si l'enthousiasme
1 Cette dernie`re phrase est celle qui a excite?
1 Cette dernie`re phrase est celle qui a excite?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
al, et son pouvoir s'e?
tend
quelquefois jusqu'a` nous faire entendre dans notre coeur la
voix d'un objet che? ri. Croient-ils connai^tre la terre, croient-ils avoir voyage? , ceux
qui ne sont pas doue? s d'une imagination enthousiaste? Leur
coeur bat-il pour l'e? cho des montagnes? l'air du midi les a-t-il
enivre? s de sa suave langueur? comprennent-ils la diversite? des
pays, l'accent et le caracte`re des idiomes e? trangers? les chants
populaires et les danses nationales leur de? couvrent-ils les moeurs
etle ge? nie d'une contre? e? suffit-il d'une seule sensation pour
re? veiller en eux une foule de souvenirs?
La nature peut-elle e^tre sentie par des hommes sans enthou-
siasme? ont-ils pu lui parler de leurs froids inte? re^ts, de leurs
mise? rables de? sirs? Que re? pondraient la mer et les e? toiles aux
vanite? s e? troites de chaque homme pour chaque jour? Mais si
notre a^me est e? mue, si elle cherche un Dieu dans l'univers, si
me^me elle veut encore de la gloire et de l'amour, il y a des nua-
ges qui lui parlent, des torrents qui se laissent interroger, et
le vent dans la bruye`re semble daigner nous dire quelque chose
de ce qu'on aime.
Les hommes sans enthousiasme croient gou^ter des jouissan-
ces par les arts; ils aiment l'e? le? gance du luxe, ils veulent se con-
nai^tre en musique et en peinture, afin d'en parler avec gra^ce, avec
gou^t, et me^me avec ce ton de supe? riorite? qui convient a` l'homme
du monde, lorsqu'il s'agit de l'imagination ou de la nature;
mais tous ses arides plaisirs, que sont-ils a` co^te? du ve? ritable en-
thousiasme? En contemplant le regard de la Niobe? , de cette
douleur calme et terrible qui semble accuser les dieux d'avoir
e? te? jaloux du bonheur d'une me`re, quel mouvement s'e? le`ve dans
notre sein! Quelle consolation l'aspect de la beaute? ne fait-il
pas e? prouver? car la beaute? est aussi de l'a^me, et l'admiration
qu'elle inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer
l'Apollon, sentir en soi-me^me un genre de fierte? qui foule aux
pieds tous les serpents de la terre? Ne faut-il pas e^tre chre? tien,
pour pe? ne? trer la physionomie des vierges de Raphae? l et du
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? 586 DE L'ENTHOUSIASME.
saint Je? ro^me du Dominiquin? pour retrouver la me^me expres-
sion dans la gra^ce enchanteresse et dans le visage abattu, dans
la jeunesse e? clatante et dans les traits de? figure? s; la me^me ex-
pression qui part de l'a^me et traverse, comme un rayon ce? leste,
l'aurore de la vie , ou les te? ne`bres de l'a^ge avance? ?
Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables
d'enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons har-
monieux ne? cessaires, ils en jouissent comme de la saveur des
fruits du prestige des couleurs; mais leure^treentier a-t-il retenti
comme une lyre, quand , au milieu de la nuit, le silence a tout
a` coup e? te? trouble? par des chants, ou par ces instruments qui
ressemblent a` la voix humaine? Ont-ils alors senti le myste`re de
l'existence, dans cet attendrissement qui re? unit nos deux natu-
res, et confond dans une me^me jouissance les sensations et l'a^me?
Les palpitations de leur coeur ont-elles suivi le rhythme de la mu-
sique? Une e? motion pleine de charmes leur a-t-elle appris ces
pleurs qui n'ont rien de personnel, ces pleurs qui ne deman-
dent point de pitie? , mais qui nous de? livrent d'une souffrance
inquie`te, excite? e par le besoin d'admirer et d'aimer?
Le gou^tdes spectacles est universel, car la plupart des hommes
ont plus d'imagination qu'ils necroient, et ce qu'ils conside`rent
comme l'attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui
tient encore a` l'enfance, est souvent ce qu'ils ont de meilleur en
eux: ils sont, en pre? sence des fictions, vrais, naturels, e? mus,
tandis que, dans le monde, la dissimulation, le calcul et la
vanite? disposent de leurs paroles; de leurs sentiments et de
leurs actions. Mais pensent-ils avoir senti tout ce qu'inspireune
trage? die vraiment belle, ces hommes pour qui la peinture des
affections les plus profondes n'est qu'une distraction amusante?
Se doutent-ils du trouble de? licieux que font e? prouver les passions
e? pure? es par la poe? sie? Ah! combien les fictions nous donnent
de plaisirs! Elles nous inte? ressent sans faire nai^tre en nous ni
remords ni crainte, et la sensibilite? qu'elles de? veloppent n'a pas
cette a^prete? douloureuse dont les affections ve? ritables ne sont
presque jamais exemptes.
Quelle magie le langage de l'amour n'emprunte-t-il pas de la
poe? sie et des beaux-arts! qu'il estbeau d'aimer par le coeur et par
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE L ENTHOUSIASME. 587
la pense? e! de varier ainsi de mille manie`res un sentiment qu'un
seul mot peut exprime/, mais pour lequel toutes les paroles du
monde ne sont encore que mise`re! de se pe? ne? trer des chefs-
d'oeuvre de l'imagination, qui rele`vent tous de l'amour, et de
trouver, dans les merveilles de la nature et du ge? nie, quelques
expressions de plus pour re? ve? ler son propre coeur!
Qu'ont-ils e? prouve? , ceux qui n'ont point admire? la femme qu'ils
aimaient, ceux en qui le sentiment n'est point un hymne du coeur,
et pour qui la gra^ce et la beaute? ne sont pas l'image ce? leste des
affections les plus touchantes? Qu'a-t-elle senti celle qui n'a
point vu dans l'objet de son choix un protecteur sublime, un
guide fort et doux, dont le regard commande et supplie, et qui
rec? oit a` genoux le droit de disposer de notre sort? Quelles de? lices
inexprimables les pense? es se? rieuses ne me^lent-elles pas aux
impressions les plus vives ! La tendresse de cet ami, de? positaire
de notre bonheur, doit nous benir aux portes du tombeau, comme
dans les beaux jours de la jeunesse; et tout ce qu'il y a de solen-
nel dans l'existence se change en e? motions de? licieuses, quand l'a-
mour est charge? , comme chez les anciens, d'allumer et d'e? tein-
dre le flambeau de la vie.
Si l'enthousiasme enivre l'a^me de bonheur, par un prestige
singulier il soutient encore dans l'infortune; il laisse apre`s lui je
ne sais quelle trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas
me^me a` l'absence de nous effacer du coeur de nos amis. Il nous
sert aussi d'asile a` uous-me^mes contre les peines les plus ame`res,
et c'est le seul sentiment qui puisse calmer sans refroidir.
Les affections les plus simples , celles que tous les coeurs se
croient capables de sentir, l'amour maternel, l'amour filial, peut-
on se flatter de les avoir connues dans leur ple? nitude, quand on
n'y a pas me^le? d'enthousiasme? Comment aimer son fils sans se
flatter qu'il sera noble et fier, sans souhaiter pour lui la gloire
qui multiplierait sa vie, qui nous ferait entendre de toutes parts
le nom que. notre coeur re? pe`te? Pourquoi ne jouirait-on pas avec
transport des talents de son fils, du charme de sa fille? Quelle
singulie`re ingratitude envers la Divinite? , que l'indiffe? rence pour
ses dons! ne sont-ils par ce? lestes, puisqu'ils rendent plus facile
de plaire a` ce qu'on aime?
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? 68tt 1>E L ENTHOUSIASME.
Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages a` no-
tre enfant, le me^me sentiment prendrait alors une autre forme:
il exalterait en nous la pitie? , la sympathie, le bonheur d'e^tre ne? -
cessaire. Dans toutes les circonstances, l'enthousiasme anime
ou console; et lors me^me que le coup le plus cruel nous atteint,
quand nous perdons celui qui nous a donne? la vie, celui que nous
aimions comme un ange tute? laire, et qui nous inspirait a` la fois
un respect sans crainte et une confiance sans bornes, l'enthou-
siasme vient encore a` notre secours; il rassemble dans notre sein
quelques e? tincelles de l'a^me qui s'est envole? e vers les cieux, nous
vivons en sa pre? sence, et nous nous promettons de transmettre
un jour l'histoire de sa vie. Jamais , nous le croyons, jamais sa
main paternelle ne nous abandonnera tout a` fait dans ce monde,
et son image attendrie se penchera vess nous pour nous soutenir
avant de nous rappeler.
Enfm, quand elle arrive, la grande lutte, quand il fauta` son
tour se pre? senter au combat de la mort, sans doute, l'affaiblis-
sement de nos faculte? s , la perte de nos espe? rances, cette vie si
forte qui s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'ide? es qui habi-
taient dans notre sein, et que les te? ne`bres de la tombe envelop-
pent , ces inte? re^ts, ces affections, cette existence qui se change
en fanto^me avant de s'e? vanouir, tout cela fait mal, et l'homme
vulgaire parai^t, quand il expire, avoir moinsa` mourir! Dieu soit
be? ni cependant pour le secours qu'il nous pre? pare encore dans
cet instant; nos paroles seront incertaines, nos yeux ne verront
plus la lumie`re, nos re? flexions, qui s'enchai^naient avec clarte? , ne
feront plus qu'errer isole? es sur de confuses traces ; mais l'enthou-
siasme ne nous abandonnera pas. ses ailes brillantes planeront
sur notre lit fune`bre, il soule`vera les voiles de la mort, il nous
rappellera ces moments ou`, pleins d'e? nergie, nous avions senti
que notre coeur e? tait impe? rissable, et. nos derniers soupirs seront
peut-e^tre comme une noble pense? e qui remonte vers le ciel.
? << O France! terre de gloire et d'amour!
si l'enthousiasme
1 Cette dernie`re phrase est celle qui a excite? le plus d'indignation a` la polict:
contre mon livre; il me semble cependant qu'elle n'aurait pu de? plaire ans
Franc? ais.
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? DE L'ENTHOUSIASME. 589
<< un jour s'e? teignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout,
<< et que le raisonnement seul inspira^t me^me le me? pris des pe? rils ,
<< a` quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants ,
a votre nature si fe? conde? Une intelligence active, une impe? -
<< tuosite? savante vous rendraient les mai^tres du monde; mais
<< vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sables, terribles
<< comme les flots, arides comme le de? sert! >>
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? TABLE.
Page>>.
Pre? face 1
Observations ge? ne? rales t
PREMIE`RE PARTIE.
DE t'ALi. EMiCNE ET DES MOEURS DES ALLEMANDS
Ciup. I. -- De l'aspect de l'Allemagne 13
-- II. -- Des moeurs et du caracte? re des Allemands 15
-- III. -- Des femmes 25
-- IV. -- De l'influence de l'esprit de chevalerie sur l'amour
et l'honneur 28
-- V. -- De l'Allemagne me? ridionale 33
-- VI. -- De l'Aulriche 34
-- VII. -- Vienne 39
-- VIII. -- De la socie? te? v,
-- IX. -- Des e? trangers qui veulent imiter l'esprit franc? ais. 47
-- X. -- De la sottise de? daigneuse et de la me? diocrite? bien-
veillante 52
-- XI. -- De l'esprit de conversation 64
-- XII. -- De la langue allemande, dans ses rapports avec
l'esprit de conversation 64
-- XIII. -- De l'Allemagne du Nord 67
-- XIV. -- La Saxe 70
-- XV. -- Weimar 73
-- XVI. -- La Prusse 76
-- XVII. -- Rerlin 81
-- XVIII. -- Des universite? s allemandes 84
-- XIX. -- Des institutions particulie? res d'e? ducation et de
bienfaisance 90
-- XX. -- La fe^te d'interlaken 98
SECONDE PARTIE.
DE LA LITTE? RATURE ET DES ARTS.
CHAP. "I. -- Pourquoi les Franc? ais ne rendent-ils pas justice a`
la litte? rature allemande 104
-- H. -- Du jugement qu'on porte en Angleterre sur la lit-
te? rature allemande 108
-- III. -- Des principales e? poques de la litte? rature alle-
mande III
-- IV. -- Wieland 114
-- V. -- KIopstock 117
-- VI. -- Leasing et Winckelmann II^2
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? TARLE.
. r,! >l
. CHAP. VII. -- Goethe ii7
. -- VIII. -- Schiller 131
-- IX. -- Du style et de la versification [dans la langue alle-
mande 133
-- ~"X. -- De la poe? sie 1^0
,. , . ' -- ~XI. -- De la poe? sie classique et de la poe? sie romantique. 144'
-- XII. -- Des poe`mes . . allemands 148
-- XIII. -- De la poe? sie allemande 163
~~XIV. -- Du gou^t 179
^XV. -- De l'art dramatique
XVI. -- Des drames de Lessing.
-- . XVII. -- Les brigands, et don Carlos, de Schilltr 197
-- XVIII. -- Walslein et Marie Stuart 206
-- XIX. -- Jeanne d'Arc, et la fiance? e de Messine. 230
-- XX. -- Guillaume Tell 243
-- XXI. -- Goetz de Rerlichingen, et le comte d'F. gmont. . . 249
-- XXII. -- Iphige? nieen Tauride, Torquato Tasso, elc 261
-- XXIII. -- Faust 270
-- XXIV. -- Luther, Attila, les fils de la Valle? e, la Croix sur
la Raltique, le Vingt-Quatre Fe? vrier, par Vcrner. 293
-- XXV. --Diverses pie? ces du the? a^tre allemand et danois. . . 305
-- XXVI. -- De la come? die 314
-- XXVII. -- De la de? clamation 324
V^XXVIlt. -- Des romans 337
-- XXIX. --Des historiens allemands, et del. de Muller en
particulier 3&3
-- XXX. -- Herder 368
-- XXXI. -- Des richesses litte? raires de l'Allemagne, et de ses
critiques les plus renomme? s, Auguste Wilhelm
et Fre? de? ric Schlegel . . 382
-- XXXII. -- Des beaux-arts en Allemagne 37S
TROISIE`ME PARTIE.
I. v PHILOSOPHIE ET L\ MORALE.
CHAP. I. -- De la philosophie 382
-- n. -- De la philosophie anglaise 386
-- III. -- Dela philosophie franc? aise, 397
-- IV. -- Du persiflage introduit par un certain nombre de -
philosophes 403
-- V. - Observations ge? ne? rales sur la philosophie alle-
mande 408
-- VI. -- Kant 415
-- VII. -- Des philosophes les plus ce? le? bres de l'Allemagne,
avant et apre`s Kant 430
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? . 192 TABLE.
Page>>.
CIUP. VIII. -- Inl|ueDCe'de la nouvelle philosophie allemande sur
le de? veloppement de l'esprit 445
-- IX. -- Influence de la nouvelle philosophie allemande sur
la litte? rature et les arts 448
'-- X' --Influenoedelanouvellephilosophiesurlesscierices. 453
-- XI. -- De l'influence de la nouvelle philosophie sur le ca-
racte? re des Allemands 464
-- XII. -- De la morale fonde? e sur l'inte? re^t personnel 46>>
-- XIII. -- De la morale fonde?
quelquefois jusqu'a` nous faire entendre dans notre coeur la
voix d'un objet che? ri. Croient-ils connai^tre la terre, croient-ils avoir voyage? , ceux
qui ne sont pas doue? s d'une imagination enthousiaste? Leur
coeur bat-il pour l'e? cho des montagnes? l'air du midi les a-t-il
enivre? s de sa suave langueur? comprennent-ils la diversite? des
pays, l'accent et le caracte`re des idiomes e? trangers? les chants
populaires et les danses nationales leur de? couvrent-ils les moeurs
etle ge? nie d'une contre? e? suffit-il d'une seule sensation pour
re? veiller en eux une foule de souvenirs?
La nature peut-elle e^tre sentie par des hommes sans enthou-
siasme? ont-ils pu lui parler de leurs froids inte? re^ts, de leurs
mise? rables de? sirs? Que re? pondraient la mer et les e? toiles aux
vanite? s e? troites de chaque homme pour chaque jour? Mais si
notre a^me est e? mue, si elle cherche un Dieu dans l'univers, si
me^me elle veut encore de la gloire et de l'amour, il y a des nua-
ges qui lui parlent, des torrents qui se laissent interroger, et
le vent dans la bruye`re semble daigner nous dire quelque chose
de ce qu'on aime.
Les hommes sans enthousiasme croient gou^ter des jouissan-
ces par les arts; ils aiment l'e? le? gance du luxe, ils veulent se con-
nai^tre en musique et en peinture, afin d'en parler avec gra^ce, avec
gou^t, et me^me avec ce ton de supe? riorite? qui convient a` l'homme
du monde, lorsqu'il s'agit de l'imagination ou de la nature;
mais tous ses arides plaisirs, que sont-ils a` co^te? du ve? ritable en-
thousiasme? En contemplant le regard de la Niobe? , de cette
douleur calme et terrible qui semble accuser les dieux d'avoir
e? te? jaloux du bonheur d'une me`re, quel mouvement s'e? le`ve dans
notre sein! Quelle consolation l'aspect de la beaute? ne fait-il
pas e? prouver? car la beaute? est aussi de l'a^me, et l'admiration
qu'elle inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer
l'Apollon, sentir en soi-me^me un genre de fierte? qui foule aux
pieds tous les serpents de la terre? Ne faut-il pas e^tre chre? tien,
pour pe? ne? trer la physionomie des vierges de Raphae? l et du
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? 586 DE L'ENTHOUSIASME.
saint Je? ro^me du Dominiquin? pour retrouver la me^me expres-
sion dans la gra^ce enchanteresse et dans le visage abattu, dans
la jeunesse e? clatante et dans les traits de? figure? s; la me^me ex-
pression qui part de l'a^me et traverse, comme un rayon ce? leste,
l'aurore de la vie , ou les te? ne`bres de l'a^ge avance? ?
Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables
d'enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons har-
monieux ne? cessaires, ils en jouissent comme de la saveur des
fruits du prestige des couleurs; mais leure^treentier a-t-il retenti
comme une lyre, quand , au milieu de la nuit, le silence a tout
a` coup e? te? trouble? par des chants, ou par ces instruments qui
ressemblent a` la voix humaine? Ont-ils alors senti le myste`re de
l'existence, dans cet attendrissement qui re? unit nos deux natu-
res, et confond dans une me^me jouissance les sensations et l'a^me?
Les palpitations de leur coeur ont-elles suivi le rhythme de la mu-
sique? Une e? motion pleine de charmes leur a-t-elle appris ces
pleurs qui n'ont rien de personnel, ces pleurs qui ne deman-
dent point de pitie? , mais qui nous de? livrent d'une souffrance
inquie`te, excite? e par le besoin d'admirer et d'aimer?
Le gou^tdes spectacles est universel, car la plupart des hommes
ont plus d'imagination qu'ils necroient, et ce qu'ils conside`rent
comme l'attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui
tient encore a` l'enfance, est souvent ce qu'ils ont de meilleur en
eux: ils sont, en pre? sence des fictions, vrais, naturels, e? mus,
tandis que, dans le monde, la dissimulation, le calcul et la
vanite? disposent de leurs paroles; de leurs sentiments et de
leurs actions. Mais pensent-ils avoir senti tout ce qu'inspireune
trage? die vraiment belle, ces hommes pour qui la peinture des
affections les plus profondes n'est qu'une distraction amusante?
Se doutent-ils du trouble de? licieux que font e? prouver les passions
e? pure? es par la poe? sie? Ah! combien les fictions nous donnent
de plaisirs! Elles nous inte? ressent sans faire nai^tre en nous ni
remords ni crainte, et la sensibilite? qu'elles de? veloppent n'a pas
cette a^prete? douloureuse dont les affections ve? ritables ne sont
presque jamais exemptes.
Quelle magie le langage de l'amour n'emprunte-t-il pas de la
poe? sie et des beaux-arts! qu'il estbeau d'aimer par le coeur et par
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? DE L ENTHOUSIASME. 587
la pense? e! de varier ainsi de mille manie`res un sentiment qu'un
seul mot peut exprime/, mais pour lequel toutes les paroles du
monde ne sont encore que mise`re! de se pe? ne? trer des chefs-
d'oeuvre de l'imagination, qui rele`vent tous de l'amour, et de
trouver, dans les merveilles de la nature et du ge? nie, quelques
expressions de plus pour re? ve? ler son propre coeur!
Qu'ont-ils e? prouve? , ceux qui n'ont point admire? la femme qu'ils
aimaient, ceux en qui le sentiment n'est point un hymne du coeur,
et pour qui la gra^ce et la beaute? ne sont pas l'image ce? leste des
affections les plus touchantes? Qu'a-t-elle senti celle qui n'a
point vu dans l'objet de son choix un protecteur sublime, un
guide fort et doux, dont le regard commande et supplie, et qui
rec? oit a` genoux le droit de disposer de notre sort? Quelles de? lices
inexprimables les pense? es se? rieuses ne me^lent-elles pas aux
impressions les plus vives ! La tendresse de cet ami, de? positaire
de notre bonheur, doit nous benir aux portes du tombeau, comme
dans les beaux jours de la jeunesse; et tout ce qu'il y a de solen-
nel dans l'existence se change en e? motions de? licieuses, quand l'a-
mour est charge? , comme chez les anciens, d'allumer et d'e? tein-
dre le flambeau de la vie.
Si l'enthousiasme enivre l'a^me de bonheur, par un prestige
singulier il soutient encore dans l'infortune; il laisse apre`s lui je
ne sais quelle trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas
me^me a` l'absence de nous effacer du coeur de nos amis. Il nous
sert aussi d'asile a` uous-me^mes contre les peines les plus ame`res,
et c'est le seul sentiment qui puisse calmer sans refroidir.
Les affections les plus simples , celles que tous les coeurs se
croient capables de sentir, l'amour maternel, l'amour filial, peut-
on se flatter de les avoir connues dans leur ple? nitude, quand on
n'y a pas me^le? d'enthousiasme? Comment aimer son fils sans se
flatter qu'il sera noble et fier, sans souhaiter pour lui la gloire
qui multiplierait sa vie, qui nous ferait entendre de toutes parts
le nom que. notre coeur re? pe`te? Pourquoi ne jouirait-on pas avec
transport des talents de son fils, du charme de sa fille? Quelle
singulie`re ingratitude envers la Divinite? , que l'indiffe? rence pour
ses dons! ne sont-ils par ce? lestes, puisqu'ils rendent plus facile
de plaire a` ce qu'on aime?
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 68tt 1>E L ENTHOUSIASME.
Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages a` no-
tre enfant, le me^me sentiment prendrait alors une autre forme:
il exalterait en nous la pitie? , la sympathie, le bonheur d'e^tre ne? -
cessaire. Dans toutes les circonstances, l'enthousiasme anime
ou console; et lors me^me que le coup le plus cruel nous atteint,
quand nous perdons celui qui nous a donne? la vie, celui que nous
aimions comme un ange tute? laire, et qui nous inspirait a` la fois
un respect sans crainte et une confiance sans bornes, l'enthou-
siasme vient encore a` notre secours; il rassemble dans notre sein
quelques e? tincelles de l'a^me qui s'est envole? e vers les cieux, nous
vivons en sa pre? sence, et nous nous promettons de transmettre
un jour l'histoire de sa vie. Jamais , nous le croyons, jamais sa
main paternelle ne nous abandonnera tout a` fait dans ce monde,
et son image attendrie se penchera vess nous pour nous soutenir
avant de nous rappeler.
Enfm, quand elle arrive, la grande lutte, quand il fauta` son
tour se pre? senter au combat de la mort, sans doute, l'affaiblis-
sement de nos faculte? s , la perte de nos espe? rances, cette vie si
forte qui s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'ide? es qui habi-
taient dans notre sein, et que les te? ne`bres de la tombe envelop-
pent , ces inte? re^ts, ces affections, cette existence qui se change
en fanto^me avant de s'e? vanouir, tout cela fait mal, et l'homme
vulgaire parai^t, quand il expire, avoir moinsa` mourir! Dieu soit
be? ni cependant pour le secours qu'il nous pre? pare encore dans
cet instant; nos paroles seront incertaines, nos yeux ne verront
plus la lumie`re, nos re? flexions, qui s'enchai^naient avec clarte? , ne
feront plus qu'errer isole? es sur de confuses traces ; mais l'enthou-
siasme ne nous abandonnera pas. ses ailes brillantes planeront
sur notre lit fune`bre, il soule`vera les voiles de la mort, il nous
rappellera ces moments ou`, pleins d'e? nergie, nous avions senti
que notre coeur e? tait impe? rissable, et. nos derniers soupirs seront
peut-e^tre comme une noble pense? e qui remonte vers le ciel.
? << O France! terre de gloire et d'amour!
si l'enthousiasme
1 Cette dernie`re phrase est celle qui a excite? le plus d'indignation a` la polict:
contre mon livre; il me semble cependant qu'elle n'aurait pu de? plaire ans
Franc? ais.
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? DE L'ENTHOUSIASME. 589
<< un jour s'e? teignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout,
<< et que le raisonnement seul inspira^t me^me le me? pris des pe? rils ,
<< a` quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants ,
a votre nature si fe? conde? Une intelligence active, une impe? -
<< tuosite? savante vous rendraient les mai^tres du monde; mais
<< vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sables, terribles
<< comme les flots, arides comme le de? sert! >>
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? TABLE.
Page>>.
Pre? face 1
Observations ge? ne? rales t
PREMIE`RE PARTIE.
DE t'ALi. EMiCNE ET DES MOEURS DES ALLEMANDS
Ciup. I. -- De l'aspect de l'Allemagne 13
-- II. -- Des moeurs et du caracte? re des Allemands 15
-- III. -- Des femmes 25
-- IV. -- De l'influence de l'esprit de chevalerie sur l'amour
et l'honneur 28
-- V. -- De l'Allemagne me? ridionale 33
-- VI. -- De l'Aulriche 34
-- VII. -- Vienne 39
-- VIII. -- De la socie? te? v,
-- IX. -- Des e? trangers qui veulent imiter l'esprit franc? ais. 47
-- X. -- De la sottise de? daigneuse et de la me? diocrite? bien-
veillante 52
-- XI. -- De l'esprit de conversation 64
-- XII. -- De la langue allemande, dans ses rapports avec
l'esprit de conversation 64
-- XIII. -- De l'Allemagne du Nord 67
-- XIV. -- La Saxe 70
-- XV. -- Weimar 73
-- XVI. -- La Prusse 76
-- XVII. -- Rerlin 81
-- XVIII. -- Des universite? s allemandes 84
-- XIX. -- Des institutions particulie? res d'e? ducation et de
bienfaisance 90
-- XX. -- La fe^te d'interlaken 98
SECONDE PARTIE.
DE LA LITTE? RATURE ET DES ARTS.
CHAP. "I. -- Pourquoi les Franc? ais ne rendent-ils pas justice a`
la litte? rature allemande 104
-- H. -- Du jugement qu'on porte en Angleterre sur la lit-
te? rature allemande 108
-- III. -- Des principales e? poques de la litte? rature alle-
mande III
-- IV. -- Wieland 114
-- V. -- KIopstock 117
-- VI. -- Leasing et Winckelmann II^2
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? TARLE.
. r,! >l
. CHAP. VII. -- Goethe ii7
. -- VIII. -- Schiller 131
-- IX. -- Du style et de la versification [dans la langue alle-
mande 133
-- ~"X. -- De la poe? sie 1^0
,. , . ' -- ~XI. -- De la poe? sie classique et de la poe? sie romantique. 144'
-- XII. -- Des poe`mes . . allemands 148
-- XIII. -- De la poe? sie allemande 163
~~XIV. -- Du gou^t 179
^XV. -- De l'art dramatique
XVI. -- Des drames de Lessing.
-- . XVII. -- Les brigands, et don Carlos, de Schilltr 197
-- XVIII. -- Walslein et Marie Stuart 206
-- XIX. -- Jeanne d'Arc, et la fiance? e de Messine. 230
-- XX. -- Guillaume Tell 243
-- XXI. -- Goetz de Rerlichingen, et le comte d'F. gmont. . . 249
-- XXII. -- Iphige? nieen Tauride, Torquato Tasso, elc 261
-- XXIII. -- Faust 270
-- XXIV. -- Luther, Attila, les fils de la Valle? e, la Croix sur
la Raltique, le Vingt-Quatre Fe? vrier, par Vcrner. 293
-- XXV. --Diverses pie? ces du the? a^tre allemand et danois. . . 305
-- XXVI. -- De la come? die 314
-- XXVII. -- De la de? clamation 324
V^XXVIlt. -- Des romans 337
-- XXIX. --Des historiens allemands, et del. de Muller en
particulier 3&3
-- XXX. -- Herder 368
-- XXXI. -- Des richesses litte? raires de l'Allemagne, et de ses
critiques les plus renomme? s, Auguste Wilhelm
et Fre? de? ric Schlegel . . 382
-- XXXII. -- Des beaux-arts en Allemagne 37S
TROISIE`ME PARTIE.
I. v PHILOSOPHIE ET L\ MORALE.
CHAP. I. -- De la philosophie 382
-- n. -- De la philosophie anglaise 386
-- III. -- Dela philosophie franc? aise, 397
-- IV. -- Du persiflage introduit par un certain nombre de -
philosophes 403
-- V. - Observations ge? ne? rales sur la philosophie alle-
mande 408
-- VI. -- Kant 415
-- VII. -- Des philosophes les plus ce? le? bres de l'Allemagne,
avant et apre`s Kant 430
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? . 192 TABLE.
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CIUP. VIII. -- Inl|ueDCe'de la nouvelle philosophie allemande sur
le de? veloppement de l'esprit 445
-- IX. -- Influence de la nouvelle philosophie allemande sur
la litte? rature et les arts 448
'-- X' --Influenoedelanouvellephilosophiesurlesscierices. 453
-- XI. -- De l'influence de la nouvelle philosophie sur le ca-
racte? re des Allemands 464
-- XII. -- De la morale fonde? e sur l'inte? re^t personnel 46>>
-- XIII. -- De la morale fonde?