al, c'est-a`-dire le beau,
conside?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
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? 422 KANT.
Peut-e^tre a-t-il eu tort de pousser jusque-la` le scepticisme du
raisonnement; mais c'est pour ane? antir plus su^rement ce scepti-
cisme, en e? cartant de'certaines questions lesdiscussions abstrai-
tes qui l'ont fait nai^tre.
1 11 serait injuste de soupc? onner la pie? te? since`re de Kant, parce
qu'il a soutenu qu'il y avait parite? entre les raisonnements pour
et contre, dans les grandes questions de la me? taphysique trans-
cendante. Il me semble, au contraire, qu'il y a de la candeur
dans cet aveu. Un si petit nombre d'esprits sont en e? tat de
comprendre de tels raisonnements , et ceux qui en sont capa-
bles ont une telle tendance a` se combattre les uns les autres,
que c'est rendre un grand service a` la foi religieuse, que de ban-
nir la me? taphysique de toutes les questions qui tiennent a` l'exis-
tence de Dieu, au libre arbitre, a` l'origine du bien et du mal.
Quelques personnes respectables ont dit qu'il ne faut ne? gliger
aucune arme, et que les arguments me? taphysiques aussi doi-
vent e^tre employe? s pour persuader ceux sur qui ils ont de l'em-
pire; mais ces arguments conduisent a` la discussion, et la dis-
cussion , au doute, sur quelque sujet que ce soit. Les belles e? poques de l'espe`ce humaine, dans tous les temps,
ont e? te? celles ou` des ve? rite? s d'un certain ordre n'e? taient jamais
conteste? es, ni par des e? crits, ni par des discours. Les passions
pouvaient entrai^ner a` des actes coupables, mais nul ne re? vo-
quait en doute la religion me^me a` laquelle il n'obe? issait pas. Les
sophismes de tout genre, abus d'une certaine philosophie, ont
de? truit, dans divers pays et dans diffe? rents sie`cles, cette noble
fermete? de croyance, source du de? vouement he? roi? que. N'est-ce
donc pas une belle ide? e a` un philosophe, que d'interdire a` la
science me^me qu'il professe l'entre? e du sanctuaire, et d'employer
toute la force de l'abstraction a` prouver qu'il y a des re? gions dont
elle doit e^tre bannie?
Des despotes et des fanatiques ont essaye? de de? fendre a` la
raison humaine l'examen de certains sujets, et toujours la rai-
son s'est affranchie de ces injustes entraves. Mais les bornes
qu'elle s'impose a` elle-me^me, loin de l'asservir, lui donnent
une nouvelle force, celle qui re? sulte toujours de l'autorite? des
lois librement consenties par ceux qui s'y soumettent.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? KAiYT. 423
Un sourd-muet, avant d'avoir e? te? e? leve? par l'abbe? Sicard,
pourrait avoir une certitude intime de l'existence dela Divinite? .
Beaucoup d'hommes sont aussi loin des penseurs profonds que
les sourds-muets le sont des autres hommes, et cependant ils
n'en sont pas moins susceptibles d'e? prouver, pour ainsi dire,
en eux-me^mes, les ve? rite? s primitives, parce que ces ve? rite? s sont
du ressort du sentiment.
Les me? decins, dans l'e? tude physiquede l'homme, reconnaissent
le principe qui l'anime, et cependant nul ne sait ce que c'est que
la vie; et, si l'on se mettait a` raisonner, on pourrait tre`s-bien,
comme l'ont fait quelques philosophes grecs, prouver aux hom-
mes qu'ils ne vivent pas. Il en est de me^me de Dieu, de la cons-
cience, du libre arbitre. Il faut y croire, parce qu'on les sent:
tout argument sera toujours d'un ordre infe? rieur a` ce fait.
L'anatomie ne peut s'exercer sur un corps vivant sans le de? -
truire; l'analyse, en s'essayant sur des ve? rite? s indivisibles, les
de? nature, par cela me^me qu'elle porte atteinte a` leur unite? . Il
faut partager notre a^me en deux, pour qu'une moitie? de nous-me^mes observe l'autre. De quelque manie`re que ce partage ait
lieu, il o^te a` notre e^tre l'identite? sublime sans laquelle nous
n'avons pas la force ne? cessaire pour croire ce que la conscience
seule peut affirmer.
Re? unissez un grand nombre d'hommes au the? a^tre ou dans la
place publique, et dites-leur quelque ve? rite? de raisonnement,
quelque ide? e ge? ne? rale que ce puisse e^tre; a` l'instant vous verrez
se manifester presque autant d'opinions diverses qu'il y aura
d'individus rassemble? s. Mais, si quelques traits de grandeur
d'a^me sont raconte? s, si quelques accents de ge? ne? rosite? se font
entendre, aussito^t des transports unanimes vous apprendront
que vous avez touche? a` cet instinct de l'a^me, aussi vif, aussi puis-
sant dans notre e^tre, que l'instinct conservateur de l'existence.
En rapportant au sentiment, qui n'admet point le doute, la
connaissance des ve? rite? s transcendantes, en cherchant a` prouver
que le raisonnement n'est valable que dans la sphe`re des sensa-
tions, Kant est bien loin de conside? rer cette puissance du sen-
timent comme une illusion; il lui assigne, au contraire, le pre-
mier rang dans la nature humaine; il fait de la conscience le
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 424' KANT.
principe inne? de notre existence morale, et le sentiment du juste
et de l'injuste est, selon lui, la loi primitive du coeur, comme
l'espace et le temps celle de l'intelligence.
L'homme, a` l'aide du raisonnement, n'a-t-il pas nie? le libre
arbitre? Et cependant il en est si convaincu, qu'il se surprend a`
e? prouver de l'estime ou du me? pris pour les animaux eux-me^mes,
tant il croit au choix spontane? du bien et du mal dans tous les
e^tres!
C'est le sentiment qui nous donne la certitude de notre li-
berte? , et cette liberte? est le fondement de la doctrine du devoir;
car si l'homme est libre, il doit se cre? er a` lui-me^me des motifs
tout-puissants qui combattent l'action des objets exte? rieurs, et
de? gagent la volonte? de l'e? goi? sme. Le devoir est la preuve et la
garantie de l'inde? pendance me? taphysique de l'homme.
Nous examinerons dans les chapitres suivants les arguments
de Kant contre la morale fonde? e sur l'inte? re^t personnel, et la
sublime the? orie qu'il meta` la place de ce sophisme hypocrite.
ou de cette doctrine perverse. Il peut exister deux manie`res de
voir sur le premier ouvrage de Kant, la Critique de la Raison
pure; pre? cise? ment parce qu'il a reconnu lui-me^me le raisonne-
ment pour insuffisant et pour contradictoire, il devait s'attendre
a` ce qu'on s'en servi^t contre lui; mais il me semble impossible
de ne pas lire avec respect sa Critique de la Raison pratique,
et les diffe? rents e? crits qu'il a compose? s sur la morale.
Non-seulement les principes de la morale de Kant sont aus-
te`res et purs, comme on devait les attendre de l'inflexibilite?
philosophique; mais il rallie constamment l'e? vidence du coeur a`
celle de l'entendement, et se complai^t singulie`rement a` faire
servir sa the? orie abstraite sur la nature de l'intelligence, a` l'ap-
pui des sentiments les plus simples et les plus forts.
Une conscience acquise par les sensations pourrait e^tre e? touf-
fe? e par elles, et l'on de? grade la dignite? du devoir, en le faisant
de? pendre des objets exte? rieurs. Kant revient donc sans cesse a`
montrer que le sentiment profond de cette dignite? est la condition
ne? cessaire de notre e^tre moral, la loi par laquelle il existe. L'em-
pire des sensations et les mauvaises actions qu'elles font com-
mettre, ne peuvent pas plus de? truire en nous la notion du bien
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? KANT. << 425
ou du mal, que celle de l'espace et du temps n'est alte? re? e par les
erreurs d'application que nous en pouvons faire. Il y a toujours,
dans quelque situation qu'on soit, une force de re? action contre
les circonstances, qui nai^t du fond de l'a^me; et l'on sent bien
que ni les lois de l'entendement, ni la liberte? morale, ni la
conscience, ne viennent en nous de l'expe? rience.
Dans son traite? sur le sublime et le beau, intitule? : Critique
du Jugement, Kant applique aux plaisirs de l'imagination le
me^me syste`me dont il a tire? des de? veloppements si fe? conds,
dans la sphe`re de l'intelligence et du sentiment, ou pluto^t c'est
la me^me a^me qu'il examine, et qui se manifeste dans les scien-
ces, la morale et les beaux-arts. Kant soutient qu'il y a dans la
poe? sie, etdans les arts dignes comme elle de peindre les senti-
ments par des images, deux genres de beaute? , l'un qui peut se
rapporter au temps et a` cette vie, l'autre a` l'e? ternel et a` l'in-
fini.
Et qu'on ne dise pas que l'infini et l'e? ternel sont inintelligibles,
c'est le fini et le passager qu'on serait souvent tente? de prendre
pour un re^ve; car la pense? e ne peut voir de terme a` rien, et l'e^-
tre ne saurait concevoir le ne? ant. On ne peut approfondir les
sciences exactes elles-me^mes, sans y rencontrer l'infini et l'e? ter-
nel; et les choses les plus positives appartiennent autant, sous
de certains rapports, a` cet infini et a` cet e? ternel, que le senti-
ment et l'imagination.
De cette application du sentiment de l'infini aux beaux-arts,
doit nai^tre l'ide?
al, c'est-a`-dire le beau, conside? re? , non pas comme
la re? union et l'imitation de ce qu'il y a de mieux dans la nature,
mais comme l'image re? alise? e de ce que notre a^me se repre? sente.
Les philosophes mate? rialistes jugent le beau sous le rapport de
l'impression agre? able qu'il cause, et le placent ainsi dans l'em-
pire des sensations; les philosophes spiritualistes, qui rappor-
tent tout a` la raison, voient dans le beau le parfait, et lui trou-
vent quelque analogie avec l'utile et le bon, qui sont les premiers
degre? s du parfait. Kant a rejete? l'une et l'autre explication.
Le beau, conside? re? seulement comme l'agre? able, serait ren-
ferme? dans la sphe`re des sensations, et soumis par conse? quent a`
la diffe? rence des gou^ts; il ne pourrait me? riter cet assentiment
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? -126 - KANT.
universel qui est le ve? ritable caracte`re de la beaute? . Le beau,
de? fini comme la perfection, exigerait une sorte de jugement
pareil a` celui qui fonde l'estime : l'enthousiasme que le beau
doit inspirer ne tient ni aux sensations, ni au jugement; c'est une
disposition inne? e, comme le sentiment du devoir et les notions
ne? cessaires de l'entendement, et nous reconnaissons la beaute?
quand nous la voyons, parce qu'elle est l'image exte? rieure de
l'ide? al, dont le type est dans notre intelligence. La diversite? des
gou^ts peuts'appliquer a` ce qui est agre? able, caries sensations sont
la source de ce genre de plaisir; mais tous les hommes doivent
admirer ce qui est beau, soit dans les arts, soit dans la nature,
parce qu'ils ont dans leur a^me des sentiments d'origine ce? leste
que la beaute? re? veille, et dont elle les fait jouir.
Kant passe de la the? orie du beau a` celle du sublime, et cette
seconde partie de sa Critique du Jugement est plus remarquable
encore que la premie`re : il fait consister le sublime dans la liberte?
morale, aux prises avec le destin ou avec la nature. La puissance
sans bornes nous e? pouvante, la grandeur nous accable, toutefois
nous e? chappons par la vigueur de la volonte? au sentiment de
notre faiblesse physique. Le pouvoir du destin et l'immensite? de
la nature sont dans une opposition infinie avec la mise? rable de? -
pendance de la cre? ature sur la terre; mais une e? tincelle du feu
sacre? dans notre sein triomphe de l'univers, puisqu'il suffit de
cette e? tincelle pour re? sister a` ce que toutes les forces du monde
pourraient exiger de nous.
Le premier effet du sublime est d'accabler l'homme; etle se-
cond , de le relever. Quand nous contemplons l'orage qui soule`ve
les flots de la mer, et semble menacer et la terre et le ciel, l'ef-
froi s'empare d'abord de nous a` cet aspect, bien qu'aucun
danger personnel ne puisse alors nous atteindre; mais quand
les nuages s'amoncellent, quand toute la fureur de la nature se
manifeste, l'homme se sent une e? nergie inte? rieure qui peut
l'affranchir de toutes les craintes, par la volonte? ou parla re? si-
guation , par l'exercice ou par l'abdication de sa liberte? morale;
et cette conscience de lui-me^me le ranime et l'encourage.
Quand on nous raconte une action ge? ne? reuse, quand on nous
apprend que des hommes ont supporte? des douleurs inoui? es,
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? KAfiT. 427
pour rester fide`les a` leur opinion, jusque dans ses moindres
nuances, d'abord l'image des supplices qu'ils ont soufferts con-
fond notre pense? e; mais, par degre? s, nous reprenons des forces,
et la sympathie que nous nous sentons avec la grandeur d'a^me ,
nous fait espe? rer que nous aussi nous saurions triompher des
mise? rables sensations de cette vie, pour rester vrais, nobles et
fiers, jusqu'a` notre dernier jour.
Au reste, personne ne saurait de? finir ce qui est, pour ainsi
dire, au sommet de notre existence; noussommes trop e? leve? s
a` l'e? gardde nous-me^mes,pour nous comprendre, dit saint Au-
gustin. Il serait bien pauvre en imagination, celui qui croirait
pouvoir e? puiser la contemplation de la plus simple fleur; com-
ment donc parviendrait-on a` connai^tre tout ce que renferme
l'ide? e du sublime?
Je ne me flatte assure? ment pas d'avoir pu rendre compte, en
quelques pages, d'un syste`me qui occupe, depuis vingt ans,
toutes les te^tes pensantes de l'Allemagne; mais j'espe`re en avoir
dit assez pour indiquer l'esprit ge? ne? ral de la philosophie de
Kant, et pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'in-
fluence qu'elle a exerce? e sur la litte? rature, les sciences et la
morale.
Pour bien concilier la philosophie expe? rimentale avec la phi-
losophie ide? aliste, Kant n'a point soumis l'une a` l'autre, mais il
a su donner a` chacune des deux se? pare? ment un nouveau degre?
de force. L'Allemagne e? tait menace? e de cette doctrme aride, qui
conside? rait tout enthousiasme comme une erreur, et rangeait
au nombre des pre? juge? s les sentiments consolateurs de l'exis-
tence. Ce fut une satisfaction vive pour des hommes a` la fois si
philosophes et si poe`tes , si capables d'e? tude et d'exaltation, de
voir toutes les belles affections de l'a^me de? fendues avec la ri-
gueur des raisonnements les plus abstraits. La force de l'esprit
ne peut jamais e^tre longtemps ne? gative, c'est-a`-dire, consister
principalement dans ce qu'on ne croit pas, dans ce qu'on ne
comprend pas, dans ce qu'on de? daigne. Il faut une philosophie
de croyance, d'enthousiasme; une philosophie qui confirme par
la raison ce que le sentiment nous re? ve`le. Les adversaires de Kant l'ont accuse? de n'avoir fait que re? pe? -
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? 428 KANT.
ter les arguments des anciens ide? alistes; ils ont pre? tendu que
la doctrine du philosophe allemand n'e? tait qu'un ancien syste`me
dans un langage nouveau. Ce reproche n'est pas fonde? . Il y a
non-seulement des ide? es nouvelles, mais un caracte`re particulier
dans la doctrine de Kant.
Elle se ressent de la philosophie du dix-huitie`me sie`cle, quoi-
qu'elle soit destine? e a` la re? futer, parce qu'il est dans la nature
de l'homme d'entrer toujours en composition avec l'esprit de
son temps, lors me^me qu'il veut le combattre. La philosophie
de Platonest plus poe? tique que celle de Kant, la philosophie de
Malebranche plus religieuse; mais le grand me? rite du philoso-
phe allemand a e? te? de relever la dignite? morale, en donnant pour
base a` toutce qu'il y a de beau dans le coeur une the? orie forte-
ment raisonne? e. L'opposition qu'on a voulu mettre entre la rai-
son et le sentiment, conduit ne? cessairement la raison a` l'e? goi? sme
et le sentiment a` la folie; mais Kant, qui semblait appele? a`
conclure toutes les grandes alliances intellectuelles, a fait de
l'a^me un seul foyer ou` toutes les faculte? s sont d'accord entre
elles.
La partie pole? mique des ouvrages de Kant, celle dans laquelle
il attaque la philosophie mate? rialiste, serait a` elle seule un chef-d'oeuvre. Cette philosophie a jete? dans les esprits de si profon-
des racines, il en est re? sulte? tant d'irre? ligion etd'e? goi? sme, qu'on
devrait encore regarder comme les bienfaiteurs de leur pays ceux
qui n'auraient fait que combattre ce syste`me, et raviver les pen-
se? es de Platon, do Descartes et de Leibnitz : mais la philoso-
phie de la nouvelle e? cole allemande contient une foule d'ide? es
qui lui sont propres; elle est fonde? e sur d'immenses connais-
sances scientifiques, qui se sont accrues chaque jour, et sur une
me? thode de raisonnement singulie`rement abstraite et logique;
car, bien que Kant bla^me l'emploi deces raisonnements dans
l'examen des ve? rite? s hors ducercle de l'expe? rience, il montre
dans ses e? crits une force de te^te en me? taphysique, qui le
place sous ce rapport au premier rang des penseurs.
On ne saurait nier que le style de Kant, dans sa Critique
de la Raison pure, ne me? rite presque tous les reproches que
ses adversaires lui ont faits. Il s'est servi d'une terminologie
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? KANT. ? 429
tre`s-difficile a` comprendre, et du ne? ologisme le plus fatigant.
Il vivait seul avec ses pense? es, et se persuadait qu'il fallait des
mots nouveaux pour des ide? es nouvelles, et cependant il y a des
paroles pour tout.
Dans les objets les plus clairs par eux-me^mes, Kant prend
souvent pour guide une me? taphysique fort obscure, et ce n'est
que dans les te? ne`bres de la pense? e qu'il porte un flambeau lu-
mineux: il rappelle les Israe? lites, qui avaient pour guide une
colonne de feu pendant la nuit, et une colonne ne? buleuse pen-
dant le jour.
Personne en France ne se serait donne?
? 422 KANT.
Peut-e^tre a-t-il eu tort de pousser jusque-la` le scepticisme du
raisonnement; mais c'est pour ane? antir plus su^rement ce scepti-
cisme, en e? cartant de'certaines questions lesdiscussions abstrai-
tes qui l'ont fait nai^tre.
1 11 serait injuste de soupc? onner la pie? te? since`re de Kant, parce
qu'il a soutenu qu'il y avait parite? entre les raisonnements pour
et contre, dans les grandes questions de la me? taphysique trans-
cendante. Il me semble, au contraire, qu'il y a de la candeur
dans cet aveu. Un si petit nombre d'esprits sont en e? tat de
comprendre de tels raisonnements , et ceux qui en sont capa-
bles ont une telle tendance a` se combattre les uns les autres,
que c'est rendre un grand service a` la foi religieuse, que de ban-
nir la me? taphysique de toutes les questions qui tiennent a` l'exis-
tence de Dieu, au libre arbitre, a` l'origine du bien et du mal.
Quelques personnes respectables ont dit qu'il ne faut ne? gliger
aucune arme, et que les arguments me? taphysiques aussi doi-
vent e^tre employe? s pour persuader ceux sur qui ils ont de l'em-
pire; mais ces arguments conduisent a` la discussion, et la dis-
cussion , au doute, sur quelque sujet que ce soit. Les belles e? poques de l'espe`ce humaine, dans tous les temps,
ont e? te? celles ou` des ve? rite? s d'un certain ordre n'e? taient jamais
conteste? es, ni par des e? crits, ni par des discours. Les passions
pouvaient entrai^ner a` des actes coupables, mais nul ne re? vo-
quait en doute la religion me^me a` laquelle il n'obe? issait pas. Les
sophismes de tout genre, abus d'une certaine philosophie, ont
de? truit, dans divers pays et dans diffe? rents sie`cles, cette noble
fermete? de croyance, source du de? vouement he? roi? que. N'est-ce
donc pas une belle ide? e a` un philosophe, que d'interdire a` la
science me^me qu'il professe l'entre? e du sanctuaire, et d'employer
toute la force de l'abstraction a` prouver qu'il y a des re? gions dont
elle doit e^tre bannie?
Des despotes et des fanatiques ont essaye? de de? fendre a` la
raison humaine l'examen de certains sujets, et toujours la rai-
son s'est affranchie de ces injustes entraves. Mais les bornes
qu'elle s'impose a` elle-me^me, loin de l'asservir, lui donnent
une nouvelle force, celle qui re? sulte toujours de l'autorite? des
lois librement consenties par ceux qui s'y soumettent.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? KAiYT. 423
Un sourd-muet, avant d'avoir e? te? e? leve? par l'abbe? Sicard,
pourrait avoir une certitude intime de l'existence dela Divinite? .
Beaucoup d'hommes sont aussi loin des penseurs profonds que
les sourds-muets le sont des autres hommes, et cependant ils
n'en sont pas moins susceptibles d'e? prouver, pour ainsi dire,
en eux-me^mes, les ve? rite? s primitives, parce que ces ve? rite? s sont
du ressort du sentiment.
Les me? decins, dans l'e? tude physiquede l'homme, reconnaissent
le principe qui l'anime, et cependant nul ne sait ce que c'est que
la vie; et, si l'on se mettait a` raisonner, on pourrait tre`s-bien,
comme l'ont fait quelques philosophes grecs, prouver aux hom-
mes qu'ils ne vivent pas. Il en est de me^me de Dieu, de la cons-
cience, du libre arbitre. Il faut y croire, parce qu'on les sent:
tout argument sera toujours d'un ordre infe? rieur a` ce fait.
L'anatomie ne peut s'exercer sur un corps vivant sans le de? -
truire; l'analyse, en s'essayant sur des ve? rite? s indivisibles, les
de? nature, par cela me^me qu'elle porte atteinte a` leur unite? . Il
faut partager notre a^me en deux, pour qu'une moitie? de nous-me^mes observe l'autre. De quelque manie`re que ce partage ait
lieu, il o^te a` notre e^tre l'identite? sublime sans laquelle nous
n'avons pas la force ne? cessaire pour croire ce que la conscience
seule peut affirmer.
Re? unissez un grand nombre d'hommes au the? a^tre ou dans la
place publique, et dites-leur quelque ve? rite? de raisonnement,
quelque ide? e ge? ne? rale que ce puisse e^tre; a` l'instant vous verrez
se manifester presque autant d'opinions diverses qu'il y aura
d'individus rassemble? s. Mais, si quelques traits de grandeur
d'a^me sont raconte? s, si quelques accents de ge? ne? rosite? se font
entendre, aussito^t des transports unanimes vous apprendront
que vous avez touche? a` cet instinct de l'a^me, aussi vif, aussi puis-
sant dans notre e^tre, que l'instinct conservateur de l'existence.
En rapportant au sentiment, qui n'admet point le doute, la
connaissance des ve? rite? s transcendantes, en cherchant a` prouver
que le raisonnement n'est valable que dans la sphe`re des sensa-
tions, Kant est bien loin de conside? rer cette puissance du sen-
timent comme une illusion; il lui assigne, au contraire, le pre-
mier rang dans la nature humaine; il fait de la conscience le
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 424' KANT.
principe inne? de notre existence morale, et le sentiment du juste
et de l'injuste est, selon lui, la loi primitive du coeur, comme
l'espace et le temps celle de l'intelligence.
L'homme, a` l'aide du raisonnement, n'a-t-il pas nie? le libre
arbitre? Et cependant il en est si convaincu, qu'il se surprend a`
e? prouver de l'estime ou du me? pris pour les animaux eux-me^mes,
tant il croit au choix spontane? du bien et du mal dans tous les
e^tres!
C'est le sentiment qui nous donne la certitude de notre li-
berte? , et cette liberte? est le fondement de la doctrine du devoir;
car si l'homme est libre, il doit se cre? er a` lui-me^me des motifs
tout-puissants qui combattent l'action des objets exte? rieurs, et
de? gagent la volonte? de l'e? goi? sme. Le devoir est la preuve et la
garantie de l'inde? pendance me? taphysique de l'homme.
Nous examinerons dans les chapitres suivants les arguments
de Kant contre la morale fonde? e sur l'inte? re^t personnel, et la
sublime the? orie qu'il meta` la place de ce sophisme hypocrite.
ou de cette doctrine perverse. Il peut exister deux manie`res de
voir sur le premier ouvrage de Kant, la Critique de la Raison
pure; pre? cise? ment parce qu'il a reconnu lui-me^me le raisonne-
ment pour insuffisant et pour contradictoire, il devait s'attendre
a` ce qu'on s'en servi^t contre lui; mais il me semble impossible
de ne pas lire avec respect sa Critique de la Raison pratique,
et les diffe? rents e? crits qu'il a compose? s sur la morale.
Non-seulement les principes de la morale de Kant sont aus-
te`res et purs, comme on devait les attendre de l'inflexibilite?
philosophique; mais il rallie constamment l'e? vidence du coeur a`
celle de l'entendement, et se complai^t singulie`rement a` faire
servir sa the? orie abstraite sur la nature de l'intelligence, a` l'ap-
pui des sentiments les plus simples et les plus forts.
Une conscience acquise par les sensations pourrait e^tre e? touf-
fe? e par elles, et l'on de? grade la dignite? du devoir, en le faisant
de? pendre des objets exte? rieurs. Kant revient donc sans cesse a`
montrer que le sentiment profond de cette dignite? est la condition
ne? cessaire de notre e^tre moral, la loi par laquelle il existe. L'em-
pire des sensations et les mauvaises actions qu'elles font com-
mettre, ne peuvent pas plus de? truire en nous la notion du bien
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ou du mal, que celle de l'espace et du temps n'est alte? re? e par les
erreurs d'application que nous en pouvons faire. Il y a toujours,
dans quelque situation qu'on soit, une force de re? action contre
les circonstances, qui nai^t du fond de l'a^me; et l'on sent bien
que ni les lois de l'entendement, ni la liberte? morale, ni la
conscience, ne viennent en nous de l'expe? rience.
Dans son traite? sur le sublime et le beau, intitule? : Critique
du Jugement, Kant applique aux plaisirs de l'imagination le
me^me syste`me dont il a tire? des de? veloppements si fe? conds,
dans la sphe`re de l'intelligence et du sentiment, ou pluto^t c'est
la me^me a^me qu'il examine, et qui se manifeste dans les scien-
ces, la morale et les beaux-arts. Kant soutient qu'il y a dans la
poe? sie, etdans les arts dignes comme elle de peindre les senti-
ments par des images, deux genres de beaute? , l'un qui peut se
rapporter au temps et a` cette vie, l'autre a` l'e? ternel et a` l'in-
fini.
Et qu'on ne dise pas que l'infini et l'e? ternel sont inintelligibles,
c'est le fini et le passager qu'on serait souvent tente? de prendre
pour un re^ve; car la pense? e ne peut voir de terme a` rien, et l'e^-
tre ne saurait concevoir le ne? ant. On ne peut approfondir les
sciences exactes elles-me^mes, sans y rencontrer l'infini et l'e? ter-
nel; et les choses les plus positives appartiennent autant, sous
de certains rapports, a` cet infini et a` cet e? ternel, que le senti-
ment et l'imagination.
De cette application du sentiment de l'infini aux beaux-arts,
doit nai^tre l'ide?
al, c'est-a`-dire le beau, conside? re? , non pas comme
la re? union et l'imitation de ce qu'il y a de mieux dans la nature,
mais comme l'image re? alise? e de ce que notre a^me se repre? sente.
Les philosophes mate? rialistes jugent le beau sous le rapport de
l'impression agre? able qu'il cause, et le placent ainsi dans l'em-
pire des sensations; les philosophes spiritualistes, qui rappor-
tent tout a` la raison, voient dans le beau le parfait, et lui trou-
vent quelque analogie avec l'utile et le bon, qui sont les premiers
degre? s du parfait. Kant a rejete? l'une et l'autre explication.
Le beau, conside? re? seulement comme l'agre? able, serait ren-
ferme? dans la sphe`re des sensations, et soumis par conse? quent a`
la diffe? rence des gou^ts; il ne pourrait me? riter cet assentiment
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? -126 - KANT.
universel qui est le ve? ritable caracte`re de la beaute? . Le beau,
de? fini comme la perfection, exigerait une sorte de jugement
pareil a` celui qui fonde l'estime : l'enthousiasme que le beau
doit inspirer ne tient ni aux sensations, ni au jugement; c'est une
disposition inne? e, comme le sentiment du devoir et les notions
ne? cessaires de l'entendement, et nous reconnaissons la beaute?
quand nous la voyons, parce qu'elle est l'image exte? rieure de
l'ide? al, dont le type est dans notre intelligence. La diversite? des
gou^ts peuts'appliquer a` ce qui est agre? able, caries sensations sont
la source de ce genre de plaisir; mais tous les hommes doivent
admirer ce qui est beau, soit dans les arts, soit dans la nature,
parce qu'ils ont dans leur a^me des sentiments d'origine ce? leste
que la beaute? re? veille, et dont elle les fait jouir.
Kant passe de la the? orie du beau a` celle du sublime, et cette
seconde partie de sa Critique du Jugement est plus remarquable
encore que la premie`re : il fait consister le sublime dans la liberte?
morale, aux prises avec le destin ou avec la nature. La puissance
sans bornes nous e? pouvante, la grandeur nous accable, toutefois
nous e? chappons par la vigueur de la volonte? au sentiment de
notre faiblesse physique. Le pouvoir du destin et l'immensite? de
la nature sont dans une opposition infinie avec la mise? rable de? -
pendance de la cre? ature sur la terre; mais une e? tincelle du feu
sacre? dans notre sein triomphe de l'univers, puisqu'il suffit de
cette e? tincelle pour re? sister a` ce que toutes les forces du monde
pourraient exiger de nous.
Le premier effet du sublime est d'accabler l'homme; etle se-
cond , de le relever. Quand nous contemplons l'orage qui soule`ve
les flots de la mer, et semble menacer et la terre et le ciel, l'ef-
froi s'empare d'abord de nous a` cet aspect, bien qu'aucun
danger personnel ne puisse alors nous atteindre; mais quand
les nuages s'amoncellent, quand toute la fureur de la nature se
manifeste, l'homme se sent une e? nergie inte? rieure qui peut
l'affranchir de toutes les craintes, par la volonte? ou parla re? si-
guation , par l'exercice ou par l'abdication de sa liberte? morale;
et cette conscience de lui-me^me le ranime et l'encourage.
Quand on nous raconte une action ge? ne? reuse, quand on nous
apprend que des hommes ont supporte? des douleurs inoui? es,
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? KAfiT. 427
pour rester fide`les a` leur opinion, jusque dans ses moindres
nuances, d'abord l'image des supplices qu'ils ont soufferts con-
fond notre pense? e; mais, par degre? s, nous reprenons des forces,
et la sympathie que nous nous sentons avec la grandeur d'a^me ,
nous fait espe? rer que nous aussi nous saurions triompher des
mise? rables sensations de cette vie, pour rester vrais, nobles et
fiers, jusqu'a` notre dernier jour.
Au reste, personne ne saurait de? finir ce qui est, pour ainsi
dire, au sommet de notre existence; noussommes trop e? leve? s
a` l'e? gardde nous-me^mes,pour nous comprendre, dit saint Au-
gustin. Il serait bien pauvre en imagination, celui qui croirait
pouvoir e? puiser la contemplation de la plus simple fleur; com-
ment donc parviendrait-on a` connai^tre tout ce que renferme
l'ide? e du sublime?
Je ne me flatte assure? ment pas d'avoir pu rendre compte, en
quelques pages, d'un syste`me qui occupe, depuis vingt ans,
toutes les te^tes pensantes de l'Allemagne; mais j'espe`re en avoir
dit assez pour indiquer l'esprit ge? ne? ral de la philosophie de
Kant, et pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'in-
fluence qu'elle a exerce? e sur la litte? rature, les sciences et la
morale.
Pour bien concilier la philosophie expe? rimentale avec la phi-
losophie ide? aliste, Kant n'a point soumis l'une a` l'autre, mais il
a su donner a` chacune des deux se? pare? ment un nouveau degre?
de force. L'Allemagne e? tait menace? e de cette doctrme aride, qui
conside? rait tout enthousiasme comme une erreur, et rangeait
au nombre des pre? juge? s les sentiments consolateurs de l'exis-
tence. Ce fut une satisfaction vive pour des hommes a` la fois si
philosophes et si poe`tes , si capables d'e? tude et d'exaltation, de
voir toutes les belles affections de l'a^me de? fendues avec la ri-
gueur des raisonnements les plus abstraits. La force de l'esprit
ne peut jamais e^tre longtemps ne? gative, c'est-a`-dire, consister
principalement dans ce qu'on ne croit pas, dans ce qu'on ne
comprend pas, dans ce qu'on de? daigne. Il faut une philosophie
de croyance, d'enthousiasme; une philosophie qui confirme par
la raison ce que le sentiment nous re? ve`le. Les adversaires de Kant l'ont accuse? de n'avoir fait que re? pe? -
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ter les arguments des anciens ide? alistes; ils ont pre? tendu que
la doctrine du philosophe allemand n'e? tait qu'un ancien syste`me
dans un langage nouveau. Ce reproche n'est pas fonde? . Il y a
non-seulement des ide? es nouvelles, mais un caracte`re particulier
dans la doctrine de Kant.
Elle se ressent de la philosophie du dix-huitie`me sie`cle, quoi-
qu'elle soit destine? e a` la re? futer, parce qu'il est dans la nature
de l'homme d'entrer toujours en composition avec l'esprit de
son temps, lors me^me qu'il veut le combattre. La philosophie
de Platonest plus poe? tique que celle de Kant, la philosophie de
Malebranche plus religieuse; mais le grand me? rite du philoso-
phe allemand a e? te? de relever la dignite? morale, en donnant pour
base a` toutce qu'il y a de beau dans le coeur une the? orie forte-
ment raisonne? e. L'opposition qu'on a voulu mettre entre la rai-
son et le sentiment, conduit ne? cessairement la raison a` l'e? goi? sme
et le sentiment a` la folie; mais Kant, qui semblait appele? a`
conclure toutes les grandes alliances intellectuelles, a fait de
l'a^me un seul foyer ou` toutes les faculte? s sont d'accord entre
elles.
La partie pole? mique des ouvrages de Kant, celle dans laquelle
il attaque la philosophie mate? rialiste, serait a` elle seule un chef-d'oeuvre. Cette philosophie a jete? dans les esprits de si profon-
des racines, il en est re? sulte? tant d'irre? ligion etd'e? goi? sme, qu'on
devrait encore regarder comme les bienfaiteurs de leur pays ceux
qui n'auraient fait que combattre ce syste`me, et raviver les pen-
se? es de Platon, do Descartes et de Leibnitz : mais la philoso-
phie de la nouvelle e? cole allemande contient une foule d'ide? es
qui lui sont propres; elle est fonde? e sur d'immenses connais-
sances scientifiques, qui se sont accrues chaque jour, et sur une
me? thode de raisonnement singulie`rement abstraite et logique;
car, bien que Kant bla^me l'emploi deces raisonnements dans
l'examen des ve? rite? s hors ducercle de l'expe? rience, il montre
dans ses e? crits une force de te^te en me? taphysique, qui le
place sous ce rapport au premier rang des penseurs.
On ne saurait nier que le style de Kant, dans sa Critique
de la Raison pure, ne me? rite presque tous les reproches que
ses adversaires lui ont faits. Il s'est servi d'une terminologie
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? KANT. ? 429
tre`s-difficile a` comprendre, et du ne? ologisme le plus fatigant.
Il vivait seul avec ses pense? es, et se persuadait qu'il fallait des
mots nouveaux pour des ide? es nouvelles, et cependant il y a des
paroles pour tout.
Dans les objets les plus clairs par eux-me^mes, Kant prend
souvent pour guide une me? taphysique fort obscure, et ce n'est
que dans les te? ne`bres de la pense? e qu'il porte un flambeau lu-
mineux: il rappelle les Israe? lites, qui avaient pour guide une
colonne de feu pendant la nuit, et une colonne ne? buleuse pen-
dant le jour.
Personne en France ne se serait donne?