taient point
asservis
a` cet
immense travail d'e?
immense travail d'e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
.
mots , le temple et les enfants s'abi^me`rent , et tout l'e?
difice du
<< monde s'e? croula devant moi dans son immensite? . >>
Je n'ajouterai point de re? flexions a` ce morceau , dont l'effet
de? pend absolument du genre d'imagination des lecteurs. Le
sombre talent qui s'y manifeste m'a frappe? e, et il me parai^t beau
de transporter ainsi au dela` de la tombe l'horrible effroi que doit
e? prouver la cre? ature prive? e de Dieu.
On n'en finirait point, si l'on voulait analyser la foule de
romans spirituels et touchants que l'Allemagne posse`de. Ceux
de Lafontaine en particulier, que tout le monde lit au moins
une fois avec tant de plaisir, sont en ge? ne? ral plus inte? ressants
parles de? tails que par la conception me^me du sujet. Inventer
devient tous les jours plus rare, et d'ailleurs il est tre`s-difficile
que les romans qui peignent les moeurs puissent plaire d'un
pays a` l'autre. Le grand avantage donc qu'on peut retirer de
l'e? tude de la litte? rature allemande, c'est le mouvement d'e? mu-
lation qu'elle donne; il faut y chercher des forces pour compo-
ser soi-me^me, pluto^t que des ouvrages tout faits qu'on puisse
transporter ailleurs. /
CHAPITRE XXIX.
De& historiens allemands, et de J. de Millier en particulier.
L'histoire est dans la litte? rature ce qui touche de plus pre`s a` la
connaissance des affaires publiques: c'est presque un homme
d'E? tat qu'un grand historien; car il est difficile de bien juger les
e? ve? nements politiques, sans e^tre, jusqu'a` un certain point, ca-
pable de les diriger soi-me^me; aussi voit-on que la plupart des
historiens sont a` la hauteur du gouvernement de leur pays, et
n'e? crivent gue`re que comme ils pourraient agir. Les historiens
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? ::', I DES IIIMOllILA-. ALLEMANDS.
de l'antiquite? sont les premiers de tous, parce qu'il n'est point
d'e? poque ou` les hommes supe? rieurs aient exerce? plus d'ascendant
sur leur patrie. Les historiens anglais occupent le second rang;
c'est la nation en Angleterre, plus encore que tel ou tel homme,
qui a de la grandeur; aussi les historiens y sont-ils moins dra-
matiques, mais plus philosophes que les anciens. Les ide? es ge? -
ne? rales ont, chez les Anglais,plus d'importance que les indi-
vidus. En Italie, le seul Machiavel, parmi les historiens, a
conside? re? les e? ve? nements de son pays d'une manie`re universelle,
mais terrible; tous les autres ont vu le monde dans leur ville:
ce patriotisme, quelque resserre? qu'il soit, donne encore de l'in-
te? re^t et du mouvement aux e? crits des Italiens '. On a remarque? de tout temps que les me? moires valaient beaucoup mieux en
France que les histoires; les intrigues de cour disposaient jadis
du sort du royaume; il e? tait donc naturel que dans un tel pays
les anecdotes particulie`res renfermassent le secret de l'his-
toire.
C'est sous le point de vue litte? raire qu'il faut conside? rer les
historiens allemands; l'existence politique du pays n'a point eu jusqu'a` pre? sent assez de force pour donner en ce genre un carac-
te`re national aux e? crivains. Le talent particulier a` chaque homme
et les principes ge? ne? raux de l'art d'e? crire l'histoire ont seuls in-
flue? sur les productions de l'esprit humain dans cette carrie`re.
On peut diviser, ce me semble, en trois classes principales les
diffe? rents e? crits historiques publie? s en Allemagne: l'histoire
savante, l'histoire philosophique, et l'histoire classique, entant
que l'acception de ce mot est borne? e a` l'art de raconter, tel que
les anciens l'ont conc? u.
L'Allemagne abonde en historiens savants, tels que Mascou,
Schoepflin, Schlcezer, Gatterer, Schmidt, etc. lisent fait des
recherches immenses, et nous ont donne? des ouvrages ou` tout
se trouve pour qui sait les e? tudier; mais de tels e? crivains ne sont
bons qu'a` consulter, et leurs travaux seraient les plus estimables
et les plus ge? ne? reux de tous, s'ils avaient eu seulement pour
1 M. de Sismondi a su faire revivre ces inte? re^ts partiels des re? publiques ita-
liennes, en les rattachant aux grandes questions qui inte? ressent l'humanite?
tout cntiiTc.
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? DES HISTORIENS ALLEMANDS: 355
but d'e? pargner de la peine aux hommes de ge? nie qui veulent e? crire
l'histoire.
Schiller est a` la te^te des historiens philosophiques, c'est-a`-dire
de ceux qui conside`rent les faits comme des raisonnements a`
l'appui de leurs opinions. La re? volution des Pays-Bas se lit
comme un plaidoyer plein d'inte? re^t et de chaleur. La guerre de
trente ans est l'une des e? poques dans laquelle la nation allemande
a montre? le plus d'e? nergie. Schiller en a fait l'histoire avec un
sentiment de patriotisme et d'amour pour les lumie`res et pour la
liberte? , qui honore tout a` la fois son a^me et son ge? nie; les traits
avec lesquels il caracte? rise les principaux personnages, sont
d'une e? tonnante supe? riorite? , et toutes ses re? flexions naissent du
recueillement d'une a^me e? leve? e; mais les Allemands reprochent
a` Schiller de n'avoir pas assez e? tudie? les faits dans leurs sources;
il ne pouvait suffire a` toutes les carrie`res auxquelles ses rares
talents l'appelaient, et son histoire n'est pas fonde? e sur une e? ru-
dition assez e? tendue. Ce sont les Allemands, j'ai souvent eu
occasion de le dire, qui ont senti les premiers tout le parti que
l'imagination pouvait tirer de l'e? rudition; les circonstances de
de? tail donnent seules de la couleur et de la vie a` l'histoire; on
ne trouve gue`re a` la superficie des connaissances qu'un pre? texte
pour le raisonnement et l'esprit.
L'histoire de Schiller a e? te? e? crite dans cette e? poque du dix-huitie`me sie`cle ou` l'on faisait de tout des armes, et son style se
sent un peu du genre pole? mique qui re? gnait alors dans la plu-
part des e? crits. Mais quand le but qu'on se propose est la tole? -
rance et la liberte? , et que l'on y tend par des moyens et des
sentiments aussi nobles que ceux de Schiller, on compose tou-
jours un bel ouvrage, quand me^me on pourrait de? sirer, dans la
part accorde? e aux faits et aux re? flexions, quelque chose de plus
ou de moins e? tendu '.
Par un contraste singulier, c'est Schiller, le grand auteur
dramatique, qui a mis peut-e^tre trop de philosophie, et par con-
'On ne peut oublier, parmi les historiens philosophiques, M. Heeren, qui
>>icnt de publier des Conside? rations sur les Croisades , dans lesquelles une
parfaite impartialite? est le re? sultat des connaissanees les plus rares et de la
force de la raison.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? :U,'j IH-. HISTORIENS ALLEMANDS.
se? quent trop d'ide? es ge? ne? rales dans ses re? cits, et c'est Mu`lier, le
plus savant des historiens, qui a e? te? vraiment poete dans sa
manie`re de peindre les e? ve? nements et les hommes. 11 faut distin-
guer dans l'Histoire de la Suisse l'e? rudit et l'e? crivain d'un grand
talent: ce n'est qu'ainsi, ce me semble, qu'on peut parvenir a`
rendre justice a` Mu`ller. C'e? tait un homme d'un savoir inoui? , et
ses faculte? s en ce genre faisaient vraiment peur. On ne conc? oit
pas comment la te^te d'un homme a pu contenir ainsi un monde
de faits et de dates. Les six mille ans a` nous connus e? taient par-
faitement range? s dans sa me? moire, et ses e? tudes avaient e? te? si
profondes qu'elles e? taient vives comme des souvenirs. Il n'y a
pas un village de Suisse, pas une famille noble dont il ne su^t
l'histoire. Un jour, en conse? quence d'un pari, on lui demanda
la suite des comtes souverains du Bugey; il les dit a` l'instant
me^me, seulement il ne se rappelait pas bien si l'un de ceux qu'il
nommait avait e? te? re? gent ou re? gnant en titre, et il se faisait se? -
rieusement des reproches d'un tel manque de me? moire. Les hom-
mes de ge? nie, parmi les anciens, n'e?
taient point asservis a` cet
immense travail d'e? rudition qui s'augmente avec les sie`cles, et
leur imagination n'e? tait point fatigue? e par l'e? tude. Il en cou^te
plus pour se distinguer de nos jours, et l'on doit du respect au
labeur immense qu'il faut pour se mettre en possession du sujet
que l'on veut traiter.
La mort de ce Mu`lier, dont la vie peut e^tre diversement juge? e,
est une perte irre? parable, et l'on croit voir pe? rir plus qu'un
homme, quand de telles faculte? s s'e? teignent '.
Mu`ller, qu'on peut conside? rer comme le ve? ritable historien
classique d'Allemagne, lisait habituellement les auteurs grecs et
latins dans leur langue originale; il cultivait la litte? rature et les
arts pour les faire servir a` l'histoire. Son e? rudition sans bornes,
loin de nuire a` sa vivacite? naturelle, e? tait comme la base d'ou`
'Parmi les disciples de Muller le baron de Ilormayr, qui a e? crit le Plutar-
que . Autrichien, doit e^tre conside? re? comme l'un des premiers ; on sent i|uc
son histoire est compose? e , non d'apre? s des livres, mais sur les manuscrits
originaux. Le docteur Decarro , un savant Genevois e? tabli a` Vienne, et dont
l'activite? bienfaisante a porte? la de? couverte de la vaccine jusqu'en Asie, Va
faire parai^tre une Iraihiction de ces Vies des Grands Hommes d'Autrictie.
qui doit exciter le plus grand inte? re^t.
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? DES HISTORIENS ALLEMANDS. 357
son imagination prenait l'essor, et la ve? rite? vivante de ses ta-
bleaux tenait a` leur fide? lite? scrupuleuse; mais s'il savait admira-
blement se servir de l'e? rudition, il ignorait l'art de s'en de? gager
quand il le fallait. Son histoire est beaucoup trop longue, il n'en
a pas assez resserre? l'ensemble. Les de? tails sont ne? cessaires pour
donner de l'inte? re^t au re? cit des e? ve? nements; mais on doit choisir
parmi les e? ve? nements ceux qui me? ritent d'e^tre raconte? s.
L'ouvrage de Mu`ller est une chronique e? loquente; si pour-
tant toutes les histoires e? taient ainsi conc? ues, la vie de l'homme
se consumerait tout entie`re a` lire la vie des hommes. Il serait
donc a` souhaiter que Mu^ller ne se fu^t pas laisse? se? duire par l'e? -
tendue me^me de ses connaissances. Ne? anmoins les lecteurs, qui
ont d'autant plus de temps a` donner qu'ils l'emploient mieux,
se pe? ne? treront toujours avec un plaisir nouveau de ces illustres
annales de la Suisse. Les discours pre? liminaires sont des chefs-
d'oeuvre d'e? loquence. Nul n'a su mieux que Mu`ller montrer dans
ses e? crits le patriotisme le plus e? nergique; et maintenant qu'il
n'est plus, c'est par ses e? crits seuls qu'il faut l'appre? cier.
Il de? crit en peintre la contre? e ou` se sont passe? s les principaux
e? ve? nements de la confe? de? ration helve? tique. On aurait tort de se
faire l'historien d'un pays qu'on n'aurait pas vu soi-me^me. Les
sites, les lieux, la nature, sont comme le fond du tableau; et les
faits, quelque bien raconte? s qu'ils puissent e^tre, n'ont pas tous
les caracte`res de la ve? rite? , quand on ne vous fait pas voir les
objets exte? rieurs dont les hommes e? taient environne? s.
L'e? rudition qui a induit Mu^ller a` mettre trop d'importance a`
chaque fait, lui est bien utile, quand il s'agit d'un e? ve? nement
vraiment digne d'e^tre anime? par l'imagination. Il le raconte alors
comme s'il s'e? tait passe? la veille, et sait lui donner l'inte? re^t qu'une
circonstance encore pre? sente ferait e? prouver. Il faut, autant
qu'on le peut, dans l'histoire comme dans les fictions, laisser
au lecteur le plaisir et l'occasion de pressentir lui-me^me les ca-
racte`res et la marche des e? ve? nements. Il se lasse facilement de ce
qu'on lui dit, mais il est ravi de ce qu'il de? couvre; et l'on assi-
mile la litte? rature aux inte? re^ts de la vie, quand on sait exciter
par le re? cit l'anxie? te? de l'attente ; le jugement du lecteur s'exerce
sur un mot, sur une action qui fait tout a` coup comprendre un
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? 358 DES HISTOHIEiVS ALLEMANDS.
homme, et souvent l'esprit me^me d'une nation et d'un sie`cle.
La conjuration du Ru`tli, telle qu'elle est raconte? e dans l'his-
toire de Mu`ller, inspire un inte? re^t prodigieux. Cette valle? e paisi-
ble ou` des hommes paisibles aussi comme elle se de? termine`rent
aux plus pe? rilleuses actions que la conscience puisse commander;
le calme dans la de? libe? ration, la solennite? du serment, l'ardeur
dans l'exe? cution; l'irre? vocable qui se fonde sur la volonte? de
l'homme, tandis qu'audehors tout peutchanger, quel tableau! Les
images seules y font nai^tre les pense? es: les he? ros de cet e? ve? nement,
comme l'auteur qui le rapporte, sont absorbe? s par la grandeur
me^me de l'objet. Aucune ide? e ge? ne? rale ne se pre? sente a` leur
esprit, aucune re? flexion n'alte`re la fermete? de l'action ni la
beaute? du re? cit.
A la bataille de Gransoa, dans laquelle le duc de Bourgogne
attaqua la faible arme? e des cantons suisses, un trait simple
donne la plus touchante ide? e de ces temps et de ces moeurs.
Charles occupait de? ja` les hauteurs, et se croyait mai^tre de l'arme? e
qu'il voyait de loin dans la plaine; tout a` coup, au lever du so-
leil, il aperc? ut les Suisses qui, suivant la coutume de leurs pe`-
res, se mettaient tous a` genoux, pour invoquer avant le combat
la protection du Seigneur des seigneurs; les Bourguignons cru-
rent qu'ils se mettaient a` genoux ainsi pour rendre les armes, et
pousse`rent des cris de triomphe; mais tout a` coup ces chre? tiens,
fortifie? s par la prie`re, se rele`vent, se pre? cipitent sur leurs ad-
versaires, et remportent a` la fin la victoire dont leur pieuse ar-
deur les avait rendus dignes. Des circonstances de ce genre se
retrouvent souvent dans l'histoire de Mu`ller, et son langage
e? branle l'a^me, lorsme? i? ne que ce qu'il dit n'est point pathe? tique:
il y a quelque chose de grave, de noble et de se? ve`re dans son
style, qui re? veille puissamment le souvenir des vieux sie`cles.
C'e? tait cependant un homme mobileavant tout, que Mu`ller;
mais le talent prend toutes les formes, sans avoir pour cela un
moment d'hypocrisie. Il est ce qu'il parai^t, seulement il ne peut
se maintenir toujours dans la me^me disposition, et les circons-
tances exte? rieures le modifient. C'est surtout a` la couleur de son
style que Mu`ller doit sa puissance sur l'imagination; les mots
anciens dont il se sert si a` propos ont un air de loyaute? germani-
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? DES HlSTOHll-^S ALI. M11 \. M>. S. 369
que qui inspire de la confiance. Ne? anmoins il a tort de vouloir
quelquefois me^ler la concision de Tacite a` la nai? vete? du moyen
a^ge : ces deux imitations se contredisent. Il n'y a me^me que Mu`l-
ler a` qui les tournures du vieux allemand re? ussissent quelque-
fois : pour tout autre ce serait de l'affectation. Salluste seul, parmi
les e? crivains de l'antiquite? , a imagine?
<< monde s'e? croula devant moi dans son immensite? . >>
Je n'ajouterai point de re? flexions a` ce morceau , dont l'effet
de? pend absolument du genre d'imagination des lecteurs. Le
sombre talent qui s'y manifeste m'a frappe? e, et il me parai^t beau
de transporter ainsi au dela` de la tombe l'horrible effroi que doit
e? prouver la cre? ature prive? e de Dieu.
On n'en finirait point, si l'on voulait analyser la foule de
romans spirituels et touchants que l'Allemagne posse`de. Ceux
de Lafontaine en particulier, que tout le monde lit au moins
une fois avec tant de plaisir, sont en ge? ne? ral plus inte? ressants
parles de? tails que par la conception me^me du sujet. Inventer
devient tous les jours plus rare, et d'ailleurs il est tre`s-difficile
que les romans qui peignent les moeurs puissent plaire d'un
pays a` l'autre. Le grand avantage donc qu'on peut retirer de
l'e? tude de la litte? rature allemande, c'est le mouvement d'e? mu-
lation qu'elle donne; il faut y chercher des forces pour compo-
ser soi-me^me, pluto^t que des ouvrages tout faits qu'on puisse
transporter ailleurs. /
CHAPITRE XXIX.
De& historiens allemands, et de J. de Millier en particulier.
L'histoire est dans la litte? rature ce qui touche de plus pre`s a` la
connaissance des affaires publiques: c'est presque un homme
d'E? tat qu'un grand historien; car il est difficile de bien juger les
e? ve? nements politiques, sans e^tre, jusqu'a` un certain point, ca-
pable de les diriger soi-me^me; aussi voit-on que la plupart des
historiens sont a` la hauteur du gouvernement de leur pays, et
n'e? crivent gue`re que comme ils pourraient agir. Les historiens
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? ::', I DES IIIMOllILA-. ALLEMANDS.
de l'antiquite? sont les premiers de tous, parce qu'il n'est point
d'e? poque ou` les hommes supe? rieurs aient exerce? plus d'ascendant
sur leur patrie. Les historiens anglais occupent le second rang;
c'est la nation en Angleterre, plus encore que tel ou tel homme,
qui a de la grandeur; aussi les historiens y sont-ils moins dra-
matiques, mais plus philosophes que les anciens. Les ide? es ge? -
ne? rales ont, chez les Anglais,plus d'importance que les indi-
vidus. En Italie, le seul Machiavel, parmi les historiens, a
conside? re? les e? ve? nements de son pays d'une manie`re universelle,
mais terrible; tous les autres ont vu le monde dans leur ville:
ce patriotisme, quelque resserre? qu'il soit, donne encore de l'in-
te? re^t et du mouvement aux e? crits des Italiens '. On a remarque? de tout temps que les me? moires valaient beaucoup mieux en
France que les histoires; les intrigues de cour disposaient jadis
du sort du royaume; il e? tait donc naturel que dans un tel pays
les anecdotes particulie`res renfermassent le secret de l'his-
toire.
C'est sous le point de vue litte? raire qu'il faut conside? rer les
historiens allemands; l'existence politique du pays n'a point eu jusqu'a` pre? sent assez de force pour donner en ce genre un carac-
te`re national aux e? crivains. Le talent particulier a` chaque homme
et les principes ge? ne? raux de l'art d'e? crire l'histoire ont seuls in-
flue? sur les productions de l'esprit humain dans cette carrie`re.
On peut diviser, ce me semble, en trois classes principales les
diffe? rents e? crits historiques publie? s en Allemagne: l'histoire
savante, l'histoire philosophique, et l'histoire classique, entant
que l'acception de ce mot est borne? e a` l'art de raconter, tel que
les anciens l'ont conc? u.
L'Allemagne abonde en historiens savants, tels que Mascou,
Schoepflin, Schlcezer, Gatterer, Schmidt, etc. lisent fait des
recherches immenses, et nous ont donne? des ouvrages ou` tout
se trouve pour qui sait les e? tudier; mais de tels e? crivains ne sont
bons qu'a` consulter, et leurs travaux seraient les plus estimables
et les plus ge? ne? reux de tous, s'ils avaient eu seulement pour
1 M. de Sismondi a su faire revivre ces inte? re^ts partiels des re? publiques ita-
liennes, en les rattachant aux grandes questions qui inte? ressent l'humanite?
tout cntiiTc.
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? DES HISTORIENS ALLEMANDS: 355
but d'e? pargner de la peine aux hommes de ge? nie qui veulent e? crire
l'histoire.
Schiller est a` la te^te des historiens philosophiques, c'est-a`-dire
de ceux qui conside`rent les faits comme des raisonnements a`
l'appui de leurs opinions. La re? volution des Pays-Bas se lit
comme un plaidoyer plein d'inte? re^t et de chaleur. La guerre de
trente ans est l'une des e? poques dans laquelle la nation allemande
a montre? le plus d'e? nergie. Schiller en a fait l'histoire avec un
sentiment de patriotisme et d'amour pour les lumie`res et pour la
liberte? , qui honore tout a` la fois son a^me et son ge? nie; les traits
avec lesquels il caracte? rise les principaux personnages, sont
d'une e? tonnante supe? riorite? , et toutes ses re? flexions naissent du
recueillement d'une a^me e? leve? e; mais les Allemands reprochent
a` Schiller de n'avoir pas assez e? tudie? les faits dans leurs sources;
il ne pouvait suffire a` toutes les carrie`res auxquelles ses rares
talents l'appelaient, et son histoire n'est pas fonde? e sur une e? ru-
dition assez e? tendue. Ce sont les Allemands, j'ai souvent eu
occasion de le dire, qui ont senti les premiers tout le parti que
l'imagination pouvait tirer de l'e? rudition; les circonstances de
de? tail donnent seules de la couleur et de la vie a` l'histoire; on
ne trouve gue`re a` la superficie des connaissances qu'un pre? texte
pour le raisonnement et l'esprit.
L'histoire de Schiller a e? te? e? crite dans cette e? poque du dix-huitie`me sie`cle ou` l'on faisait de tout des armes, et son style se
sent un peu du genre pole? mique qui re? gnait alors dans la plu-
part des e? crits. Mais quand le but qu'on se propose est la tole? -
rance et la liberte? , et que l'on y tend par des moyens et des
sentiments aussi nobles que ceux de Schiller, on compose tou-
jours un bel ouvrage, quand me^me on pourrait de? sirer, dans la
part accorde? e aux faits et aux re? flexions, quelque chose de plus
ou de moins e? tendu '.
Par un contraste singulier, c'est Schiller, le grand auteur
dramatique, qui a mis peut-e^tre trop de philosophie, et par con-
'On ne peut oublier, parmi les historiens philosophiques, M. Heeren, qui
>>icnt de publier des Conside? rations sur les Croisades , dans lesquelles une
parfaite impartialite? est le re? sultat des connaissanees les plus rares et de la
force de la raison.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? :U,'j IH-. HISTORIENS ALLEMANDS.
se? quent trop d'ide? es ge? ne? rales dans ses re? cits, et c'est Mu`lier, le
plus savant des historiens, qui a e? te? vraiment poete dans sa
manie`re de peindre les e? ve? nements et les hommes. 11 faut distin-
guer dans l'Histoire de la Suisse l'e? rudit et l'e? crivain d'un grand
talent: ce n'est qu'ainsi, ce me semble, qu'on peut parvenir a`
rendre justice a` Mu`ller. C'e? tait un homme d'un savoir inoui? , et
ses faculte? s en ce genre faisaient vraiment peur. On ne conc? oit
pas comment la te^te d'un homme a pu contenir ainsi un monde
de faits et de dates. Les six mille ans a` nous connus e? taient par-
faitement range? s dans sa me? moire, et ses e? tudes avaient e? te? si
profondes qu'elles e? taient vives comme des souvenirs. Il n'y a
pas un village de Suisse, pas une famille noble dont il ne su^t
l'histoire. Un jour, en conse? quence d'un pari, on lui demanda
la suite des comtes souverains du Bugey; il les dit a` l'instant
me^me, seulement il ne se rappelait pas bien si l'un de ceux qu'il
nommait avait e? te? re? gent ou re? gnant en titre, et il se faisait se? -
rieusement des reproches d'un tel manque de me? moire. Les hom-
mes de ge? nie, parmi les anciens, n'e?
taient point asservis a` cet
immense travail d'e? rudition qui s'augmente avec les sie`cles, et
leur imagination n'e? tait point fatigue? e par l'e? tude. Il en cou^te
plus pour se distinguer de nos jours, et l'on doit du respect au
labeur immense qu'il faut pour se mettre en possession du sujet
que l'on veut traiter.
La mort de ce Mu`lier, dont la vie peut e^tre diversement juge? e,
est une perte irre? parable, et l'on croit voir pe? rir plus qu'un
homme, quand de telles faculte? s s'e? teignent '.
Mu`ller, qu'on peut conside? rer comme le ve? ritable historien
classique d'Allemagne, lisait habituellement les auteurs grecs et
latins dans leur langue originale; il cultivait la litte? rature et les
arts pour les faire servir a` l'histoire. Son e? rudition sans bornes,
loin de nuire a` sa vivacite? naturelle, e? tait comme la base d'ou`
'Parmi les disciples de Muller le baron de Ilormayr, qui a e? crit le Plutar-
que . Autrichien, doit e^tre conside? re? comme l'un des premiers ; on sent i|uc
son histoire est compose? e , non d'apre? s des livres, mais sur les manuscrits
originaux. Le docteur Decarro , un savant Genevois e? tabli a` Vienne, et dont
l'activite? bienfaisante a porte? la de? couverte de la vaccine jusqu'en Asie, Va
faire parai^tre une Iraihiction de ces Vies des Grands Hommes d'Autrictie.
qui doit exciter le plus grand inte? re^t.
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? DES HISTORIENS ALLEMANDS. 357
son imagination prenait l'essor, et la ve? rite? vivante de ses ta-
bleaux tenait a` leur fide? lite? scrupuleuse; mais s'il savait admira-
blement se servir de l'e? rudition, il ignorait l'art de s'en de? gager
quand il le fallait. Son histoire est beaucoup trop longue, il n'en
a pas assez resserre? l'ensemble. Les de? tails sont ne? cessaires pour
donner de l'inte? re^t au re? cit des e? ve? nements; mais on doit choisir
parmi les e? ve? nements ceux qui me? ritent d'e^tre raconte? s.
L'ouvrage de Mu`ller est une chronique e? loquente; si pour-
tant toutes les histoires e? taient ainsi conc? ues, la vie de l'homme
se consumerait tout entie`re a` lire la vie des hommes. Il serait
donc a` souhaiter que Mu^ller ne se fu^t pas laisse? se? duire par l'e? -
tendue me^me de ses connaissances. Ne? anmoins les lecteurs, qui
ont d'autant plus de temps a` donner qu'ils l'emploient mieux,
se pe? ne? treront toujours avec un plaisir nouveau de ces illustres
annales de la Suisse. Les discours pre? liminaires sont des chefs-
d'oeuvre d'e? loquence. Nul n'a su mieux que Mu`ller montrer dans
ses e? crits le patriotisme le plus e? nergique; et maintenant qu'il
n'est plus, c'est par ses e? crits seuls qu'il faut l'appre? cier.
Il de? crit en peintre la contre? e ou` se sont passe? s les principaux
e? ve? nements de la confe? de? ration helve? tique. On aurait tort de se
faire l'historien d'un pays qu'on n'aurait pas vu soi-me^me. Les
sites, les lieux, la nature, sont comme le fond du tableau; et les
faits, quelque bien raconte? s qu'ils puissent e^tre, n'ont pas tous
les caracte`res de la ve? rite? , quand on ne vous fait pas voir les
objets exte? rieurs dont les hommes e? taient environne? s.
L'e? rudition qui a induit Mu^ller a` mettre trop d'importance a`
chaque fait, lui est bien utile, quand il s'agit d'un e? ve? nement
vraiment digne d'e^tre anime? par l'imagination. Il le raconte alors
comme s'il s'e? tait passe? la veille, et sait lui donner l'inte? re^t qu'une
circonstance encore pre? sente ferait e? prouver. Il faut, autant
qu'on le peut, dans l'histoire comme dans les fictions, laisser
au lecteur le plaisir et l'occasion de pressentir lui-me^me les ca-
racte`res et la marche des e? ve? nements. Il se lasse facilement de ce
qu'on lui dit, mais il est ravi de ce qu'il de? couvre; et l'on assi-
mile la litte? rature aux inte? re^ts de la vie, quand on sait exciter
par le re? cit l'anxie? te? de l'attente ; le jugement du lecteur s'exerce
sur un mot, sur une action qui fait tout a` coup comprendre un
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homme, et souvent l'esprit me^me d'une nation et d'un sie`cle.
La conjuration du Ru`tli, telle qu'elle est raconte? e dans l'his-
toire de Mu`ller, inspire un inte? re^t prodigieux. Cette valle? e paisi-
ble ou` des hommes paisibles aussi comme elle se de? termine`rent
aux plus pe? rilleuses actions que la conscience puisse commander;
le calme dans la de? libe? ration, la solennite? du serment, l'ardeur
dans l'exe? cution; l'irre? vocable qui se fonde sur la volonte? de
l'homme, tandis qu'audehors tout peutchanger, quel tableau! Les
images seules y font nai^tre les pense? es: les he? ros de cet e? ve? nement,
comme l'auteur qui le rapporte, sont absorbe? s par la grandeur
me^me de l'objet. Aucune ide? e ge? ne? rale ne se pre? sente a` leur
esprit, aucune re? flexion n'alte`re la fermete? de l'action ni la
beaute? du re? cit.
A la bataille de Gransoa, dans laquelle le duc de Bourgogne
attaqua la faible arme? e des cantons suisses, un trait simple
donne la plus touchante ide? e de ces temps et de ces moeurs.
Charles occupait de? ja` les hauteurs, et se croyait mai^tre de l'arme? e
qu'il voyait de loin dans la plaine; tout a` coup, au lever du so-
leil, il aperc? ut les Suisses qui, suivant la coutume de leurs pe`-
res, se mettaient tous a` genoux, pour invoquer avant le combat
la protection du Seigneur des seigneurs; les Bourguignons cru-
rent qu'ils se mettaient a` genoux ainsi pour rendre les armes, et
pousse`rent des cris de triomphe; mais tout a` coup ces chre? tiens,
fortifie? s par la prie`re, se rele`vent, se pre? cipitent sur leurs ad-
versaires, et remportent a` la fin la victoire dont leur pieuse ar-
deur les avait rendus dignes. Des circonstances de ce genre se
retrouvent souvent dans l'histoire de Mu`ller, et son langage
e? branle l'a^me, lorsme? i? ne que ce qu'il dit n'est point pathe? tique:
il y a quelque chose de grave, de noble et de se? ve`re dans son
style, qui re? veille puissamment le souvenir des vieux sie`cles.
C'e? tait cependant un homme mobileavant tout, que Mu`ller;
mais le talent prend toutes les formes, sans avoir pour cela un
moment d'hypocrisie. Il est ce qu'il parai^t, seulement il ne peut
se maintenir toujours dans la me^me disposition, et les circons-
tances exte? rieures le modifient. C'est surtout a` la couleur de son
style que Mu`ller doit sa puissance sur l'imagination; les mots
anciens dont il se sert si a` propos ont un air de loyaute? germani-
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que qui inspire de la confiance. Ne? anmoins il a tort de vouloir
quelquefois me^ler la concision de Tacite a` la nai? vete? du moyen
a^ge : ces deux imitations se contredisent. Il n'y a me^me que Mu`l-
ler a` qui les tournures du vieux allemand re? ussissent quelque-
fois : pour tout autre ce serait de l'affectation. Salluste seul, parmi
les e? crivains de l'antiquite? , a imagine?