tonnement,
a` l'aspect dela Vierge rayonnante, ne ressemble point a` la sur-
prise que les hommes pourraient e?
a` l'aspect dela Vierge rayonnante, ne ressemble point a` la sur-
prise que les hommes pourraient e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
teint; et dans tout ce qui tient a` l'imagination, il faut une si
heureuse combinaison d'obstacles et de facilite? , que des sie`cles
peuvent s'e? couler sans que l'on arrive a` ce point juste qui fait
e? clore l'esprit humain dans toute sa force.
Avant l'e? poque de la re? formation , les Allemands avaient une
e? cole de peinture que ne de? daignait pas l'e? cole italienne. Albert
Durer, Lucas Cranach, Holbein,ont, dans leur manie`re de pein-
dre, des rapports avec les pre? de? cesseurs de Raphae`l, Perugin,
Andre? Mantegne, etc. Holbein se rapproche davantage de Le? o-
nard de Vinci ; en ge? ne? ral cependant, il y a plus de durete? dans
l'e? cole allemande que dans celle des Italiens, mais non moins
d'expression et de recueillement dans les physionomies. Les
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? DES REAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 373
peintres du quinzie`me sie`cle avaient peu de connaissance des
moyens de l'art; mais une bonne foi et une modestie touchan-
tes se faisaient remarquer dans leurs ouvrages; on n'y voit pas
de pre? tentions a` d'ambitieux effets, l'on n'y sent que cette e? mo-
tion intime pour laquelle tous les hommes de talent cherchent
un langage, afin de ne pas mourir sans avoir fait part de leur
a^me a` leurs contemporains.
Dans ces tableaux du quatorzie`me et du quinzie`me sie`cle, les
plis des ve^tements sont tout droits ; les coiffures un peu roides,
les attitudes tre`s-simples; mais il y a quelque chose dans l'ex-
pression des figures qu'on ne se lasse point de conside? rer. Les
tableaux inspire? s par la religion chre? tienne produisent une
impression semblable a` celle de ces psaumes qui me^lent avec tant
de charme la poe? sie a` la pie? te? .
La seconde et la plus belle e? poque de la peinture fut celle ou`
les peintres conserve`rent la ve? rite? du moyen a^ge, en y joignant
toute la splendeur de l'art: rien ne correspond chez les Alle-
mands au sie`cle de Le? on X. Vers la fin du dix-septie`me sie`cle et
jusqu'au milieu du dix-huitie`me, les beaux-arts tombe`rent pres-
que partout dans une singulie`re de? cadence; le gou^t e? tait de? ge? -
ne? re? en affectation; Winkelmann alors exerc? a la plus grande
influence, non-seulement sur son pays, mais sur le reste de
l'Europe, et ce furent ses e? crits qui tourne`rent toutes les imagi-
nations artistes vers l'e? tude et l'admiration des monuments an-
tiques : il s'entendait bien mieux en sculpture qu'en peinture;
aussi porta-t-il les peintres a` mettre dans leurs tableaux des sta-
tues colorie? es, pluto^t que de faire sentir en tout la nature vivante.
Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme
en se rapprochant dela sculpture; l'illusion ne? cessaire a` l'une est directement contraire aux formes immuables et prononce? es
de l'autre. Quand les peintres prennent exclusivement la beaute?
antique pour mode`le, comme ils ne la connaissent que par des
statues, il leur arrive ce qu'on reproche a` la litte? rature classi-
que des modernes, ce n'est point dans leur propre inspiration
qu'ils puisent les effets de l'art.
Mengs, peintre allemand, s'est montre? un penseur philosophe
dans ses e? crits sur son art: ami de Winkelmaun , il partagea son
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 374 DES REAUX-AHTS EN ALLEMAGNE.
admiration pour l'antique; mais ne? anmoins il a souvent e? vite?
les de? fauts qu'on peut reprocher aux peintres forme? s par les
e? crits de Winkelmann , et qui se bornent pour la plupart a` co-
pier les chefs-d'oeuvre anciens. Mengs s'e? tait aussi propose? pour
mode`le le Corre`ge, celui de tous les peintres qui s'e? loigne le
plus dans ses tableaux du genre de la sculpture, et dont le clair-
obscur rappelle les vagues et de? licieuses impressions de la
me? lodie.
Les artistes allemands avaient presque tous adopte? les opinions
de Winkelmann Jusqu'au moment ou` la nouvellee? cole litte? raire
a e? tendu son influence aussi sur les beaux-arts. Goethe, dont
nous retrouvons partout l'esprit universel, a montre? dans ses
ouvrages qu'il comprenait le vrai ge? nie de la peinture bien mieux
que Winkelmann; toutefois, convaincu comme lui que les su-
jets du christianisme ne sont pas favorables a` l'art, il cherche a`
faire revivre l'enthousiasme pour la mythologie, et c'est une ten-
tative dont le succe`s est impossible ; peut-e^tre ne sommes-nous
capables, en fait de beaux-arts, ni d'e^tre chre? tiens ni d'e^tre pai? ens;
mais si dans un temps quelconque l'imagination cre? atrice renai^t
chez les hommes, ce ne sera su^rement pas en imitant les anciens
qu'elle se fera sentir.
La nouvelle e? cole soutient dans les beaux-arts le me^me sys-
te`me qu'en litte? rature, et proclame hautement le christianisme
comme la source du ge? nie des modernes; les e? crivains de cette
e? cole caracte? risent aussi d'une fac? on toute nouvelle ce qui dans
l'architecture gothique s'accorde avec les sentiments religieux des
chre? tiens. Il ne s'ensuit pas que les modernes puissent et doivent
construire des e? glises gothiques; ni l'art ni la nature ne se re? pe`-
tent : ce qui importe seulement, dans le silence actuel du talent,
c'est de de? truire le me? pris qu'on a voulu jeter sur toutes les con-
ceptions du moyen a^ge; sans doute il ne nous convient pas de les
adopter, mais rien ne nuit plus au de? veloppement du ge? nie que
de conside? rer comme barbare quoi que ce soit d'original.
J'ai de? ja` dit, en parlant de l'Allemagne, qu'il y avait peu d'e? -
difices modernes remarquables; on ne voit gue`re dans le Nord,
en ge? ne? ral, que des monuments gothiques, et la nature et la poe? -
sie secondent les dispositions de l'a^me que ces monuments font
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DES REAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 37S
nai^tre. Un e? crivain allemand, Goerres, a donne? une description
inte? ressante d'une ancienne e? glise: << On voit, dit-il, des figures
de chevaliers a` genoux sur un tombeau, les mains jointes; au-
<< dessus sont place? es quelques rarete? s merveilleuses de l'Asie,
<< qui semblent la` pour attester comme des te? moins muets, les
<< voyages du mort dans la terre sainte. Les arcades obscures de
l'e? glise couvrent de leur ombre ceux qui reposent; on se croi-
<< rait au milieu d'une fore^t dont la mort a pe? trifie? les brandies
<< et les feuilles, de manie`re qu'elles ne peuvent plus ni se balan-
<< cer ni s'agiter, quand les sie`cles, comme le vent des nuits ,
<< s'engouffrent sous leurs vou^tes prolonge? es. L'orgue fait enten-
<< dre ses sons majestueux dans l'e? glise, des inscriptions en let-
,? tres de bronze, a` demi de? truites par l'humide vapeur du temps,
<< indiquent confuse? ment les'grandes actions qui redeviennent de
la fable, apre`s avoir e? te? si longtemps d'une e? clatante ve? -
<< rite? . >>
En s'occupant des arts, en Allemagne, on est conduit a` par-
ler pluto^t des e? crivains que des artistes. Sous tous les rapports,
les Allemands sont plus forts dans la the? orie que dans la prati-
que, et le Nord est si peu favorable aux arts qui frappent les yeux,
qu'on dirait que l'esprit de re? flexion lui a e? te? donne? seulement
pour qu'il servi^t de spectateur au Midi.
On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de ta-
bleaux et de collections de dessins, qui supposent l'amour des
arts dans toutes les classes. Il y a, chez les grands seigneurs et
les hommes de lettres du premier rang, de tre`s-belles copies des
chefs-d'oeuvre de l'antiquite? ; la maison de Goethe est a` cet e? gard
fort remarquable; il ne recherche pas seulement le plaisir que
peut causer la vue des statues et des tableaux des grands mai^tres,
il croit que le ge? nie et l'a^me s'en ressentent. --J'en deviendrais
meilleur, disait-il, si j'avais sous les yeux la te^te de Jupiter
Olympien, que les anciens ont tant admire? e. -- Plusieurs pein-
tres distingue? s sont e? tablis a` Dresde; les chefs-d'oeuvre dela
galerie y excitent le talentet l'e? mulation. Cette Vierge de Ra-
phae? l, que deux enfants contemplent, est a` elle seule un tre? sor
pour les arts: il y a dans cette figure une e? le? vation et une purete?
qui sont l'ide? al de la religion et de la force inte? rieure de l'a^me.
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? 376 1>ES REAUX-AUTS EN ALLEMAGNE.
La perfection des traits n'est dans ce tableau qu'un symbole; les
longs ve^tements, expression de la pudeur, reportent tout l'inte? -
re^t sur le visage ;etla physionomie, plus admirable encore que les
traits, est comme la beaute? supre^me qui se manifeste a` travers la
beaute? terrestre. Le Christ, que sa me`re tient dans ses bras, est
tout au plus a^ge? de deux ans; mais le peintre a su merveilleusement
exprimer la force puissante de l'e^tre divin dans un visage a` peine
forme? . Le regard des anges enfants qui sont place? s au bas du ta-
bleau est de? licieux; il n'y a que l'innocence de cet a^ge qui ait en-
core du charme a` co^te? de la ce? leste candeur : leur e?
tonnement,
a` l'aspect dela Vierge rayonnante, ne ressemble point a` la sur-
prise que les hommes pourraient e? prouver; ils ont l'air de l'ado-
rer avec confiance, parce qu'ils reconnaissent en elle une ha-
bitante de ce ciel que nague`re ils ont quitte? .
La Nuit du Corre`geest, apre`s la Vierge de Raphae? l, le plus
beau chef-d'oeuvre de la galerie de Dresde. On a repre? sente? bien
souvent l'adoration des bergers; mais comme la nouveaute? du
sujet n'est presque de rien dans le plaisir que cause la peinture,
il suffit de la manie`re dont le tableau du Corre`ge est conc? u pour
l'admirer: c'est au milieu de la nuit que l'enfant sur les genoux
de sa me`re rec? oit les hommages des pa^tres e? tonne? s. La lumie`re
qui part de la sainte aure? ole dont sa te^te est entoure? e a quelque
chose de sublime; les personnages place? s dans le fond du ta-
bleau, et loin de l'enfant divin, sont encore dans les te? ne`bres, et
l'on dirait que cette obscurite? est l'emble`me de la vie humaine,
avant que la re? ve? lation l'eu^t e? claire? e.
Parmi les divers tableaux des peintres modernes a` Dresde, je
me rappelle une te^te du Dante qui avait un peu le caracte`re de la
figure d'Ossian, dans le beau tableau de Ge? rard. Cette analogie
est heureuse: le Dante et le fils de Fingal peuvent se donner la
main a` travers les sie`cles et les nuages. Un tableau de Hartmann repre? sente la visite de Magdeleine et
de deux femmes nomme? es Marie au tombeau de Je? sus-Christ;
l'ange leur apparai^t pour leur annoncer qu'il est ressuscite? ; ce
cercueil ouvert qui ne renferme plus de restes mortels, ces fem-
mes d'une admirable beaute? levant les yeux vers le ciel, pour y
apercevoir celui qu'elles venaient chercher dans les ombres du
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? DES REAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 377
se? pulcre, forment un tableau pittoresque et dramatique tout a`
la fois.
Schick, autre artiste allemand, maintenant e? tabli a` Rome,
y a compose? un tableau qui repre? sente le premier sacrifice de
Noe? , apre`s le de? luge; la nature, rajeunie par les eaux, semble
avoir acquis une frai^cheur nouvelle; les animaux ont l'air d'e^tre
familiarise? s avec le patriarche et ses enfants, comme ayant e? chappe?
ensemble au de? luge universel. La verdure, les fleurs et le ciel
sont peints avec des couleurs vives et naturelles, qui retracent
la sensation cause? e par les paysages de l'Orient. Plusieurs au-
tres artistes s'essayent, de me^me que Schick, a` suivre en pein-
ture le nouveau syste`me introduit, ou pluto^t renouvele? dans la
poe? tique litte? raire; mais les arts ont besoin de richesses, et les
grandes fortunes sont disperse? es dans les diffe? rentes villes de
l'Allemagne. D'ailleurs, jusqu'a` pre? sent, le ve? ritable progre`s
qu'on a fait en Allemagne, c'est de sentir et de copier les anciens
mai^tres selon leur esprit: le ge? nie original ne s'y est pas encore
fortement prononce? .
La sculpture n'a pas e? te? cultive? e avec un grand succe`s chez
les Allemands, d'abord parce qu'il leur manque le marbre, qui
rend les chefs-d'oeuvre immortels, et parce qu'ils n'ont gue`re
le tact ni la gra^ce des attitudes et des gestes, que la gymnasti-
que ou la danse peuvent seules rendre faciles; ne? anmoins un
Danois, Thorwaldsen, e? leve? en Allemagne, rivalise maintenant
a` Rome avec Canova, et son Jason ressemble a` celui que de? crit
Pindare, comme le plus beau des hommes; une toison est sur
son bras gauche; il tient une lance a` la main, et le repos de la
force caracte? rise le he? ros. J'ai de? ja` dit que la sculpture en ge? ne? ral perdait a` ce que la
danse fu^t entie`rement ne? glige? e ; le seul phe? nome`ne qu'il y ait
dans cet art en Allemagne, c'est Ida Brunn, jeune fille que son
existence sociale exclut dela vie d'artiste; elle a rec? u de la na-
ture et de sa me`re un talent inconcevable pour repre? senter
par de simples attitudes les tableaux les plus touchants,
ou les plus belles statues; sa danse n'est qu'une suite de
chefs-d'oeuvre passagers, dont on voudrait fixer chacun
pour toujours : il est vrai que la me`re d'Ida a conc? u, dans son
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? 878 DES REAUX-AHTS EN ALLEMAGNE.
imagination, tout ce que sa fille sait peindre aux regards. Les
poe? sies de madame Brunn font de? couvrir dans l'art et la nature
mille richesses nouvelles, que les regards distraits n'avaient
point aperc? ues. J'ai vu la jeune Ida, encore enfant, repre? sen-
ter Althe? e pre^te a` bru^ler le tison auquel est attache? e la vie de
son fils Me? le? agre; elle exprimait, sans paroles, la douleur, les
combats et la terrible re? solution d'une me`re; ses regards anime? s
servaient sans doute a` faire comprendre ce qui se passait dans
son coeur; mais l'art de varier ses gestes, et de draper en artiste
le manteau de pourpre dont elle e? tait reve^tue, produisait au
moins autant d'effet que sa physionomie me^me; souvent elle
s'arre^tait longtemps dans la me^me attitude, et chaque fois un
peintre n'aurait pu rien inventer de mieux que le tableau qu'elle
improvisait; un tel talent est unique. Cependant je crois qu'on
re? ussirait pluto^t en Allemagne a` la danse pantomime qu'a` celle
qui consiste uniquement, comme en France, dans la gra^ce et
dans l'agilite? du corps. Les Allemands excellent dans la musique instrumentale; les
connaissances qu'elle exige, et la patience qu'il faut pour la bien
exe? cuter, leur sont tout a` fait naturelles; ils ont aussi des compo-
siteurs d'une imagination tre`s-varie? e et tre`s-fe? conde; je ne ferai
qu'une objection a` leur ge? nie, comme musiciens ; ils mettent trop
d'esprit dans leurs ouvrages, ils re? fle? chissent trop a` ce qu'ils
font. Il fautdans les beaux-arts plus d'instinct que de pense? es;
les compositeurs allemands suivent trop exactement le sens des
paroles; c'est un grand me? rite, il est vrai, pour ceux qui ai-
ment plus les paroles que la musique, et d'ailleurs l'on ne saurait nier que le de? saccord entre le sens des unes et l'expression
de l'autre ne fu^t de? sagre? able: mais les Italiens, qui sont les
vrais musiciens de la nature, ne conforment les airs aux paroles que d'une manie`re ge? ne? rale. Dans les romances, dans les
vaudevilles, comme il n'y a pas beaucoup de musique, on peut
soumettre aux paroles le peu qu'il y en a; mais dans les grands
effets de la me? lodie, il faut aller droit a` l'a^me par une sensation
imme? diate.
Ceux qui n'aiment pas beaucoup la peinture en elle-me^me at-
lachent une grande importance aux sujets des tableaux; ils vou-
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? DES REAt. V ARTS EN ALLEMAGNE. 379
draient y retrouver les impressions que produisent les sce`nes dra-
matiques : il en est de me^me en musique quand on la sent fai-
blement, on exige qu'elle se conforme avec fide? lite? aux moindres
nuances des paroles; mais quand elle e? meut jusqu'au fond de
l'a^me, toute attention donne? e a` ce qui n'est pas elle ne serait
qu'une distraction importune; et pourvu qu'il n'y ait pas d'op-
position entre le poe`me et la musique, on s'abandonne a` l'art
qui doit toujours l'emporter sur tous les autres. Car la re^verie
de? licieuse dans laquelle il nous plonge , ane? antit les pense? es que
les mots peuvent exprimer, et la musique re? veillant en nous le
sentiment de l'infini, tout ce qui tend a` particulariser l'objet de
la me? lodie doit en diminuer l'effet.
Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi leurs
hommes de ge? nie, a su merveilleusement adapter le chant aux
paroles, et dans plusieurs de ses ope? ras, il a rivalise? avec le poe`te
par l'expression de sa musique. Lorsque Alceste a re? solu de mou-
rir pour Adme`te, et que ce sacrifice, secre`tement offert aux
dieux, a rendu son e? poux a` la vie, le contraste des airs joyeux
qui ce? le`brent la convalescence du roi, et des ge? missements e? touf- ,
t'e? s de la reine condamne? e a` le quitter, est d'un grand effet tra-
gique. Oreste, dans Iphige? nie en Tauride, dit: Le calme rentre
dans mon a^me, et l'air qu'il chante exprime ce sentiment; mais
l'accompagnement de cet air est sombre et agite? . Les musiciens,
e? tonne? s de ce contraste, voulaient adoucir l'accompagnement
en l'exe? cutant ; Gluck s'en irritait, et leur criait : << N'e? coutez pas
Oreste : il dit qu'il est calme ; il ment. >> Le Poussin, en peignant
les danses des berge`res, place dans le paysage le tombeau d'une
jeune fille, sur lequel est e? crit: Et moi ausxi,je ve? cus en Arca-
die. Il y a de la pense? e dans cette manie`re de concevoir les arts,
comme dans les combinaisons inge? nieuses de Gluck; mais les
arts sont au-dessus de la pense? e : leur langage, ce sont les cou-
leurs, ou les formes, ou les sons. Si l'on pouvait se figurer les
impressions dont notre a^me serait susceptible, avant qu'elle con-
nu^t la parole, on concevrait mieux l'effet de la peinture et de la
musique.
De tous les musiciens peut-e^tre, celui qui a montre? le plus
d'esprit dans le talent de marier la musique avec les paroles, c'est
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? 380 DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNF.
Mozart. Il fait sentir dans ses ope? ras, et surtout dans le Festin
de Pierre, toutes les gradations des sce`nes dramatiques; le chant
est plein de gaiete? , tandis que l'accompagnement bizarre et fort
semble indiquer le sujet fantasque et sombre de la pie`ce. Cette
spirituelle alliance du musicien avec le poete donne aussi un
genre de plaisir, mais un plaisir qui nai^t de la re? flexion, et celui-la` n'appartient pas a` la sphe`re merveilleuse des arts.
J'ai entendu a` Vienne la Cre? ation de Haydn, quatre cents mu-
siciens l'exe? cutaient a` la fois, c'e? tait une digne fe^te en l'honneur
de l'oeuvre qu'elle ce? le? brait; mais Haydn aussi nuisait quelque-
fois a` son talent par son esprit me^me; a` ces paroles du texte:
Dieu dit que la lumie`re soit, et la lumie`re fut, les instruments
jouaient d'abord tre`s-doucement, et se faisaient a` peine enten-
dre, puis tout a` coup ils partaient tous avec un bruit terrible,
qui devait signaler l'e? clat du jour. Aussi un homme d'esprit di-
sait-il qu'a` l'apparition de la lumie`re il fallait se boucher les
oreilles.
heureuse combinaison d'obstacles et de facilite? , que des sie`cles
peuvent s'e? couler sans que l'on arrive a` ce point juste qui fait
e? clore l'esprit humain dans toute sa force.
Avant l'e? poque de la re? formation , les Allemands avaient une
e? cole de peinture que ne de? daignait pas l'e? cole italienne. Albert
Durer, Lucas Cranach, Holbein,ont, dans leur manie`re de pein-
dre, des rapports avec les pre? de? cesseurs de Raphae`l, Perugin,
Andre? Mantegne, etc. Holbein se rapproche davantage de Le? o-
nard de Vinci ; en ge? ne? ral cependant, il y a plus de durete? dans
l'e? cole allemande que dans celle des Italiens, mais non moins
d'expression et de recueillement dans les physionomies. Les
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DES REAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 373
peintres du quinzie`me sie`cle avaient peu de connaissance des
moyens de l'art; mais une bonne foi et une modestie touchan-
tes se faisaient remarquer dans leurs ouvrages; on n'y voit pas
de pre? tentions a` d'ambitieux effets, l'on n'y sent que cette e? mo-
tion intime pour laquelle tous les hommes de talent cherchent
un langage, afin de ne pas mourir sans avoir fait part de leur
a^me a` leurs contemporains.
Dans ces tableaux du quatorzie`me et du quinzie`me sie`cle, les
plis des ve^tements sont tout droits ; les coiffures un peu roides,
les attitudes tre`s-simples; mais il y a quelque chose dans l'ex-
pression des figures qu'on ne se lasse point de conside? rer. Les
tableaux inspire? s par la religion chre? tienne produisent une
impression semblable a` celle de ces psaumes qui me^lent avec tant
de charme la poe? sie a` la pie? te? .
La seconde et la plus belle e? poque de la peinture fut celle ou`
les peintres conserve`rent la ve? rite? du moyen a^ge, en y joignant
toute la splendeur de l'art: rien ne correspond chez les Alle-
mands au sie`cle de Le? on X. Vers la fin du dix-septie`me sie`cle et
jusqu'au milieu du dix-huitie`me, les beaux-arts tombe`rent pres-
que partout dans une singulie`re de? cadence; le gou^t e? tait de? ge? -
ne? re? en affectation; Winkelmann alors exerc? a la plus grande
influence, non-seulement sur son pays, mais sur le reste de
l'Europe, et ce furent ses e? crits qui tourne`rent toutes les imagi-
nations artistes vers l'e? tude et l'admiration des monuments an-
tiques : il s'entendait bien mieux en sculpture qu'en peinture;
aussi porta-t-il les peintres a` mettre dans leurs tableaux des sta-
tues colorie? es, pluto^t que de faire sentir en tout la nature vivante.
Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme
en se rapprochant dela sculpture; l'illusion ne? cessaire a` l'une est directement contraire aux formes immuables et prononce? es
de l'autre. Quand les peintres prennent exclusivement la beaute?
antique pour mode`le, comme ils ne la connaissent que par des
statues, il leur arrive ce qu'on reproche a` la litte? rature classi-
que des modernes, ce n'est point dans leur propre inspiration
qu'ils puisent les effets de l'art.
Mengs, peintre allemand, s'est montre? un penseur philosophe
dans ses e? crits sur son art: ami de Winkelmaun , il partagea son
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 374 DES REAUX-AHTS EN ALLEMAGNE.
admiration pour l'antique; mais ne? anmoins il a souvent e? vite?
les de? fauts qu'on peut reprocher aux peintres forme? s par les
e? crits de Winkelmann , et qui se bornent pour la plupart a` co-
pier les chefs-d'oeuvre anciens. Mengs s'e? tait aussi propose? pour
mode`le le Corre`ge, celui de tous les peintres qui s'e? loigne le
plus dans ses tableaux du genre de la sculpture, et dont le clair-
obscur rappelle les vagues et de? licieuses impressions de la
me? lodie.
Les artistes allemands avaient presque tous adopte? les opinions
de Winkelmann Jusqu'au moment ou` la nouvellee? cole litte? raire
a e? tendu son influence aussi sur les beaux-arts. Goethe, dont
nous retrouvons partout l'esprit universel, a montre? dans ses
ouvrages qu'il comprenait le vrai ge? nie de la peinture bien mieux
que Winkelmann; toutefois, convaincu comme lui que les su-
jets du christianisme ne sont pas favorables a` l'art, il cherche a`
faire revivre l'enthousiasme pour la mythologie, et c'est une ten-
tative dont le succe`s est impossible ; peut-e^tre ne sommes-nous
capables, en fait de beaux-arts, ni d'e^tre chre? tiens ni d'e^tre pai? ens;
mais si dans un temps quelconque l'imagination cre? atrice renai^t
chez les hommes, ce ne sera su^rement pas en imitant les anciens
qu'elle se fera sentir.
La nouvelle e? cole soutient dans les beaux-arts le me^me sys-
te`me qu'en litte? rature, et proclame hautement le christianisme
comme la source du ge? nie des modernes; les e? crivains de cette
e? cole caracte? risent aussi d'une fac? on toute nouvelle ce qui dans
l'architecture gothique s'accorde avec les sentiments religieux des
chre? tiens. Il ne s'ensuit pas que les modernes puissent et doivent
construire des e? glises gothiques; ni l'art ni la nature ne se re? pe`-
tent : ce qui importe seulement, dans le silence actuel du talent,
c'est de de? truire le me? pris qu'on a voulu jeter sur toutes les con-
ceptions du moyen a^ge; sans doute il ne nous convient pas de les
adopter, mais rien ne nuit plus au de? veloppement du ge? nie que
de conside? rer comme barbare quoi que ce soit d'original.
J'ai de? ja` dit, en parlant de l'Allemagne, qu'il y avait peu d'e? -
difices modernes remarquables; on ne voit gue`re dans le Nord,
en ge? ne? ral, que des monuments gothiques, et la nature et la poe? -
sie secondent les dispositions de l'a^me que ces monuments font
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? DES REAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 37S
nai^tre. Un e? crivain allemand, Goerres, a donne? une description
inte? ressante d'une ancienne e? glise: << On voit, dit-il, des figures
de chevaliers a` genoux sur un tombeau, les mains jointes; au-
<< dessus sont place? es quelques rarete? s merveilleuses de l'Asie,
<< qui semblent la` pour attester comme des te? moins muets, les
<< voyages du mort dans la terre sainte. Les arcades obscures de
l'e? glise couvrent de leur ombre ceux qui reposent; on se croi-
<< rait au milieu d'une fore^t dont la mort a pe? trifie? les brandies
<< et les feuilles, de manie`re qu'elles ne peuvent plus ni se balan-
<< cer ni s'agiter, quand les sie`cles, comme le vent des nuits ,
<< s'engouffrent sous leurs vou^tes prolonge? es. L'orgue fait enten-
<< dre ses sons majestueux dans l'e? glise, des inscriptions en let-
,? tres de bronze, a` demi de? truites par l'humide vapeur du temps,
<< indiquent confuse? ment les'grandes actions qui redeviennent de
la fable, apre`s avoir e? te? si longtemps d'une e? clatante ve? -
<< rite? . >>
En s'occupant des arts, en Allemagne, on est conduit a` par-
ler pluto^t des e? crivains que des artistes. Sous tous les rapports,
les Allemands sont plus forts dans la the? orie que dans la prati-
que, et le Nord est si peu favorable aux arts qui frappent les yeux,
qu'on dirait que l'esprit de re? flexion lui a e? te? donne? seulement
pour qu'il servi^t de spectateur au Midi.
On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de ta-
bleaux et de collections de dessins, qui supposent l'amour des
arts dans toutes les classes. Il y a, chez les grands seigneurs et
les hommes de lettres du premier rang, de tre`s-belles copies des
chefs-d'oeuvre de l'antiquite? ; la maison de Goethe est a` cet e? gard
fort remarquable; il ne recherche pas seulement le plaisir que
peut causer la vue des statues et des tableaux des grands mai^tres,
il croit que le ge? nie et l'a^me s'en ressentent. --J'en deviendrais
meilleur, disait-il, si j'avais sous les yeux la te^te de Jupiter
Olympien, que les anciens ont tant admire? e. -- Plusieurs pein-
tres distingue? s sont e? tablis a` Dresde; les chefs-d'oeuvre dela
galerie y excitent le talentet l'e? mulation. Cette Vierge de Ra-
phae? l, que deux enfants contemplent, est a` elle seule un tre? sor
pour les arts: il y a dans cette figure une e? le? vation et une purete?
qui sont l'ide? al de la religion et de la force inte? rieure de l'a^me.
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? 376 1>ES REAUX-AUTS EN ALLEMAGNE.
La perfection des traits n'est dans ce tableau qu'un symbole; les
longs ve^tements, expression de la pudeur, reportent tout l'inte? -
re^t sur le visage ;etla physionomie, plus admirable encore que les
traits, est comme la beaute? supre^me qui se manifeste a` travers la
beaute? terrestre. Le Christ, que sa me`re tient dans ses bras, est
tout au plus a^ge? de deux ans; mais le peintre a su merveilleusement
exprimer la force puissante de l'e^tre divin dans un visage a` peine
forme? . Le regard des anges enfants qui sont place? s au bas du ta-
bleau est de? licieux; il n'y a que l'innocence de cet a^ge qui ait en-
core du charme a` co^te? de la ce? leste candeur : leur e?
tonnement,
a` l'aspect dela Vierge rayonnante, ne ressemble point a` la sur-
prise que les hommes pourraient e? prouver; ils ont l'air de l'ado-
rer avec confiance, parce qu'ils reconnaissent en elle une ha-
bitante de ce ciel que nague`re ils ont quitte? .
La Nuit du Corre`geest, apre`s la Vierge de Raphae? l, le plus
beau chef-d'oeuvre de la galerie de Dresde. On a repre? sente? bien
souvent l'adoration des bergers; mais comme la nouveaute? du
sujet n'est presque de rien dans le plaisir que cause la peinture,
il suffit de la manie`re dont le tableau du Corre`ge est conc? u pour
l'admirer: c'est au milieu de la nuit que l'enfant sur les genoux
de sa me`re rec? oit les hommages des pa^tres e? tonne? s. La lumie`re
qui part de la sainte aure? ole dont sa te^te est entoure? e a quelque
chose de sublime; les personnages place? s dans le fond du ta-
bleau, et loin de l'enfant divin, sont encore dans les te? ne`bres, et
l'on dirait que cette obscurite? est l'emble`me de la vie humaine,
avant que la re? ve? lation l'eu^t e? claire? e.
Parmi les divers tableaux des peintres modernes a` Dresde, je
me rappelle une te^te du Dante qui avait un peu le caracte`re de la
figure d'Ossian, dans le beau tableau de Ge? rard. Cette analogie
est heureuse: le Dante et le fils de Fingal peuvent se donner la
main a` travers les sie`cles et les nuages. Un tableau de Hartmann repre? sente la visite de Magdeleine et
de deux femmes nomme? es Marie au tombeau de Je? sus-Christ;
l'ange leur apparai^t pour leur annoncer qu'il est ressuscite? ; ce
cercueil ouvert qui ne renferme plus de restes mortels, ces fem-
mes d'une admirable beaute? levant les yeux vers le ciel, pour y
apercevoir celui qu'elles venaient chercher dans les ombres du
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? DES REAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 377
se? pulcre, forment un tableau pittoresque et dramatique tout a`
la fois.
Schick, autre artiste allemand, maintenant e? tabli a` Rome,
y a compose? un tableau qui repre? sente le premier sacrifice de
Noe? , apre`s le de? luge; la nature, rajeunie par les eaux, semble
avoir acquis une frai^cheur nouvelle; les animaux ont l'air d'e^tre
familiarise? s avec le patriarche et ses enfants, comme ayant e? chappe?
ensemble au de? luge universel. La verdure, les fleurs et le ciel
sont peints avec des couleurs vives et naturelles, qui retracent
la sensation cause? e par les paysages de l'Orient. Plusieurs au-
tres artistes s'essayent, de me^me que Schick, a` suivre en pein-
ture le nouveau syste`me introduit, ou pluto^t renouvele? dans la
poe? tique litte? raire; mais les arts ont besoin de richesses, et les
grandes fortunes sont disperse? es dans les diffe? rentes villes de
l'Allemagne. D'ailleurs, jusqu'a` pre? sent, le ve? ritable progre`s
qu'on a fait en Allemagne, c'est de sentir et de copier les anciens
mai^tres selon leur esprit: le ge? nie original ne s'y est pas encore
fortement prononce? .
La sculpture n'a pas e? te? cultive? e avec un grand succe`s chez
les Allemands, d'abord parce qu'il leur manque le marbre, qui
rend les chefs-d'oeuvre immortels, et parce qu'ils n'ont gue`re
le tact ni la gra^ce des attitudes et des gestes, que la gymnasti-
que ou la danse peuvent seules rendre faciles; ne? anmoins un
Danois, Thorwaldsen, e? leve? en Allemagne, rivalise maintenant
a` Rome avec Canova, et son Jason ressemble a` celui que de? crit
Pindare, comme le plus beau des hommes; une toison est sur
son bras gauche; il tient une lance a` la main, et le repos de la
force caracte? rise le he? ros. J'ai de? ja` dit que la sculpture en ge? ne? ral perdait a` ce que la
danse fu^t entie`rement ne? glige? e ; le seul phe? nome`ne qu'il y ait
dans cet art en Allemagne, c'est Ida Brunn, jeune fille que son
existence sociale exclut dela vie d'artiste; elle a rec? u de la na-
ture et de sa me`re un talent inconcevable pour repre? senter
par de simples attitudes les tableaux les plus touchants,
ou les plus belles statues; sa danse n'est qu'une suite de
chefs-d'oeuvre passagers, dont on voudrait fixer chacun
pour toujours : il est vrai que la me`re d'Ida a conc? u, dans son
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? 878 DES REAUX-AHTS EN ALLEMAGNE.
imagination, tout ce que sa fille sait peindre aux regards. Les
poe? sies de madame Brunn font de? couvrir dans l'art et la nature
mille richesses nouvelles, que les regards distraits n'avaient
point aperc? ues. J'ai vu la jeune Ida, encore enfant, repre? sen-
ter Althe? e pre^te a` bru^ler le tison auquel est attache? e la vie de
son fils Me? le? agre; elle exprimait, sans paroles, la douleur, les
combats et la terrible re? solution d'une me`re; ses regards anime? s
servaient sans doute a` faire comprendre ce qui se passait dans
son coeur; mais l'art de varier ses gestes, et de draper en artiste
le manteau de pourpre dont elle e? tait reve^tue, produisait au
moins autant d'effet que sa physionomie me^me; souvent elle
s'arre^tait longtemps dans la me^me attitude, et chaque fois un
peintre n'aurait pu rien inventer de mieux que le tableau qu'elle
improvisait; un tel talent est unique. Cependant je crois qu'on
re? ussirait pluto^t en Allemagne a` la danse pantomime qu'a` celle
qui consiste uniquement, comme en France, dans la gra^ce et
dans l'agilite? du corps. Les Allemands excellent dans la musique instrumentale; les
connaissances qu'elle exige, et la patience qu'il faut pour la bien
exe? cuter, leur sont tout a` fait naturelles; ils ont aussi des compo-
siteurs d'une imagination tre`s-varie? e et tre`s-fe? conde; je ne ferai
qu'une objection a` leur ge? nie, comme musiciens ; ils mettent trop
d'esprit dans leurs ouvrages, ils re? fle? chissent trop a` ce qu'ils
font. Il fautdans les beaux-arts plus d'instinct que de pense? es;
les compositeurs allemands suivent trop exactement le sens des
paroles; c'est un grand me? rite, il est vrai, pour ceux qui ai-
ment plus les paroles que la musique, et d'ailleurs l'on ne saurait nier que le de? saccord entre le sens des unes et l'expression
de l'autre ne fu^t de? sagre? able: mais les Italiens, qui sont les
vrais musiciens de la nature, ne conforment les airs aux paroles que d'une manie`re ge? ne? rale. Dans les romances, dans les
vaudevilles, comme il n'y a pas beaucoup de musique, on peut
soumettre aux paroles le peu qu'il y en a; mais dans les grands
effets de la me? lodie, il faut aller droit a` l'a^me par une sensation
imme? diate.
Ceux qui n'aiment pas beaucoup la peinture en elle-me^me at-
lachent une grande importance aux sujets des tableaux; ils vou-
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? DES REAt. V ARTS EN ALLEMAGNE. 379
draient y retrouver les impressions que produisent les sce`nes dra-
matiques : il en est de me^me en musique quand on la sent fai-
blement, on exige qu'elle se conforme avec fide? lite? aux moindres
nuances des paroles; mais quand elle e? meut jusqu'au fond de
l'a^me, toute attention donne? e a` ce qui n'est pas elle ne serait
qu'une distraction importune; et pourvu qu'il n'y ait pas d'op-
position entre le poe`me et la musique, on s'abandonne a` l'art
qui doit toujours l'emporter sur tous les autres. Car la re^verie
de? licieuse dans laquelle il nous plonge , ane? antit les pense? es que
les mots peuvent exprimer, et la musique re? veillant en nous le
sentiment de l'infini, tout ce qui tend a` particulariser l'objet de
la me? lodie doit en diminuer l'effet.
Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi leurs
hommes de ge? nie, a su merveilleusement adapter le chant aux
paroles, et dans plusieurs de ses ope? ras, il a rivalise? avec le poe`te
par l'expression de sa musique. Lorsque Alceste a re? solu de mou-
rir pour Adme`te, et que ce sacrifice, secre`tement offert aux
dieux, a rendu son e? poux a` la vie, le contraste des airs joyeux
qui ce? le`brent la convalescence du roi, et des ge? missements e? touf- ,
t'e? s de la reine condamne? e a` le quitter, est d'un grand effet tra-
gique. Oreste, dans Iphige? nie en Tauride, dit: Le calme rentre
dans mon a^me, et l'air qu'il chante exprime ce sentiment; mais
l'accompagnement de cet air est sombre et agite? . Les musiciens,
e? tonne? s de ce contraste, voulaient adoucir l'accompagnement
en l'exe? cutant ; Gluck s'en irritait, et leur criait : << N'e? coutez pas
Oreste : il dit qu'il est calme ; il ment. >> Le Poussin, en peignant
les danses des berge`res, place dans le paysage le tombeau d'une
jeune fille, sur lequel est e? crit: Et moi ausxi,je ve? cus en Arca-
die. Il y a de la pense? e dans cette manie`re de concevoir les arts,
comme dans les combinaisons inge? nieuses de Gluck; mais les
arts sont au-dessus de la pense? e : leur langage, ce sont les cou-
leurs, ou les formes, ou les sons. Si l'on pouvait se figurer les
impressions dont notre a^me serait susceptible, avant qu'elle con-
nu^t la parole, on concevrait mieux l'effet de la peinture et de la
musique.
De tous les musiciens peut-e^tre, celui qui a montre? le plus
d'esprit dans le talent de marier la musique avec les paroles, c'est
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? 380 DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNF.
Mozart. Il fait sentir dans ses ope? ras, et surtout dans le Festin
de Pierre, toutes les gradations des sce`nes dramatiques; le chant
est plein de gaiete? , tandis que l'accompagnement bizarre et fort
semble indiquer le sujet fantasque et sombre de la pie`ce. Cette
spirituelle alliance du musicien avec le poete donne aussi un
genre de plaisir, mais un plaisir qui nai^t de la re? flexion, et celui-la` n'appartient pas a` la sphe`re merveilleuse des arts.
J'ai entendu a` Vienne la Cre? ation de Haydn, quatre cents mu-
siciens l'exe? cutaient a` la fois, c'e? tait une digne fe^te en l'honneur
de l'oeuvre qu'elle ce? le? brait; mais Haydn aussi nuisait quelque-
fois a` son talent par son esprit me^me; a` ces paroles du texte:
Dieu dit que la lumie`re soit, et la lumie`re fut, les instruments
jouaient d'abord tre`s-doucement, et se faisaient a` peine enten-
dre, puis tout a` coup ils partaient tous avec un bruit terrible,
qui devait signaler l'e? clat du jour. Aussi un homme d'esprit di-
sait-il qu'a` l'apparition de la lumie`re il fallait se boucher les
oreilles.