de ces
malheurs
cause?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
ja` iIe la re?
giou
'des bienheureux; de? ja` la consolation me vient de cette contre? e
de paix : parle.
RRACKF. IN ROURG.
<< Les bruits qui circulent et la garde double? e m'ont fait soup-
<< conter qu'on pre? parait cette nuit sur la place publique quelque
<< chose de redoutable. Je suis arrive? par des detours dans une
maison dont la fene^tre donnait sur cette place; le vent agitait
? les flambeaux qu'un cercle nombreux de soldats espagnols _'
, portaient dans leurs mains; <<t, comme je m'efforc? ais de re- -
<<carder a` travers cette lueur incertaine, j'apercois en fre? mis-
<< sant un e? chafaud e? leve? ; plusieurs e? taient occupe? s a` couvrir les
planches d'un drap noir, et de? ja` les marches de l'escalier e? taient
, reve^tuesdece deuil fune`bre; on eu^t dit qu'on ce? le? brait la eon-
<< se? cration d'un sacrifice horrible. Un crucifix blanc, qui brillait
? pendant la nuit comme de l'argent, e? tait place? sur l'un des ro-
,te? s de l'e? chafaud. La terrible certitude e? tait la` devant mes yeux;
<<mais les flambeaux par degre? s s'e? teignirent; biento^t tous les
objets disparurent, et l'oeuvre criminelle de la nuit rentra dans
<< le sein des te? ne`bres. >>
Le fils du duc d'Albe de? couvre qu'on s'est servi de lui pour
perdre Egmont; il veut le sauver a` tout prix; Egmont ne lui de-
mande qu'un service, c'est de prote? ger Clara quand il ne sera
plus; mais on apprend qu'elle s'est donne? la mort pour ne pas survivre a` celui qu'elle aime. Egmont pe? rit, et l'amer ressenti-
ment de Ferdinand contre son pe`re est la punition du duc d'Albe,
qui, dit-on, n'aima rien sur la terre que ce fiis.
H me semble qu'avec quelques changements il serait possible
d'adapter ce plan a` la forme franc? aise, . l'ai passe? sous silence
quelques sce`nes qu'on ne pourrait point introduire sur notre
the? a^tre. D'abord celle qui commence la trage? die: des soldats
d'Egmont et des bourgeois de Bruxelles s'entretiennent entre eux de ses exploits; ils racontent, dans un dialogue naturel et
piquant, les principales actions de sa vie, et font sentir dans
leur langage et leurs re? cits la haute confiance qu'il leur inspire.
C'est ainsi que Shakespeare pre? pare l'entre? e de Jules-Ce? sar, et le
camp de Walstein est compose? dans le me^me but. Mais nous ne
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 260 LE COMTE D'EGMOINT.
supporterions pas en France le me? lange du ton populaire avec la
dignite? tragique, et c'est ce qui donne souvent de la monotonie
a` nos trage? dies du second ordre. Les mots pompeux et les situa-
tions toujours he? roi? ques sont ne? cessairement en petit nombre:
d'ailleurs l'attendrissement pe? ne`tre rarement jusqu'au fond
de l'a^me, quand on ne captive pas l'imagination par des de? tails
simples, mais vrais, qui donnent de la vie aux moindres circons-
tances.
Clara est repre? sente? e au milieu d'un inte? rieur singulie`rement
bourgeois, sa me`re est tre`s-vulgaire; celui qui doit l'e? pousera pour elle un sentiment passionne? , mais on n'aime pas a` se
repre? senter Egmont comme le rival d'un homme du peuple;
tout ce qui entoure Clara sert, il est vrai, a` relever la purete? de
sou a^me; ne? anmoins on n'admettrait pas en France dans l'art
dramatique l'un des principes de l'art pittoresque, l'ombre qui
fait ressortir la lumie`re. Comme on voit l'une et l'autre simulta-
ne? ment dans un tableau, on rec? oit tout a` la fois l'effet de toutes
deux; il n'en est pas ainsi dans une pie`ce de the? a^tre, ou` l'action
est successive; la sce`ne qui blesse n'est pas tole? re? e, en conside? ra-
tion du reflet avantageux qu'elle doit jeter surla sce`ne suivante;
et l'on exige que l'opposition consiste dans des beaute? s diffe? ren-
tes, mais qui soient toujours des beaute? s.
La fin de la trage? die de Goethe n'est point en harmonie avec
l'ensemble; le comte d'Egmont s'endort quelques instants avant
demarcher a` l'e? chafaud; Clara, qui n'est plus, lui apparai^t pen-
dant son sommeil environne? e d'un e? clat ce? leste, et lui annonce
que la cause de la liberte? qu'il a servie doit triompher un jour:
ce de? nou^ment merveilleux ne peut convenir a` une pie`ce histo-
rique. Les Allemands, en ge? ne? ral, sont embarrasse? s lorsqu'il
s'agit de finir; et c'est surtout a` eux que pourrait s'appliquer ce
proverbe des Chinois: Quand on a dix pas a` faire, neuf est
la moitie? du chemin. L'esprit ne? cessaire pour terminer quoi que
ce soit exige une sorte d'habilete? et de mesure qui ne s'accorde
gue`re avec l'imagination vague et inde? finie que les Allemands
manifestent dans tous leurs ouvrages. D'ailleurs il faut de l'art,
et beaucoup d'art, pour trouver un de? nou^ment, car il y en a ra-
rement dans la vie; les faits s'enchai^nent les uns aux autres , et
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? EN TAUHIDE. 261
leurs conse? quences se perdent dans la suite des temps. La con-
naissance du the? a^tre seule apprend a` circonscrire l'e? ve? nement
principal, et a` faire concourir tous les accessoires au me^me but.
Mais combiner les effets semble presque aux Allemands de
l'hypocrisie, et le calcul leur parai^t inconciliable avec l'inspira-
tion.
Goethe est cependant de tous leurs e? crivains celui qui aurait
le plus de moyens pour accorder ensemble l'habilete? de l'esprit
avec son audace; mais il ne daigne pas se donner la peine de
me? nager les situations dramatiques de manie`re a` les rendre
the? a^trales. Quand elles sont belles en elles-me^mes, il ne s'em-
barrasse pas du reste. Le public allemand qu'il a pour specta-
teur a` Weimar, ne demande pas mieux que de l'attendre et de
le deviner; aussi patient, aussi intelligent que le choeur des
Grecs, au lieu d'exiger seulement qu'on l'amuse, comme le
font d'ordinaire les souverains, peuples ou rois, il se me^le lui-me^me de son plaisir, en analysant, en expliquant ce qui ne le
frappe pas d'abord; un tel public est lui-me^me artiste dans ses
jugements.
CHAPITRE XXII.
Iphige? nie en Tauride , Torquato Tasso , etc.
Ou donnait en Allemagne des drames bourgeois, des me? lo-
drames, des pie`ces a` grand spectacle, remplies de chevaux et
de chevalerie. Goethe voulut ramener la litte? rature a` la se? ve? rite?
de l'antique, et il composa son Iphige? nie en Tauride, qui est
le chef-d'oeuvre de la poe? sie classique chez les Allemands. Cette
trage? die rappelle le genre d'impression qu'on rec? oit en contem-
plant les statues grecques; l'action en est si imposante et si
tranquille, qu'alors me^me que la situation des personnages
change, il y a toujours en eux une sorte de dignite? qui fixe dans
le souvenir chaque moment comme durable.
Le sujet iTlphiye? nie en Tauride est si connu , qu'il e? tait dif-
ficile de le traiter d'une manie`re nouvelle ; Goethe y est parvenu
ne? anmoins, en donnant un caracte`re vraiment admirable a` sou
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? 562 IPU1GEN1R EN TAUHIDE.
he? roi? ne. L'Antigone de Sophocle est une sainte, telle qu'une re-
ligion plus pure que celle des anciens pourrait nous la repre? sen-
ter. L'Iphige? nie de Goethe n'a pas moins de respect pour la
ve? rite? qu'Antigone; mais elle re? unit le calme d'un philosophe
a` la ferveur d'une pre^tresse : le chaste culte de Diane et l'asile
d'un temple suffisent a` l'existence re^veuse que lui laisse le re-
gret d'e^tre e? loigne? e de la Gre`ce. Elle veut adoucir les moeurs du
pays barbare qu'elle habite : et bien que son nom soit ignore? ,
elle re? pand des bienfaits autour d'elle, en fille du roi des rois.
Toutefois, elle ne cesse point de regretter les belles contre? es ou`
se passa son enfance, et son a^me est remplie d'une re? signation
forte et douce, qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre le
stoi? cisme et le christianisme. Iphige? nie ressemble un peu a` la
divinite? qu'elle sert, et l'imagination se la repre? sente environ-
ne? e d'un nuage qui lui de? robe sa patrie. En effet, l'exil, et
l'exil loin de la Gre`ce, pouvait-il permettre aucune autre jouis-
sance que celles qu'on trouve en soi-me^me! Ovide aussi, con-
damne? a` vivre non loin de laTauride, parlait en vain son har-
monieux langage aux habitantsde ces rives de? sole? es :il cher-
chait en vain les arts, un beau ciel, et cette sympathie de pen-
se? es qui fait gou^ter avec les indiffe? rents me^me quelques-uns des
plaisirs de l'amitie? . Son ge? nie retombait sur lui-me^me, et sa
lyre suspendue ne rendait plus que des accords plaintifs, lugubre
accompagnement des vents du nord. Aucun ouvrage moderne ne peint mieux, ce me semble , que
i? Iphige? nie de Goethe , la destine? e qui pe`se sur la race de Tan-
tale, la dignite?
de ces malheurs cause? s par une fatalite? invinci-
ble. Une crainte religieuse se fait sentir dans toute cette histoire,
etles personnages eux-me^mes semblent parler prophe? tiquement,
et n'agir que sous la main puissante des dieux.
Goethe a fait de Thoas le bienfaiteur d'Iphige? nie. Un homme
fe? roce, tel que divers auteurs l'ont repre? sente? , n'aurait pu s'ac-
oerder avec la couleur ge? ne? rale de la pie`ce; il en aurait de? range?
l'harmonie. Dans plusieurs trage? dies on met un tyran, comme
une espe`ce de machine qui est la cause de tout; mais un pen-
seur tel que Goethe n'aurait jamais mis en sce`ne un person-
nage , sans de? velopper son caracte`re. Or une a^me criminelle est
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? tPHIGE? NIF. E! N TAUH1DE. 2f>3
toujours si complique? e, qu'elle ne pouvait entrer dans un sujet
traite? d'une manie`re aussi simple. Thoas aime Iphige? nie; il ne
peut se re? soudre a` s'en se? parer, en la laissant retourner en Gre`ce
avec son fre`re Oreste. Iphige? nie pourrait partir a` l'insu de Thoas:
elle de? bat avec son fre`re, et avec elle-me^me, si elle doit se per-
mettre un tel mensonge, et c'est la` tout le noeud de la dernie`re
moitie? de la pie`ce. Enfin, Iphige? nie avoue tout a` Thoas, com-
bat sa re? sistance, et obtient de lui le mot adieu, sur lequel la
toile tombe.
Certainement ce sujet ainsi conc? u est pur et noble, et il se-
rait bien a` souhaiter qu'on pu^t e? mouvoir les spectateurs, seu-
lement par un scrupule de de? licatesse; mais ce n'est peut-e^tre
pas assez pour le the? a^tre, et l'on s'inte? resse plus a` cette pie`ce
quand on la lit que quand on la voit repre? senter. C'est l'admi-
ration , et non le pathe? tique, qui est le ressort d'une telle tra-
ge? die; on croit entendre, en l'e? coutant, un chant d'un poe`me
e? pique ; et le calme qui re`gne dans tout l'ensemble gagne pres-
que Oreste lui-me^me. La reconnaissance d'Iphige? nie et d'Oreste
n'est pas la plus anime? e, mais peut-e^tre la plus poe? tique qu'il
y ait. Les souvenirs de la famille d'Agamemnon y sont rappele? s
avec un art admirable, et l'on croit voir passer devant ses yeux
les tableaux dont l'histoire et la fable ont enrichi l'antiquite? .
C'est un inte? re^t aussi que celui du plus beau langage, et des
sentiments les plus e? leve? s. Une poe? sie si haute plonge l'a^me
dans une noble contemplation, qui lui rend moins ne? cessaire
le mouvement et la diversite? dramatiques.
Parmi le grand nombre des morceaux a` citer dans cette pie`ce,
il en est un dont il n'y a de mode`le nulle part: Iphige? nie, dans
sa douleur, se rappelle un ancien chant connu dans sa famille,
et que sa nourrice lui a appris de`s le berceau; c'est le chant
que les Parques font entendre a` Tantale dans l'enfer. Elles lui
retracent sa gloire passe? e, lorsqu'il e? tait le convive des dieux, a`
la table d'or. Elles peignent le moment terrible ou` il fut pre? cipite?
de son tro^ne, la punition que les dieux lui inflige`rent; la tran-
quillite? de ces dieux qui planent sur l'univers, et que les plain-
tes des enfers ne sauraient e? branler; ces Parques menac? antes
annoncent aux petits-fils de Tantale que les dieux se de? tourne-
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? 2fj. j TORQUATO TASSO.
ront d'eux, parce que leurs traits rappellent ceux de leur pe`re.
Le vieux Tantale entend ce chant funeste dans l'e? ternelle nuit,
pense a` ses enfants, et baisse sa te^te coupable. Les images les
plus frappantes, le rhythme qui s'accorde le mieux avec les sen-
timents, donnent a` cette poe? sie la couleur d'un chant national. C'est le plus grand effort du talent, que de se familiariser ainsi
avec l'antiquite? , et de saisir tout a` la fois ce qui devait e^tre po-
pulaire chez les Grecs, et ce qui produit, a` la distance des sie`cles, une impression si solennelle.
L'admiration qu'il est impossible de ne pas ressentir pour l'/-
phige? nie de Goethe, n'est pointen contradiction avec ce que j'ai
dit sur l'inte? re^t plus vif, et l'attendrissement plus intime queles sujets modernes peuvent faire e? prouver. Les moeurs et les
religions, dont les sie`cles ont efface? la trace, pre? sentent l'homme
comme un e^tre ide? al qui touche a` peine la terre sur laquelle il
marche; mais dans les e? poques et dans les faits historiques,
dont l'influence subsiste encore, nous sentons la chaleur de no-
tre propre existence, et nous voulons des affections semblables
a` celles qui nous agitent.
Il me semble donc que Goethe n'aurait pas du^ mettre dans sa
pie`ce de Torquato Tasso la me^me simplicite? d'action et le
me^me calme dans les discours , qui convenaient a` son Iphige? nie.
Ce calme et cette simplicite? pourraient ne parai^tre que de la froi-
deur et du manque de naturel, dans un sujet aussi moderne,
sous tous les rapports, que le caracte`re personnel du Tasse et
les intrigues de la cour de Ferrare.
Goethe a voulu peindre, dans cette pie`ce, l'opposition qui
existe entre la poe? sie et les convenances sociales ; entre le caracte`re d'un poe`te et celui d'un homme du monde. Il a montre? le
mal que fait la protection d'un prince a` l'imagination de? licate
d'un e? crivain, lors me^me que ce prince croit aimer les lettres,
ou du moins met son orgueil a` passer pour les aimer. Cette op-
position entre la nature exalte? e et cultive? e par la poe? sie, et la
nature refroidie et dirige? e par la politique, est une ide? e me`re,
de mille ide? es.
Un homme de lettres place? dans une cour doit se croire d'a-
bord heureux d'y e^tre; mais il est impossible qu'a` la longue il
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? T011QUATO TASSO. 265
n'e? prouve pas quelques-unes des peines qui rendirent la vie du
Tasse si malheureuse. Le talent qui ne serait pas indompte?
cesserait d'e^tre du talent; et cependant il est bien rare que les
princes reconnaissent les droits de l'imagination, et sachent tout
a` la fois la conside? rer et la me? nager. On ne pouvait choisir un
sujet plus heureux que le Tasse a` Ferrare, pour mettre en e? vidence
les diffe? rents caracte`res d'un poete, d'un homme de cour, d'une
princesse et d'un prince, agissant dans un petit cercle avec toute
l'a^prete? d'amour-propre qui remuerait le monde. L'on connai^t
la sensibilite? maladive du Tasse, et la rudesse polie de son pro-
tecteur Alphonse, qui, tout en professant la plus haute admi-
ration pour ses e? crits, le fit enfermer dans la maison des fous,
comme si le ge? nie qui part de l'a^me devait e^tre traite? ainsi qu'un
talent me? canique, dont on tire parti en estimant l'oeuvre et en
de? daignant l'ouvrier.
Goethe a peint Le? onore d'Est, la soeur du duc de Ferrare, que
le poete aimait en secret, comme appartenant par ses voeux a`
l'enthousiasme, et par sa faiblesse a` la prudence; il a introduit
dans sa pie`ce un courtisan sage, selon le monde, qui traite le
Tasse avec la supe? riorite? que l'esprit d'affaires se croit sur l'es-
prit poe? tique, et qui l'irrite par son calme, et par l'habilete? qu'il
emploie a` le blesser sans avoir pre? cise? ment tort envers lui. Cet
homme de sang-froid conserve son avantage, en provoquant son
ennemi par des manie`res se`ches et ce? re? monieuses, qui offensent
sans qu'on puisse s'en plaindre. C'est le grand mal que fait une
certaine science du monde; et, dans ce sens, l'e? loquence et l'art
de parler diffe`rent extre^mement; car pour e^tre e? loquent, il faut
de? gager le vrai de toutes ses entraves, et pe? ne? trer jusqu'au fond
de l'a^me ou` re? side la conviction; mais l'habilete? de la parole
consiste, au contraire, dans le talent d'esquiver, deparer adroi-
tement avec quelques phrases ce qu'on ne veut pas entendre, et
de se servir de ces me^mes armes pour tout indiquer, sans qu'on
puisse jamais vous prouver que vous ayez rien dit.
Ce genre d'escrime fait beaucoup souffrir une a^me vive et vraie.
L'homme qui s'en sert semble votre supe? rieur, parce qu'il sait
vous agiter, tandis qu'il reste lui-me^me tranquille; mais il ne faut
pas pourtant se laisser imposer par ces forces ne? gatives. I*
23
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 266 TOHQUATO TASSO.
calme est beau quand il vient de l'e? nergie qui fait supporter
ses propres peines; mais quand il nai^t de l'indiffe? rence pour
celles des autres , ce calme n'est rien qu'une personnalite? de? dai-
gneuse. Il suffit d'une anne? e de se? jour dans une cour ou dans une
capitale, pour apprendre tre`s-facilement a` mettre de l'adresse et
me^me de la gra^ce dans l'e? goi? sme : mais pour e^tre vraiment digne
d'une haute estime, il faudrait re? unir en soi, comme dans un
bel ouvrage , des qualite? s oppose? es : la connaissance des affaires
et l'amour du beau, la sagesse qu'exigent les rapports avec les
hommes, et l'essor qu'inspire le sentiment des arts. Il est vrai
qu'un tel individu en contiendrait deux; aussi Goethe dit-il dans
sa pie`ce que les deux personnages qu'il met en contraste, le po-
litique et le poete, sont les deux moitie? s d'un homme. Mais la
sympathie ne peut exister entre ces deux moitie?
'des bienheureux; de? ja` la consolation me vient de cette contre? e
de paix : parle.
RRACKF. IN ROURG.
<< Les bruits qui circulent et la garde double? e m'ont fait soup-
<< conter qu'on pre? parait cette nuit sur la place publique quelque
<< chose de redoutable. Je suis arrive? par des detours dans une
maison dont la fene^tre donnait sur cette place; le vent agitait
? les flambeaux qu'un cercle nombreux de soldats espagnols _'
, portaient dans leurs mains; <<t, comme je m'efforc? ais de re- -
<<carder a` travers cette lueur incertaine, j'apercois en fre? mis-
<< sant un e? chafaud e? leve? ; plusieurs e? taient occupe? s a` couvrir les
planches d'un drap noir, et de? ja` les marches de l'escalier e? taient
, reve^tuesdece deuil fune`bre; on eu^t dit qu'on ce? le? brait la eon-
<< se? cration d'un sacrifice horrible. Un crucifix blanc, qui brillait
? pendant la nuit comme de l'argent, e? tait place? sur l'un des ro-
,te? s de l'e? chafaud. La terrible certitude e? tait la` devant mes yeux;
<<mais les flambeaux par degre? s s'e? teignirent; biento^t tous les
objets disparurent, et l'oeuvre criminelle de la nuit rentra dans
<< le sein des te? ne`bres. >>
Le fils du duc d'Albe de? couvre qu'on s'est servi de lui pour
perdre Egmont; il veut le sauver a` tout prix; Egmont ne lui de-
mande qu'un service, c'est de prote? ger Clara quand il ne sera
plus; mais on apprend qu'elle s'est donne? la mort pour ne pas survivre a` celui qu'elle aime. Egmont pe? rit, et l'amer ressenti-
ment de Ferdinand contre son pe`re est la punition du duc d'Albe,
qui, dit-on, n'aima rien sur la terre que ce fiis.
H me semble qu'avec quelques changements il serait possible
d'adapter ce plan a` la forme franc? aise, . l'ai passe? sous silence
quelques sce`nes qu'on ne pourrait point introduire sur notre
the? a^tre. D'abord celle qui commence la trage? die: des soldats
d'Egmont et des bourgeois de Bruxelles s'entretiennent entre eux de ses exploits; ils racontent, dans un dialogue naturel et
piquant, les principales actions de sa vie, et font sentir dans
leur langage et leurs re? cits la haute confiance qu'il leur inspire.
C'est ainsi que Shakespeare pre? pare l'entre? e de Jules-Ce? sar, et le
camp de Walstein est compose? dans le me^me but. Mais nous ne
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 260 LE COMTE D'EGMOINT.
supporterions pas en France le me? lange du ton populaire avec la
dignite? tragique, et c'est ce qui donne souvent de la monotonie
a` nos trage? dies du second ordre. Les mots pompeux et les situa-
tions toujours he? roi? ques sont ne? cessairement en petit nombre:
d'ailleurs l'attendrissement pe? ne`tre rarement jusqu'au fond
de l'a^me, quand on ne captive pas l'imagination par des de? tails
simples, mais vrais, qui donnent de la vie aux moindres circons-
tances.
Clara est repre? sente? e au milieu d'un inte? rieur singulie`rement
bourgeois, sa me`re est tre`s-vulgaire; celui qui doit l'e? pousera pour elle un sentiment passionne? , mais on n'aime pas a` se
repre? senter Egmont comme le rival d'un homme du peuple;
tout ce qui entoure Clara sert, il est vrai, a` relever la purete? de
sou a^me; ne? anmoins on n'admettrait pas en France dans l'art
dramatique l'un des principes de l'art pittoresque, l'ombre qui
fait ressortir la lumie`re. Comme on voit l'une et l'autre simulta-
ne? ment dans un tableau, on rec? oit tout a` la fois l'effet de toutes
deux; il n'en est pas ainsi dans une pie`ce de the? a^tre, ou` l'action
est successive; la sce`ne qui blesse n'est pas tole? re? e, en conside? ra-
tion du reflet avantageux qu'elle doit jeter surla sce`ne suivante;
et l'on exige que l'opposition consiste dans des beaute? s diffe? ren-
tes, mais qui soient toujours des beaute? s.
La fin de la trage? die de Goethe n'est point en harmonie avec
l'ensemble; le comte d'Egmont s'endort quelques instants avant
demarcher a` l'e? chafaud; Clara, qui n'est plus, lui apparai^t pen-
dant son sommeil environne? e d'un e? clat ce? leste, et lui annonce
que la cause de la liberte? qu'il a servie doit triompher un jour:
ce de? nou^ment merveilleux ne peut convenir a` une pie`ce histo-
rique. Les Allemands, en ge? ne? ral, sont embarrasse? s lorsqu'il
s'agit de finir; et c'est surtout a` eux que pourrait s'appliquer ce
proverbe des Chinois: Quand on a dix pas a` faire, neuf est
la moitie? du chemin. L'esprit ne? cessaire pour terminer quoi que
ce soit exige une sorte d'habilete? et de mesure qui ne s'accorde
gue`re avec l'imagination vague et inde? finie que les Allemands
manifestent dans tous leurs ouvrages. D'ailleurs il faut de l'art,
et beaucoup d'art, pour trouver un de? nou^ment, car il y en a ra-
rement dans la vie; les faits s'enchai^nent les uns aux autres , et
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? EN TAUHIDE. 261
leurs conse? quences se perdent dans la suite des temps. La con-
naissance du the? a^tre seule apprend a` circonscrire l'e? ve? nement
principal, et a` faire concourir tous les accessoires au me^me but.
Mais combiner les effets semble presque aux Allemands de
l'hypocrisie, et le calcul leur parai^t inconciliable avec l'inspira-
tion.
Goethe est cependant de tous leurs e? crivains celui qui aurait
le plus de moyens pour accorder ensemble l'habilete? de l'esprit
avec son audace; mais il ne daigne pas se donner la peine de
me? nager les situations dramatiques de manie`re a` les rendre
the? a^trales. Quand elles sont belles en elles-me^mes, il ne s'em-
barrasse pas du reste. Le public allemand qu'il a pour specta-
teur a` Weimar, ne demande pas mieux que de l'attendre et de
le deviner; aussi patient, aussi intelligent que le choeur des
Grecs, au lieu d'exiger seulement qu'on l'amuse, comme le
font d'ordinaire les souverains, peuples ou rois, il se me^le lui-me^me de son plaisir, en analysant, en expliquant ce qui ne le
frappe pas d'abord; un tel public est lui-me^me artiste dans ses
jugements.
CHAPITRE XXII.
Iphige? nie en Tauride , Torquato Tasso , etc.
Ou donnait en Allemagne des drames bourgeois, des me? lo-
drames, des pie`ces a` grand spectacle, remplies de chevaux et
de chevalerie. Goethe voulut ramener la litte? rature a` la se? ve? rite?
de l'antique, et il composa son Iphige? nie en Tauride, qui est
le chef-d'oeuvre de la poe? sie classique chez les Allemands. Cette
trage? die rappelle le genre d'impression qu'on rec? oit en contem-
plant les statues grecques; l'action en est si imposante et si
tranquille, qu'alors me^me que la situation des personnages
change, il y a toujours en eux une sorte de dignite? qui fixe dans
le souvenir chaque moment comme durable.
Le sujet iTlphiye? nie en Tauride est si connu , qu'il e? tait dif-
ficile de le traiter d'une manie`re nouvelle ; Goethe y est parvenu
ne? anmoins, en donnant un caracte`re vraiment admirable a` sou
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? 562 IPU1GEN1R EN TAUHIDE.
he? roi? ne. L'Antigone de Sophocle est une sainte, telle qu'une re-
ligion plus pure que celle des anciens pourrait nous la repre? sen-
ter. L'Iphige? nie de Goethe n'a pas moins de respect pour la
ve? rite? qu'Antigone; mais elle re? unit le calme d'un philosophe
a` la ferveur d'une pre^tresse : le chaste culte de Diane et l'asile
d'un temple suffisent a` l'existence re^veuse que lui laisse le re-
gret d'e^tre e? loigne? e de la Gre`ce. Elle veut adoucir les moeurs du
pays barbare qu'elle habite : et bien que son nom soit ignore? ,
elle re? pand des bienfaits autour d'elle, en fille du roi des rois.
Toutefois, elle ne cesse point de regretter les belles contre? es ou`
se passa son enfance, et son a^me est remplie d'une re? signation
forte et douce, qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre le
stoi? cisme et le christianisme. Iphige? nie ressemble un peu a` la
divinite? qu'elle sert, et l'imagination se la repre? sente environ-
ne? e d'un nuage qui lui de? robe sa patrie. En effet, l'exil, et
l'exil loin de la Gre`ce, pouvait-il permettre aucune autre jouis-
sance que celles qu'on trouve en soi-me^me! Ovide aussi, con-
damne? a` vivre non loin de laTauride, parlait en vain son har-
monieux langage aux habitantsde ces rives de? sole? es :il cher-
chait en vain les arts, un beau ciel, et cette sympathie de pen-
se? es qui fait gou^ter avec les indiffe? rents me^me quelques-uns des
plaisirs de l'amitie? . Son ge? nie retombait sur lui-me^me, et sa
lyre suspendue ne rendait plus que des accords plaintifs, lugubre
accompagnement des vents du nord. Aucun ouvrage moderne ne peint mieux, ce me semble , que
i? Iphige? nie de Goethe , la destine? e qui pe`se sur la race de Tan-
tale, la dignite?
de ces malheurs cause? s par une fatalite? invinci-
ble. Une crainte religieuse se fait sentir dans toute cette histoire,
etles personnages eux-me^mes semblent parler prophe? tiquement,
et n'agir que sous la main puissante des dieux.
Goethe a fait de Thoas le bienfaiteur d'Iphige? nie. Un homme
fe? roce, tel que divers auteurs l'ont repre? sente? , n'aurait pu s'ac-
oerder avec la couleur ge? ne? rale de la pie`ce; il en aurait de? range?
l'harmonie. Dans plusieurs trage? dies on met un tyran, comme
une espe`ce de machine qui est la cause de tout; mais un pen-
seur tel que Goethe n'aurait jamais mis en sce`ne un person-
nage , sans de? velopper son caracte`re. Or une a^me criminelle est
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? tPHIGE? NIF. E! N TAUH1DE. 2f>3
toujours si complique? e, qu'elle ne pouvait entrer dans un sujet
traite? d'une manie`re aussi simple. Thoas aime Iphige? nie; il ne
peut se re? soudre a` s'en se? parer, en la laissant retourner en Gre`ce
avec son fre`re Oreste. Iphige? nie pourrait partir a` l'insu de Thoas:
elle de? bat avec son fre`re, et avec elle-me^me, si elle doit se per-
mettre un tel mensonge, et c'est la` tout le noeud de la dernie`re
moitie? de la pie`ce. Enfin, Iphige? nie avoue tout a` Thoas, com-
bat sa re? sistance, et obtient de lui le mot adieu, sur lequel la
toile tombe.
Certainement ce sujet ainsi conc? u est pur et noble, et il se-
rait bien a` souhaiter qu'on pu^t e? mouvoir les spectateurs, seu-
lement par un scrupule de de? licatesse; mais ce n'est peut-e^tre
pas assez pour le the? a^tre, et l'on s'inte? resse plus a` cette pie`ce
quand on la lit que quand on la voit repre? senter. C'est l'admi-
ration , et non le pathe? tique, qui est le ressort d'une telle tra-
ge? die; on croit entendre, en l'e? coutant, un chant d'un poe`me
e? pique ; et le calme qui re`gne dans tout l'ensemble gagne pres-
que Oreste lui-me^me. La reconnaissance d'Iphige? nie et d'Oreste
n'est pas la plus anime? e, mais peut-e^tre la plus poe? tique qu'il
y ait. Les souvenirs de la famille d'Agamemnon y sont rappele? s
avec un art admirable, et l'on croit voir passer devant ses yeux
les tableaux dont l'histoire et la fable ont enrichi l'antiquite? .
C'est un inte? re^t aussi que celui du plus beau langage, et des
sentiments les plus e? leve? s. Une poe? sie si haute plonge l'a^me
dans une noble contemplation, qui lui rend moins ne? cessaire
le mouvement et la diversite? dramatiques.
Parmi le grand nombre des morceaux a` citer dans cette pie`ce,
il en est un dont il n'y a de mode`le nulle part: Iphige? nie, dans
sa douleur, se rappelle un ancien chant connu dans sa famille,
et que sa nourrice lui a appris de`s le berceau; c'est le chant
que les Parques font entendre a` Tantale dans l'enfer. Elles lui
retracent sa gloire passe? e, lorsqu'il e? tait le convive des dieux, a`
la table d'or. Elles peignent le moment terrible ou` il fut pre? cipite?
de son tro^ne, la punition que les dieux lui inflige`rent; la tran-
quillite? de ces dieux qui planent sur l'univers, et que les plain-
tes des enfers ne sauraient e? branler; ces Parques menac? antes
annoncent aux petits-fils de Tantale que les dieux se de? tourne-
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? 2fj. j TORQUATO TASSO.
ront d'eux, parce que leurs traits rappellent ceux de leur pe`re.
Le vieux Tantale entend ce chant funeste dans l'e? ternelle nuit,
pense a` ses enfants, et baisse sa te^te coupable. Les images les
plus frappantes, le rhythme qui s'accorde le mieux avec les sen-
timents, donnent a` cette poe? sie la couleur d'un chant national. C'est le plus grand effort du talent, que de se familiariser ainsi
avec l'antiquite? , et de saisir tout a` la fois ce qui devait e^tre po-
pulaire chez les Grecs, et ce qui produit, a` la distance des sie`cles, une impression si solennelle.
L'admiration qu'il est impossible de ne pas ressentir pour l'/-
phige? nie de Goethe, n'est pointen contradiction avec ce que j'ai
dit sur l'inte? re^t plus vif, et l'attendrissement plus intime queles sujets modernes peuvent faire e? prouver. Les moeurs et les
religions, dont les sie`cles ont efface? la trace, pre? sentent l'homme
comme un e^tre ide? al qui touche a` peine la terre sur laquelle il
marche; mais dans les e? poques et dans les faits historiques,
dont l'influence subsiste encore, nous sentons la chaleur de no-
tre propre existence, et nous voulons des affections semblables
a` celles qui nous agitent.
Il me semble donc que Goethe n'aurait pas du^ mettre dans sa
pie`ce de Torquato Tasso la me^me simplicite? d'action et le
me^me calme dans les discours , qui convenaient a` son Iphige? nie.
Ce calme et cette simplicite? pourraient ne parai^tre que de la froi-
deur et du manque de naturel, dans un sujet aussi moderne,
sous tous les rapports, que le caracte`re personnel du Tasse et
les intrigues de la cour de Ferrare.
Goethe a voulu peindre, dans cette pie`ce, l'opposition qui
existe entre la poe? sie et les convenances sociales ; entre le caracte`re d'un poe`te et celui d'un homme du monde. Il a montre? le
mal que fait la protection d'un prince a` l'imagination de? licate
d'un e? crivain, lors me^me que ce prince croit aimer les lettres,
ou du moins met son orgueil a` passer pour les aimer. Cette op-
position entre la nature exalte? e et cultive? e par la poe? sie, et la
nature refroidie et dirige? e par la politique, est une ide? e me`re,
de mille ide? es.
Un homme de lettres place? dans une cour doit se croire d'a-
bord heureux d'y e^tre; mais il est impossible qu'a` la longue il
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? T011QUATO TASSO. 265
n'e? prouve pas quelques-unes des peines qui rendirent la vie du
Tasse si malheureuse. Le talent qui ne serait pas indompte?
cesserait d'e^tre du talent; et cependant il est bien rare que les
princes reconnaissent les droits de l'imagination, et sachent tout
a` la fois la conside? rer et la me? nager. On ne pouvait choisir un
sujet plus heureux que le Tasse a` Ferrare, pour mettre en e? vidence
les diffe? rents caracte`res d'un poete, d'un homme de cour, d'une
princesse et d'un prince, agissant dans un petit cercle avec toute
l'a^prete? d'amour-propre qui remuerait le monde. L'on connai^t
la sensibilite? maladive du Tasse, et la rudesse polie de son pro-
tecteur Alphonse, qui, tout en professant la plus haute admi-
ration pour ses e? crits, le fit enfermer dans la maison des fous,
comme si le ge? nie qui part de l'a^me devait e^tre traite? ainsi qu'un
talent me? canique, dont on tire parti en estimant l'oeuvre et en
de? daignant l'ouvrier.
Goethe a peint Le? onore d'Est, la soeur du duc de Ferrare, que
le poete aimait en secret, comme appartenant par ses voeux a`
l'enthousiasme, et par sa faiblesse a` la prudence; il a introduit
dans sa pie`ce un courtisan sage, selon le monde, qui traite le
Tasse avec la supe? riorite? que l'esprit d'affaires se croit sur l'es-
prit poe? tique, et qui l'irrite par son calme, et par l'habilete? qu'il
emploie a` le blesser sans avoir pre? cise? ment tort envers lui. Cet
homme de sang-froid conserve son avantage, en provoquant son
ennemi par des manie`res se`ches et ce? re? monieuses, qui offensent
sans qu'on puisse s'en plaindre. C'est le grand mal que fait une
certaine science du monde; et, dans ce sens, l'e? loquence et l'art
de parler diffe`rent extre^mement; car pour e^tre e? loquent, il faut
de? gager le vrai de toutes ses entraves, et pe? ne? trer jusqu'au fond
de l'a^me ou` re? side la conviction; mais l'habilete? de la parole
consiste, au contraire, dans le talent d'esquiver, deparer adroi-
tement avec quelques phrases ce qu'on ne veut pas entendre, et
de se servir de ces me^mes armes pour tout indiquer, sans qu'on
puisse jamais vous prouver que vous ayez rien dit.
Ce genre d'escrime fait beaucoup souffrir une a^me vive et vraie.
L'homme qui s'en sert semble votre supe? rieur, parce qu'il sait
vous agiter, tandis qu'il reste lui-me^me tranquille; mais il ne faut
pas pourtant se laisser imposer par ces forces ne? gatives. I*
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? 266 TOHQUATO TASSO.
calme est beau quand il vient de l'e? nergie qui fait supporter
ses propres peines; mais quand il nai^t de l'indiffe? rence pour
celles des autres , ce calme n'est rien qu'une personnalite? de? dai-
gneuse. Il suffit d'une anne? e de se? jour dans une cour ou dans une
capitale, pour apprendre tre`s-facilement a` mettre de l'adresse et
me^me de la gra^ce dans l'e? goi? sme : mais pour e^tre vraiment digne
d'une haute estime, il faudrait re? unir en soi, comme dans un
bel ouvrage , des qualite? s oppose? es : la connaissance des affaires
et l'amour du beau, la sagesse qu'exigent les rapports avec les
hommes, et l'essor qu'inspire le sentiment des arts. Il est vrai
qu'un tel individu en contiendrait deux; aussi Goethe dit-il dans
sa pie`ce que les deux personnages qu'il met en contraste, le po-
litique et le poete, sont les deux moitie? s d'un homme. Mais la
sympathie ne peut exister entre ces deux moitie?