelle, à les faire briller, et tantôt il en lais- sait la moitié, ou tout autre fraction, et tantôt il en laissait la totalité.
Douze possibilités se présentèrent à Watt, à ce propos.
1. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, et savait qu'il était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
2. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispo- sitions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
3.
Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, et savait qu'il était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
4. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispo- sitions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
5. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas qui était responsable de ces dispositions, ni que de telles dispositions existaient, et était content.
6. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispo- sitions, ni ne savait qui était responsable de ces dispositions, ni que de telles dispositions existaient, et était content.
7. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
8. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispo- sitions, ni ne savait qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
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9. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
10. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispo- sitions, mais savait qu'il était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
11. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
12. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispo- sitions, mais savait qu'il était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
D'autres possibilités se présentèrent à Watt, à ce propos, mais il les écarta, et les bannit de son esprit, comme indignes d'être prises au sérieux, pour le moment. Le moment vien- drait peut-être, où elles seraient dignes d'être prises au sérieux, et à ce moment-là, s'il le pouvait, il les rappellerait à son esprit et les prendrait au sérieux. Mais pour le moment elles semblaient indignes d'être prises au sérieux, si bien qu'il les bannit de son esprit, et les oublia.
Watt avait pour consigne de donner ce qui restait de ce plat, les jours où Monsieur Knott n'en mangeait pas la tota- lité, au chien.
Or il n'y avait pas de chien dans la maison, c'est-à-dire pas de chien de maison, auquel donner cette nourriture les jours où Monsieur Knott n'y faisait pas justice.
Watt, réfléchissant à cela, entendait une petite voix qui disait, Monsieur Knott, ayant connu jadis un homme qu'avait mordu un chien, à la jambe, et ayant connu jadis un autre homme qu'avait griffé un chat, au nez, et ayant connu jadis une belle et forte femme qu'avait èhargée un bouc, dans les fesses, et ayant connu jadis un autre homme
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qu'avait éventré un taureau, au ventre, et ayant fréquenté jadis un chanoine qu'avait saboté un cheval, à l'entrejambes, redoute à domicile les chiens et autres amis quadrupèdes de l'homme, et à peine moins ses autres frères et sœurs bi- pèdes à plumes devant Dieu, ayant connu jadis un mission" naire qu'avait piétiné à mort une autruche, à l'estomac, et ayant connu jadis un prêtre qu'une colombe, comme avec un soupir d'aise il quittait la chapelle où de ses propres mains il venait de servir la messe à plus de cent fidèle/» avait conchié, d'en haut, à l'œil.
Watt ne sut jamais que penser de cette petite voix, si elle plaisantait, ou si elle était sérieuse.
Il fallait donc qu'un chien du dehors passe à la maison au moins une fois par jour pour le cas où l'on aurait à lui donner une partie, ou la totalité, du déjeuner de Monsieur Knott, ou de son dîner, ou des deux, à manger.
0,. dans cette affaire on avait dû rencontrer de grosses diffi- cultés, malgré le grand nombre de chiens affamés et même faméliques qui abondaient, et cela sans doute depuis tou- jours, dans les parages, à des kilomètres à la ronde, dans toutes les directions. Et la raison de cela était peut-être ceci, que le nombre de fois où le chien s'en allait plein était très inférieur au nombre de fois où il s'en allait à moitié plein et que le nombre de fois où il s'en allait à moitié plein était de loin inférieur au nombre de fois où il s'en allait aussi vide qu'il était venu. Car il arrivait plus souvent à Monsieur Knott de manger toute sa nourriture que de n'en manger qu'une partie et de n'en manger qu'une partie que de n'en rien manger du tout, beaucoup beaucoup plus souvent. Er s'il est vrai que très souvent Monsieur Knott se levait très tard et se couchait très tôt, néanmoins il lui arrivait cou- ramment aussi de se lever juste à temps pour manger son déjeuner et de manger son dîner juste à temps pour se cou- cher. Les jours où il ne se levait ni ne se couchait, et par
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conséquent laissait intacts et son déjeuner et son dîner, étaient bien sûr des jours fastes, pour le chien. Mais ils étaient très rares.
Or le chien affamé ou famélique moyen, libre de ses mou- vements, sera-t-il fidèle au rendez-vous, dans ces conditions? Non, le chien affamé ou famélique moyen, laissé à lui-même, ne le sera pas, car il n'y trouvera pas son compte.
Ajoutez qu'il fallait la visite du chien, non pas à n'im- porte quelle heure du jour ou de la nuit où il lui prendrait fantaisie de passer, non, mais entre certaines heures limites bien définies, en l'occurrence huit heures du soir et dix heures du soir. Et la raison de cela était ceci, qu'à dix heures on fermait la maison pour la nuit et que jusqu'à huit heures on ne pouvait savoir si Monsieur Knott avait laissé, de sa nourriture du jour, la totalité, ou une partie, ou rien. Car si en général Monsieur Knott mangeait jusqu'à la dernière miette aussi bien de son déjeuner que de son dîner, auquel cas le chien n'obtenait rien, rien ne l'empêchait cependant de manger jusqu'à la dernière miette de son déjeuner et puis de refuser son dîner en entier ou en partie, auquel cas le chien obtenait le dîner refusé, ou la partie refusée, ou de refuser son déjeuner ou une partie de son déjeuner et puis de manger jusqu'à la dernière miette de son dîner, auquel cas le chien obtenait le déjeuner refusé, ou la partie refusée, ou de refuser une partie de son déjeuner et derechef une partie de son dîner, auquel cas le chien profitait des deux portions dédaignées, ou enfin de ne toucher ni à son déjeuner ni à son dîner, auquel cas le chien, à condition de ne passer ni trop tôt ni trop tard, s'en allait le ventre plein enfin. '
Par quels moyens donc réunir le chien et la nourriture les jours où, Monsieur Knott ayant refusé la totalité ou une partie de sa nourriture du jour, cette partie ou cette totalité étaient disponibles pour le chien? Car les instructions de
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Monsieur Knott étaient formelles : les jours où il restait de la nourriture ce reste devait être donné au chien, sans perte de temps.
Voilà le problème qu'avait dû affronter Monsieur Knott, dans un passé lointain, au moment de son installation.
Voilà un des nombreux problèmes qu'avait dû affronter Monsieur Knott alors.
Ou sinon Mon~ieur Knott, alors un autre, dont toute trace est perdue. Ou sinon un autre, alors d'autres, dont nulle trace ne demeure.
De là Watt passa à la manière dont ce problème avait été résolu, sinon par Monsieur Knott, alors par cet autre, et si ni par Monsieur Knott, ni par cet autre, alors par ces autres, bref, à la manière dont ce problème avait été résolu, ce problème de comment réunir le chien et la nourriture, par Monsieur Knott, ou par lui, ou par eux, bref par celui ou par ceux qu'il avait confronté, ou confrontés, dans ce passé lointain, lors de l'installation de Monsieur Knott. Car qu'il ait pu être résolu par quelqu'un, ou par plusieurs, qu'il n'avait jamais confronté, ou confrontés, semblait à Watt improbable, au plus haut degré.
Mais avant de passer à cela il s'attarda à réfléchir à ceci, que le problème de comment réunir ainsi le chien et la nour- riture avait pu être résolu par celui, ou par ceux, par qui avait été résolu, voilà si longtemps, le problème de comment préparer la nourriture de Monsieur Knott.
Et s'étant attardé à réfléchir à cela il s'attarda un peu plus, avant de passer à la solution qui semblait avoir prévalu, à considérer un certain nombre au moins d'entre celles qui semblaient ne pas avoir prévalu.
Mais avant de s'attarder un peu plus à faire cela, il s'em- pressa de remarquer que ces solutions qui ne semblaient pas avoir prévalu avaient pu être envisagées, puis écartées comme insuffisantes, par l'auteur, ou les auteurs, de la
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solution qui semblait avoir prévalu, comme elles avaient pu ne pas l'être.
1. Un chien affamé ou famélique hors série aurait pu être recherché qui pour des raisons de lui seul connues eût estimé y trouver son compte, à passer à la maison de la façon prescrite.
Mais il y avait toutes les chances qu'un tel chien n'existât pas.
Mais il y avait peu de chances, s'il existait, de pouvoir le trouver.
2. Un chien du cru sous-alimenté aurait pu être élu auquel avec l'autorisation de son maître aurait pu être livrée par un des hommes de Monsieur Knott la totalité ou une partie de sa nourriture, les jours où il en aurait laissé la totalité ou une partie.
Mais alors un des hommes de Monsieur Knott aurait dû mettre son manteau et son chapeau et prendre le large, par une nuit d'encre selon toute probabilité et à n'en pas douter sous les trombes d'eau, et tituber à tâtons dans le noir sous les seaux d'eau, le pot de nourriture à la main, apparition minable et ridicule, jusqu'à l'endroit où gitait le chien.
Mais existait-il la moindre garantie que le chien soit là, à l'arrivée de l'homme? Le chien n'aurait-il pas pu sortir, pour la nuit?
Mais y avait-il la moindre garantie, à supposer que le chien soit là, à l'arrivée de l'homme, que le chien ait suffi- samment faim pour vider le pot de nourriture, à l'arrivée de l'homme avec le pot de nourriture? Le chien n'aurait-il pas pu assouvir sa faim, au cours de la journée? Ou y avait- il la moindre assurance, à supposer que le chien soit sorti, à l'arrivée de l'homme, que le chien ait suffisamment faim, à son retour, à l'aube, ou pendant la nuit, pour vider le pot de nourriture que l'homme avait livré? N'aurait-il
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pas pu assouvir sa faim, au cours de la nuit, et même n'avoir quitté son gîte que dans ce seul dessein?
3. Un messager aurait pu être chargé, homme, garçon, femme ou fille, de passer à la maison tous les soirs, mettons à huit heures un quart du soir, et les soirs où il y aurait de la nourriture pour le chien d'apporter cette nourriture à un chien, à n'importe quel chien, et de ne pas le lâcher d'une semelle tant qu'il n'aurait pas liquidé la nourriture, et s'il ne pouvait ou ne voulait pas liquider la nourriture d'apporter ce qui en resterait à un autre chien, à n'importe quel autre chien, et de ne pas le quitter des yeux tant qu'il n'aurait pas liquidé ce qui restait de la nourriture, et s'il ne pouvait ou ne voulait pas liquider ce qui restait de la nour- riture d'apporter ce qui en resterait encore à un autre chien, à n'importe quel autre chien, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la nourriture soit liquidée et qu'il n'en reste plus une miette, et enfin de rapporter le pot vide.
(Cette personne aurait pu être chargée, en outre, de cirer les brodequins, et les chaussures, soit avant de quitter la maison avec le pot plein, et qui bren sûr n'était pas plein du tout, soit en revenant à la maison avec le pot vide, ou encore en apprenant qu'il n'y avait pas de nourriture pour le chien, ce jour-là. Ce qui aurait grandement soulagé le jardinier, Monsieur Graves, en lui permettant de consacrer au jardin le temps qu'il consacrait aux brodequins, et aux chaussures. Et n'est-il pas étrange très étrange qu'on dise d'une chose qu'elle est pleine, alors qu'elle n'est pas pleine du tout, mais jamais d'une chose qu'elle est vide, si elle n'est pas vide? Et la raison de cela est peut-être ceci, que lors- qu'on remplit il est rare qu'on remplisse à ras bords, car cela ne serait pas pratique, tandis que lorsqu'on vide on vide complètement, en renversant le récipient et en le rin- çant au besoin à grand renfort d'eau bouillante, dans une sorte de frénésie. )
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Mais existait-il la moindre garantie que le messager donne effectivement la nourriture à un chien, ou à des chiens, conformément à ses instructions? Qu'est-ce qui empêchait le messager de manger lui-même la nourriture, ou de la vendre en entier ou en partie à une tierce personne, ou d'en faire cadeau, ou de la vider dans le fossé le plus proche, ou dans le premier trou venu, pour économiser son temps, et sa peine?
Mais que se passerait-il si le messager, par faiblesse, ou ivresse, ou mollesse, ou paresse, négligeait de passer à la maison un soir où il y aurait de la nourriture pour le chien?
Mais même le messager le plus robuste, le plus sobre, le plus consciencieux, connaissant tous les chiens du cru, leurs habitudes et leurs domiciles, leurs formes et leurs couleurs, n'aurait-il pas pu se trouver à la tête d'un reste de nourriture, un petit rabiot, dans le vieux pot, de dix heures au coup, au vieux coucou, et comment ferait-il alors, le fidèle messager, pour rapporter le pot, s'il n'était pas vide à temps, le lendemain matin il serait trop tard, car les ustensiles de Monsieur Knott ne devaient pas passer la nuit dehors.
Mais un chien, est-ce la même chose que le chien? Car il n'était pas question, dans les instructions de Watt, d'un chien, mais uniquement du chien, ce qui ne pouvait signi- fier qu'un seul chien, à savoir qu'il fallait non pas n'im- porte quel chien, mais un chien bien déterminé, c'est-à-dire non pas un chien aujourd'hui, et un deuxième demain, et peut-être un troisième après-demain, non, mais chaque jour le même, chaque jour le même pauvre vieux chien, aussi longtemps qu'il vivrait. Mais à plus forte raison des chiens, est-ce la même chose que le chien ? .
4. Un homme possesseur d'un chien famélique aurait pu être recherché, un homme ayant l'habitude, dans l'exercice normal de ses fonctions, de passer avec son chien devant
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la maison de Monsieur Knott tous les jours de l'année entre huit heures et dix heures du soir. Alors serait allumée, les soirs où il y aurait de la nourriture pour le chien, à la fenêtre de Monsieur Knott ou à quelque autre fenêtre bien en vue, une lumière rouge, ou peut-être mieux verte, et tous les autres soirs une lumière violette, ou peut-être mieux pas de lumière du tout, et alors l'homme (et sans doute bientôt le chien aussi) lèverait en passant les yeux vers la fenêtre et au vu de la lumière rouge, ou de la lumière verte, courrait jusqu'à la porte de la maison et là ne quitterait plus son chien des yeux tant qu'il n'aurait pas liquidé la nourriture laissée par Monsieur Knott, mais au vu de la lumière violette, ou de pas de lumière du tout, ne courrait pas jusqu'à la porte, avec son chien, mais poursui- vrait son chemin, sur la route, avec son chien, comme si de rien n'était.
Mais était-il probable qu'un tel homme existât?
Mais était-il probable, s'il existait, qu'on pût le trouver? Mais s'il existait, et qu'on pût le trouver, ne pourrait-il
pas confondre, dans son esprit, en passant devant la maison, sur le chemin du retour, ou sur le chemin du départ, il ne peut pas en y avoir d'autre, pour qui chemine encore, ne pourrait-il pas confondre, dans son esprit, rouge avec violet, violet avec vert, vert avec noir, noir avec rouge, et quand rien dans le pot pour lui, courir frapper toc toc à l'huis, et quand pour lui le pot tout plein, passer tout pataud son che- min, suivi de son fidèle sac d'os?
Mais Erskine, ou Watt, ou un autre Erskine, ou un autre Watt, ne pourraient-ils pas allumer la fausse lumière, ou omettre d'allumer, par mégarde, ou allumer la bonne lu- mière, ou éviter d'allumer, mais trop tard, par oubli, ou par nonchalance, et faire courir homme et chien, quand pour eux il n'y avait rien, et quand il y avait quelque chose, pas- ser leur vieux chemin sans pause ?
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Mais cela n'aurait-il pas pour effet d'aggraver les misères, les responsabilités et les fatigues déjà accablantes des ser- viteurs de Monsieur Knott ?
Ainsi Watt considéra, non seulement un certain nombre de solutions qui apparemment n'avaient pas prévalu, mais en même temps un certain nombre d'objections peut-être déterminantes à l'époque.
Solution Nombre d'objections
l'e
Nombre de solutions Nombre d'objections 4 14 39 25 12
Si l'on passe ensuite à la solution qui semblait avoir pré- valu, elle consistait selon Watt grosso modo en ceci : que soit recherché un cynophile du cru comme il faut, c'est- à-dire un traîne-misère pourvu d'un chien affamé, et qu'il lui soit alloué la pension rondelette de cinquante livres par an exigible par mensualités, à charge pour lui de passer chez Monsieur Knott tous les soirs entre huit et dix accom- pagné de son chien convenablement affamé, et les soirs où il y aurait de la nourriture pour son chien de ne plus le quitter des yeux, son bâton à la main, devant témoins, tant qu'il n'aurait pas liquidé la nourriture jusqu'à la dernière miette, et ensuite de vider les lieux, lui et son chien, séance tenante; et qu'un chien affamé plus jeune soit par cet homme aux frais de Monsieur Knott acquis et tenu en
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réserve pour le jour où le premier chien affamé viendrait à mourir, et qu'à ce moment-là un autre chien affamé soit dans les mêmes conditions procuré et tenu prêt pour l'heure inévitable où le deuxième chien affamé viendrait à payer sa dette à la nature; et ainsi de suite indéfiniment de façon à disposer à tout instant de deux chiens affamés, l'un pour manger de la manière susdite et jusqu'à ce qu'il meure la nourriture laissée par Monsieur Knott et l'autre à son tour pour en faire autant aussi longtemps qu'il vivrait, et ainsi de suite indéfiniment; et en outre que soit recherché un jeune cynophile du cru de situation semblable, mais dépour- vu de chien, pour le jour où le premier viendrait à mou- rir, afin qu'il prenne en charge et exploite, de la même manière et dans les mêmes conditions, les deux chiens affa- més restés ainsi sans maitre, et sans foyer; et qu'à ce mo- ment-là soit de la même façon assuré un autre jeune cyno- phile du cru démuni de chien pour l'heure cruelle où vien- drait à s'éteindre son prédécesseur; et ainsi de suite indé- finiment, de façon à disposer à tout moment de deux chiens affamés et de deux traîne-misère du cru, le premier pour gar- der et exploiter de la façon susdite les deux chiens affamés aussi longtemps qu'il vivrait et l'autre à son tour aussi longtemps qu'il respirerait pour en faire autant, et ainsi de suite indéfiniment; et pour le cas toujours à crain- dre où par malheur il arriverait à l'un des deux chiens affa- més ou à tous les deux de ne pas survivre au maître et de le suivre incontinent dans la tombe, qu'il soit acquis et convenablement entretenu aux frais de Monsieur Knott dans un endroit propice et dans une condition affamée un troisième, un quatrième, un cinquième et même un sixième chien affamé; ou mieux encore qu'il soit fondé aux frais de Monsieur Knott dans un site favorable un chenil ou une colonie de chiens affamés de manière à pouvoir y puiser à tout instant et mettre au travail de la façon susdite un
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chien affamé de bonne race et bien dressé; et pour le cas peu probable où le jeune cynophile de secours irait rejoindre ses ancêtres en même temps que son prédéces- seur, ou même avant, et il arrive tous les jours des choses autrement surprenantes, qu'il soit recherché et par de belles paroles et d'éventuels dons d'argent frais et de vêtements usagés rivés au service de Monsieur Knott de la façon susdite un troisième, un quatrième, un cinquième et même un sixième jeune homme ou à la rigueur jeune femme du cru sans ressources et sans c h i e n ; ou mieux encore qu'il soit recherché une famille du cru nombreuse et besogneuse composée autant que possible des deux parents et de dix à quinze enfants et petits-enfants tous passionnément attachés à la glèbe natale et moyennant un premier acompte cash rondelet sans exagération et une géné- reuse pension de cinquante livres par an exigible par men- sualités et des dons occasionnels de menue monnaie et de vêtements vastes et enfin des paroles affectueuses de conseil et d'encouragement et de consolation prodiguées sans compter aux moments critiques qu'ils soient enchaînés tous, sans retour et en bloc, leurs enfants et les enfants de leurs enfants, au service de Monsieur Knott, avec mission de s'occuper de tout ce qui touchait de près ou de loin à la question du chien requis pour manger la nourriture
laissée par Monsieur Knott et de rien d'autre; et que soit confié une fois pour toutes à leurs soins le chenil ou élevage de chiens affamés fondé par Monsieur Knott pour que jamais ne lui manque un chien affamé pour manger sa nourriture les jours où il ne la mangerait pas lui-même, car la question du chenil touchait à la question du chien. C'est ainsi grosso modo selon Watt qu'on avait dû trouver la solution du problème de comment donner la nourriture de Monsieur Knott au chien. Et s'il est certain qu'au début pendant quelque temps elle n'a pu être, dans le crâne de
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quelqu'un, qu'un tissu de pensées tantôt se dilatant et tantôt se contractant, cependant elle n'a pas dû tarder à devenir bien davantage. Car d'immenses familles miséreuses abondaient à des kilomètres à la ronde, dans toutes les directions concevables, et cela sans doute de tout temps, de sorte qu 'il n 'a sûrement pas fallu attendre bien long- temps pour qu'au monde étonné il soit donné de voir passer chez Monsieur Knott, à la porte de derrière, soir après soir avec une exactitude de métronome, un vrai chien affamé moins en chair qu'en os grandeur nature qu'accom- pagnait à la remorque un échantillon irrécusable de la féconde indigence locale, et que la pension commence à être versée, et de loin en loin aux moments les plus ines- pérés dispensée la mitraille, depuis la demi-couronne jus- qu'au demi-penny en passant par le florin, le shilling, la pièce de six pence, la pièce de trois pence et le penny, et que s'ouvrent les vannes des vêtements de rebut dont Mon- sieur Knott, grand rebuteur de vêtements, avait d'immenses réserves, tantôt une veste, tantôt un gilet, tantôt un man- teau, tantôt un imperméable, tantôt un pantalon, tantôt un knickerbocker, tantôt une chemise, tantôt un tricot, tan- tôt un caleçon, tantôt une combinaison, tantôt une bre- telle, tantôt une ceinture, tantôt un faux col, tantôt une vraie cravate, tantôt un cache-col, tantôt un cache-nez, tantôt un bas, tantôt une chaussette, tantôt un brodequin et enfin tantôt une chaussure, et que pleuvent les bonnes paroles de bon conseil et d'encouragement et de réconfort et les petites marques de bonté et d'amour juste aux moments où le besoin s'en faisait le plus sentir et que soit en plein essor sous la direction de qui de droit le chenil de chiens affamés, objet de l'admiration générale.
Le nom de cette bienheureuse famille était Lynch et au moment où Watt entra au service de Monsieur Knott elle se décomposait comme suit.
Il y avait Tom Lynch, veuf, âgé de quatre-vingt-cinq ans, 102
cloué au lit par d'incessantes douleurs inexpliquées au caecum, et puis ses trois fils encore en vie Joe, âgé de soixante-cinq ans, perclus de rhumatismes, et Jim, âgé de soixante-quatre ans, bossu et ivrogne, et enfin Bill, veuf, âgé de soixante-trois ans, très gêné dans ses mouvements pat la perte des deux jambes à la suite d'un faux-pas suivi d'une chute, et puis sa seule fille encore en vie May Sharpe, veuve, âgée de soixante-deux ans, en pleine possession de toutes ses facultés à l'exception de la vue. Ensuite il y avait la femme de Joe Flo née Doyly-Byrne, âgée de soixante-cinq ans, parkinsonienne mais sinon en parfaite condition, et puis la femme de Jim Kate née Sharpe, âgée de soixante- quatre ans, couverte de plaies suintantes de nature inexpli- quée mais sinon en parfaite santé. Ensuite il y avait le fils de Joe Tom, âgé de quarante-et-un ans, sujet malheureusement à des accès tantôt d'exaltation, qui lui interdisaient le moindre effort, et tantôt de dépression, pendant lesquels il ne pouvait ériger le petit doigt, et puis le fils de Bill Sam, âgé de quarante ans, dont par une grâce providentielle la paralysie n'affectait que les zones comprises d'une part entre les genoux et les pieds et de l'autre entre la tête et la ceinture, et puis la fille de May Ann, vierge en principe, âgée de trente-neuf ans, gravement diminuée physiquement et moralement par une douloureuse affection de nature honteuse, et puis le garçon de Jim Jack, âgé de trente-huit ans, faible d'esprit, et ses frères les jumeaux inséparables Art et Con, âgés de trente-sept ans, qui sous la toise en chaussettes atteignaient un mètre dix et sur la balance nus comme des vers trente- quatre kilos tout en os et en muscle et entre qui la res- semblance était si frappante à tous égards que même à ceux qui les connaissaient et les aimaient (et ils étaient nombreux) il arrivait d'appeler Art Con quand ils vou- laient dire Art et Con Art quand ils voulaient dire Con au moins aussi souvent, sinon plus souvent, que d'appeler Art Art quand ils voulaient dire Art et Con Con quand
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ils voulaient dire Con. Ensuite il y avait la jeune femme de Tom Mag née Sharpe, âgée de quarante-et-un ans, très handi- capée dans ses activités aussi bien à la maison qu'au dehors par des crises subépileptiques d'incidence mensuelle pendant lesquelles elle se roulait l'écume aux lèvres sur le sol de la cuisine, ou sur les pavés de la cour, ou sur le carré de légumes, ou sur les berges de la rivière, et ne laissait pas le plus souvent de se blesser d'une façon ou d'une autre au point de devoir gagner son lit et y rester, chaque mois, le temps de se remettre, et puis la femme de Sam Liz née Sharpe, âgée de trente-huit ans et pour son bonheur plus morte que vive du fait d'avoir donné à Sam en l'espace de vingt ans dix-neuf enfants dont quatre encore en vie et de nouveau grosse, et puis de l'infortuné Jack faible d'esprit ne l'oublions pas l'épouse Lil née Sharpe, âgée de trente- huit ans, faible de poitrine. Et ensuite pour passer à la génération suivante il y avait le fils de Tom Simon, âgé de vingt ans, qui entre autres anomalies hélas indescrip- tibles avait les
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et sa jeune femme et cousine fille de l'oncle Sam, âgée de dix-neuf ans, dont la beauté et l'utilité se trouvaient cruel- lement diminuées par la faute de deux bras desséchés et d'une claudication d'origine tuberculeuse insoupçonnée, et puis les deux fils de Sam encore en vie Bill et Mat, âgés respectivement de dix-huit et de dix-sept ans, qui étant venus au monde respectivement aveugle et boiteux s'étaient vus affectueusement surnommer Bill l'Aveugle et Mat le Boiteux respectivement, et puis l'autre fille mariée de Sam Kate, âgée de vingt-et-un ans, beau brin de fille quoique hémophile (1), et puis son jeune mari et cousin
(1) L'hémophilie est, à l'égal de la prostatite, une affection exclusive- ment masculine. Mais pas dans cet ouvrage.
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Sean fils de l'oncle Jack, âgé de vingt-et-un ans, solide gail- lard quoique hémophile également, et puis la fille de Frank (? ) Bridie, âgée de quinze ans, pilier et soutien de la famille, ne dormant que le jour pour pouvoir recevoir la nuit, au tarif élastique de deux pence ou trois pence ou quatre pence ou même cinq pence ou une bouteille de bière l'étreinte, et cela dans la remise pour ne pas incommoder les
siens, et puis l'autre fils de Jack Tom, âgé de quatorze ans, dont on disait diversement qu'il tenait de son père par la fai- blesse de son esprit et de sa mère par la faiblesse de sa poitrine et de son grand-père paternel Jim par son goût des boissons fortes et de sa grand-mère paternelle Kate par la plaque grande comme une assiette d'eczéma humide qui lui déparait le sacrum et de son grand-père paternel Tom par les crampes qui lui tarabustaient l'estomac. Et enfin pour passer à la génération montante il y avait les deux fillettes de Sean Rose et Cerise, âgées de quatre et de cinq ans respectivement, et ces mignonnes petites innocentes étaient hémophiles à l'ins- tar de papa et de maman, et ma foi c'était très moche de la part de Sean, sachant ce qu'il était et ce qu'était Kate, de faire à Kate ce qu'il lui fit, au point qu'elle conçut et mit au monde Rose, et ma foi c'était très moche de sa part à elle de le laisser faire, et ma foi c'était de nouveau très moche de la part de Sean, sachant ce qu'il était et ce qu'était Kate et maintenant ce qu'était Rose, de faire de nouveau à Kate ce que de nouveau il lui fit, au point qu'elle conçut de nouveau et mit au monde Cerise, et ma foi c'était de nouveau très moche de sa part à elle de le laisser
faire de nouveau, et puis il y avait les deux petits garçons de Simon Pat et Larry, âgés de quatre et de trois ans res- pectivement, et le petit Pat était rachitique, avec des bras et des jambes comme des allumettes et une tête grosse comme un ballon et un ventre gros comme un autre, et le petit Larry ne l'était pas moins, et la seule différence entre le petit Pat et le petit Larry était ceci, compte tenu de la
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légère différence d'âge, et de nom, que les jambes du petit Larry ressemblaient encore davantage à des allumettes que celles du petit Pat, tandis que les bras du petit Pat res- semblaient encore davantage à des allumettes que ceux du petit Larry, et que le ventre du petit Larry ressemblait un peu moins à un ballon que celui du petit Pat, tandis que la tête du petit Pat ressemblait un peu moins à un ballon que celle du peti t Larry.
Cinq générations, vingt-huit âmes, neuf cent quatre- vingts ans, tel était le glorieux bilan de la famille Lynch, à l'instant où Watt entra au service de Monsieur Knott. (1)
Puis un instant passa et tout fut changé. Non qu'il y eût mort, loin de là. Non qu'il y eût naissance, loin de là aussi. Mais les vingt-huit de respirer, ouf, ouf, d'aspirer, d'expirer, une fois de plus, et tout fut changé.
Comme par le soleil que voile et dévoile la nue la mer, le lac, la glace, la plaine, le marais, le coteau, ou tout autre étendue naturelle analogue, qu'elle soit liquide ou qu'elle soit solide.
Jusqu'au chiffre glorieux, à force ainsi de changer, en l'espace de vingt divisé par vingt-huit égale cinq divisé par sept fois douze égale soixante divisé par sept égale huit mois et demi approximativement, si nul ne mourait, si nul ne naissait, jusqu'au chiffre glorieux de mille ans!
Si tous étaient épargnés, épargnés les vivants, épargnés les pas encore nés.
En l'espace de huit mois et demi, à dater de l'instant où Watt entra au service de Monsieur Knott.
Mais tous ne furent pas épargnés.
Car Watt n'avait pas vécu quatre mois chez Monsieur Knott que Liz femme de Sam se coucha et expulsa un enfant, son vingtième, avec la facilité qu'on devine, et ensuite pendant
(1) Ces chiffres étant incorrects, les calculs en découlant sont double- ment erronés.
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quelques jours étonna agréablement tous ceux qui la con- naissaient (et ils étaient nombreux) par un air de santé inaccoutumé et un afflux de bonne humeur tout à fait étran- ger à sa nature, car voilà bien des années qu'elle passait à juste titre pour plus morte que vive, et ensuite allaita son enfant avec beaucoup de plaisir et de satisfaction apparem- ment, le débit de lait étant étonnamment exubérant pour une femme de son âge et de sa complexion qui était exsan- gue, et enfin au bout de cinq ou six ou même peut-être sept jours de ce fla-fla s'affaiblit brusquement et au grand éton- nement de son mari Sam, de ses fils Bill l'Aveugle et Matt le Boiteux, de ses filles mariées Kate et Ann et de leurs maris Sean et Simon, de sa nièce Bridie et de son neveu Tom, de ses sœurs Mag et Lil, de ses beaux-frères Tom et Jack, de ses cousins Ann, Art et Con, de ses belles-tantes Mayet Mag, de sa tante Kate, de ses beaux-oncles joe et Jim, de son beau-père Bill et de son beau-grand-père Tom, qui s'attendaient à tout sauf à cela, s'affaiblit de plus en plus jusqu'à ce qu'elle mourût.
Cette perte fut une perte cruelle pour la famille Lynch, cette perte d'une femme nantie de quarante ans bon teint. Car non seulement fut l'épouse, la mère, la belle-mère,
la tante, la sœur, la belle-sœur, la cousine, la belle-nièce, la nièce, la belle-fille, la belle petite-fille et bien entendu la grand-mère, arrachée au beau-grand-père, au beau-père, aux beaux-oncles, à la tante, aux belles-tantes, aux cousins, aux beaux-frères, aux sœurs, à la nièce, au neveu, aux beaux-fils, aux filles, aux fils, au mari et bien entendu aux quatre petits petits-enfants (qui toutefois ne trahirent d'autre signe d'émotion qu'une certaine curiosité, étant trop jeunes sans doute pour se rendre compte du terrible deuil qui venait de les frapper, puisque aussi bien leur âge total ne dépassait pas seize ans), sans espoir de retour, mais les mille ans des Lynch se trouvaient retardés d'à peu près un an et demi, à supposer bien sûr que tous soient épargnés entre-temps, et
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de ce fait ne pouvaient sonner qu'au bout de deux ans environ à dater de la défection de Liz et non plus dans un délai de cinq mois seulement comme cela eût été le cas si Liz avec tout le reste de la famille avait été épargnée et même cinq ou six jours plus tôt si l'enfant avait été épargné aussi, comme d'ailleurs il le fut bien sûr, mais aux dépens de sa mère, si bien que le but vers lequel ahanait toute la famille reculait de non moins que de dix-neuf mois bon poids, sinon plus, à supposer bien sûr que tous soient épargnés entre-temps.
Mais tous ne furent pas épargnés entre-temps.
Car il ne s'était pas écoulé deux mois depuis la mort de Liz qu'à l'étonnement de la famille tout entière Ann se retira dans le secret de sa chambre et donna le jour, d'abord à un beau petit bébé mâle tout frétillant, ensuite à un beau petit bébé femelle à peine moins frétillant, et s'ils ne devaient pas rester beaux bien longtemps ni bien long- temps continuer à frétiller il n'en reste pas moins qu'à leur naissance ils étaient indéniablement beaux et d'une vivacité peu commune à cet âge.
Voilà donc porté à trente le total d'âmes du ménage Lynch et rapproché d'environ vingt-quatre jours le jour faste objet de tous les espoirs, à supposer bien sûr que tous soient épargnés entre-temps.
Maintenant la question que de toutes parts on commen- çait ouvertement à agiter était celle-ci, Qui avait bien pu faire, ou par Ann être induit à faire, cette chose à Ann ? Car Ann n'avait rien d'une femme séduisante et la pénible affection dont elle était la victime n'était un secret pour personne, non seulement dans le cercle de la famille, mais à des kilomètres à la ronde dans toutes les directions. Plu- sieurs noms furent librement évoqués à ce propos.
Les uns disaient que c'était son cousin Sam, dont les dispositions amoureuses étalent notoires, non seulement dans l'enceinte de la famille, mais d'un bout à l'autre de
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la contrée avorsinante, et qui ne se cachait point d'avoir pratiqué l'adultère localement sur une grande échelle, se propulsant d'un rendez-vous au suivant dans son fauteuil d'invalide à traction autonome, avec des femmes veuves, des femmes mariées et des femmes non mariées, dont les unes jeunes et séduisantes, et d'autres jeunes sans être sédui- santes, et d'autres séduisantes sans être jeunes, et d'autres ni jeunes ni séduisantes, et dont un certain nombre à la faveur de son intervention conçurent et mirent au monde qui un fils, qui une fille, qui deux fils, qui deux filles, qui un fils et une fille, car Sam n'avait jamais décroché de tri- plés, et c'était là chez Sam un point sensible, qu'il n'eût jamais décroché de triplés, et dont d'autres conçurent mais ne mirent pas au monde, et dont d'autres ne conçurent pas du tout, encore que ce fût là l'exception de ne pas concevoir du tout, quand Sam intervenait. Et aux reproches qu'on lui faisait de cette conduite Sam de riposter du tac au tac que paralysé comme il l'était, de la taille jusqu'au sommet et des genoux jusqu'à la base, il n'avait dans la vie d'autre but, d'autre intérêt ni d'autre joie que de lever l'ancre dans son fauteuil roulant au sortir d'une bonne ventrée de viande et de légumes et de rester dehors à exercer l'adultère jusqu'au moment où il fallait rentrer souper, après quoi il était à la disposition de sa conjointe. Mais jusque-là, pour autant qu'on pût le savoir, il n'avait jamais trahi Liz sous son propre toit ou, plus exactement, avec aucune de celles qu'abritait ce dernier, même s'il se trouvait de mauvaises langues pour insinuer qu'il était le père de ses cousins Art et Con.
D'autres disaient que c'était son cousin Tom qui dans un accès d'exaltation, ou dans un accès de dépression, avait fait cette chose à Ann. Et ceux qui objectaient que Tom était incapable du moindre effort lors de ses accès d'exal- tation, et que lors de ces accès de dépression il ne pouvait ériger ne fût-ce que le petit doigt, se voyaient vertement
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répliquer que l'effort et l'érection ici en jeu n'étaient pas l'effort et l'érection qu'interdisaient à Tom ses accès, mais un tout autre effort et une tout autre érection, étant sous- entendu que l'empêchement en question n'était pas phy- sique, mais moral, ou esthétique, et que l'impossibilité endémique où se trouvait Tom d'une part de remplir cer- taines tâches n'entraînant aucune déperdition de ses réserves corporelles, comme d'avoir l'œil à la bouilloire, par exemple, ou à la casserole, et d'autre part de bouger de l'endroit qu'il occupait, couché, assis ou debout, ou d'avancer la main ou le pied pour attraper un outil tel un marteau ou un ciseau, ou un ustensile de cuisine de l'ordre d'une pelle, ou d'un seau, n'était ni dans le premier cas ni dans le second une impossibilité absolue, non, mais rela- tive à la nature de la tâche à remplir, ou de l'acte à accom- plir. Et on ajoutait avec cynisme, à l'appui de cette thèse, que si Tom avait reçu mission d'avoir l'œil, non pas sur la bouilloire ou sur la casserole, mais sur sa nièce Bridie faisant sa toilette de nuit, aucun degré de dépression ne l'en aurait empêché, et qu'il fallait voir la vitesse à laquelle tombait son exaltation dans le voisinage d'un tire-bouchon et d'une bouteille de stout. Car Ann, quoique d'aspect peu engageant et pourrie par son mal, avait ses partisans, à la maison et au dehors. Et ceux qui objectaient que ni les appas d'Ann, ni ses dons de persuasion, ne se pouvaient comparer à ceux de Bridie, ou d'une bouteille de stout, se voyaient sèchement rétorquer que si Tom n'avait pas fait cette chose dans un accès de dépression, ou dans un accès d'exaltation, alors il l'avait faite entre un accès de dépres- sion et un accès d'exaltation, ou entre un accès d'exaltation et un accès de dépression, ou entre un accès de dépression et un autre accès de dépression, ou entre un accès d'exal- tation et un autre accès d'exaltation, car chez Tom, quoi qu'on ait pu dire, dépression et exaltation n'étaient pas d'alternance régulière, non, mais souvent il ne sortait d'un
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accès de dépression que pour être saisi d'un autre peu après, et fréquemment il ne se dégageait d'un accès d'exaltation que pour tomber presque aussitôt dans le suivant, et pen- dant ses brefs répits il arrivait à Tom de se comporter très bizarrement, presque comme quelqu'un qui ne sait plus ce qu'il fait.
D'autres disaient que c'était son oncle Jack, faible d'es- prit ne l'oublions pas. Et ceux qui n'étaient pas de cet avis se voyaient aimablement prier par ceux qui en étaient de bien vouloir considérer ceci, que Jack était non seulement faible d'esprit, mais mari d'une femme faible de poitrine. Or on pouvait dire tout ce qu'on voulait des autres parties d'Ann, mais jamais de sa poitrine qu'elle était faible, car il était de notoriété publique qu'Ann avait une poitrine splendide, blanche et grasse et élastique, et dans l'esprit d'un homme comme Jack, faible d'esprit ne l'oublions pas et enchaîné à une femme faible de poitrine, comment s'étonner si de cette splendide partie d'Ann, si blanche, si grasse et si élastique, l'image allait toujours se dilatant, toujours plus blanche, plus grasse et plus élastique, jusqu'à ce que des autres parties d'Ann (et elles étaient nombreuses) où ne se trouvait trace ni de blancheur ni de gras ni d'élas- ticité, mais où tout était gris, et même vert, et décharné, et flasque, toute pensée fût bannie.
D'autres noms cités à ce propos étaient ceux des oncles d'Ann, Joe, Bill et Jim, et de ses neveux, Bill l'Aveugle et Mat le Boiteux, Sean et Simon.
Qu'Ann eût pu être la victime, non pas d'un des siens, mais d'un étranger du dehors, beaucoup l'estimaient proba- ble, et on évoquait librement à ce propos le nom de plus d'un étranger du dehors.
Puis environ quatre mois plus tard, alors qu'on sortait enfin du long hiver et que certains croyaient odorer le prin- temps déjà, les frères joe, Bill et jim, soit le total impres- sionnant de cent quatre-vingt-treize ans, dans le bref espace
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d'une semaine furent emportés, Joe l'ainé un lundi, et Bill son cadet d'un an le mercredi suivant, et Jim leur cadet d'un an et de deux ans respectivement le vendredi suivant, ce qui avait pour conséquence de laisser le vieux Tom sans fils, et Fla et Kate sans maris, et May Sharpe sans frères, et Tom et Jack et Art et Con et Sam sans pères, et Mag et Liz sans beaux-pères, et Ann sans oncles, et Simon et Ann et Bridie. et Tom et Sean et Kate et Bill et Mat et le vingtième enfant de Sam par la regrettée Liz sans grand- pères, et Rose et Cerise et Pat et Larry sans arrière-grands-
pères.
Voilà donc reculé le jour convoité, objet toujours de
leurs vœux languissants, d'à peu près dix-sept ans au moins, c'est-à-dire loin au-delà des horizons de l'espérance et même de l'espoir. Car le vieux Tom, par exemple, baissait à vue d'œil et un jour se laissa surprendre en train de s'exclamer, Me faucher mes trois gars d'un seul coup merde et me lais- ser là avec mes putains de douleurs, sous-entendant par là qu'à son avis on aurait mieux fait de le faucher lui avec ses douleurs et de laisser là ses gars avec les leurs dont les pires réunies n'arrivaient pas au coude du vautour qui sans répit lui dévorait le caecum. Et baissaient aussi à vue d'œil bien d'autres membres de la famille, au point d'enlever tout espoir de voir se prolonger leurs souffrances.
Alors il leur en cuisait de ce qu'ils avaient dit, à ceux qui avaient dit que c'était l'oncle Joe, et à ceux qui avaient dit que c'était l'oncle Bill, et à ceux qui avaient dit que c'était l'oncle Jim, qui avait fait cette chose à Ann, car ils avaient confessé leurs péchés tous les trois, au prêtre, avant d'être emportés, et le prêtre était un vieil intime de la famille. Et des cadavres des frères la nuée des voix s'éleva et flotta un moment avant de se poser sur les vivants à élire, à réélire, telle voix sur tel vivant, telle autre sur tel autre, jusqu'à ce que chaque vivant ou presque eût sa voix, chaque voix son repos. Et beaucoup étaient maintenant
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en désaccord qui avaient été d'accord, et d'accord mainte- nant qui avaient été en désaccord, et d'autres d'accord tou- jours qui l'avaient été déjà, et d'autres toujours en désac- cord qui l'avaient déjà été. Et ainsi se formaient de nou- velles amitiés, et de nouvelles inimitiés, et se maintenaient de vieilles amitiés, et de vieilles inimitiés. Et tout n'était
qu'accord et désaccord, amitié et inimitié, comme par le passé, mais suivant une autre répartition. Et pas une seule voix qui ne fût soit pour soit contre, non, pas une. Et tout n'était qu'objection et réplique, réplique et objection, comme par le passé, mais dans d'autres bouches. Non qu'il ne s'en trouvât beaucoup pour continuer à dire ce qu'ils avaient toujours dit, loin de là. Mais il s'en trouvait encore plus pour ne plus le dire. Et la raison de cela était peut-être ceci, que non seulement tous ceux qui avaient dit ce qu'ils avaient dit sur Jim, sur Bill et sur Joe se trouvaient par la mort de j o e , de Bill et de Jim mis dans l'impossi- bilité de continuer et dans l'obligation de trouver autre chose, car Bill, Joe et Jim avaient beau être bêtes, ils ne l'étaient pas au point de se laisser emporter sans se mettre à sainte table rapport à ce qu'ils avaient fait à Ann, s'ils l'avaient fait, mais aussi parmi ceux qui n'avaient jamais rien dit sur Jim, sur Joe et sur Bill, à ce propos, sinon qu'ils n'avaient pas fait cette chose à Ann, et par conséquent ne se trouvaient nullement par la mort de Joe, de Jim et de Bill mis dans l'impossibilité de continuer à dire ce qu'ils avaient toujours dit, à ce propos, beaucoup préféraient néan- moins, en entendant parler maintenant avec eux certains parmi ceux qui avaient toujours parlé contre eux et contre qui ils avaient toujours parlé, de ne plus dire ce qu'ils avaient toujours dit, à ce propos, et de commencer ·à dire tout autre chose, afin de pouvoir continuer à entendre parler contre eux et eux à parler contre le plus grand nombre possible de ceux qui, avant les morts de Bill, de Joe et de Jim, avaient toujours parlé contre eux et contre qui ils avaient toujours
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parlé. Car, chose étrange mais vraie apparemment, ceux qui parlent parlent plutôt pour le plaisir de parler contre que pour le plaisir de parler avec. Et la raison de cela est peut-être ceci, qu'il est difficile dans l'accord de crier tout à fait aussi fort que dans le désaccord.
Cette petite affaire de la nourriture du chien, Watt la reconstitua à partir des indiscrétions qui échappaient, de temps en temps, le soir, aux nains jumeaux Art et Con. Car c'était eux qui conduisaient le chien affamé, tous les soirs, jusqu'à la porte de Monsieur Knott. Ce qu'ils fai- saient depuis l'âge de douze ans, soit depuis un quart de siècle, et devaient continuer à faire pendant tout le temps
que Watt resterait chez Monsieur Knott, ou plutôt pendant tout le temps qu'il resterait au rez-de-chaussée. Car lorsque W att fut muté au premier étage, alors W att perdit tout contact avec le rez-de-chaussée et ne devait plus revoir ni le chien ni ceux qui le conduisaient. Mais c'était sûrement Art et Con toujours qui conduisaient le chien, tous les soirs à neuf heures, jusqu'à la porte de derrière de Monsieur Knott, même lorsque Watt n'était plus là pour le constater. Car c'était deux petits gars solides et tout entiers à leur travail.
Le chien de service, au moment où Watt entra au ser- vice de Monsieur Knott, était le sixième chien, en vingt- cinq ans, à être exploité ainsi par Art et Con.
Les chiens employés à manger les restes occasionnels de Monsieur Knott ne vivaient pas vieux, en général. Ce qui était tout naturel. Car en dehors de ce que le chien recevait à manger de temps en temps, chez Monsieur Knott, sur le pas de la porte de derrière, il ne recevait pour ainsi dire rien à manger. Car si on lui avait donné de la nourriture en sus de la nourriture que lui donnait Monsieur Knott, de temps en temps, alors son appétit eût pu être gâté, pour la nourriture que lui donnait Monsieur Knott. Car Art et
Con ne pouvaient jamais être sûrs, le matin, de ne pas trou-
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ver le soir, chez Monsieur Knott, sur le pas de la porte de derrière, à l'intention de leur chien, un pot de nourriture si nourrissante et si copieuse que seul un chien parfaitement affamé pouvait en venir à bout. Et c'est à cette éventualité qu'i1leur incombait de se tenir toujours prêts.
Ajoutez à cela que la nourriture de Monsieur Knott était plutôt riche et échauffante, pour un chien.
Ajoutez à cela que le chien quittait rarement sa chaîne et de ce fait se voyait interdire tout exercice digne de ce nom. C'était forcé. Car si le chien avait été laissé en liberté, pour courir un peu partout selon sa fantaisie, alors il aurait mangé le crottin de cheval sur la route, et toutes les autres choses immondes qui abondent à la surface de la terre, et ainsi ruiné son appétit peut-être à tout jamais ou, encore plus grave, pris le large pour ne jamais revenir.
Le nom de ce chien, pour ne pas dire chienne, au moment où Watt entra au service de Monsieur Knott, était Kate. Kate n'avait rien d'un beau chien. Même Watt, que prévenait contre les chiens sa tendresse pour les rats, n'avait jamais vu un chien qui fût moins à son goût que Kate. Ce n'était pas un gros chien, et cependant on ne pouvait pas dire que c'était un petit chien. C'était un chien moyen, d'aspect re- poussant. On l'avait prénommé Kate non pas, comme on pouvait le supposer, en mémoire de la Kate de Jim, si près de se trouver veuve, mais d'une tout autre Kate, d'une certaine Katie Byrne, espèce de cousine de la femme de Joe May, si près de se trouver veuve elle aussi, et cette Katie Byrne était en grande faveur auprès d'Art et Con à qui elle apportait toujours un rouleau de tabac à chiquer quand elle venait en visite, et Art et Con étaient de grands
chiqueurs de rouleaux et n'en avaient jamais assez, jamais jamais assez de rouleaux à chiquer, à leur gré.
Kate mourut pendant que Watt était encore au rez-de- chaussée et se fit remplacer par un chien prénommé Cis. Watt ignorait en mémoire de qui on avait prénommé le
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chien ainsi. S'il s'était renseigné, s'il avait quitté sa réserve et demandé franchement, Art, ou Con, je sais qu'on a pré- nommé Kate ainsi en mémoire de votre parente Katie Byrne, mais en mémoire de qui a-t-on prénommé Cis ainsi? , alors jJ aurait appris peut-être ce qu'il désirait tant savoir. Mais il y avait des limites à ce que Watt était disposé à faire, dans sa chasse à l'information. Il y avait des moments où il n'était pas éloigné de croire, en observant l'effet que ce prénom produisait sur Art et Con, notamment en conjonc- tion avec certaines injonctions, que c'était le prénom d'une amie à eux, d'une amie aimée entre toutes, et que c'était en l'honneur de cette amie aimée entre toutes qu'ils avaient donné au chien le prénom de Cis, de préférence à tout autre prénom. Mais c'était là pure conjecture. Et à d'autres moments Watt était plus porté à croire que si le chien se prénommait Cis, ce n'était pas parce qu'il se trouvait parmi les vivants quelque personne se prénommant ainsi, non, mais tout bêtement parce qu'il fallait que le chien eût un prénom quelconque, dans son propre intérêt et dans celui des autres, pour le distinguer de tous les autres chiens, et que Cis était un prénom pas plus mauvais qu'un autre et même supérieur à beaucoup.
Cis vivait toujours au moment où Watt quitta le rez- de-chaussée pour le premier étage. Quant à ce qu'il en advint par la suite, ainsi que des nains, Watt n'en avait pas la moindre idée. Car sitôt au premier étage Watt per- dit, non seulement le rez-de-chaussée de vue, mais tout intérêt pour le rez-de-chaussée. Ce fut là en vérité une coïn- cidence providentielle, n'est-ce pas, qu'au moment de perdre de vue le rez-de-chaussée Watt perdît aussi tout intérêt pour lui.
Il entrait dans les fonctions de Watt d'accueillir Art et Con quand ils passaient le soir avec le chien et, quand il y avait de la nourriture pour le chien, d'assister à son absorption par le chien, jusqu'à la dernière miette. Mais pas-
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sées les premières semaines Watt cessa brusquement, de son propre chef, de remplir cet office. Et désormais, quand il y avait de la nourriture pour le chien, il la déposait devant la porte, sur le pas de la porte, dans le plat du chien, et il
mettait une lumière à la fenêtre du couloir afin que le pas de la porte ne soit pas dans le noir, même par la nuit la plus noire, et il mit au point pour le plat du chien un petit couvercle pouvant se fermer au moyen de crampons qui se cramponnaient solidement aux bords du plat. Et A r t et Con finirent par comprendre, les soirs où le plat du chien ne les attendait pas sur le pas de la porte, que ces soirs-là il n'y avait pas de nourriture pour Kate (ou pour Cis). Ils n'avaient pas besoin de frapper et de demander, non, le pas de la porte vide parlait de lui-même. Et ils finirent même
par comprendre, les soirs où il n'y avait pas de lumière à la fenêtre du couloir, que ces soirs-là il n'y avait pas de nourriture pour le chien. Et ils apprirent aussi à ne jamais pousser plus loin le soir que jusqu'à l'endroit d'où ils pou- vaient voir la fenêtre du couloir, et ensuite à ne jamais pous- ser plus loin que s'il y avait de la lumière à la fenêtre, et
à toujours s'en aller sans pousser plus loin s'il n'yen avait pas. Cela ne leur servait malheureusement pas à grand' chose au point de vue pratique du fait qu'on débouchait brusquement, au détour des buissons, sur la porte de der- rière et par conséquent ne voyait la fenêtre du couloir, à côté de la porte, que déjà de si près qu'on aurait pu toucher celle-ci, avec son bâton, si l'on avait voulu. Mais Art et
Con apprirent peu à peu à distinguer, d'aussi loin que de dix ou quinze pas, s'il y avait de la lumière à la porte du couloir ou non. Car la lumière, quoique masquée par l'angle, dardait ses rayons par la fenêtre du couloir et créait une lueur, dans l'air, lueur qu'on pouvait distinguer, avec de l'entraînement, surtout quand la nuit était noire, d'aussi loin que de dix ou quinze pas. Par conséquent tout ce qu'ils avaient à faire, Art et Con, surtout quand la nuit était pro-
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pice, c'était d'avancer un peu le long de l'allée jusqu'à l'en- droit d'où la lumière, si elle brûlait, devait être visible sous forme d'une lueur, d'une faible lueur, dans l'air, et de là de pousser plus loin, vers la porte de derrière, ou bien de rebrousser chemin, vers la grille, selon le cas. Au fort de l'été, bien sûr, seul le pas de la porte vide, ou garni du plat du chien, pouvait apprendre à Art et à Con et à Kate (ou à Cis), s'il y avait de la nourriture pour le chien ou non. Car au fort de l'été Watt ne mettait pas de lumière à la fenêtre de la cuisine quand il y avait de la nourriture pour le chien, non, car au fort de l'été le pas de la porte n'était pas dans le noir avant dix heures et demie ou onze heures du soir, mais face à l'ouest il brûlait de toute l'ardeur mou- rante des feux de l'été. Et mettre une lumière à la fenêtre du couloir dans ces conditions, ç'aurait été brûler du pétrole pour rien. Mais pendant plus des trois quarts de l'année la tâche d'Art et Con se trouvait grandement faci- litée à la suite du refus de Watt d'assister au repas du chien et des mesures qu'il dut prendre en conséquence.