Quoi que des gens d'esprit en aient dit,il existe une alliance
naturelle entre la religion et le ge?
naturelle entre la religion et le ge?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
fauts, comme aux e?
ve?
nements ine?
vitables.
Rien ne serait assure?
ment plus contraire a` l'esprit
de l'E? vangile que cette manie`re d'interpre? ter la soumission a` la
volonte? de Dieu. Si l'on admettait que le sentiment religieux
dispense en rien des actions, il en re? sulterait non-seulement une
foule d'hypocrites, qui pre? tendraient qu'il ne faut pas les juger
par ces vulgaires preuves de religion qu'on appelle les oeuvres,
et que leurs communications secre`tes avec la Divinite? sont d'un
ordre bien supe? rieur a` l'accomplissement des devoirs; mais il y
aurait aussi des hypocrites, avec eux-me^mes, et l'on tuerait de cette manie`re la puissance des remords. En effet, qui n'a pas,
avec un peu d'imagination, des moments d'attendrissement re-
ligieux? Qui n'a pas quelquefois prie? avec ardeur? Et si cela
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? DE LA MYSTICITE. 545
suffisait pour e^tre dispense? de la stricte observance des devoirs,
la plupart des poetes pourraient se croire plus religieux que saint
Vincent de Paule.
Mais c'est a` tort que les mystiques ont e? te? accuse? s de cette
manie`re de voir; leurs ouvrages et leur vie attestent qu'ils sont
aussi re? guliers dans leur conduite morale que les hommes
soumis aux pratiques du culte le plus se? ve`re: ce qu'on appelle
de l'indulgence en eux, c'est la pe? ne? tration qui fait analyser la
nature de l'homme, au lieu de s'en tenir a` lui commander l'o-
be? issance. Les mystiques, s'occupant toujours du fond du coeur,
ont l'air de pardonner ses e? garements, parce qu'ils en e? tudient
les causes. On a souvent accuse? les mystiques, et me^me presque tous les
chre? tiens, d'e^tre porte? s a` l'obe? issance passive envers l'autorite? ,
quelle qu'elle soit, et l'on a pre? tendu que la soumission a` la
volonte? de Dieu, mal comprise, conduisait un peu trop souvent
a` la soumission aux volonte? s des hommes. Rien ne ressemble
moins toutefois a` la condescendance pour le pouvoir que la re? -
signation religieuse. Sans doute elle peut consoler dans l'escla-
vage, mais c'est parce qu'elle donne alors a` l'a^me toutes les
vertus de l'inde? pendance. E^tre indiffe? rent par religion a` la liberte?
ou a` l'oppression du genre humain, ce serait prendre la fai-
blesse de caracte`re pour l'humilite? chre? tienne, et rien n'en dif-
fe`re davantage. L'humilite? chre? tienne se prosterne devant les
pauvres et les malheureux, et la faiblesse de caracte`re me? nage
toujours le crime, parce qu'il est fort dans ce monde.
Dans les temps dela chevalerie, lorsque le christianisme avait
le plus d'ascendant, il n'a jamais demande? le sacrifice de l'hon-
ueur : or, pour les citoyens, la justice et la liberte? sont aussi
l'honneur. Dieu confond l'orgueil humain, mais non la dignite?
de l'espe`ce humaine, car cet orgueil consiste dans l'opinion qu'on
a de soi, et cette dignite? dans le respect pour les droits des au-
tres. Les hommes religieux ont du penchant a` ne point se me^-
ler des choses de ce monde sans y e^tre appele? s par un devoir
manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont agite? es par les inte? re^ts politiques, qu'il est rare de s'en e^tre me^le? sans
avoir des reproches a` se faire : mais quand le courage de la 48.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 5-16 DE LA MYSTICITE? .
conscience est e? voque? , il n'en est point qui puisse rivaliser avec
celui-la`.
De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mys-
ticisme, c'est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs au-
teurs, parmi lesquels on doit citer Tauler, avaient e? crit sur la
religion dans ce sens. Depuis Luther, lesMoraves ont manifeste?
cette disposition plus qu'aucune autre secte. Vers la fin du dix-
Imitie`me sie`cle, Lavater a combattu avec une grande force le
christianisme raisonne? , que les the? ologiens berlinois avaient
soutenu, et sa manie`re de sentir la religion est a` beaucoup d'e? -
gards semblable a` celle de Fe? nelon. Plusieurs poe`tes lyriques,
depuis Klopstock jusqu'a` nos jours, ont dans leurs e? crits une
teinte de mysticisme. La religion protestante, qui re`gne dans
le Nord , ne suffit pas a` l'imagination des Allemands , et le ca-
tholicisme e? tant oppose? , par sa nature, aux recherches philo-
sophiques, les Allemands religieux et penseurs doivent ne? ces-
sairement se tourner vers une manie`re de sentir la religion
qui puisse s'appliquer a` tous les cultes. D'ailleurs, l'ide? alisme
en philosophie a beaucoup d'analogie avec le mysticisme en
religion; l'un place toute la re? alite? des choses de ce monde dans
la pense? e, et l'autre toute la re? alite? des choses du ciel dans le
sentiment.
Les mystiques pe? ne`trent avec une sagacite? inconcevable dans
tout ce qui fait nai^tre en nous la crainte ou l'espoir, la souffrance
ou le bonheur; et nul ne remonte comme eux a` l'origine des
mouvements de l'a^me. Il y a tant d'inte? re^t a` cet examen, que
des hommes me^me assez me? diocres d'ailleurs, lorsqu'ils ont
dans le coeur la moindre disposition mystique, inte? ressent et
captivent par leur entretien, comme s'ils e? taient doue? s d'un
ge? nie transcendant. Ce qui rend la socie? te? si sujette a` l'ennui,
c'est que la plupart de ceux avec qui l'on vit ne parlent que des
objets exte? rieurs; et dans ce genre le besoin de l'esprit de con-
versation se fait beaucoup sentir. Mais la mysticite? religieuse
porte avec elle une lumie`re si e? tendue, qu'elle donne une supe? -
riorite? morale tre`s-de? cide? e a` ceux me^mes qui ne l'avaient |K)s
recue le la nature : ils s'appliquent a` l'e? tude du coeur humain,
qui est la premie`re des sciences, et se donnent autant de peine
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? DE LA MYSTICITE. 547
pour connai^tre les passions, ulin de les apaiser, que les hommes
du monde pour s'en servir.
Sans doute il peut se rencontrer encore de grands de? fauts dans
le caracte`re de ceux dont la doctrine est la plus pure: mais est-ce a` leur doctrine qu'il faut s'en prendre? On rend a` la religion
un singulier hommage, par l'exigence qu'on manifeste envers
tous les hommes religieux, du moment qu'on les sait tels. On
les trouve inconse? quents, s'ils ont des torts et des faiblesses; et
cependant rien ne peut changer en entier la condition humaine:
si la religion donnait toujours la perfection morale, et si la
vertu conduisait toujours au bonheur, le choix de la volonte? ne
serait plus libre, car les motifs qui agiraient sur elle seraient
trop puissants.
La religion dogmatique est un commandement; la religion
mystique se fonde sur l'expe? rience intime de notre coeur; la
pre? dication doit ne? cessairement se ressentir de la direction que
suivent a` cet e? gard les ministres de l'E? vangile, et peut-e^tre se-
rait-il a` de? sirer qu'on aperc? u^t davantage dans leur manie`re de pre^cher l'influence des sentiments qui commencent a` pe? ne? trer
tous les coeurs. En Allemagne, ou` chaque genre est abondant,
Zollikofer, Je? rusalem et plusieurs autres se sont acquis une juste
re? putation par l'e? loquence dela chaire, et l'on peut lire sur tous
les sujets une foule de sermons qui renferment d'excellentes
choses; ne? anmoins, quoiqu'il soit tre`s-sage d'enseigner la mo-
rale, il importe encore plus de donner les moyens de la suivre,
et ces moyens consistent, avant tout, dans l'e? motion religieuse.
Presque tous les hommes en savent a` peu pre`s autant les uns
que les autres sur les inconve? nients et les avantages du vice et
de la vertu; mais ce dont tout le monde a besoin, c'est ce qui fortifie la disposition inte? rieure avec laquelle on peut lutter contre
les penchants orageux de notre nature.
S'il n'e? tait question que de bien raisonner avec les hommes,
pourquoi les parties du c . lie qui ne sont que des chants et des
ce? re? monies, porteraient-elles autant et plus que les sermons au
recueillement de la pie? te? ? La plupart des pre? dicateurs s'en tien-
nent a` de? clamer contre les mauvais penchants, au lieu de mon-
trer comment on y succombe et comment on y re? siste; la plupart
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? 548 DE LA MYSTICITE? .
des pre? dicateurs sont des juges qui instruisent le proce`s de l'homme: mais les pre^tres de Dieu doivent nous dire ce qu'ils souffrent et ce qu'ils espe`rent, comment ils ont modifie? leur carac-
te`re par de certaines pense? es : enfin nous attendons d'eux les
me? moires secrets de l'a^me, dans ses relations avec la Divinite? .
Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouverne-
ment de chaque individu que dans celui des E? tats. L'art social a
besoin de mettre en mouvement des inte? re^ts anime? s, pouralimen-
ter la vie humaine; il en est de me^me des instituteurs religieux
de l'homme; ils ne peuvent le pre? server des passions qu'en exci-
tant dans son coeur une extase vive et pure: les passions valent
encore mieux, sous beaucoup de rapports, qu'une apathie ser-
vile, et rien ne peut les dompter qu'un sentiment profond,
dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec autant
de force et de ve? rite? qu'on en a mis a` de? crire le charme des af-
fections terrestres.
Quoi que des gens d'esprit en aient dit,il existe une alliance
naturelle entre la religion et le ge? nie. Les mystiques ont pres-
ques tous de l'attrait pour la poe? sie et pour les beaux-arts; leurs
ide? es sont en accord avec la vraie supe? riorite? dans tous les gen-
res, tandis que l'incre? dule me? diocrite? mondaine en est l'enne-
mie: elle ne peut souffrir ceux qui veulent pe? ne? trer dans l'a^me;
comme elle a mis ce qu'elle avait de mieux au dehors, toucher
au fond, c'est de? couvrir sa mise`re.
La philosophie ide? aliste, le christianisme mystique et la vraie
poe? sie ont, a` beaucoup d'e? gards, le me^me but et la me^me source;
ces philosophes , ces chre? tiens et ces poetes , se re? unissent tous
dans un commun de? sir. Ils voudraient substituer au factice dela socie? te? ,non l'ignorance des temps barbares, mais une cul-
ture intellectuelle qui ramena^t a` la simplicite? par la perfection
me^me des lumie`res; ils voudraient enfin faire des hommes e? ner-
giques et re? fle? chis, since`res et ge? ne? reux , de tous ces caracte`res
sans e? le? vation, de tous ces esprits sans ide? es, de tous ces mo-
queurs sans gai^te? , de tous ces e? picuriens sans imagination,
qu'on appelle l'espe`ce humaine, faute de mieux.
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? DE LA DOULEUR. 549
CHAPITRE VI.
De la douleur.
On a beaucoup bla^me? cet axiome des mystiques que la dou-
leur est un bien; quelques philosophes del'autiquite? ontaffirme?
qu'elle n'e? tait pas un mal; il est pourtant bien plus difficile dela conside? rer avec indiffe? rence qu'avec espoir1. En effet, si l'on
n'e? tait pas persuade? que le malheur est un moyen de perfec-
tionnement, a` quel exce`s d'irritation ne nous porterait-il pas?
Pourquoi donc nous appeler a` la vie, pour nous faire de? vorer
par elle? Pourquoi concentrer tous les tourments et toutes les
merveilles de l'univers dans un faible coeur qui redoute et qui
de? sire? Pourquoi nous donner la puissance d'aimer, et nous ar-
racher ensuite tout ce que nous avons che? ri? Enfin, pourquoi la mort, la terrible mort? lorsque l'illusion de la terre nous la
fait oublier, comme elle se rappelle a` nous! C'est au milieu de
toutes les splendeurs de ce monde qu'elle de? ploie son drapeau
funeste.
Coai trapassa al trapassar d'un giorno.
Dclia vita rqortal il fiore e'1 verde;
Ne perche? faccia indietro April ritorno,
Si rinfiora ella mai ne si rinverde3.
On a vu dans une fe^te cette princesse3 qui, me`re de huit
enfants, re? unissait encore le charme d'une beaute? parfaite a`
toute la dignite? des vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les
sons me? lodieux de la musique signale`rent ces moments consa-
cre? s a` la joie. Des fleurs ornaient sa te^te charmante, et la parure
et la danse devaient lui rappeler les premiers jours de sa jeu-
nesse; cependant, elle semblait de? ja` craindre les plaisirs me^mes
auxquels tant de succe`s auraient pu l'attacher. He? las! de quelle
1 Le Chancelier Racon dit que les prospe? rite? s sont les be? ne? dictions de l'An-
cien Testament, et les adversite? s celles du nouveau.
>> Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle; c'est en
vain que le mois du printemps revient a` son tour, elle ne reprend jamais ni
ta verdure ni ses fleurs. ( yen du Tasse, chante? s dans les jardins tTArmia`c. )
3 La princesse Pauline de Schwarlzenberg.
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? . 550 DE LA DOULEUR.
manie`re ce vague pressentiment s'est re? alise? ! Tout a` coup les
flambeaux sans nombre qui remplac? aient l'e? clat du jour vont
devenir des flammes de? vorantes, et les plus affreuses souffrances
prendront la place du luxe e? clatant d'une fe^te. Quel contraste!
et qui pourrait se lasser d'y re? fle? chir ? Non , jamais les grandeurs
et les mise`res humaines n'ont e? te? rapproche? es de si pre`s; et no-
tre mobile pense? e, si facilement distraite des sombres menaces
de l'avenir, a e? te? frappe? e dans la me^me heure par toutes les
images brillantes et terribles que la destine? e se`me d'ordinaire a`
distance sur la route du temps.
Aucun accident ne? anmoins n'avait atteint celle qui ne devait
mourir que de son choix: elle e? tait en su^rete? , elle pouvait re-
nouer le fil dela vie si vertueuse qu'elle menait depuis quinze
anne? es; mais une de ses filles e? tait encore en danger, et l'e^tre
le plus de? licat et le plus timide se pre? cipite au milieu de flammes
qui feraient reculer les guerriers. Toutes les me`res auraient
e? prouve? ce qu'elle a du^ sentir! Mais qui pourrait se croire assez
de force pour l'imiter? Qui pourrait compter assez sur son a^me
pour ne pas craindre les frissonnements que la nature fait nai^tre
a` l'aspect d'une mort atroce? Une femme les a brave? s ; et bien
qu'alors un coup funeste l'ait frappe? e, son dernier acte fut ma-
ternel; c'est dans cet instant sublime qu'elle a paru devant Dieu,
et l'on n'a pu reconnai^tre ce qui restait d'elle sur la terre qu'au
chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place ou` cet ange
avait pe? ri. Ah! tout ce qu'il y a d'horrible dans ce tableau est
adouci par les rayons de la gloire ce? leste. Cette ge? ne? reuse Pau-
line sera de? sormais la sainte des me`res; et si leurs regards n'o-
saient encore s'e? lever jusqu'au ciel, elles les reposeront sur sa
douce figure, et lui demanderont d'implorer la be? ne? diction de
Dieu pour leurs enfants.
Si l'on e? tait parvenu a` tarir la source de la religion sur la terre,
que dirait-on a` ceux qui voient tomber la plus pure des victimes?
que dirait-on a` ceux qui l'ont aime? e? et de quel de? sespoir, de
quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'a^me ne serait-elle
pas remplie!
Non-seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure fou-
droierait la pense? e, s'il n'y avait rien en nous qui nous affranchi^t
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? DE LA DOULEUR. 551
du hasard. N'a-t-on pas ve? cu dans un cachot obscur, ou` chaque
minute e? tait une douleur, ou` l'on n'avait d'air que ce qu'il en
fallait pour recommencer a` souffrir? La mort, selon les incre? -
dules, doit de? livrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est? sa-
vent-ils si cette mort est le ne? ant P et dans quel labyrinthe de
terreurs la re? flexion sans guide ne peut-elle pas nous entrai^ner!
Si un homme honne^te (et les circonstances d'une vie passion-
ne? e peuvent amener ce malheur), si un homme honne^te, dis-je,
avait fait un mal irre? parable a` un e^tre innocent, comment, sans
le secours de l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais?
Quand la victime est la`, dans le cercueil, a` qui s'adresser s'il
n'y a pas de communication avec elle, si Dieu lui-me^me ne fait
pas entendre aux morts les pleurs des vivants , si le souverain
me? diateur des hommes ne dit pas a` la douleur: --C'en est
assez; -- au repentir : --Vous e^tes pardonne? ? -- Oncroit que
le principal avantage de la religion est de re? veiller les remords;
mais c'est aussi bien souvent a` les apaiser qu'elle sert. Il est des
a^mes dans lesquelles re`gne le passe? ; il en est que les regrets
de? chirent comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir
s'acharne comme un vautour; c'est pour elles que la religion est
un soulagement du remords.
Une ide? e toujours la me^me, et reve^tant cependant mille for-
mes diverses, fatigue tout a` la fois par son agitation et par sa
monotonie. Les beaux-arts, qui redoublent la puissance de l'i-
magination, accroissent avec elle la vivacite? de la douleur. La
nature elle-me^me importune, quand l'a^me n'est plus en harmo-
nie avec elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme
l'indiffe? rence; les merveilles de l'univers s'obscurcissent a` nos
. regards: tout semble apparition, me^me au milieu de l'e? clat du
jour. La nuit inquie`te, comme si l'obscurite? rece? lait quelque
secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter
au deuil du coeur. Ou` fuir tant de souffrances? Est-ce dans la
mort? Mais l'anxie? te? du malheur fait douter que le repos soit
dans la tombe, et le de? sespoir est pour les athe?
de l'E? vangile que cette manie`re d'interpre? ter la soumission a` la
volonte? de Dieu. Si l'on admettait que le sentiment religieux
dispense en rien des actions, il en re? sulterait non-seulement une
foule d'hypocrites, qui pre? tendraient qu'il ne faut pas les juger
par ces vulgaires preuves de religion qu'on appelle les oeuvres,
et que leurs communications secre`tes avec la Divinite? sont d'un
ordre bien supe? rieur a` l'accomplissement des devoirs; mais il y
aurait aussi des hypocrites, avec eux-me^mes, et l'on tuerait de cette manie`re la puissance des remords. En effet, qui n'a pas,
avec un peu d'imagination, des moments d'attendrissement re-
ligieux? Qui n'a pas quelquefois prie? avec ardeur? Et si cela
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MYSTICITE. 545
suffisait pour e^tre dispense? de la stricte observance des devoirs,
la plupart des poetes pourraient se croire plus religieux que saint
Vincent de Paule.
Mais c'est a` tort que les mystiques ont e? te? accuse? s de cette
manie`re de voir; leurs ouvrages et leur vie attestent qu'ils sont
aussi re? guliers dans leur conduite morale que les hommes
soumis aux pratiques du culte le plus se? ve`re: ce qu'on appelle
de l'indulgence en eux, c'est la pe? ne? tration qui fait analyser la
nature de l'homme, au lieu de s'en tenir a` lui commander l'o-
be? issance. Les mystiques, s'occupant toujours du fond du coeur,
ont l'air de pardonner ses e? garements, parce qu'ils en e? tudient
les causes. On a souvent accuse? les mystiques, et me^me presque tous les
chre? tiens, d'e^tre porte? s a` l'obe? issance passive envers l'autorite? ,
quelle qu'elle soit, et l'on a pre? tendu que la soumission a` la
volonte? de Dieu, mal comprise, conduisait un peu trop souvent
a` la soumission aux volonte? s des hommes. Rien ne ressemble
moins toutefois a` la condescendance pour le pouvoir que la re? -
signation religieuse. Sans doute elle peut consoler dans l'escla-
vage, mais c'est parce qu'elle donne alors a` l'a^me toutes les
vertus de l'inde? pendance. E^tre indiffe? rent par religion a` la liberte?
ou a` l'oppression du genre humain, ce serait prendre la fai-
blesse de caracte`re pour l'humilite? chre? tienne, et rien n'en dif-
fe`re davantage. L'humilite? chre? tienne se prosterne devant les
pauvres et les malheureux, et la faiblesse de caracte`re me? nage
toujours le crime, parce qu'il est fort dans ce monde.
Dans les temps dela chevalerie, lorsque le christianisme avait
le plus d'ascendant, il n'a jamais demande? le sacrifice de l'hon-
ueur : or, pour les citoyens, la justice et la liberte? sont aussi
l'honneur. Dieu confond l'orgueil humain, mais non la dignite?
de l'espe`ce humaine, car cet orgueil consiste dans l'opinion qu'on
a de soi, et cette dignite? dans le respect pour les droits des au-
tres. Les hommes religieux ont du penchant a` ne point se me^-
ler des choses de ce monde sans y e^tre appele? s par un devoir
manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont agite? es par les inte? re^ts politiques, qu'il est rare de s'en e^tre me^le? sans
avoir des reproches a` se faire : mais quand le courage de la 48.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 5-16 DE LA MYSTICITE? .
conscience est e? voque? , il n'en est point qui puisse rivaliser avec
celui-la`.
De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mys-
ticisme, c'est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs au-
teurs, parmi lesquels on doit citer Tauler, avaient e? crit sur la
religion dans ce sens. Depuis Luther, lesMoraves ont manifeste?
cette disposition plus qu'aucune autre secte. Vers la fin du dix-
Imitie`me sie`cle, Lavater a combattu avec une grande force le
christianisme raisonne? , que les the? ologiens berlinois avaient
soutenu, et sa manie`re de sentir la religion est a` beaucoup d'e? -
gards semblable a` celle de Fe? nelon. Plusieurs poe`tes lyriques,
depuis Klopstock jusqu'a` nos jours, ont dans leurs e? crits une
teinte de mysticisme. La religion protestante, qui re`gne dans
le Nord , ne suffit pas a` l'imagination des Allemands , et le ca-
tholicisme e? tant oppose? , par sa nature, aux recherches philo-
sophiques, les Allemands religieux et penseurs doivent ne? ces-
sairement se tourner vers une manie`re de sentir la religion
qui puisse s'appliquer a` tous les cultes. D'ailleurs, l'ide? alisme
en philosophie a beaucoup d'analogie avec le mysticisme en
religion; l'un place toute la re? alite? des choses de ce monde dans
la pense? e, et l'autre toute la re? alite? des choses du ciel dans le
sentiment.
Les mystiques pe? ne`trent avec une sagacite? inconcevable dans
tout ce qui fait nai^tre en nous la crainte ou l'espoir, la souffrance
ou le bonheur; et nul ne remonte comme eux a` l'origine des
mouvements de l'a^me. Il y a tant d'inte? re^t a` cet examen, que
des hommes me^me assez me? diocres d'ailleurs, lorsqu'ils ont
dans le coeur la moindre disposition mystique, inte? ressent et
captivent par leur entretien, comme s'ils e? taient doue? s d'un
ge? nie transcendant. Ce qui rend la socie? te? si sujette a` l'ennui,
c'est que la plupart de ceux avec qui l'on vit ne parlent que des
objets exte? rieurs; et dans ce genre le besoin de l'esprit de con-
versation se fait beaucoup sentir. Mais la mysticite? religieuse
porte avec elle une lumie`re si e? tendue, qu'elle donne une supe? -
riorite? morale tre`s-de? cide? e a` ceux me^mes qui ne l'avaient |K)s
recue le la nature : ils s'appliquent a` l'e? tude du coeur humain,
qui est la premie`re des sciences, et se donnent autant de peine
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MYSTICITE. 547
pour connai^tre les passions, ulin de les apaiser, que les hommes
du monde pour s'en servir.
Sans doute il peut se rencontrer encore de grands de? fauts dans
le caracte`re de ceux dont la doctrine est la plus pure: mais est-ce a` leur doctrine qu'il faut s'en prendre? On rend a` la religion
un singulier hommage, par l'exigence qu'on manifeste envers
tous les hommes religieux, du moment qu'on les sait tels. On
les trouve inconse? quents, s'ils ont des torts et des faiblesses; et
cependant rien ne peut changer en entier la condition humaine:
si la religion donnait toujours la perfection morale, et si la
vertu conduisait toujours au bonheur, le choix de la volonte? ne
serait plus libre, car les motifs qui agiraient sur elle seraient
trop puissants.
La religion dogmatique est un commandement; la religion
mystique se fonde sur l'expe? rience intime de notre coeur; la
pre? dication doit ne? cessairement se ressentir de la direction que
suivent a` cet e? gard les ministres de l'E? vangile, et peut-e^tre se-
rait-il a` de? sirer qu'on aperc? u^t davantage dans leur manie`re de pre^cher l'influence des sentiments qui commencent a` pe? ne? trer
tous les coeurs. En Allemagne, ou` chaque genre est abondant,
Zollikofer, Je? rusalem et plusieurs autres se sont acquis une juste
re? putation par l'e? loquence dela chaire, et l'on peut lire sur tous
les sujets une foule de sermons qui renferment d'excellentes
choses; ne? anmoins, quoiqu'il soit tre`s-sage d'enseigner la mo-
rale, il importe encore plus de donner les moyens de la suivre,
et ces moyens consistent, avant tout, dans l'e? motion religieuse.
Presque tous les hommes en savent a` peu pre`s autant les uns
que les autres sur les inconve? nients et les avantages du vice et
de la vertu; mais ce dont tout le monde a besoin, c'est ce qui fortifie la disposition inte? rieure avec laquelle on peut lutter contre
les penchants orageux de notre nature.
S'il n'e? tait question que de bien raisonner avec les hommes,
pourquoi les parties du c . lie qui ne sont que des chants et des
ce? re? monies, porteraient-elles autant et plus que les sermons au
recueillement de la pie? te? ? La plupart des pre? dicateurs s'en tien-
nent a` de? clamer contre les mauvais penchants, au lieu de mon-
trer comment on y succombe et comment on y re? siste; la plupart
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? 548 DE LA MYSTICITE? .
des pre? dicateurs sont des juges qui instruisent le proce`s de l'homme: mais les pre^tres de Dieu doivent nous dire ce qu'ils souffrent et ce qu'ils espe`rent, comment ils ont modifie? leur carac-
te`re par de certaines pense? es : enfin nous attendons d'eux les
me? moires secrets de l'a^me, dans ses relations avec la Divinite? .
Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouverne-
ment de chaque individu que dans celui des E? tats. L'art social a
besoin de mettre en mouvement des inte? re^ts anime? s, pouralimen-
ter la vie humaine; il en est de me^me des instituteurs religieux
de l'homme; ils ne peuvent le pre? server des passions qu'en exci-
tant dans son coeur une extase vive et pure: les passions valent
encore mieux, sous beaucoup de rapports, qu'une apathie ser-
vile, et rien ne peut les dompter qu'un sentiment profond,
dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec autant
de force et de ve? rite? qu'on en a mis a` de? crire le charme des af-
fections terrestres.
Quoi que des gens d'esprit en aient dit,il existe une alliance
naturelle entre la religion et le ge? nie. Les mystiques ont pres-
ques tous de l'attrait pour la poe? sie et pour les beaux-arts; leurs
ide? es sont en accord avec la vraie supe? riorite? dans tous les gen-
res, tandis que l'incre? dule me? diocrite? mondaine en est l'enne-
mie: elle ne peut souffrir ceux qui veulent pe? ne? trer dans l'a^me;
comme elle a mis ce qu'elle avait de mieux au dehors, toucher
au fond, c'est de? couvrir sa mise`re.
La philosophie ide? aliste, le christianisme mystique et la vraie
poe? sie ont, a` beaucoup d'e? gards, le me^me but et la me^me source;
ces philosophes , ces chre? tiens et ces poetes , se re? unissent tous
dans un commun de? sir. Ils voudraient substituer au factice dela socie? te? ,non l'ignorance des temps barbares, mais une cul-
ture intellectuelle qui ramena^t a` la simplicite? par la perfection
me^me des lumie`res; ils voudraient enfin faire des hommes e? ner-
giques et re? fle? chis, since`res et ge? ne? reux , de tous ces caracte`res
sans e? le? vation, de tous ces esprits sans ide? es, de tous ces mo-
queurs sans gai^te? , de tous ces e? picuriens sans imagination,
qu'on appelle l'espe`ce humaine, faute de mieux.
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? DE LA DOULEUR. 549
CHAPITRE VI.
De la douleur.
On a beaucoup bla^me? cet axiome des mystiques que la dou-
leur est un bien; quelques philosophes del'autiquite? ontaffirme?
qu'elle n'e? tait pas un mal; il est pourtant bien plus difficile dela conside? rer avec indiffe? rence qu'avec espoir1. En effet, si l'on
n'e? tait pas persuade? que le malheur est un moyen de perfec-
tionnement, a` quel exce`s d'irritation ne nous porterait-il pas?
Pourquoi donc nous appeler a` la vie, pour nous faire de? vorer
par elle? Pourquoi concentrer tous les tourments et toutes les
merveilles de l'univers dans un faible coeur qui redoute et qui
de? sire? Pourquoi nous donner la puissance d'aimer, et nous ar-
racher ensuite tout ce que nous avons che? ri? Enfin, pourquoi la mort, la terrible mort? lorsque l'illusion de la terre nous la
fait oublier, comme elle se rappelle a` nous! C'est au milieu de
toutes les splendeurs de ce monde qu'elle de? ploie son drapeau
funeste.
Coai trapassa al trapassar d'un giorno.
Dclia vita rqortal il fiore e'1 verde;
Ne perche? faccia indietro April ritorno,
Si rinfiora ella mai ne si rinverde3.
On a vu dans une fe^te cette princesse3 qui, me`re de huit
enfants, re? unissait encore le charme d'une beaute? parfaite a`
toute la dignite? des vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les
sons me? lodieux de la musique signale`rent ces moments consa-
cre? s a` la joie. Des fleurs ornaient sa te^te charmante, et la parure
et la danse devaient lui rappeler les premiers jours de sa jeu-
nesse; cependant, elle semblait de? ja` craindre les plaisirs me^mes
auxquels tant de succe`s auraient pu l'attacher. He? las! de quelle
1 Le Chancelier Racon dit que les prospe? rite? s sont les be? ne? dictions de l'An-
cien Testament, et les adversite? s celles du nouveau.
>> Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle; c'est en
vain que le mois du printemps revient a` son tour, elle ne reprend jamais ni
ta verdure ni ses fleurs. ( yen du Tasse, chante? s dans les jardins tTArmia`c. )
3 La princesse Pauline de Schwarlzenberg.
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? . 550 DE LA DOULEUR.
manie`re ce vague pressentiment s'est re? alise? ! Tout a` coup les
flambeaux sans nombre qui remplac? aient l'e? clat du jour vont
devenir des flammes de? vorantes, et les plus affreuses souffrances
prendront la place du luxe e? clatant d'une fe^te. Quel contraste!
et qui pourrait se lasser d'y re? fle? chir ? Non , jamais les grandeurs
et les mise`res humaines n'ont e? te? rapproche? es de si pre`s; et no-
tre mobile pense? e, si facilement distraite des sombres menaces
de l'avenir, a e? te? frappe? e dans la me^me heure par toutes les
images brillantes et terribles que la destine? e se`me d'ordinaire a`
distance sur la route du temps.
Aucun accident ne? anmoins n'avait atteint celle qui ne devait
mourir que de son choix: elle e? tait en su^rete? , elle pouvait re-
nouer le fil dela vie si vertueuse qu'elle menait depuis quinze
anne? es; mais une de ses filles e? tait encore en danger, et l'e^tre
le plus de? licat et le plus timide se pre? cipite au milieu de flammes
qui feraient reculer les guerriers. Toutes les me`res auraient
e? prouve? ce qu'elle a du^ sentir! Mais qui pourrait se croire assez
de force pour l'imiter? Qui pourrait compter assez sur son a^me
pour ne pas craindre les frissonnements que la nature fait nai^tre
a` l'aspect d'une mort atroce? Une femme les a brave? s ; et bien
qu'alors un coup funeste l'ait frappe? e, son dernier acte fut ma-
ternel; c'est dans cet instant sublime qu'elle a paru devant Dieu,
et l'on n'a pu reconnai^tre ce qui restait d'elle sur la terre qu'au
chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place ou` cet ange
avait pe? ri. Ah! tout ce qu'il y a d'horrible dans ce tableau est
adouci par les rayons de la gloire ce? leste. Cette ge? ne? reuse Pau-
line sera de? sormais la sainte des me`res; et si leurs regards n'o-
saient encore s'e? lever jusqu'au ciel, elles les reposeront sur sa
douce figure, et lui demanderont d'implorer la be? ne? diction de
Dieu pour leurs enfants.
Si l'on e? tait parvenu a` tarir la source de la religion sur la terre,
que dirait-on a` ceux qui voient tomber la plus pure des victimes?
que dirait-on a` ceux qui l'ont aime? e? et de quel de? sespoir, de
quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'a^me ne serait-elle
pas remplie!
Non-seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure fou-
droierait la pense? e, s'il n'y avait rien en nous qui nous affranchi^t
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? DE LA DOULEUR. 551
du hasard. N'a-t-on pas ve? cu dans un cachot obscur, ou` chaque
minute e? tait une douleur, ou` l'on n'avait d'air que ce qu'il en
fallait pour recommencer a` souffrir? La mort, selon les incre? -
dules, doit de? livrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est? sa-
vent-ils si cette mort est le ne? ant P et dans quel labyrinthe de
terreurs la re? flexion sans guide ne peut-elle pas nous entrai^ner!
Si un homme honne^te (et les circonstances d'une vie passion-
ne? e peuvent amener ce malheur), si un homme honne^te, dis-je,
avait fait un mal irre? parable a` un e^tre innocent, comment, sans
le secours de l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais?
Quand la victime est la`, dans le cercueil, a` qui s'adresser s'il
n'y a pas de communication avec elle, si Dieu lui-me^me ne fait
pas entendre aux morts les pleurs des vivants , si le souverain
me? diateur des hommes ne dit pas a` la douleur: --C'en est
assez; -- au repentir : --Vous e^tes pardonne? ? -- Oncroit que
le principal avantage de la religion est de re? veiller les remords;
mais c'est aussi bien souvent a` les apaiser qu'elle sert. Il est des
a^mes dans lesquelles re`gne le passe? ; il en est que les regrets
de? chirent comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir
s'acharne comme un vautour; c'est pour elles que la religion est
un soulagement du remords.
Une ide? e toujours la me^me, et reve^tant cependant mille for-
mes diverses, fatigue tout a` la fois par son agitation et par sa
monotonie. Les beaux-arts, qui redoublent la puissance de l'i-
magination, accroissent avec elle la vivacite? de la douleur. La
nature elle-me^me importune, quand l'a^me n'est plus en harmo-
nie avec elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme
l'indiffe? rence; les merveilles de l'univers s'obscurcissent a` nos
. regards: tout semble apparition, me^me au milieu de l'e? clat du
jour. La nuit inquie`te, comme si l'obscurite? rece? lait quelque
secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter
au deuil du coeur. Ou` fuir tant de souffrances? Est-ce dans la
mort? Mais l'anxie? te? du malheur fait douter que le repos soit
dans la tombe, et le de? sespoir est pour les athe?