Tout
pardonné
et guéri.
Samuel Beckett
Mais il n'était pas allé bien loin que, se sentant observé, il leva les yeux et vit un gros monsieur assis dans le coin diagonalement opposé au sien. Les pieds de ce monsieur reposaient en face de lui sur la banquette en bois et les mains dans les poches de son manteau. Le compartiment n'était donc pas aussi vide que Watt l'avait d'abord sup- posé.
Je m'appelle Spiro, dit le monsieur.
Voilà enfin un homme raisonnable. Il commençait par l'essentiel et de là, poussant plus avant, traiterait des choses de moindre importance, l'une après l'autre, avec ordre et méthode.
Watt sourit.
Sans vouloir vous offenser, dit Monsieur Spiro.
Le sourire de Watt avait encore ceci de particulier,
qu'il venait rarement seul, mais était suivi peu après d'un second, moins marqué certes. En quoi il ressemblait au pet. Et il arrivait même parfois qu'un troisième fût nécessaire, très faible et fugace, avant que le visage pût retrouver sa sérénité. Mais c'était rare. Et Watt ne sourira plus de sitôt, sauf événement imprévu de nature à le troubler.
Mes amis m'appellent Dum, dit Monsieur Spiro, tant je suis vif et gai. D-U-M. Anagramme de mud (1).
(1) Mot anglais signifiant à peu près boue. 28
Monsieur Spiro avait bu, mais pas plus qu'il n'aurait dû.
J'édite Crux, dit Monsieur Spiro, mensuel catholique à grande diffusion. Nous ne payons pas nos collaborateurs, mais ils y trouvent d'autres avantages. Nos petites annonces sont extraordinaires. Nous maintenons la tonsure hors de l'eau. Nos concours sont charmants. Les temps sont durs, tous les vins sont à baptiser. Nos concours. D'une tournure pieuse ils font plus de bien que de mal. Exemple : Recom- posez les seize lettres de la Sainte Famille sous forme de question avec réponse. Solution gagnante : Me réjouis-je? Pssab ! Autre exemple : Dites ce que vous savez de l'adju- ration, excommunication, malédiction et anatbématisation foudroyante des anguilles de Côme, hurebers de Beaune, rats de Lyon, limaces de Macon, vers de Côme, sangsues de Lausanne et processionnaires de Valence.
Défilaient déjà à toute allure, blêmes sous les feux du train, haies et fossés, mais seulement en apparence, car en fait c'était le train qui se mouvait, à travers une terre à jamais immobile.
Tout en sachant ce que nous savons, dit Monsieur Spiro, nous n'avons pas la fibre partisane. Pour ma part je suis néo-thomiste à mes heures et m'en glorifie. Mais pas au point d'en être gêné dans mes histoires de cul. Podex non dextra sed sinistra - quelle mesquinerie. Nos colonnes sont ouvertes aux jobards de toutes confessions et des libres pen- seurs figurent à notre tableau d'honneur. Ma contribution personnelle à la rédemption d'appoint, Un Clysoir Spirituel pour les Constipés en Dévotion, est si élastique, si flexible, que même un Presbytérien pourrait en profiter, sans dou- leur. Mais pourquoi vous ennuyer avec ça, vous, un parfait inconnu. C'est que ce soir il faut que je parle, avec un co- voyageur. Où descendez-vous, Monsieur?
W att nomma l'endroit.
Je vous demande pardon, dit Monsieur Spiro. W att nomma l'endroit de nouveau.
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Alors il n'y a pas un instant à perdre, dit Monsieur Spiro. Il tira un papier de sa poche et lut
Lourdes Hautes-Pyrénées
France Monsieur
Un rat) ou tout autre petit animal) mange d'une hostie consacrée.
1. Ingère-t -il le Corps Réel, oui ou n o n ? 2. Si non) qu'est devenu celui-ci?
3. Si oui, que faire de celui-là?
Yeuillez agréer etc.
Martin Ignatius MacKenzie
(Auteur du Samedi Soir de l'Expert Comptable)
Et Monsieur Spiro de répondre à ces questions, c'est- à-dire de répondre à la question un et de répondre à la question trois. Il le fit longuement, en citant saint Bona- venture, Pierre Lombard, Alexandre de Hales, Sanchez, Suarez, Henno, Soto, Diana, Concina et Dens, étant un homme à loisirs. Mais Watt n'entendait rien, à cause d'au- tres voix qui allaient lui chantant, criant, disant, murmurant, des choses incompréhensibles, à l'oreille. Ces voix, si elles ne lui étaient pas connues, ne lui étaient pas inconnues non plus. Si bien qu'il ne s'alarmait pas, outre mesure. Tantôt elles chantaient seulement, tantôt criaient seulement, tantôt disaient seulement, tantôt murmuraient seulement, tantôt chantaient et criaient, tantôt chantaient et disaient, tantôt chantaient et murmuraient, tantôt criaient et disaient, tantôt criaient et murmuraient, tantôt disaient et murmuraient, tan- tôt chantaient et criaient et disaient, tantôt chantaient et criaient et murmuraient, tantôt criaient et disaient et mur- muraient, tantôt chantaient et criaient et disaient et mur-
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muraient, toutes ensemble, en même temps, comme alors, pour ne parler que de ces quatre sortes de voix, car il y en avait d'autres. Et tantôt Watt comprenait tout, et tantôt il comprenait beaucoup, et tantôt il comprenait peu, et tantôt il ne comprenait rien, comme alors.
Mais voici que le champ de courses, surgissant avec ses belles barrières blanches dans la lumière impétueuse. aver- tit Watt qu'il approchait de son but et qu'au prochain arrêt du train il aurait à le quitter. Il ne pouvait voir les tribunes, celle d'honneur, celle des sociétaires, celle du public, si ? vides aux couleurs blanche et rouge, car elles étaient trop loin.
Il se mit donc en posture, ses sacs bien en main, de quitter le train dès l'arrêt complet.
Car une fois Watt avait manqué cette station, et s'était vu emporter jusqu'à la suivante, faute d'avoir pris ses dis- positions à temps, pour pouvoir descendre dès l'arrêt du train.
Car c'était une ligne si peu fréquentée, surtout à cette heure tardive, où le mécanicien, le chauffeur, le contrôleur et le personnel des stations tout au long de la ligne anhé- laient vers leurs épouses, après les longues heures de conti- nence, que le train à peine arrêté repartait de plus belle, comme une balle qui rebondit.
Pour ma part je le poursuivrais, dit Monsieur Spiro, si j'étais sûr de le tenir, avec toute la rigueur du droit canon. Il ôta ses pieds de la banquette. Il sortit la tête par la por- tière. Et des décrets pontificaux, cria-t-il. Une grande rafale le rejeta en arrière. Il était seul, emporté à travers la nuit.
La lune était maintenant levée. Elle n'était pas levée de beaucoup, mais elle était levée. Elle était d'un jaune nau- séeux. Son plein depuis longtemps dépassé elle allait décrois- sant, décroissant.
La méthode dont usait Watt pour avancer droit vers
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l'est, par exemple, consistait à tourner le buste autant que possible vers le nord et en même temps à lancer la jambe droite autant que possible vers le sud, et puis à tourner le buste autant que possible vers le sud et en même temps à lancer la jambe gauche autant que possible vers le nord, et derechef à tourner le buste autant que possible vers le nord et à lancer la jambe droite autant que possible vers le sud, et puis à tourner- le buste autant que possible vers le sud et à lancer la jambe gauche autant que possible vers le nord, et ainsi de suite, inlassablement, sans halte ni trève, jusqu'à ce qu'il arrivât à destination, et pût s'asseoir. Ainsi, debout tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, il progres- sait, tardigrade effréné, en ligne droite. Les genoux, en ces occasions, ne pliaient pas. Ils l'auraient pu, mais ne le fai- saient pas. Pas de genoux plus aptes à plier que ceux de Watt, quand ils s'y décidaient, il n'y avait rien à reprocher aux genoux de Watt, comme il apparaîtra peut-être. Mais quand ils se promenaient ils ne pliaient pas, pour quelque obscure raison. Ce nonobstant les pieds se posaient, talons et plantes ensemble, à plat sur le sol et ne le quittaient plus, pour les voies inexplorées de l'air, qu'avec une répugnance manifeste. Les bras se bornaient à baller, dans une équi-
pendance parfaite.
A Lady McCann, avançant à sa suite, il semblait n'avoir
jamais vu, sur la voie publique, de mouvements aussi extraordinaires, et peu de femmes avaient de la voie pu- blique une expérience plus vaste que Lady McCann. Qu'ils ne dussent rien à l'alcool se voyait à leur régularité, et à ce qu'ils avaient d'acharné. Watt avait la titubation funam- bulesque.
Encore plus que les jambes la tête l'étonnait. Car les mou- vements des jambes pouvaient s'expliquer de plusieurs façons. Et comme elle réfléchissait à certaines de ces façons, dont les mouvements des jambes pouvaient s'expliquer, il lui revint en mémoire la vieille histoire dont elle s'était diver-
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tie fillette, la vieille histoire des étudiants en médecine et du monsieur qui marchait devant eux, les jambes raides et écartées. Comme ils arrivaient à sa hauteur, Pardon Mon- sieur, dit l'un des étudiants, en levant sa casquette, mon ami que voici soutient que c'est des hémorrhoïdes et moi je prétends que c'est une simple chaude-pisse. En ce cas, répondit le Monsieur, nous nous sommes trompés tous les trois, car moi j'aurais juré des vents sans plus.
C'était donc moins les jambes qui intriguaient Lady McCann que la tête, que chaque pas faisait tourner avec roideur, sur le cou roide, sous le chapeau melon, d'un quart de cercle au moins. Où avait-elle bien pu lire qu'ainsi, de côté et d'autre, les ours tournent la tête, quand les chiens les harcèlent. Chez Monsieur W alpole peut-être.
Promeneuse peu rapide, par vieille habitude peut-être, et à cause de ses pieds qu'elle avait vieux et tendres, néan- moins Lady McCann voyait tous ces détails de plus en plus nettement, à chaque pas qu'elle faisait. Car ils allaient dans la même direction, Lady McCann et Watt.
Femme peu timorée, dans l'ensemble, grâce à ses tra- ditions, catholiques et militaires, néanmoins Lady McCann jugea préférable de s'arrêter et d'attendre, s'appuyant sur son ombrelle, que l'écart entre eux augmente. Ainsi, tantôt arrêtée, tantôt en marche, elle suivit à une distance prudente la haute masse piétinante jusqu'au portail de sa demeure. Arrivée là, fidèle à l'esprit de ses ancêtres royalistes, elle ramassa une pierre et la jeta de toutes ses forces, qui sous l'aiguillon de la colère n'étaient pas négligeables, en direction de Watt. Et il faut croire que Dieu, toujours favorable aux McCann de ? ,guida son bras, car la pierre s'abattit sur le chapeau de W att et le projeta de sa tête, au . sol. Bonheur pro- videntiel s'il en fut, pour lui aussi, car la pierre se fût-elle abattue sur une oreille, ou sur la nuque, comme si facile- ment elle l'aurait pu, comme à si peu de chose près elle l'avait fait, alors qui sait une blessure se fût ouverte pour
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ne plus jamais se refermer, plus jamais, jamais se refermer. Car W a t t avait la cicatrice paresseuse et son sang devait être pauvre en ? . Et il avait beau la panser matin et soir devant un miroir, il gardait toujours, cinq ou six ans après à la hanche droite une plaie suintante d'origine traumatique.
Hormis qu'il s'arrêta, et déposa ses sacs, et ramassa son chapeau, et le remit sur sa tête, et ramassa ses sacs, et se remit, après deux ou trois faux départs, en mouvement, Watt, fidèle à sa règle, n'accusa pas davantage cette agres- sion que s'il s'était agi d'un accident. C'était là selon lui la sagesse, à savoir étancher, au besoin, à l'échappée, avec le petit linge rouge qu'il avait toujours dans sa poche, le
flot de sang, ramasser ce qui était tombé et reprendre, aussi vite que possible, soit son chemin, soit sa pose, telle la victime d'un simple contretemps. Mais à cela il n'avait aucun mérite tant cette sagesse, à force de s'exercer, faisait partie de sa nature. Et il se serait vu cracher dans l'œil, pour prendre un exemple simple, sans en concevoir plus de ressentiment qu'envers ses bretelles lui pétant au dos, ou une bombe lui explosant au cul.
Mais il n'était pas allé bien loin que, pris d'une défail- lance, il quitta le haut de la route et s'assit sur le bas- côté, haut à cet endroit et bordé d'une épaisse herbe folle. Il savait, ce faisant, qu'il aurait de la peine à se relever, et il le faudrait, et à se remettre en route, et il le faudrait. Mais la défaillance, à laquelle il s'attendait depuis quelque temps déjà, était telle qu'il y céda et s'installa sur le bord du bas-côté, son chapeau rejeté en arrière, et ses sacs à ses côtés, et les genoux remontés, et les bras sur les
genoux, et la tête sur les bras. Les diverses parties du corps sont vraiment bien disposées, dans des moments pareils, les unes envers les autres. Mais c'était là une posi- tion qui ne pouvait longtemps le satisfaire, dans l'air fris- quet de la nuit, et il ne tarda pas à s'étendre, moitié sur la route, moitié sur le bas-côté. Sous la nuque et sous les
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paumes lointaines il sentait l'herbe fraîche et humide du bord du fossé. Ainsi il reposa un petit moment, écoutant les petits bruits nocturnes dans la haie derrière lui, dans la haie hors lui, les entendant avec plaisir, et au loin d'autres bruits nocturnes, comme en font les chiens, par les nuits de lune, au bout de leurs chaînes, et les chauves- souris avec leurs petites ailes, et les lourds oiseaux de jour se mettant plus à l'aise, et les feuilles qui ne sont jamais au repos jusqu'à ce que l'hiver les couche dans un tas pourrissant, et le souffle qui n'est jamais tranquille. Mais c'était là une position que Watt, au bout d'un mo- ment, ne put maintenir, et une des raisons de cela était peut- être ceci, qu'il sentait la lune l'inonder de ses rayons à pré- sent blanchissants, comme s'il n'était pas là. Car s'il était deux choses faites pour déplaire à Watt, l'une était bien la lune et l'autre était bien le soleil. De sorte que, assurant solidement son chapeau sur la tête, et se redressant à moitié pour attraper ses sacs, il se laissa rouler dans le fossé et ne bougea plus, aplati sur le ventre, à demi enseveli sous les hautes herbes folles, les digitales, l'hysope, les orties jolies, la haute ciguë lippue et autres fleurs et herbes sau- vages amies des fossés. Et ainsi aplati il perçut très distinc- tement, venues de loin, du dehors, oui, vraiment il aurait juré du dehors, les voix médiocres en qualité d'un chœur mixte (1).
Mais déjà Watt était las de ce fossé et envisageait jus. tement de le quitter quand le chant vint l'en empêcher. Et une des raisons pour lesquelles Watt était las de ce fossé était peut-être ceci, que la terre, dont jusque-là les contours et l'odeur indescriptible avaient été masqués par la végéta- tion, maintenant l'envahissait, nue, dure, sombre, puante. Et s'il y avait deux choses faites pour dégoûter Watt, l'une
(1) Quelle était la musique de ce thrène? Enigme. Quelle était, au moins, celle chantée par le soprano? Mystère.
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était bien la terre, et l'autre était bien le ciel. De sorte qu'il rampa hors du fossé, sans oublier ses sacs, et reprit son voyage, avec moins de peine qu'il n'avait craint, au point où celui-ci avait été interrompu, par la défaillance. Cette dernière Watt l'avait laissée, conjointement avec son récent dîner de lait de chèvre et de morue bleue, dans le fossé, et c'était avec confiance que maintenant il avançait, au milieu de la route, avec confiance et avec crainte aussi, car les cheminées de' la maison de Monsieur Knott étaient en vue enfin, sous la lune.
La maison était dans l'obscurité.
Trouvant la porte de devant fermée à clef, Watt alla à la porte de derrière. Il lui était difficile de sonner, ou de frapper, car la maison était dans l'obscurité.
Trouvant la porte de derrière fermée à clef aussi, Watt retourna à la porte de devant.
Trouvant la porte de devant fermée à clef toujours, Watt retourna à la porte de derrière.
Trouvant la porte de derrière maintenant ouverte, oh pas toute grande ouverte, mais au loquet, comme on dit, Watt put entrer dans la maison.
Watt s'étonna de trouver la porte de derrière, si récem- ment fermée, maintenant ouverte. A cela deux explications lui vinrent à l'esprit. La première était ceci, que sa science de la porte fermée, si rarement prise en défaut, l'avait été en cette occasion, et que la porte de derrière, quand il l'avait trouvée fermée à clef, n'était pas fermée à clef, mais ouverte. Et la seconde était ceci, que la porte de derrière, quand il l'avait trouvée fermée à clef, était fermée à clef en effet, mais avait été par la suite ouverte, de l'intérieur, ou de l'extérieur, par quelqu'un, pendant que Watt s'escrimait à faire la navette, allant de la porte de derrière à la porte de devant, et de la porte de devant à la porte de derrière.
S'il lui avait fallu choisir entre ces deux explications, Watt aurait sans doute choisi la seconde, comme étant la plus belle.
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Car si quelqu'un avait ouvert la porte, de l'intérieur, ou de l'extérieur, Watt n'aurait-il pas vu une lumière, ou entendu un bruit? Ou la porte avait-elle été ouverte, de l'intérieur, dans l'obscurité, par quelque familier des lieux, chaussé de pantoufles, ou en chaussettes, ou nu-pieds? Ou, de l'ex- térieur, par quelqu'un au jeu de jambes si sûr que ses pas ne faisaient pas de bruit? Ou y avait-il eu bruit, y avait-il eu lumière, sans que Watt entendît l'un, sans qu'il vît l'autre?
Ainsi Watt ne sut jamais comment il était entré dans la maison de Monsieur Knott. Il savait qu'il était entré par la porte de derrière, mais il ne devait jamais savoir, jamais jamais savoir, comment la porte de derrière en était venue à s'ouvrir. Et si la porte de derrière ne s'était jamais ouverte, mais était restée fermée, alors qui sait Watt ne serait jamais entré dans la maison de Monsieur Knott, mais aurait fait demi-tour, et regagné la gare, et pris le premier train pour la ville. A moins qu'il ne fût entré par une fenêtre.
Le seuil de Monsieur Knott à peine franchi Watt vit que la maison était moins dans l'obscurité qu'il ne l'avait d'abord supposé, car une lumière brillait dans la cuisine.
Parvenu jusqu'à cette lumière Watt s'assit à côté d'elle, sur une chaise. Il posa ses sacs à côté de lui, sur le beau carrelage rouge, et il enleva son chapeau, car il était arrivé à destination, découvrant ses rares cheveux roux, et le posa sur la table à côté de lui. Et ça faisait un tableau joli à voir, le crâne de Watt, et ses touffes gris-roux, et le carre- lage rougeoyant par en dessous.
Watt voyait, dans le foyer du fourneau, les cendres grises. Mais elles viraient au rouge pâle quand il masquait la lampe, avec son chapeau. Le fourneau était presque éteint, mais pas tout à fait. Une poignée de copeaux secs et les flammes jailliraient, joyeuses en apparence, dans la chemi- née, avec un ronflement d'orgue. Ainsi Watt s'affaira quel- que temps, masquant la lampe de moins en moins, de plus
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en plus, avec son chapeau, regardant les cendres virer au gris, au rouge, au gris, au rouge, dans le foyer du fourneau. Watt s'affairait tellement de la sorte, à faire aller et venir
son chapeau derrière lui, qu'il ne vit, ni n'entendit, la porte s'ouvrir et un monsieur entrer. Sa surprise fut donc extrême, quand il leva les yeux, de son petit jeu. Car ça n'était que ça, qu'un petit jeu innocent, pour faire passer le temps.
Voici donc encore quelque chose que Watt ne saurait jamais, faute de prêter une attention suffisante à ce qui se passait autour de lui. Non qu'il s'agît d'une connaissance pouvant apporter à Watt le moindre avantage, ou le moindre dommage, ou lui procurer le moindre plaisir, ou la moindre peine, loin de là. Mais tous ces petits changements de scène, les petits gains, les petites pertes, la chose ajoutée, la chose retirée, la lumière donnée, la lumière reprise, l'écume de
tout ce qui vient, reste et part, tous ces riens offerts en vain à l'heure, dire qu'il n'en saurait jamais rien, rien de ce qu'ils avaient été, aussi longtemps qu'il vivrait, ni quand ils étaient venus, ni comment, ni comment c'était alors, comparé avec avant, ni combien de temps ils étaient restés, ni comment, ni ce qu'il y avait de changé alors, ni quand ils étaient partis, ni comment, ni comment c'était alors, comparé avec avant, avant qu'ils viennent, avant qu'ils par-
tent.
Le monsieur portait un beau tablier montant de serge
verte. Watt ne se rappelait avoir jamais vu plus beau tablier. Devant il y avait une vaste poche, ou cavité, et le monsieur y tenait les mains enfoncées. Watt voyait les menus remous de l'étoffe, comme insensiblement elle s'enflait et se froissait, et comme soudain elle se creusait, là où elle se faisait pincer,
entre pouce et index vraisemblablement, car ce sont là les pinces.
Le monsieur dévisagea Watt un bon moment, avant de s'en aller, sans un mot d'explication. Alors Watt, faute de mieux, reprit son petit jeu, avec les couleurs. Mais il ne
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tarda pas à s'en départir. Et la raison de cela était peut-être ceci, que les cendres à présent ne viraient plus au rouge, mais restaient obstinément grises, même sous l'éclairage le plus faible.
Ainsi se trouvant seul, sans rien de particulier à faire, Watt se mit l'index dans le nez, d'abord dans une narine, ensuite dans l'autre. Mais il n'y avait pas de croûtes dans le nez de Watt, ce soir-là.
Mais peu après le monsieur réapparut, devant Watt. Il était en tenue de voyage et portait canne. Mais pas de chapeau sur sa tête, pas de sac dans sa main.
Avant de partir il fit le bref exposé que voici.
Ha! comme tout me revient, bon Dieu! Cet œil! Ce vide! Cette vigilance! Cette lassitude! L'homme arrive. Les chemins obscurs tous derrière lui, tous en lui, les longs chemins obscurs, dans sa tête, ses flancs, ses mains, ses pieds, et lui assis dans l'ombre vermeille, se curant le nez, attendant l'aube. L'aube! Le soleil! La lumière! Ha ! Les lents jours d'azur pour sa tête, ses flancs, et les petits sentiers pour ses pieds, toute cette clarté à tâter et à prendre. Par l'herbe les petits sentiers de mousse, aux vieilles racines osseuses, et les arbres fichés en terre, et les fleurs fichées en terre, et les fruits pendant à terre, et les papillons blancs exténués, et les oiseaux jamais les mêmes filant se cacher de l'aube au soir. Et tous les bruits ne signifiant rien. Puis repos la nuit dans la maison tranquille, plus de routes, plus de rues, on se couche près d'une fenêtre s'ouvrant sur le refuge, les petits bruits arrivent qui ne réclament rien, n'ordonnent rien, ne proposent rien, n'expliquent rien, et la brève nuit néces- saire est tôt finie, et le ciel bleu de nouveau sur tous les endroits secrets où jamais personne ne vient, endroits se- crets jamais les mêmes, mais toujours simples et indifférents, purs endroits toujours, où se mouvoir n'est ni aller ni venir, où être se fait présence si légère que c'est comme la présence de rien. Comme je le sens de nouveau, tout ça, tout ça, après
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si longtemps, là, et là, et dans mes mains, et dans mes yeux, comme un visage levé, un visage offert, tout confiance et innocence et candeur, toutes les vieilles souillures et peurs et faiblesses offertes, pour être lavées et pardonnées! Ha! Ou ne l'ai-je jamais senti jusqu'à maintenant, maintenant qu'il n'y a plus lieu. M'étonnerait pas.
Tout pardonné et guéri. Pour toujours. Dans un moment. Demain. Six, cinq, quatre heures encore, du vieux noir, du vieux poids, les sentir qui cèdent. Car on y est, on y reste. Ha! Tous les chemins menaient ici, tous les détours, les escaliers sans paliers où l'on se visse à mort, agrippé à la rampe, comptant les marches, la fièvre des chemins les plus courts sous les longues housses du ciel, les routes loin de tout où vos morts marchent à vos côtés, sur les galets nocturnes chaque fois pour la dernière le demi-tour vers les feux du bourg, les rendez-vous tenus et les rendez-vous manqués, toutes les délices du va-et-vient urbain et rural, tous les exitus et redditus, bouclés et achevés. Tout menait ici, à cette pénom- bre où un homme d'âge mûr, le cul sur une chaise, se masturbe le blair en attendant que la première aube se lève. Car il va sans dire qu'il ne connaît pas encore les lieux. Au point qu'il n'en revient pas, et n'en reviendra jamais, ayant trouvé les alentours d'avoir su trouver la grille, et ayant trouvé la grille d'avoir su trouver la porte, et ayant trouvé la porte d'avoir su la franchir. Qu'à cela ne tienne, il est content. Non. N'exagérons rien. Il n'est pas mécontent. Car il sait qu'il est à la place qu'il faut, enfin. Et il sait qu'il est l'homme qu'il faut, enfin. A une autre place il serait toujours l'homme qu'il ne faut pas, et pour un autre homme, oui, pour un autre homme, ce serait encore la place qu'il ne faut pas. Mais lui étant tel qu'il est devenu, et la place étant telle qu'elle fut faite, l'accord est parfait. Et il le sait. Non. Gardons la mesure. Ille sent. Irrécusables les sensations d'harmonie, les prémonitions d'harmonie pro- che, quand tout le hors lui sera lui, les fleurs les fleurs
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qu'en lui il est, le ciel le ciel qui en lui les éclaire, la terre foulée la terre qui foule et chaque rumeur l'écho de la sienne. Lorsqu'en un mot il sera à son centre enfin, après tant d'années fastidieuses passées à s'accrocher au périmè- tre. Ces premières impressions, si chèrement gagnées, sont sans conteste délicieuses. Quel sentiment de sécurité! Ce sont des transports auxquels peu échappent, tant la nature est souple d'une part, et . l'homme de l'autre. De quelles couleurs brillent soudain épreuves et fautes anciennes, vues dans leur nouvelle, leur vraie perspective, simples stations sur le chemin d'ici! Ha! Tout est racheté, largement. Car le voilà arrivé. Il ose même ôter son chapeau, et déposer ses sacs, sans appréhension. Rendez-vous compte! Il ôte son chapeau sans appréhension, déboutonne son manteau, s'assied et s'offre tout pur et grand ouvert aux longues joies d'être lui-même, comme une cuvette à un vomisse- ment. Oh pas dans l'oisiveté. Car il y a à faire. C'est ça qui est si exquis. Ayant toute sa vie balancé entre les tour- ments d'une torpeur de surface et les affres de l'effort désintéressé il se trouve enfin dans une situation où ne rien faire de façon exclusive serait un acte de la plus haute valeur et signification. Et que se passe-t-il? Pour la pre- mière fois, depuis que dans l'angoisse et le dégoût il soula- gea sa mère de son lait, il se voit assigner des tâches précises d'une indiscutable utilité. N'est-ce pas charmant? Mais son regret, son indignation, sont de courte durée, et disparais- sent en général au bout du troisième ou quatrième mois. D'où cela? Du fait de la nature du travail à accomplir, d'une fécondité peu commune, et du fait aussi qu'il finit par comprendre qu'il travaille non seulement pour la personne de Monsieur Knott, et pour la maison de Monsieur Knott, mais aussi, voire surtout, pour lui-même, afin qu'il puisse durer, tel qu'il est, à l'endroit où il est, et que l'endroit, tel qu'il est, puisse durer autour de lui. Incapables de résister à ces considérations émollientes, ses regrets, vifs
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au début, fondent enfin, fondent tout à fait, et se dissi- pent, doucement, dans la célèbre conviction que tout est bien ou, tout au moins, pour le mieux. Son indignation subit une réduction semblable et c'est calme et joyeux enfin qu'il vaque à son travail, calme et joyeux qu'il pèle la pomme de terre et vide le vase de nuit, calme et joyeux qu'il perçoit et est perçu. Tant que ça dure. Car vient le jour où- il dit, Ne suis-je pas un peu détraqué, aujourd'hui? Non qu'il se sente détraqué, au contraire, il se sent si possible encore plus en train qu'à l'ordinaire. Ha ! Il se sent si possible encore plus en train qu'à l'ordinaire et il se demande s'il n'est pas peut-être un peu patraque. L'imbécile. Il n'a rien appris. Rien. Pardonnez ma véhé- mence. Mais c'est un jour terrible (rétrospectivement), le jour où l'horreur de ce qui s'est passé le réduit à l'ignoble expédient d'examiner sa langue dans une glace, sa langue plus rose que jamais, dans une bouche plus que jamais fraîche. C'était un mardi après-midi, au mois d'octobre, une belle après-midi d'octobre. J'étais assis sur la marche, dans la cour, je regardais la lumière, sur le mur. J'étais au soleil, le mur était au soleil. J'étais le soleil, inutile d'ajouter, et le mur, et la marche, et la cour, et le moment de l'année, et le moment de la journée, et j'en passe. Etre assis ainsi, au cher point de convergence de ses trajets, en soi-même, avec soi-même, c'est là je pense sans contredit une façon pas plus mauvaise qu'une autre, et meilleure que certaines, de filer un instant de loisir. Tout en tirant sur ma pipe, qui cet après- midi était aussi large et plate qu'une spatule d'apothicaire, je sentis ma poitrine se gonfler, comme celle sauf erreur du pélican. De joie? Eh bien non, peut-être pas exactement de joie. Car le changement dont je parle n'avait pas encore eu lieu. Tel un hymen elle s'interposait toujours, la chose sur le point d'être changée, entre moi et toutes les horreurs oubliées de la joie. Mais ne nous attardons pas sur ma
poitrine. Regardez-la maintenant - putains de boutons! -
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aussi plate et - aïe! - aussi creuse qu'un tambourin. Vous avez vu ? Vous avez entendu? Aucune importance. Où en étais-je? Le changement. En quoi consistait-il? Difficile à dire. Quelque chose glissa. Me voilà assis, chaud et clair, tout à ma pipe à tabac et au mur chaud et clair, quand soudain quelque part il glissa quelque chose, un petit quel. que chose, un infime quelque chose. Glisse - isse - isse - STOP. J'espère que c'est clair. Il y a une grande alpe de sable, haute d'une centaine de mètres, entre les pins et l'océan,
et là dans la chaude nuit sans lune, quand personne ne voit, personne n'écoute, par infimes paquets de deux ou trois millions les grains glissent, tous ensemble, un petit glissement de deux ou trois millimètres peut-être, puis s'ar- rêtent, tous ensemble, pas un en moins, et c'est tout, c'est tout pour cette nuit, et peut-être pour toujours c'est tout, car au matin avec le soleil un petit vent de mer peut se lever et les disperser très loin les uns des autres, ou un promeneur les éparpiller du pied, cas moins probable. C'est ce genre de glissement que je ressentis, ce mardi après-midi, des millions de petites choses s'en allant toutes ensemble de leur vieille place dans une nouvelle tout à côté, et sour- noisement, comme si c'était défendu. Et je ne doute pas d'avoir été le seul vivant à s'en apercevoir. De là à conclure
que l'incident fut interne serait téméraire, à mon avis. Car mon - comment dire ? - mon système personnel était si distendu à l'époque dont je parle que distinguer entre cc qui était au-dedans de lui et ce qui était au-dehors de lui n'était point facile. Tout ce qui se passait se passait au- dedans de lui et en même temps tout ce qui se passait se passait au-dehors de lui. J'espère que c'est net. Je ne vis, inutile d'ajouter, ni n'entendis la chose arriver, mais je la perçus d'une perception si physique qu'en comparaison les
impressions d'un enterré vif à Lisbonne, à l'heure de gloire de Lisbonne, semblent une froide et artificielle construction de l'entendement. Le soleil sur le mur, puisqu'il est ques-
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tion du soleil sur le mur, subit en même temps une trans- formation foudroyante et j'ose dire radicale. C'était toujours le même soleil, le même mur, ou si peu vieillis qu'on peut sans danger négliger la différence, mais si changés que je me sentis transporté, en un tournemain, dans une tout autre cour, et dans une tout autre saison, dans un pays inconnu. Simultanément ma pipe à tabac, puisque je ne mangeais pas une banane, cessa à tel point d'être le sou1as auquel je m'étais fait, que je l'ôtai de ma bouche, craignant d'avoir affaire à un thermomètre minute, ou à un tire-langue d'épi- leptique. Et ma poitrine, où je venais de sentir presque frissonner les plumes, du délicieux frissonnement propre aux plumes de poitrine, s'affaissa pour redevenir la conca- vité creuse et osseuse dont mon cher tuteur disait qu'elle lui rappelait Crécy. Car sternum et colonne, petit merdeux déjà je les avais concentriques. C'est alors que dans mon désarroi j'eus la faiblesse d'appeler à mon secours une cons- tipation tenace de fraîche date, corsée d'inappétence. Mais en quoi consistait le changement? Qu'est-ce qui était changé,
et comment? Ce qui était changé, si je suis bien renseigné, était le sentiment qu'un changement avait eu lieu autre qu'un simple changement de degré. Ce qui était changé était l'existence hors l'échelle. Ne descends pas par l'échelle, Ifor, je l'ai en1efée. C'est là, j'ai l'honneur de vous l'appren- dre, la métamorphose à rebours. Le Laurier en Daphné. La chose de toujours là de nouveau où elle n'avait cessé d'être. Comme lorsqu'un homme, ayant enfin trouvé ce qu'il cher-
chait, une femme par exemple, ou un ami, s'en voit dépos- sédé, ou se rend compte de ce que c'est. Et rien ne sert pourtant de ne pas chercher, de ne pas vouloir, car lors- qu'on cesse de chercher, alors on commence à trouver, et lorsqu'on cesse de vouloir, alors la vie commence à vous entonner son ragoût de charogne jusqu'à ce qu'on dégueule, et puis le dégueulis par-dessus jusqu'à ce qu'on dégueule le dégueulis, et puis le degueulis dégueulé jusqu'à ce qu'on
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commence à Y prendre goût. Le glouton naufragé, l'ivrogne dans le désert, le luxurieux en prison, voilà les bienheureux. Avoir faim, soif et envie furieuses, chaque jour de nouveau et chaque jour en vain, de la vieille bouffe, de la vieille bibine, de la vieille fesse, c'est là que nous touchons de
plus près à la félicité, là le nouveau Portique et le tout dernier Jardin. Je vous file le tuyau pour ce qu'il vaut. Mais d'où ce sentiment qu'un changement avait eu lieu autre qu'un simple changement de degré? Et à quelle pro- blématique réalité correspondait-il? Et à quelles forces attri- buer le mérite de sa suppression? Voilà des questions dont, avec de la patience, on pourraitaisément extraire celles qui s'ensuivent et ainsi descendre, ou monter, échelon par éche- lon, toute la nuit, jusqu'à l'aube. Malheureusement j'ai des renseignements d'ordre pratique à transmettre, autrement dit une dette à payer, ou un compte à régler, avant de partir. De cette présence donc je ne dirai que ceci, sans chercher à savoir d'où elle est venue, où elle est partie, qu'à mon avis elle n'était pas illusion, tant qu'elle dura, cette présence dehors, cette présence dedans, cette présence entre, de ce qui n'existait pas. Ceci dit qu'on me les coupe si j'arrive à comprendre ce qu'elle pouvait bien être d'autre. Mais tout cela et le reste, ha! le reste, vous en jugerez vous-même, votre heure venue, ou plutôt vous n'en jugerez rien, à en croire cette dégaîne. Car ne vous faites pas d'illusions, loin de moi la suggestion que ce qui m'est arrivé à moi, ce qui m'arrive à moi, doive forcément vous arriver à vous, ou que ce qui vous arrive à vous, ce qui vous arrivera à vous, me soit forcément arrivé à moi, ou plutôt si ça vous arrive, si ça m'est arrivé, qu'il y ait la moindre chance de le voir admis. Car à vrai dire les mêmes choses nous arrivent à tous, surtout à des hommes dans notre situation, on se demande laquelle, si seulement nous daignions le savoir. Mais me voilà pire que Monsieur Ash, vague connaissance de naguère. Un soir je tombe sur lui sur Westminster Bridge. Rafales de
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vent. Rafales de neige. Signe de tête à l'avenant. En vain. M'empoignant d'une main il retira de l'autre, avec ses dents, deux vastes mitaines de peau, dénoua son épaisse écharpe de laine, défit vivement et écarta l'un après l'autre son pardessus, sa douillette, sa veste, ses deux gilets, sa che- mise, sa flanelle et son tricot, attrapa un étui en chamois suspendu à son cou en compagnie du crucifix de rigueur, en fit glisser u n è demi-savonnette en acier inoxydable, fit jouer le couvercle, l'approcha de ses yeux (la nuit tombait), refit le tout en sens inverse, retrouva sa forme primitive, dit, Cinq heures dix-sept minutes exactement aussi vrai que Dieu me voit, hommages à Madame (je n'en ai jamais eu), lâcha mon bras, souleva son chapeau et fila. Un instant plus tard Big Ben (c'est bien le nom ? ) sonna les six heures. C'est là à mon avis le type même de tout renseignement d'où qu'il vienne, qu'il soit volontaire ou qu'il soit sollicité. Si vous voulez une pierre demandez du pain. Si vous voulez du pain demandez du gâteau. Cet Ash était ce qu'avec révé- rence on appelait de mes jours sous-aide de sous-chef de bureau à la Marine et avec ça pétri de qualités, bref une vermine comme on en voit partout. Il est mort la semaine d'après d'épuisement précoce, oint et absous, laissant sa demi-savonnette à sa blanchisseuse. Personnellement bien sûr je déplore tout. Pas un mot, pas une joie, pas un acte, pas une voix, pas une pensée, pas un pleur, pas un doute, pas une peur, pas un oui, pas un non, pas un cul, pas un con, pas une soif, pas une peine, pas un rire, pas une haine, pas un nom, pas une face, nulle heure, nulle place, que je ne déplore amèrement. Une ordure de bout en bout. Et cependant quand j'ai passé mon Fellowship, assis du matin au soir, sans ce clou à la selle. . . Le reste, une ordure. Les trognes du mardi, les rognes du mercredi, les rages du jeudi, les grognes du vendredi, les cuites du samedi, les sommeils du dimanche, les réveils du lundi, les réveils du lundi. Les coups, les coups, de pied, de gueule, pan!
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paf! pitié! aïe! aïe! pitié! paf! pan! les coups, les coups, de grâce jamais. Et cette pauvre vieille pouilleuse de vieille terre, la mienne et celle de mon père et de ma mère et du père de mon père et de la mère de ma mère et de la mère de mon père et du père de ma mère et du père de la mère de mon père et de la mère du père de ma mère et de la mère de la mère de mon père et du père du père de ma mère et de la mère du père de mon père et du père de la mère de ma mère et du père du père de mon père et de la mère de la mère de ma mère et des pères et mères d'autres infortunés et des pères de leurs pères et des mères de leurs mères et des mères de leurs pères et des pères de leurs mères et des pères des mères de leurs pères et des mères des pères de leurs mères et des mères des mères de leurs pères et des pères des pères de leurs mères et des mères des pères de leurs pères et des pères des mères de leurs mères et des pères des pères de leurs pères et des mères des mères de leurs mères. Une immondice. Les crocus et le mélèze qui reverdit une semaine avant les autres et les pâturages rouges de succulents placentas de brebis et les longs jours d'été et le foin fauché de frais et le ramier le matin et le coucou l'après-midi et le râle des blés le soir et les guêpes dans la confiture et l'odeur des ajoncs et la vue des ajoncs et les pommes qui tombent et les enfants qui marchent dans les feuilles mortes et le mélèze qui rejaunit une semaine avant les autres et les châtaignes qui tombent et le hurlement du vent et la mer qui se brise par-dessus la jetée et les premiers feux et les sabots sur la route et le
facteur poitrinaire qui siffle Roses de Picardie et la lampe à pétrole en haut de son lampadaire et naturellement la neige et bien sûr la grèle et vous pensez bien la gadoue et tous les quatre ans la débâcle de février et les crocus et puis tout le foutu trafic qui repart de plus belle. Un étron. Et si je pouvais tout recommencer, sachant ce que je sais maintenant, le résultat serait le même. Et si je pouvais
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recommencer une seconde fois, sachant ce que je saurais alors, le résultat serait le même. Et si je pouvais recommencer cent fois, sachant chaque fois un peu plus que la fois d'avant, le résultat serait toujours le même, et la centième vie comme la première, et les cent vies comme une seule. Une chiasse. Mais à ce train-là on perd ici la nuit entière.
On perd ici la nuit entière,
La nuit entière on perd ici,
Ici la nuit entière on perd, Entière ici on perd la nuit.
O n est silence, souffle, ombre, La nuit et l'ici que voici,
Le répit au bout de la fuite, En pleine fuite le répit.
Ha! Vous avez entendu? Dans le mille. Ha! Merde! Raté! Ha! Voilà. Ha! Ha! Ha! Monrire,Monsieur- ? Plaît-il? Comme la machine à vapeur? Ha! Mon rire, Monsieur Watt, prénom perdu en route. Oui. De tous les rires qui à proprement parler n'en sont pas, mais relèvent plutôt de l'ululement, trois seuls à mon avis méritent qu'on s'y arrête, à savoir l'amer, le jaune et le sans joie. Ils correspondent à des - comment dire? - à une excoriation progressive de l'entendement et le passage de l'un à l'autre est le passage du moindre au plus, de l'inférieur au supérieur, de l'extérieur à l'intérieur, du grossier au subtil, de la ma- tière à la forme. Le rire aujourd'hui sans joie était jaune naguère, le rire jaune aujourd'hui était naguère amer. Et le rire aujourd'hui amer? Aux larmes, Monsieur Watt, aux chaudes larmes, ne perdons pas de temps avec ça, ne perdons plus de temps avec ça. Non vraiment. Où en étais-je? L'amer,
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le jaune et le - ha! - sans JOIe. Le rire amer rit de ce qui n'est pas bon, c'est le rire éthique. Le rire jaune rit de ce qui n'est pas vrai, c'est le rire judiciaire. Pas bon! Pas vrai ! Enfin! Mais le rire sans joie est le rire noétique, par le groin - ha ! - comme ça, c'est le rire des rires, le risus purus (1), le rire qui rit du rire, hommage ébahi à la plaisan- terie suprême, bref le rire qui rit - silence s'il vous plaît - de ce qui est malheureux. Personnellement bien sûr je dé- plore tout. Tout, tout et tout.