les maisons ba^ties de terre, les
fene^tres
e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
ritable caracte`re qui leur serait naturel.
Il n'y a donc dans
l'Europe litte? raire que deux grandes divisions tre`s-marque? es;
la litte? rature imite? e des anciens, et celle qui doit sa naissance
a` l'esprit du moyen a^ge ; la litte? rature qui, dans son origine,
a rec? u du paganisme sa couleur et son charme, et la litte? rature
dont l'impulsion et le de? veloppement appartiennent a` une reli-
gion essentiellement spiritualiste.
On pourrait dire avec raison queles Franc? ais et les Allemands
sont aux deux extre? mite? s de la chai^ne morale, puisque les uns
conside`rent les objets exte? rieurs comme le mobile de toutes les
ide? es, et les autres, les ide? es comme le mobile de toutes les
impressions. Ces deux nations cependant s'accordent assez bien
sous les rapports sociaux; mais il n'en est point de plus oppose? es
dans leur syste`me litte? raire et philosophique. L'Allemagne in-
tellectuelle n'est presque pas connue de la France: bien peu
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? ORSERVATIONS GE? NE? RALE>>. 11
d'hommes de lettres parmi nous s'en sont occupe? s. Il est vrai
qu'un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agre? able le? -
ge`rete? , qui fait prononcer sur ce qu'on ignore, peut avoir de
l'e? le? gance quand on parle, mais non quand on e? crit. Les Alle-
mands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui
ne convient qu'aux livres; les Franc? ais ont quelquefois aussi
celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu'a` la con-
versation; et nous avons tellement e? puise? tout ce qui est super-
ficiel, que, me^me pour la gra^ce, et surtout pour la varie? te? , il fau-
drait, ce me semble, essayer d'un peu plus de profondeur.
J'ai donc cru qu'il pouvait y avoir quelques avantages a` faire
connai^tre le pays de l'Europe ou` l'e? tude et la me? ditation ont e? te? porte? es si loin, qu'on peut le conside? rer comme la patrie de la
pense? e. Les re? flexions que le pays et les livres m'ont sugge? re? es,
seront partage? es en quatre sections. La premie`re traitera de
l'Allemagne et des moeurs des Allemands; la seconde, de la lit-
te? ratureet des arts; la troisie`me, de la philosophie etde la morale;
la quatrie`me, de la religion et de l'enthousiasme. Ces divers
sujets se me^lent ne? cessairement les uns avec les autres. Le carac-
te`re national influe sur la litte? rature; la litte? rature et la philo-
sophie sur la religion; et l'ensemble peut seul faire connai^tre en
entier chaque partie; mais il fallait cependant se soumettre a` une
division apparente, pour rassembler a` la fin tous les rayons dans
le me^me foyer.
. le ne me dissimule point que je vais exposer, en litte? rature
comme en philosophie, des opinions e? trange`res a` celles qui re? gnent en France; mais soit qu'elles paraissent justes ou non,
soit qu'on les adopte ou qu'on les combatte, elles donnent tou-
jours a` penser. << Car nous n'en sommes pas, j'imagine , a` vou-
<<loir e? lever autour de la France litte? raire la grande muraille de
la Chine, pour empe^cher les ide? es du dehors d'y pe? ne? trer '. >>
'Ces guillemets indiquent les phrases dont les censeurs de Paris avaient
etige? la suppression. Dans le second volume, ils ne trouve? rent rien de re? pre? -
hensiblc; mais les chapitres du troisie? me sur l'Enthousiasme, et surtout la
tanie? re phrase de l'ouvrage, n'obtinrent pas leur approbation. J'e? tais pre^te
f me soumettre a` leurs critiques d'une fac? on ne? gative, c'est-a-dlre, en retran-
duntsans jamais rien ajouter; mais les gendarmes envoye? s par le ministre
ile la police firent l'office de censeurs d'une fac? on c? lus brutale, en mettant
It livre outier en pie? ces.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 12, ORSEHVATIO. NS GENERALES.
-?
H est impossible que les e? crivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus me? ditatifs de l'Europe, ne me? ritent
pas qu'on accorde un moment d'attention a` leur litte? rature et a`
"j. Ileur philosophie. On oppose a` l'une qu'elle n'est pas de bon gou^t,
et a` l'autre qu'elle est pleine de folies. Il se pourrait qu'une lit-
,te? rature ne fu^t pas conforme a` notre le? gislation du bon gou^t, et
qu'elle conti^nt des ide? es nouvelles dont nous pussions nous
enrichir, en les modifiant a` notre manie`re. C'est ainsi que les
Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare plusieurs des tra-
ge? dies de Voltaire. La ste? rilite? dont notre litte? rature est menace? e
ferait croire que l'esprit franc? ais lui-me^me a besoin maintenant
d'e^tre renouvele? par une se? ve plus vigoureuse; et comme l'e? le? -
gance de la socie? te? nous pre? servera toujours de certaines fautes,
il nous importe surtout de retrouver la source des grandes
beaute? s.
Apre`s avoir repousse? la litte? rature des Allemands au nom du
bon gou^t, on croit pouvoir aussi se de? barrasser de leur philoso-
phie au nom de la raison. Le bon gou^t et la raison sont des paro-
les qu'il est toujours agre? able de prononcer, me^me au hasard;
mais peut-on de bonne foi se persuader que des e? crivains d'une
e? rudition immense, et qui connaissent tous les livres franc? ais
aussi bien que nous-me^mes, s'occupent depuis vingt anne? es de
pures absurdite? s?
Les sie`cles superstitieux accusent facilement les opinions nou-
velles d'impie? te? , etles sie`cles incre? dules les accusent non moins
facilement de folie. Dans le seizie`me sie`cle, Galile? e a e? te? livre? a`
l'inquisition pour avoir dit que la terre tournait ; et dans le dix-
huitie`me, quelques-uns ont voulu faire passer J. J. Rousseau
pour un de? vot fanatique. Les opinions qui diffe`rent de l'esprit
dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire:
l'e? tude et l'examen peuvent seuls donner cette libe? ralite? de juge-
ment, sans laquelle il est impossible d'acque? rir des lumie`res
nouvelles, ou de conserver me^me celles qu'on a; car on se sou-
met a` de certaines ide? es rec? ues, non comme a` des ve? rite? s , mais
comme au pouvoir; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue
a` la servitude, dans le champ me^me de la litte? rature et de la phi-
losophie.
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? DE L'ALLEMAGNE.
PREMIE`RE PARTIE.
DE L'ALLEMAGNE ET DES MOEURS DES ALLEMANDS.
CHAPITRE PREMIER.
De l'aspect de l'Allemagne.
La multitude etl'e? tendue des fore^ts indiquent une civilisation
encore nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve presque plus
d'arbres, et le soleil tombe a` plomb sur la terre de? pouille? e par
les hommes. L'Allemagne offre encore quelques traces d'une na-
ture non habite? e. Depuis les Alpes jusqu'a` la mer, entre le Rhin
et le Danube, vous voyez un pays couvert de che^nes et de sapins,
traverse? par des fleuves d'une imposante beaute? , et coupe? par
des montagnes dont l'aspect est tre`s-pittoresque; mais devastes
bruye`res, des sables, des routes souvent ne? glige? es, un climat
se? ve`re, remplissent d'abord l'a^me de tristesse; et ce n'est qu'a`
la longue qu'on de? couvre ce qui peut attacher a` ce se? jour.
Le midi de l'Allemagne est tre`s-bien cultive? ; cependant il y
a toujours dans les plus belles contre? es de ce pays quelque chose
de se? rieux, qui fait pluto^t penser au travail qu'aux plaisirs, aux
vertus des habitants qu'aux charmes de la nature.
Les de? bris des cha^teaux forts, qu'on aperc? oit sur le haut des
montagnes.
les maisons ba^ties de terre, les fene^tres e? troites, les neiges qui, pendant l'hiver, couvrent des plaines a` perte de vue ,
causent une impression pe? nible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et dans les hommes, resserre d'abord le coeur. Il semble que le temps marche la` plus lentement qu'ailleurs , que
Ja ve? ge? tation ne se presse pas plus dans le sol que les ide? es dans la te^te des hommes, et que les sillons re? guliers du laboureur y sont trace? s sur une terre pesante.
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? 14 DE L ASPECT
Ne? anmoins, quand on a surmonte? ces sensations irre? fle? chies,
le pays et les habitants offrent a` l'observation quelque chose
d'inte? ressant et de poe? tique : vous sentez que des a^mes et des
imaginations douces ont embelli ces campagnes. Les grands che-
mins sont plante? s d'arbres fruitiers, place? s la` pour rafrai^chir
le voyageur. Les paysages dont le Rhin est entoure? sont super-
bes presque partout; on dirait que ce fleuve est le ge? nie tute? laire de l'Allemagne; ses flots sont purs, rapides, et majestueux
comme la vie d'un ancien he? ros: le Danube se divise en plu-
sieurs branches; les ondes de l'Elbe et de la Spre? e se troublent
facilement par l'orage; le Rhin seul est presque inalte? rable. Les
contre? esqu'il traverse paraissent tout a` la fois si se? rieuses et si va-
rie? es, si fertiles et si solitaires, qu'on serait tente? de croire que
c'est lui-me^me qui les a cultive? es, et que les hommes d'a` pre? -
sent n'y sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts
faits des temps jadis, et l'ombre d'Arminius semble errer en-
core sur ces rivages escarpe? s.
Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Al-
lemagne; ces monuments rappellent les sie`cles de la chevalerie;
dans presque toutes les villes, les muse? es publics conservent des
restes de ces temps-la`. On dirait que les habitants du Nord, vain-
queurs du monde, en partant de la Germanie, y ont laisse? leurs
souvenirs sous diverses formes, et que le pays tout entier res-
semble au se? jour d'un grand peuple, qui depuis longtemps l'a
quitte? . Il y a dans la plupart des arsenaux des villes allemandes,
des figures de chevaliers en bois peint, reve^tus de leur armure;
le casque, le bouclier, les cuissards, les e? perons, tout est selon
l'ancien usage, et l'on se prome`ne au milieu de ces morts debout,
dont les bras leve? s semblent pre^ts a` frapper leurs adversaires,
qui tiennent aussi de me^me leurs lances en arre^t. Cette image
immobile d'actions jadis si vives cause une impression pe? nible.
C'estainsi qu'apre`s les tremblements de terre, on a retrouve? des
hommes engloutis qui avaient garde? pendant longtemps encore
le dernier geste de leur dernie`re pense? e. L'architecture moderne, en Allemagne, n'offre rien qui me? -
rite d'e^tre cite? ; mais les villes sont en ge? ne? ral bien ba^ties, et les proprie? taires les embellissent avec une sorte de soin plein de
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? DE L ALLEMAGNE. 15
bonhomie. Les maisons, dans plusieurs villes , sou^l peintes en
dehors de diverses couleurs: on y voit des figures de saints,
des ornements de tout genre, dont le gou^t n'est assure? ment pas
parfait, mais qui varient l'aspect des habitations et semblent
indiquer un de? sir bienveillant de plaire a` ses concitoyens et aux
e? trangers. L'e? clat et la splendeur d'un palais servent a` l'amour-
propre de celui qui le posse`de; mais la de? coration soigne? e, la
parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque
chose d'hospitalier. Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties
de l'Allemagne qu'en Angleterre; le luxe des jardins suppose
toujours qu'on aime la nature. En Angleterre, des maisons tre`s-simples sont ba^ties au milieu des parcs les plus magnifiques; le
proprie? taire ne? glige sa demeure, et pare avec soin la campagne.
Cette magnificence et cette simplicite? re? unies n'existent su^re-
ment pas au me^me degre? en Allemagne ; cependant, a` travers
le manque de fortune et l'orgueil fe? odal, on aperc? oit en tout un
certain amour du beau qui, to^t ou tard, doit donner du gou^t et
de la gra^ce, puisqu'il en est la ve? ritable source. Souvent, au mi-
lieu des superbes jardins des princes allemands, l'on place des
harpes e? oliennes pre`s des grottes entoure? es de fleurs, afin que
le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout
ensemble. L'imagination des habitants du Nord ta^che ainsi de
se composer une nature d'Italie; et pendant les jours brillants
d'un e? te? rapide, l'on parvient quelquefois a` s'y tromper.
CHAPITRE II.
Des moeurs et du caracte`re des Allemands.
Quelques traits principaux peuvent seuls convenir e? galement
a` toute la nation allemande; car les diversite? s de ce pays sont
telles, qu'on ne saitcomment re? unir sous un me^me point de vue
des religions, des gouvernements, des climats, des peuples me^me
si diffe? rents. L'Allemagne du Midi est, a` beaucoup d'e? gards,
tout autre que celle du Nord; les villes de commerce ne ressem-
blent point aux villes ce? le`bres par leurs universite? s; les petits
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? 16 MES MJLtiRS
E? tals cliffe`reut sensiblement des deux grandes monarchies, la
Prusse et l'Autriche. L'Allemagne e? tait une fe? de? ration aristo-
cratique; cet empire n'avait point un centre commun de lu-
mie`res et d'esprit public; il ne formait pas une nation com-
pacte, et le lien manquait au faisceau. Cette division de l'Alle-
magne, funeste a` sa force politique, e? tait cependant tre`s-favo-
rable aux essais de tout genre que pouvaient tenter le ge? nie et
l'imagination. Il y avait une sorte d'anarchie douce et paisible,
en fait d'opinions litte? raires et me? taphysiques, qui permettait
a` chaque homme le de? veloppement entier de sa manie`re de voir
individuelle.
Comme il n'existe point de capitale ou` se rassemble la bonne
compagnie de toute l'Allemagne, l'esprit de socie? te? y exerce peu
de pouvoir; l'empire du gou^t et l'arme du ridicule y sont sans
influence. La plupart des e? crivains et des penseurs travaillent
dans la solitude, ou seulement entoure? s d'un petit cercle qu'ils
dominent. Ils se laissent aller, chacun se? pare? ment, a` tout ce
que leur inspire une imagination sans contrainte; et si l'on
peut apercevoir quelques traces de l'ascendant de la mode en
Allemagne, c'est par le de? sir que chacun e? prouve de se montrer
tout a` fait diffe? rent des autres. En France, au contraire, chacun
aspire a` me? riter ce que Montesquieu disait de Voltaire: II a plus
que personne l'esprit que tout le monde a. Les e? crivains alle-
mands imiteraient plus volontiers encore les e? trangers que leurs
compatriotes.
En litte? rature, comme en politique, les Allemands ont trop
de conside? ration pour les e? trangers, et pas assez de pre? juge? s na-
tionaux. C'est une qualite? dans les individus que l'abne? gation de
soi-me^me et l'estime des autres; mais le patriotisme des nations
doit e^tre e? goi? ste. La fierte? des Anglais sert puissamment a` leur
existence politique; la bonne opinion que les Franc? ais ont d'eux-me^mes a toujours beaucoup contribue? a` leur ascendant sur l'Eu-
rope; le noble orgueil des Espagnols les a rendus jadissouverains
d'une portion du monde. Les Allemands sont Saxons, Prussiens,
Bavarois, Autrichiens; mais le caracte`re germanique, sur lequel
devrait se fonder la force de-tous, est morcele? comme la terre
me^me qui a tant de diffe? rents mai^tres.
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? DES ALLEMANDS. 17
J'examinerai se? pare? ment l'Allemagne du Midi et celledu Nord:
mais je me bornerai maintenant aux re? flexions qui conviennent
a lanation entie`re. Les Allemands ont en ge? ne? ral de la since? rite?
et de la fide? lite? ; ils ne manquent presque jamais a` leur parole,
et la tromperie leur est e? trange`re. Si ce de? faut s'introduisait ja-
mais en Allemagne, ce ne pourrait e^tre que par l'envie d'imiter
les e? trangers, de se montrer aussi habile qu'eux, et surtout de
n'e^tre pas leur dupe; mais le bon sens et le bon coeur rame`ne-
raient biento^t les Allemands a` sentir qu'on n'est fort que par
sa propre nature, et que l'habitude de l'honne^tete? rend tout a`
fait incapable, me^me quand on le veut, de se servir de la ruse.
Il faut, pour tirer parti de l'immoralite? , e^tre arme? tout a` fait
a` la le? ge`re, et ne pas porter en soi-me^me une conscience et
des scrupules qui vous arre^tent a` moitie? chemin, et vous font
e? prouver d'autant plus vivement le regret d'avoir quitte? l'an-
cienne route, qu'il vous est impossible d'avancer hardiment dans
la nouvelle.
Il est aise? , je le crois, de de? montrer que, sans la morale,
tout est hasard et te? ne`bres.
l'Europe litte? raire que deux grandes divisions tre`s-marque? es;
la litte? rature imite? e des anciens, et celle qui doit sa naissance
a` l'esprit du moyen a^ge ; la litte? rature qui, dans son origine,
a rec? u du paganisme sa couleur et son charme, et la litte? rature
dont l'impulsion et le de? veloppement appartiennent a` une reli-
gion essentiellement spiritualiste.
On pourrait dire avec raison queles Franc? ais et les Allemands
sont aux deux extre? mite? s de la chai^ne morale, puisque les uns
conside`rent les objets exte? rieurs comme le mobile de toutes les
ide? es, et les autres, les ide? es comme le mobile de toutes les
impressions. Ces deux nations cependant s'accordent assez bien
sous les rapports sociaux; mais il n'en est point de plus oppose? es
dans leur syste`me litte? raire et philosophique. L'Allemagne in-
tellectuelle n'est presque pas connue de la France: bien peu
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? ORSERVATIONS GE? NE? RALE>>. 11
d'hommes de lettres parmi nous s'en sont occupe? s. Il est vrai
qu'un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agre? able le? -
ge`rete? , qui fait prononcer sur ce qu'on ignore, peut avoir de
l'e? le? gance quand on parle, mais non quand on e? crit. Les Alle-
mands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui
ne convient qu'aux livres; les Franc? ais ont quelquefois aussi
celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu'a` la con-
versation; et nous avons tellement e? puise? tout ce qui est super-
ficiel, que, me^me pour la gra^ce, et surtout pour la varie? te? , il fau-
drait, ce me semble, essayer d'un peu plus de profondeur.
J'ai donc cru qu'il pouvait y avoir quelques avantages a` faire
connai^tre le pays de l'Europe ou` l'e? tude et la me? ditation ont e? te? porte? es si loin, qu'on peut le conside? rer comme la patrie de la
pense? e. Les re? flexions que le pays et les livres m'ont sugge? re? es,
seront partage? es en quatre sections. La premie`re traitera de
l'Allemagne et des moeurs des Allemands; la seconde, de la lit-
te? ratureet des arts; la troisie`me, de la philosophie etde la morale;
la quatrie`me, de la religion et de l'enthousiasme. Ces divers
sujets se me^lent ne? cessairement les uns avec les autres. Le carac-
te`re national influe sur la litte? rature; la litte? rature et la philo-
sophie sur la religion; et l'ensemble peut seul faire connai^tre en
entier chaque partie; mais il fallait cependant se soumettre a` une
division apparente, pour rassembler a` la fin tous les rayons dans
le me^me foyer.
. le ne me dissimule point que je vais exposer, en litte? rature
comme en philosophie, des opinions e? trange`res a` celles qui re? gnent en France; mais soit qu'elles paraissent justes ou non,
soit qu'on les adopte ou qu'on les combatte, elles donnent tou-
jours a` penser. << Car nous n'en sommes pas, j'imagine , a` vou-
<<loir e? lever autour de la France litte? raire la grande muraille de
la Chine, pour empe^cher les ide? es du dehors d'y pe? ne? trer '. >>
'Ces guillemets indiquent les phrases dont les censeurs de Paris avaient
etige? la suppression. Dans le second volume, ils ne trouve? rent rien de re? pre? -
hensiblc; mais les chapitres du troisie? me sur l'Enthousiasme, et surtout la
tanie? re phrase de l'ouvrage, n'obtinrent pas leur approbation. J'e? tais pre^te
f me soumettre a` leurs critiques d'une fac? on ne? gative, c'est-a-dlre, en retran-
duntsans jamais rien ajouter; mais les gendarmes envoye? s par le ministre
ile la police firent l'office de censeurs d'une fac? on c? lus brutale, en mettant
It livre outier en pie? ces.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 12, ORSEHVATIO. NS GENERALES.
-?
H est impossible que les e? crivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus me? ditatifs de l'Europe, ne me? ritent
pas qu'on accorde un moment d'attention a` leur litte? rature et a`
"j. Ileur philosophie. On oppose a` l'une qu'elle n'est pas de bon gou^t,
et a` l'autre qu'elle est pleine de folies. Il se pourrait qu'une lit-
,te? rature ne fu^t pas conforme a` notre le? gislation du bon gou^t, et
qu'elle conti^nt des ide? es nouvelles dont nous pussions nous
enrichir, en les modifiant a` notre manie`re. C'est ainsi que les
Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare plusieurs des tra-
ge? dies de Voltaire. La ste? rilite? dont notre litte? rature est menace? e
ferait croire que l'esprit franc? ais lui-me^me a besoin maintenant
d'e^tre renouvele? par une se? ve plus vigoureuse; et comme l'e? le? -
gance de la socie? te? nous pre? servera toujours de certaines fautes,
il nous importe surtout de retrouver la source des grandes
beaute? s.
Apre`s avoir repousse? la litte? rature des Allemands au nom du
bon gou^t, on croit pouvoir aussi se de? barrasser de leur philoso-
phie au nom de la raison. Le bon gou^t et la raison sont des paro-
les qu'il est toujours agre? able de prononcer, me^me au hasard;
mais peut-on de bonne foi se persuader que des e? crivains d'une
e? rudition immense, et qui connaissent tous les livres franc? ais
aussi bien que nous-me^mes, s'occupent depuis vingt anne? es de
pures absurdite? s?
Les sie`cles superstitieux accusent facilement les opinions nou-
velles d'impie? te? , etles sie`cles incre? dules les accusent non moins
facilement de folie. Dans le seizie`me sie`cle, Galile? e a e? te? livre? a`
l'inquisition pour avoir dit que la terre tournait ; et dans le dix-
huitie`me, quelques-uns ont voulu faire passer J. J. Rousseau
pour un de? vot fanatique. Les opinions qui diffe`rent de l'esprit
dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire:
l'e? tude et l'examen peuvent seuls donner cette libe? ralite? de juge-
ment, sans laquelle il est impossible d'acque? rir des lumie`res
nouvelles, ou de conserver me^me celles qu'on a; car on se sou-
met a` de certaines ide? es rec? ues, non comme a` des ve? rite? s , mais
comme au pouvoir; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue
a` la servitude, dans le champ me^me de la litte? rature et de la phi-
losophie.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE L'ALLEMAGNE.
PREMIE`RE PARTIE.
DE L'ALLEMAGNE ET DES MOEURS DES ALLEMANDS.
CHAPITRE PREMIER.
De l'aspect de l'Allemagne.
La multitude etl'e? tendue des fore^ts indiquent une civilisation
encore nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve presque plus
d'arbres, et le soleil tombe a` plomb sur la terre de? pouille? e par
les hommes. L'Allemagne offre encore quelques traces d'une na-
ture non habite? e. Depuis les Alpes jusqu'a` la mer, entre le Rhin
et le Danube, vous voyez un pays couvert de che^nes et de sapins,
traverse? par des fleuves d'une imposante beaute? , et coupe? par
des montagnes dont l'aspect est tre`s-pittoresque; mais devastes
bruye`res, des sables, des routes souvent ne? glige? es, un climat
se? ve`re, remplissent d'abord l'a^me de tristesse; et ce n'est qu'a`
la longue qu'on de? couvre ce qui peut attacher a` ce se? jour.
Le midi de l'Allemagne est tre`s-bien cultive? ; cependant il y
a toujours dans les plus belles contre? es de ce pays quelque chose
de se? rieux, qui fait pluto^t penser au travail qu'aux plaisirs, aux
vertus des habitants qu'aux charmes de la nature.
Les de? bris des cha^teaux forts, qu'on aperc? oit sur le haut des
montagnes.
les maisons ba^ties de terre, les fene^tres e? troites, les neiges qui, pendant l'hiver, couvrent des plaines a` perte de vue ,
causent une impression pe? nible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et dans les hommes, resserre d'abord le coeur. Il semble que le temps marche la` plus lentement qu'ailleurs , que
Ja ve? ge? tation ne se presse pas plus dans le sol que les ide? es dans la te^te des hommes, et que les sillons re? guliers du laboureur y sont trace? s sur une terre pesante.
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? 14 DE L ASPECT
Ne? anmoins, quand on a surmonte? ces sensations irre? fle? chies,
le pays et les habitants offrent a` l'observation quelque chose
d'inte? ressant et de poe? tique : vous sentez que des a^mes et des
imaginations douces ont embelli ces campagnes. Les grands che-
mins sont plante? s d'arbres fruitiers, place? s la` pour rafrai^chir
le voyageur. Les paysages dont le Rhin est entoure? sont super-
bes presque partout; on dirait que ce fleuve est le ge? nie tute? laire de l'Allemagne; ses flots sont purs, rapides, et majestueux
comme la vie d'un ancien he? ros: le Danube se divise en plu-
sieurs branches; les ondes de l'Elbe et de la Spre? e se troublent
facilement par l'orage; le Rhin seul est presque inalte? rable. Les
contre? esqu'il traverse paraissent tout a` la fois si se? rieuses et si va-
rie? es, si fertiles et si solitaires, qu'on serait tente? de croire que
c'est lui-me^me qui les a cultive? es, et que les hommes d'a` pre? -
sent n'y sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts
faits des temps jadis, et l'ombre d'Arminius semble errer en-
core sur ces rivages escarpe? s.
Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Al-
lemagne; ces monuments rappellent les sie`cles de la chevalerie;
dans presque toutes les villes, les muse? es publics conservent des
restes de ces temps-la`. On dirait que les habitants du Nord, vain-
queurs du monde, en partant de la Germanie, y ont laisse? leurs
souvenirs sous diverses formes, et que le pays tout entier res-
semble au se? jour d'un grand peuple, qui depuis longtemps l'a
quitte? . Il y a dans la plupart des arsenaux des villes allemandes,
des figures de chevaliers en bois peint, reve^tus de leur armure;
le casque, le bouclier, les cuissards, les e? perons, tout est selon
l'ancien usage, et l'on se prome`ne au milieu de ces morts debout,
dont les bras leve? s semblent pre^ts a` frapper leurs adversaires,
qui tiennent aussi de me^me leurs lances en arre^t. Cette image
immobile d'actions jadis si vives cause une impression pe? nible.
C'estainsi qu'apre`s les tremblements de terre, on a retrouve? des
hommes engloutis qui avaient garde? pendant longtemps encore
le dernier geste de leur dernie`re pense? e. L'architecture moderne, en Allemagne, n'offre rien qui me? -
rite d'e^tre cite? ; mais les villes sont en ge? ne? ral bien ba^ties, et les proprie? taires les embellissent avec une sorte de soin plein de
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? DE L ALLEMAGNE. 15
bonhomie. Les maisons, dans plusieurs villes , sou^l peintes en
dehors de diverses couleurs: on y voit des figures de saints,
des ornements de tout genre, dont le gou^t n'est assure? ment pas
parfait, mais qui varient l'aspect des habitations et semblent
indiquer un de? sir bienveillant de plaire a` ses concitoyens et aux
e? trangers. L'e? clat et la splendeur d'un palais servent a` l'amour-
propre de celui qui le posse`de; mais la de? coration soigne? e, la
parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque
chose d'hospitalier. Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties
de l'Allemagne qu'en Angleterre; le luxe des jardins suppose
toujours qu'on aime la nature. En Angleterre, des maisons tre`s-simples sont ba^ties au milieu des parcs les plus magnifiques; le
proprie? taire ne? glige sa demeure, et pare avec soin la campagne.
Cette magnificence et cette simplicite? re? unies n'existent su^re-
ment pas au me^me degre? en Allemagne ; cependant, a` travers
le manque de fortune et l'orgueil fe? odal, on aperc? oit en tout un
certain amour du beau qui, to^t ou tard, doit donner du gou^t et
de la gra^ce, puisqu'il en est la ve? ritable source. Souvent, au mi-
lieu des superbes jardins des princes allemands, l'on place des
harpes e? oliennes pre`s des grottes entoure? es de fleurs, afin que
le vent transporte dans les airs des sons et des parfums tout
ensemble. L'imagination des habitants du Nord ta^che ainsi de
se composer une nature d'Italie; et pendant les jours brillants
d'un e? te? rapide, l'on parvient quelquefois a` s'y tromper.
CHAPITRE II.
Des moeurs et du caracte`re des Allemands.
Quelques traits principaux peuvent seuls convenir e? galement
a` toute la nation allemande; car les diversite? s de ce pays sont
telles, qu'on ne saitcomment re? unir sous un me^me point de vue
des religions, des gouvernements, des climats, des peuples me^me
si diffe? rents. L'Allemagne du Midi est, a` beaucoup d'e? gards,
tout autre que celle du Nord; les villes de commerce ne ressem-
blent point aux villes ce? le`bres par leurs universite? s; les petits
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? 16 MES MJLtiRS
E? tals cliffe`reut sensiblement des deux grandes monarchies, la
Prusse et l'Autriche. L'Allemagne e? tait une fe? de? ration aristo-
cratique; cet empire n'avait point un centre commun de lu-
mie`res et d'esprit public; il ne formait pas une nation com-
pacte, et le lien manquait au faisceau. Cette division de l'Alle-
magne, funeste a` sa force politique, e? tait cependant tre`s-favo-
rable aux essais de tout genre que pouvaient tenter le ge? nie et
l'imagination. Il y avait une sorte d'anarchie douce et paisible,
en fait d'opinions litte? raires et me? taphysiques, qui permettait
a` chaque homme le de? veloppement entier de sa manie`re de voir
individuelle.
Comme il n'existe point de capitale ou` se rassemble la bonne
compagnie de toute l'Allemagne, l'esprit de socie? te? y exerce peu
de pouvoir; l'empire du gou^t et l'arme du ridicule y sont sans
influence. La plupart des e? crivains et des penseurs travaillent
dans la solitude, ou seulement entoure? s d'un petit cercle qu'ils
dominent. Ils se laissent aller, chacun se? pare? ment, a` tout ce
que leur inspire une imagination sans contrainte; et si l'on
peut apercevoir quelques traces de l'ascendant de la mode en
Allemagne, c'est par le de? sir que chacun e? prouve de se montrer
tout a` fait diffe? rent des autres. En France, au contraire, chacun
aspire a` me? riter ce que Montesquieu disait de Voltaire: II a plus
que personne l'esprit que tout le monde a. Les e? crivains alle-
mands imiteraient plus volontiers encore les e? trangers que leurs
compatriotes.
En litte? rature, comme en politique, les Allemands ont trop
de conside? ration pour les e? trangers, et pas assez de pre? juge? s na-
tionaux. C'est une qualite? dans les individus que l'abne? gation de
soi-me^me et l'estime des autres; mais le patriotisme des nations
doit e^tre e? goi? ste. La fierte? des Anglais sert puissamment a` leur
existence politique; la bonne opinion que les Franc? ais ont d'eux-me^mes a toujours beaucoup contribue? a` leur ascendant sur l'Eu-
rope; le noble orgueil des Espagnols les a rendus jadissouverains
d'une portion du monde. Les Allemands sont Saxons, Prussiens,
Bavarois, Autrichiens; mais le caracte`re germanique, sur lequel
devrait se fonder la force de-tous, est morcele? comme la terre
me^me qui a tant de diffe? rents mai^tres.
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? DES ALLEMANDS. 17
J'examinerai se? pare? ment l'Allemagne du Midi et celledu Nord:
mais je me bornerai maintenant aux re? flexions qui conviennent
a lanation entie`re. Les Allemands ont en ge? ne? ral de la since? rite?
et de la fide? lite? ; ils ne manquent presque jamais a` leur parole,
et la tromperie leur est e? trange`re. Si ce de? faut s'introduisait ja-
mais en Allemagne, ce ne pourrait e^tre que par l'envie d'imiter
les e? trangers, de se montrer aussi habile qu'eux, et surtout de
n'e^tre pas leur dupe; mais le bon sens et le bon coeur rame`ne-
raient biento^t les Allemands a` sentir qu'on n'est fort que par
sa propre nature, et que l'habitude de l'honne^tete? rend tout a`
fait incapable, me^me quand on le veut, de se servir de la ruse.
Il faut, pour tirer parti de l'immoralite? , e^tre arme? tout a` fait
a` la le? ge`re, et ne pas porter en soi-me^me une conscience et
des scrupules qui vous arre^tent a` moitie? chemin, et vous font
e? prouver d'autant plus vivement le regret d'avoir quitte? l'an-
cienne route, qu'il vous est impossible d'avancer hardiment dans
la nouvelle.
Il est aise? , je le crois, de de? montrer que, sans la morale,
tout est hasard et te? ne`bres.