L'amour est une passion
beaucoup
plus se?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
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? l. \ CHEVALERIE. 29
Les Germains avaient de tout temps respecte? les femmes, mais
ce furent les Franc? ais qui cherche`rent a` leur plaire; les Alle-
mands avaient aussi leurs chanteurs d'amour (Minnesinger), mais rien ne peut e^tre compare? a` nos trouve`res et a` nos trou-
badours; et c'e? tait peut-e^tre a` cette source que nous devions
puiser une litte? rature vraiment nationale. L'esprit de la mytho-
logie du Nord avait beaucoup plus de rapport que le paganisme
des anciens Gaulois avec le christianisme, et ne? anmoins il n'est
point de pays ou` les chre? tiens aient e? te? de plus nobles cheva-
liers, etles chevaliers de meilleurs chre? tiens qu'en France. Les croisades re? unirent les gentilshommes de tous les pays, et
firent de l'esprit de chevalerie comme une sorte de patriotisme
europe? en, qui remplissait du me^me sentiment toutes les a^mes.
Le re? gime fe? odal, cette institution politique triste et se? ve`re, mais
qui consolidait, a` quelques e? gards, l'esprit de la chevalerie, en
le transformant en lois, le re? gime fe? odal, dis-je, s'est maintenu
dans l'Allemagne jusqu'a` nos jours : il a e? te? de? truit en France
par le cardinal de Richelieu, et, depuis cette e? poque jusqu'a` la
rcvolution, les Franc? ais ont tout a` fait manque? d'une source
d'enthousiasme. Je sais qu'on dira que l'amour de leurs rois en
e? tait une; mais en supposant qu'un tel sentiment pu^t suffire a`
une nation, il tient tellement a` la personne me^me du souverain,
que pendant le re`gne du re? gent et de Louis XV, il eu^t e? te? dit-
u`'cile, je pense, qu'il fit faire rien de grand aux Franc? ais.
L'esprit de chevalerie, qui brillait encore par e? tincelles sous
Louis XIV, s'e? teignit apre`s lui, et fut remplace? , comme ledit
un historien piquant et spirituel', par l'esprit de fatuite? , qui lui
est entie`rement oppose? . Loin de prote? ger les femmes, la fatuite?
cherche a` les perdre; loin de de? daigner la ruse, elle s'en sert
contre ces e^tres faibles qu'elle s'enorgueillit de tromper, et met
la profanation dans l'amour a` la place du culte-
Lc courage me^me, qui servait jadis de garant a` la loyaute? ,
ne fut plus qu'un moyen brillant de s'en affranchir; car il n'importait pas d'e^tre vrai, mais il fallait seulement tuer en duel
celui qui aurait pre? tendu qu'on ne l'e? tait pas; et l'empire de la
socie? te? , dans le grand monde, fit disparai^tre la plupart des vet-
'4>>. tle Lacretellc.
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? 30 LA CHEVAI. ERIE.
tus de la chevalerie. La France se trouvait alors sans aucun
genre d'enthousiasme; et comme il en faut un aux nations pour
ne pas se corrompre et se dissoudre, c'est sans doute ce besoin
naturel qui tourna, de`s le milieu du dernier sie`cle, tous les
esprits vers l'amour de la liberte? .
La marche philosophique du genre humain parai^t donc devoir
se diviser en quatre e`res diffe? rentes: les temps he? roi? ques, qui
fonde`rent la civilisation; le patriotisme, qui fit la gloire de
l'antiquite? ; la chevalerie, qui fut la religion guerrie`re de l'Eu-
rope; et l'amour de la liberte? , dont l'histoire a commence? vers
l'e? poque de la re? formation.
L'Allemagne, si l'on en excepte quelques cours avides d'imi-
ter la France, ne fut point atteinte par la fatuite? , l'immoralite?
et l'incre? dulite? , qui, depuis la re? gence, avaient alte? re? le carac-
te`re naturel des Franc? ais. La fe? odalite? conservait encore chez
les Allemands des maximes de chevalerie. On s'y battait en duel,
il est vrai, moins souvent qu'en France, parce que la nation
germanique n'est pas aussi vive que lanation franc? aise, et que
toutes les classes du peuple ne participent pas, comme en
France, au sentiment de la bravoure; mais l'opinion publique
e? tait plus se? ve`re en ge? ne? ral sur tout ce qui tenait a` la probite? .
Si un homme avait manque? de quelque manie`re aux lois de la
morale, dix duels par jour ne l'auraient releve? dans l'estime de
personne. On a vu beaucoup d'hommes de bonne compagnie,
en France, qui, accuse? s d'une action condamnable, re? pondaient:
// se peut que cela soit mal, mais personne, du moins , M'u-
sera me le dire en face. Il n'y a point de propos qui suppose
une plus grande de? pravation; car ou` en serait la socie? te? hu-
maine, s'il suffisait de se tuer les uns les autres pour avoir le
droit de se faire d'ailleurs tout le mal possible ; de manquer a`
sa parole, de mentir, pourvu qu'on n'osa^t pas vous dire:
<< Vous en avez menti; >> enfin de se? parer la loyaute? de la bra-
voure , et de transformer le courage en un moyen d'impunite?
sociah?
Depuis que l'esprit chevaleresque s'e? tait e? teint en France, de-
puis qu'il n'y avait plus de Godefroi, de saint Louis, de Bayard ,
qui prote? geassent la faiblesse, et se crussent lie? s par une parole
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? LA CflE VALERIE. 31
comme par des chai^nes indissolubles, j'oserai dire, contre l'opi-
nion rec? ue, que la France a peut-e^tre e? te? , de tous les pays du
monde, celui ou` les femmes e? taient le moins heureuses par le
coeur. On appelait la France le paradis des femmes, parce qu'el-
lesy jouissaient d'une grande liberte? ; mais cette liberte? me^me
venait de la facilite? avec laquelle on se de? tachait d'elles. Le Turc
qui renferme sa femme, lui prouve au moins par la` qu'elle est
ne? cessaire a` son bonheur: l'homme a` bonnes fortunes, tel que
le dernier sie`cle nous en a fourni tant d'exemples, choisit les
femmes pour victimes de sa vanite? ; et cette vanite? ne consiste
pas seulement a` les se? duire, mais a` les abandonner. Il faut qu'il
puisse indiquer avec des paroles le? ge`res et inattaquables en elles-me^mes, que telle femme l'a aime? et qu'il ne s'en soucie plus.
<< Mon amour-propre me crie: Fais-la mourir de chagrin, >>
disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui parut tre`s-
regrettable , quand une mort pre? mature? e l'empe^cha de suivre
ce beau dessein. On se lasse de tout, mon ange, e? crit M. de la
Clos, dans un roman qui fait fre? mir par les raffinements d'im-
moralite? qu'il de? ce`le. Enfin, dans ces temps ou` l'on pre? tendait
que l'amour re? gnait en France, il me semble que la galanterie
mettait les femmes, pour ainsi dire, hors la loi. Quand leur re`-
gne d'un moment e? tait passe? , il n'y avait pour elles ni ge? ne? ro-
site? , ni reconnaissance, ni me^me pitie? . L'on contrefaisait les ac-
cents de l'amour pour les faire tomberdans le pie? ge, comme le
crocodile, qui imite la voix des enfants pour attirer leurs me`res.
Louis XIV, si vante? par sa galanterie chevaleresque, ne se
montra-t-il pas le plus dur des hommes , dans sa conduite envers
la femme dont il avait e? te? le plus aime? , madame de la Vallie`re?
Les de? tails qu'on en lit dans les me? moires de Madame sont af-
freux. Il navra de douleur l'a^me infortune? e qui n'avait respire?
que pour lui, et vingt anne? es de larmes au pied de la croix, pu-
rent a` peine cicatriser les blessures que le cruel de? dain du mo-
narque avait faites. Rien n'est si barbare que la vanite? ; et comme
la socie? te? , le bon ton, la mode, le succe`s, mettent singulie`re-
ment en jeu cette vanite? , il n'est aucun pays ou` le bonheur des
femmes soit plus en danger que celui ou` tout de? pend de ce qu'on
appelle l'opinion, et ou` chacun apprend des autres cequ'il est
de bon gou^t de sentir.
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? 32 L\ CHEVALF. RIE.
Il faut l'avouer, les femmes ont fini par prendre part a` l'im-
moralite? qui de? truisait leur ve? ritable empire : en valant moins,
elles ont moins souffert. Cependant, a` quelques exceptions pre`s,
la vertu des femmes de? pend toujours de la conduite des hommes.
La pre? tendue le? ge`rete? des femmes vient de ce qu'elles ont peur
d'e^tre abandonne? es: elles se pre? cipitent dans la honte, par crainte de l'outrage.
L'amour est une passion beaucoup plus se? rieuse en Allema-
gne qu'en France. La poe? sie, les beaux-arts, la philosophie me^me,
et la religion, ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui re? -
pand un noble charme sur la vie. Il n'y a point eu dans ce pays,
comme en France, des e? crits licencieux qui circulaient dans tou-
tes les classes, et de? truisaient le sentiment chez les gens du
monde, et la moralite? chez les gens du peuple. Les Allemands
ont cependant, il faut en convenir, plus d'imagination que de
sensibilite? ; et leur loyaute? seule re? pond de leur constance. Les
Franc? ais, en ge? ne? ral, respectent les devoirs positifs; les Alle-
mands se croient plus engage? s par les affections que par les de-
voirs. Ce que nous avons dit sur la facilite? du divorce en est la
preuve; chez eux l'amour est plus sacre? que le mariage. C'est
par une honorable de? licatesse, sans doute, qu'ils sont surtout
fide`les aux promesses que les lois ne garantissent pas: mais
celles que les lois garantissent sont plus importantes pour l'ordre
social.
L'esprit de chevalerie re`gne encore chez les Allemands, pour
ainsi dire, passivement; ils sont incapables detromper, et leur
loyaute? se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette e? nergie se? ve`re, qui commandait aux hommes tant de sacrifices,
aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entie`re une oeuvre
sainte ou` dominait toujours la me^me pense? e, cette e? nergie che-
valeresque des temps jadis n'a laisse? dans l'Allemagne qu'une
empreinte efface? e. Rien de grand ne s'y fera de? sormais que par
l'impulsion libe? rale qui a succe? de? dans l'Europe a` la chevalerie.
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? DE L'ALLEMAGNE MERIDIOPULE. 33
CHAPITRE V.
De l'Allemagne me? ridionale.
Il e? tait assez ge? ne? ralement reconnu qu'il n'y avait de litte? ra-
ture que dans le nord de l'Allemagne, et que les habitants du
midi se livraient aux jouissances de la vie physique, pendant que
les contre? es septentrionales gou^taient plus exclusivement celles
de l'a^me. Beaucoup d'hommes de ge? nie sont ne? s dans le Midi,
mais ils se sont forme? s dans le Nord. On trouve non loin de la
Baltique les plusheaux e? tablissements, les savants et les hommes
de lettres les plus distingue? s; et depuis Weimar jusqu'a` Kceuigs-
berg, depuis Koenigsberg jusqu'a` Copenhague, les brouillards et
les frimas semblent l'e? le? ment naturel des hommes d'une ima-
c? ination forte et profonde.
Il n'est point de pays qui ait plus besoin que l'Allemagne de
s'occuper de litte? rature; car la socie? te? y offrant peu de charmes,
et les individus n'ayant pas pour la plupart cette gra^ce et cette
vivacite? que donne la nature dans les pays chauds, il en re? sulte
que les Allemandsne sont aimables que quand ils sont supe? rieurs,
et qu'il leur faut du ge? nie pour avoir beaucoup d'esprit.
La Franconie, la Souabe et la Bavie`re, avant la re? union il-
lustre de l'acade? mie actuelle a` Munich, e? taient des pays singu-
lie`rement lourds et monotones : point d'arts, la musique excep-
te? e, peu de litte? rature; un accent rude qui se pre? tait difficile-
ment a` la prononciation des langues latines; point de socie? te? ;
de grandes re? unions qui ressemblaient a` des ce? re? monies pluto^t
qu'a` des plaisirs; une politesse obse? quieuse envers une aristo-
cratie sans e? le? gance; de la bonte? , de la loyaute? dans toutes les
classes; mais une certaine roideur souriante, qui o^te tout a` la
fois l'aisance et la dignite? . On ne doit donc pas s'e? tonner des
jugements qu'on a porte? s, des plaisanteries qu'on a faites sur
l'ennui de l'Allemagne. Il n'y a que les villes litte? raires qui puis-
sent vraiment inte? resser, dans un pays ou` la socie? te? n'est rien ,
i't la nature peu de chose.
On aurait peut-e^tre cultive? les lettres dans le midi de l'Alle-
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? 34 L'AUTRICHE.
magne avec autant de succe`s que dans le Nord, si les souverains
avaient mis a` ce genre d'e? tude un ve? ritable inte? re^t; cependant,
il faut en convenir, les climats tempe? re? s sont plus propres a` la
socie? te? qu'a` la poe? sie. Lorsque le climat n'est ni se? ve`re ni beau,
quand on vit sans avoir rien a` craindre ni a` espe? rer du ciel, on ne s'occupe gue`re que des inte? re^ts positifs de l'existence. Ce
sont les de? lices du Midi, ou les rigueurs du Nord, qui e? branlent
fortement l'imagination. Soit qu'on lutte contre la nature, ou
qu'on s'enivre de ses dons, la puissance de la cre? ation n'en est
pas moins forte, et re? veille en nous le sentiment des beaux-arts,
ou l'instinct des myste`res de l'a^me.
L'Allemagne me? ridionale, tempe? re? e sous tous les rapports,
se maintient dans un e? tat de bien-e^tre monotone, singulie`re-
ment nuisible a` l'activite? des affaires comme a` celle de la pense? e.
Le plus vif de? sir des habitants de cette contre? e paisible et fe? -
conde , c'est de continuer a` exister comme ils existent; et que
fait-on avec ce seul de? sir? il ne suffit pas me^me pour conserver
ce dont on se contente.
CHAPITRE VI.
De l'Autriche '.
Les litte? rateurs du nord de l'Allemagne ont accuse? l'Autriche
de ne? gliger les sciences et les lettres; on a me^me fort exage? re?
l'espe`ce de ge^ne que la censure y e? tablissait. S'il n'y a pas eu de
grands hommes dans la carrie`re litte? raire en Autriche, ce n'est
pas autant a` la contrainte qu'au manque d'e? mulation qu'il faut
l'attribuer.
C'est un pays si calme, un pays ou` l'aisance est si tranquille-
ment assure? e a` toutes les classes de citoyens, qu'on n'y pense
pas beaucoup aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour
le devoir que pour la gloire; les re? compenses de l'opinion y
sont si ternes, et ses punitions si douces, que,sans le mobile
de la conscience, il n'y aurait pas de raison pour agir vivement
dans aucun sens.
'Ce dnpitresur l'Autriche a e? te? e? crit dans l'anne? e 1808.
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? L AimiicnE. 35
Les exploits militaires devaient e^tre l'inte? re^t principal des ha-
liitants d'une monarchie qui s'est illustre? e par des guerres con-
tinuelles; et cependant la nation autrichienne s'e? tait tellement
livre? e au repos et aux douceurs de la vie, que les e? ve? nements
publics eux-me^mes n'y faisaient pas grand bruit, jusqu'au mo-
ment ou` ils pouvaient re? veiller le patriotisme; et ce sentiment
est calme dans un pays ou` il n'y a que du bonheur. L'on trouve
en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais peu d'hom-
mes vraiment supe? rieurs, car il n'y est pas fort utile de valoir
mieux qu'un autre; on n'est pas envie? pour cela, mais oublie? ,
ce qui de? courage encore plus. L'ambition persiste dans le de? sir
d'obtenir des places, le ge? nie se lasse de lui-me^me; le ge? nie, au
milieu de la socie? te? , est une douleur, une fie`vre inte? rieure, dont
il faudrait se faire traiter comme d'un mal, si les re? compenses
de la gloire n'en adoucissaient pas les peines.
En Autriche et dans le reste de l'Allemagne, on plaide tou-
jours par e? crit, et jamais a` haute voix. Les pre? dicateurs sont
suivis, parce qu'on observe les pratiques de religion; mais ils
n'attirent point par leur e? loquence; les spectacles sont extre^me-
ment ne? glige? s, surtout la trage? die. L'administration est con-
duite avec beaucoup de sagesse et de justice; mais il y a tant de
me? thode en tout, qu'a` peine si l'on peut s'apercevoir de l'in-
fluence des hommes.
? l. \ CHEVALERIE. 29
Les Germains avaient de tout temps respecte? les femmes, mais
ce furent les Franc? ais qui cherche`rent a` leur plaire; les Alle-
mands avaient aussi leurs chanteurs d'amour (Minnesinger), mais rien ne peut e^tre compare? a` nos trouve`res et a` nos trou-
badours; et c'e? tait peut-e^tre a` cette source que nous devions
puiser une litte? rature vraiment nationale. L'esprit de la mytho-
logie du Nord avait beaucoup plus de rapport que le paganisme
des anciens Gaulois avec le christianisme, et ne? anmoins il n'est
point de pays ou` les chre? tiens aient e? te? de plus nobles cheva-
liers, etles chevaliers de meilleurs chre? tiens qu'en France. Les croisades re? unirent les gentilshommes de tous les pays, et
firent de l'esprit de chevalerie comme une sorte de patriotisme
europe? en, qui remplissait du me^me sentiment toutes les a^mes.
Le re? gime fe? odal, cette institution politique triste et se? ve`re, mais
qui consolidait, a` quelques e? gards, l'esprit de la chevalerie, en
le transformant en lois, le re? gime fe? odal, dis-je, s'est maintenu
dans l'Allemagne jusqu'a` nos jours : il a e? te? de? truit en France
par le cardinal de Richelieu, et, depuis cette e? poque jusqu'a` la
rcvolution, les Franc? ais ont tout a` fait manque? d'une source
d'enthousiasme. Je sais qu'on dira que l'amour de leurs rois en
e? tait une; mais en supposant qu'un tel sentiment pu^t suffire a`
une nation, il tient tellement a` la personne me^me du souverain,
que pendant le re`gne du re? gent et de Louis XV, il eu^t e? te? dit-
u`'cile, je pense, qu'il fit faire rien de grand aux Franc? ais.
L'esprit de chevalerie, qui brillait encore par e? tincelles sous
Louis XIV, s'e? teignit apre`s lui, et fut remplace? , comme ledit
un historien piquant et spirituel', par l'esprit de fatuite? , qui lui
est entie`rement oppose? . Loin de prote? ger les femmes, la fatuite?
cherche a` les perdre; loin de de? daigner la ruse, elle s'en sert
contre ces e^tres faibles qu'elle s'enorgueillit de tromper, et met
la profanation dans l'amour a` la place du culte-
Lc courage me^me, qui servait jadis de garant a` la loyaute? ,
ne fut plus qu'un moyen brillant de s'en affranchir; car il n'importait pas d'e^tre vrai, mais il fallait seulement tuer en duel
celui qui aurait pre? tendu qu'on ne l'e? tait pas; et l'empire de la
socie? te? , dans le grand monde, fit disparai^tre la plupart des vet-
'4>>. tle Lacretellc.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 30 LA CHEVAI. ERIE.
tus de la chevalerie. La France se trouvait alors sans aucun
genre d'enthousiasme; et comme il en faut un aux nations pour
ne pas se corrompre et se dissoudre, c'est sans doute ce besoin
naturel qui tourna, de`s le milieu du dernier sie`cle, tous les
esprits vers l'amour de la liberte? .
La marche philosophique du genre humain parai^t donc devoir
se diviser en quatre e`res diffe? rentes: les temps he? roi? ques, qui
fonde`rent la civilisation; le patriotisme, qui fit la gloire de
l'antiquite? ; la chevalerie, qui fut la religion guerrie`re de l'Eu-
rope; et l'amour de la liberte? , dont l'histoire a commence? vers
l'e? poque de la re? formation.
L'Allemagne, si l'on en excepte quelques cours avides d'imi-
ter la France, ne fut point atteinte par la fatuite? , l'immoralite?
et l'incre? dulite? , qui, depuis la re? gence, avaient alte? re? le carac-
te`re naturel des Franc? ais. La fe? odalite? conservait encore chez
les Allemands des maximes de chevalerie. On s'y battait en duel,
il est vrai, moins souvent qu'en France, parce que la nation
germanique n'est pas aussi vive que lanation franc? aise, et que
toutes les classes du peuple ne participent pas, comme en
France, au sentiment de la bravoure; mais l'opinion publique
e? tait plus se? ve`re en ge? ne? ral sur tout ce qui tenait a` la probite? .
Si un homme avait manque? de quelque manie`re aux lois de la
morale, dix duels par jour ne l'auraient releve? dans l'estime de
personne. On a vu beaucoup d'hommes de bonne compagnie,
en France, qui, accuse? s d'une action condamnable, re? pondaient:
// se peut que cela soit mal, mais personne, du moins , M'u-
sera me le dire en face. Il n'y a point de propos qui suppose
une plus grande de? pravation; car ou` en serait la socie? te? hu-
maine, s'il suffisait de se tuer les uns les autres pour avoir le
droit de se faire d'ailleurs tout le mal possible ; de manquer a`
sa parole, de mentir, pourvu qu'on n'osa^t pas vous dire:
<< Vous en avez menti; >> enfin de se? parer la loyaute? de la bra-
voure , et de transformer le courage en un moyen d'impunite?
sociah?
Depuis que l'esprit chevaleresque s'e? tait e? teint en France, de-
puis qu'il n'y avait plus de Godefroi, de saint Louis, de Bayard ,
qui prote? geassent la faiblesse, et se crussent lie? s par une parole
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? LA CflE VALERIE. 31
comme par des chai^nes indissolubles, j'oserai dire, contre l'opi-
nion rec? ue, que la France a peut-e^tre e? te? , de tous les pays du
monde, celui ou` les femmes e? taient le moins heureuses par le
coeur. On appelait la France le paradis des femmes, parce qu'el-
lesy jouissaient d'une grande liberte? ; mais cette liberte? me^me
venait de la facilite? avec laquelle on se de? tachait d'elles. Le Turc
qui renferme sa femme, lui prouve au moins par la` qu'elle est
ne? cessaire a` son bonheur: l'homme a` bonnes fortunes, tel que
le dernier sie`cle nous en a fourni tant d'exemples, choisit les
femmes pour victimes de sa vanite? ; et cette vanite? ne consiste
pas seulement a` les se? duire, mais a` les abandonner. Il faut qu'il
puisse indiquer avec des paroles le? ge`res et inattaquables en elles-me^mes, que telle femme l'a aime? et qu'il ne s'en soucie plus.
<< Mon amour-propre me crie: Fais-la mourir de chagrin, >>
disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui parut tre`s-
regrettable , quand une mort pre? mature? e l'empe^cha de suivre
ce beau dessein. On se lasse de tout, mon ange, e? crit M. de la
Clos, dans un roman qui fait fre? mir par les raffinements d'im-
moralite? qu'il de? ce`le. Enfin, dans ces temps ou` l'on pre? tendait
que l'amour re? gnait en France, il me semble que la galanterie
mettait les femmes, pour ainsi dire, hors la loi. Quand leur re`-
gne d'un moment e? tait passe? , il n'y avait pour elles ni ge? ne? ro-
site? , ni reconnaissance, ni me^me pitie? . L'on contrefaisait les ac-
cents de l'amour pour les faire tomberdans le pie? ge, comme le
crocodile, qui imite la voix des enfants pour attirer leurs me`res.
Louis XIV, si vante? par sa galanterie chevaleresque, ne se
montra-t-il pas le plus dur des hommes , dans sa conduite envers
la femme dont il avait e? te? le plus aime? , madame de la Vallie`re?
Les de? tails qu'on en lit dans les me? moires de Madame sont af-
freux. Il navra de douleur l'a^me infortune? e qui n'avait respire?
que pour lui, et vingt anne? es de larmes au pied de la croix, pu-
rent a` peine cicatriser les blessures que le cruel de? dain du mo-
narque avait faites. Rien n'est si barbare que la vanite? ; et comme
la socie? te? , le bon ton, la mode, le succe`s, mettent singulie`re-
ment en jeu cette vanite? , il n'est aucun pays ou` le bonheur des
femmes soit plus en danger que celui ou` tout de? pend de ce qu'on
appelle l'opinion, et ou` chacun apprend des autres cequ'il est
de bon gou^t de sentir.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 32 L\ CHEVALF. RIE.
Il faut l'avouer, les femmes ont fini par prendre part a` l'im-
moralite? qui de? truisait leur ve? ritable empire : en valant moins,
elles ont moins souffert. Cependant, a` quelques exceptions pre`s,
la vertu des femmes de? pend toujours de la conduite des hommes.
La pre? tendue le? ge`rete? des femmes vient de ce qu'elles ont peur
d'e^tre abandonne? es: elles se pre? cipitent dans la honte, par crainte de l'outrage.
L'amour est une passion beaucoup plus se? rieuse en Allema-
gne qu'en France. La poe? sie, les beaux-arts, la philosophie me^me,
et la religion, ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui re? -
pand un noble charme sur la vie. Il n'y a point eu dans ce pays,
comme en France, des e? crits licencieux qui circulaient dans tou-
tes les classes, et de? truisaient le sentiment chez les gens du
monde, et la moralite? chez les gens du peuple. Les Allemands
ont cependant, il faut en convenir, plus d'imagination que de
sensibilite? ; et leur loyaute? seule re? pond de leur constance. Les
Franc? ais, en ge? ne? ral, respectent les devoirs positifs; les Alle-
mands se croient plus engage? s par les affections que par les de-
voirs. Ce que nous avons dit sur la facilite? du divorce en est la
preuve; chez eux l'amour est plus sacre? que le mariage. C'est
par une honorable de? licatesse, sans doute, qu'ils sont surtout
fide`les aux promesses que les lois ne garantissent pas: mais
celles que les lois garantissent sont plus importantes pour l'ordre
social.
L'esprit de chevalerie re`gne encore chez les Allemands, pour
ainsi dire, passivement; ils sont incapables detromper, et leur
loyaute? se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette e? nergie se? ve`re, qui commandait aux hommes tant de sacrifices,
aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entie`re une oeuvre
sainte ou` dominait toujours la me^me pense? e, cette e? nergie che-
valeresque des temps jadis n'a laisse? dans l'Allemagne qu'une
empreinte efface? e. Rien de grand ne s'y fera de? sormais que par
l'impulsion libe? rale qui a succe? de? dans l'Europe a` la chevalerie.
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? DE L'ALLEMAGNE MERIDIOPULE. 33
CHAPITRE V.
De l'Allemagne me? ridionale.
Il e? tait assez ge? ne? ralement reconnu qu'il n'y avait de litte? ra-
ture que dans le nord de l'Allemagne, et que les habitants du
midi se livraient aux jouissances de la vie physique, pendant que
les contre? es septentrionales gou^taient plus exclusivement celles
de l'a^me. Beaucoup d'hommes de ge? nie sont ne? s dans le Midi,
mais ils se sont forme? s dans le Nord. On trouve non loin de la
Baltique les plusheaux e? tablissements, les savants et les hommes
de lettres les plus distingue? s; et depuis Weimar jusqu'a` Kceuigs-
berg, depuis Koenigsberg jusqu'a` Copenhague, les brouillards et
les frimas semblent l'e? le? ment naturel des hommes d'une ima-
c? ination forte et profonde.
Il n'est point de pays qui ait plus besoin que l'Allemagne de
s'occuper de litte? rature; car la socie? te? y offrant peu de charmes,
et les individus n'ayant pas pour la plupart cette gra^ce et cette
vivacite? que donne la nature dans les pays chauds, il en re? sulte
que les Allemandsne sont aimables que quand ils sont supe? rieurs,
et qu'il leur faut du ge? nie pour avoir beaucoup d'esprit.
La Franconie, la Souabe et la Bavie`re, avant la re? union il-
lustre de l'acade? mie actuelle a` Munich, e? taient des pays singu-
lie`rement lourds et monotones : point d'arts, la musique excep-
te? e, peu de litte? rature; un accent rude qui se pre? tait difficile-
ment a` la prononciation des langues latines; point de socie? te? ;
de grandes re? unions qui ressemblaient a` des ce? re? monies pluto^t
qu'a` des plaisirs; une politesse obse? quieuse envers une aristo-
cratie sans e? le? gance; de la bonte? , de la loyaute? dans toutes les
classes; mais une certaine roideur souriante, qui o^te tout a` la
fois l'aisance et la dignite? . On ne doit donc pas s'e? tonner des
jugements qu'on a porte? s, des plaisanteries qu'on a faites sur
l'ennui de l'Allemagne. Il n'y a que les villes litte? raires qui puis-
sent vraiment inte? resser, dans un pays ou` la socie? te? n'est rien ,
i't la nature peu de chose.
On aurait peut-e^tre cultive? les lettres dans le midi de l'Alle-
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? 34 L'AUTRICHE.
magne avec autant de succe`s que dans le Nord, si les souverains
avaient mis a` ce genre d'e? tude un ve? ritable inte? re^t; cependant,
il faut en convenir, les climats tempe? re? s sont plus propres a` la
socie? te? qu'a` la poe? sie. Lorsque le climat n'est ni se? ve`re ni beau,
quand on vit sans avoir rien a` craindre ni a` espe? rer du ciel, on ne s'occupe gue`re que des inte? re^ts positifs de l'existence. Ce
sont les de? lices du Midi, ou les rigueurs du Nord, qui e? branlent
fortement l'imagination. Soit qu'on lutte contre la nature, ou
qu'on s'enivre de ses dons, la puissance de la cre? ation n'en est
pas moins forte, et re? veille en nous le sentiment des beaux-arts,
ou l'instinct des myste`res de l'a^me.
L'Allemagne me? ridionale, tempe? re? e sous tous les rapports,
se maintient dans un e? tat de bien-e^tre monotone, singulie`re-
ment nuisible a` l'activite? des affaires comme a` celle de la pense? e.
Le plus vif de? sir des habitants de cette contre? e paisible et fe? -
conde , c'est de continuer a` exister comme ils existent; et que
fait-on avec ce seul de? sir? il ne suffit pas me^me pour conserver
ce dont on se contente.
CHAPITRE VI.
De l'Autriche '.
Les litte? rateurs du nord de l'Allemagne ont accuse? l'Autriche
de ne? gliger les sciences et les lettres; on a me^me fort exage? re?
l'espe`ce de ge^ne que la censure y e? tablissait. S'il n'y a pas eu de
grands hommes dans la carrie`re litte? raire en Autriche, ce n'est
pas autant a` la contrainte qu'au manque d'e? mulation qu'il faut
l'attribuer.
C'est un pays si calme, un pays ou` l'aisance est si tranquille-
ment assure? e a` toutes les classes de citoyens, qu'on n'y pense
pas beaucoup aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour
le devoir que pour la gloire; les re? compenses de l'opinion y
sont si ternes, et ses punitions si douces, que,sans le mobile
de la conscience, il n'y aurait pas de raison pour agir vivement
dans aucun sens.
'Ce dnpitresur l'Autriche a e? te? e? crit dans l'anne? e 1808.
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? L AimiicnE. 35
Les exploits militaires devaient e^tre l'inte? re^t principal des ha-
liitants d'une monarchie qui s'est illustre? e par des guerres con-
tinuelles; et cependant la nation autrichienne s'e? tait tellement
livre? e au repos et aux douceurs de la vie, que les e? ve? nements
publics eux-me^mes n'y faisaient pas grand bruit, jusqu'au mo-
ment ou` ils pouvaient re? veiller le patriotisme; et ce sentiment
est calme dans un pays ou` il n'y a que du bonheur. L'on trouve
en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais peu d'hom-
mes vraiment supe? rieurs, car il n'y est pas fort utile de valoir
mieux qu'un autre; on n'est pas envie? pour cela, mais oublie? ,
ce qui de? courage encore plus. L'ambition persiste dans le de? sir
d'obtenir des places, le ge? nie se lasse de lui-me^me; le ge? nie, au
milieu de la socie? te? , est une douleur, une fie`vre inte? rieure, dont
il faudrait se faire traiter comme d'un mal, si les re? compenses
de la gloire n'en adoucissaient pas les peines.
En Autriche et dans le reste de l'Allemagne, on plaide tou-
jours par e? crit, et jamais a` haute voix. Les pre? dicateurs sont
suivis, parce qu'on observe les pratiques de religion; mais ils
n'attirent point par leur e? loquence; les spectacles sont extre^me-
ment ne? glige? s, surtout la trage? die. L'administration est con-
duite avec beaucoup de sagesse et de justice; mais il y a tant de
me? thode en tout, qu'a` peine si l'on peut s'apercevoir de l'in-
fluence des hommes.