ra-
tif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut pre?
tif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut pre?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
ration qui suit en a presque toujours souffert.
Kant, dans ses e? crits sur la morale politique, montre avec la
plus grande force, que nulle exception ne peut e^tre admise dans
le code du devoir. En effet, quand on s'appuie des circonstances
nour justifia une action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s'arre^tera` telle ou telle borne? Les passions
naturelles les plus impe? tueuses ne seraient-elles pas encore
plus aise? ment justifie? es par les calculs de la raison, si l'on ad-
mettait l'inte? re^t public ou particulier comme une excuse de 11<<<<
iiisticc ^
Quand, a` l'e? poque la plus sanglante de la re? volution, on a
voulu autoriser tous les crimes, on a nomme? le gouvernement
comite? de salut public; c'e? tait mettre en lumie`re cette maxime
rec? ue : Que le salut du peuple est la supre^me loi. La supre^me loi,
c'est la justice. -- Quand il serait prouve? qu'on servirait les m-
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? DE LA MORALE. 475
te? re^ts terrestres d'un peuple par une bassesse ou par une injus-
tice , on serait e? galement vil ou criminel en la commettant; car
l'inte? grite? des principes de la morale importe plus que lesinte? re? ts
des peuples. L'individu et la socie? te? sont responsables, avant
tout, de l'he? ritage ce? leste qui doit e^tre transmis aux ge? ne? rations
successives de la race humaine. Il faut que la fierte? , la ge? ne? -
rosite? , l'e? quite? , tous les sentiments magnanimes enfin , soient
sauve? s, a` nos de? pens d'abord, et me^me aux de? pens des autres,
puisque les autres doivent, comme nous, s'immoler a` ces sen-
timents.
L'injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la so-
cie? te? a` l'autre. Jusqu'a` quel calcul arithme? tique ce sacrifice est-
il commande? ? La majorite? peut-elle disposer de la minorite? , si
l'une l'emporte a`peine de quelques voix sur l'autre? Les mem-
bres d'une me^me famille, une compagnie de ne? gociants, les nobles, les eccle? siastiques, quelque nombreux qu'ils soient,
n'ont pas le droit de dire que tout doit ce? der a` leur inte? re^t; mais
quand une re? union quelconque, fu^t-elle aussi peu conside? rable
que celle des Romains dans leur origine; quand cette re? union,
dis-je, s'appelle une nation, tout lui serait permis pour se faire
du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de le? -
gion, que s'attribue le de? mon dans l'E? vangile; ne? anmoins,il
n'y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir a` une nation qu'a`
toute autre collection d'hommes.
Ce n'est pas le nombre des individus qui constitue leur impor-
tance en morale. Lorsqu'un innocent meurt sur l'e? chafaud, des
ge? ne? rations entie`res s'occupent de son malheur, tandis que des
milliers d'hommes pe? rissent dans une bataille sans qu'on s'in-
forme de leur sort. D'ou` vient cette prodigieuse diffe? rence que
mettent tous les hommes entre l'injustice commise envers un seul
et la mort de plusieurs? c'est a` cause de l'importance que tous
attachent a` la loi morale; elle est mille fois plus que la vie physi-
que dans l'univers, et dans l'a^me de chacun de nous, qui est
aussi un univers.
Si l'on ne fait de la morale qu'un calcul de prudence et de sa-
gesse, une e? conomie de me? nage, il y a presque de l'e? nergie a`
n'en pas vouloir. Une sorte de ridicule s'attache aux hommesd'E? -
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 470 DE LA MOHALE.
tat qui conservent encore ce qu'on appelle des maximes roma-
nesques, la fide? lite? dans les engagements, le respect pour les
droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules aux particu-
liers , qui sont bien les mai^tres d'e^tre dupes a` leurs propres de? -
pens; mais quand il s'agit de ceux qui disposent du destin des
peuples, il y aurait des circonstances ou` l'on pourrait les bla^mer
d'e^tre justes, et leur faire un tort de la loyaute? ; car si la morale
prive? e est fonde? e sur l'inte? re^t personnel, a` plus forte raison la
morale publique doit-elle l'e^tre sur l'inte? re^t national, et cette
morale, suivant l'occasion, pourrait faire un devoir des plus
grands forfaits, tant il est facile de conduire a` l'absurde celui qui
s'e? carte des simples bases dela ve? rite? . Rousseau a dit qu'il n'e? -
tait pas permis a` une nation d'acheter la re? volution la plus de? -
sirable par le sang d'un innocent; ces simples paroles renfer-
ment ce qu'il y a de vrai, de sacre? , de divin dans la destine? e de
l'homme.
Ce n'est su^rement pas pour les avantages de cette vie, pour
assurer quelques jouissances de plus a` quelques jours d'existence,
et retarder un peu la mort de quelques mourants, que la cons-
cience et la religion nous ont e? te? donne? es. C'est pour que des
cre? atures en possession du libre arbitre choisissent cequi est juste,
eu sacritiant ce qui est profitable , pre? fe`rent l'avenir au pre? sent,
l'invisible au visible, et la dignite? de l'espe`ce humaine a` la con-
servation me^me des individus.
Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur inte? re^t
particulier a` l'inte? re^t ge? ne? ral; mais les gouvernements sont a` leur
tour des individus qui doivent immoler leurs avantages person-
nels a` laloidudevoir; si la morale des hommes d'E? tat n'e? tait fon-
de? eque sur le bien public, elle pourrait les conduire au crime, si
cen'est toujours, au moins quelquefois, et c'est assez d'une seule
exception justifie? e pour qu'il n'y ait plus de morale dans le monde;
car tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne font
pas quatre, les plus profonds calculs de l'alge`bre sont absurdes;
s'il y adans la the? orie un seul cas ou` l'homme doive man-
quer a` son devoir, toutes les maximes philosophiques et reli-
gieuses sont renverse? es, et ce qui reste n'est plus que de la pru-
dence ou de l'hypocrisie.
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? DE LA MORALE. 477
Qu'il me soit permis de citer l'exemple de mon pe`re, puisqu'il
s'applique directement a` la question dont il s'agit. On a beau-
coup re? pe? te? que M. Neckerne connaissait pas les hommes, parce
qu'il s'e? tait refuse? dans plusieurs circonstances aux moyens de
corruption ou de violence dont on croyait les avantages certains.
J'ose dire que personne ne peut lire les ouvrages de M. Necker,
l'Histoire de la Re? volution de France, le Pouvoir exe? cutif dans
les grands E? tats, etc. , sans y trouver des vues lumineuses sur
le coeur humain; et je ne serai de? mentie par aucun de ceux qui
ont ve? cu dans l'intimite? de M. Necker, quand je dirai qu'il avait
a` se de? fendre, malgre? son admirable bonte? , d'un penchant assez
vif pour la moquerie, et d'une fac? on un peu se? ve`re dejuger la
me? diocrite? de l'esprit ou de l'a^me: ce qu'il a e? crit sur le Bonheur
des Sots suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme
il joignait a` toutes ses autres qualite? s celle d'e^tre e? minemment un
homme d'esprit, personne ne le surpassait dans la connaissance
fine et profonde de ceux avec lesquels il avait quelque relation;
mais il s'e? tait de? cide? par un acte de sa conscience a` ne jamais re-
culer devant les conse? quences, quelles qu'elles fussent, d'une
re? solution commande? e par le devoir. On peut juger diversement
les e? ve? nements de la re? volution franc? aise; mais je crois impossi-
ble a` un observateur impartial de nier qu'un tel principe ge? ne? -
ralement adopte? n'eu^t sauve? la France des maux dont elle a ge? mi,
et, ce qui est pis encore, de l'exemple qu'elle a donne? .
Pendant les e? poques les plus funestes de la terreur , beaucoup
d'honne^tes gens ont accepte? des emplois dans l'administration,
et me^medans les tribunaux criminels, soit pour y faire du bien,
soit pour diminuer le mal qui s'y commettait; et tous s'ap-
puyaient sur un raisonnement assez ge? ne? ralement rec? u, c'est qu'ils
empe^chaient un sce? le? rat d'occuper la place qu'ils remplissaient,
et rendaient ainsi service aux opprime? s. Se permettre de mauvais
moyens pour un but que l'on croit bon, c'est une maxime de
conduite singulie`rement vicieuse dans son principe. Les hommes
ne savent rien de l'avenir, rien d'eux-me^mes pour demain; dans
chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est impe?
ra-
tif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut pre? voir
n'y doivent entrer pour rien.
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? 478 DE LA`. MORALE.
De quel droit des hommes qui e? taient les instruments d'une
autorite? factieuse conservaient-ils le titre d'honne^tes gens, parce
qu'ils faisaient avec douceur une chose injuste? Il eu^t bien mieux
valu qu'elle fu^t faite rudement, caril eu^t e? te? plus difficile de la
supporter; et de tous les assemblages le plus corrupteur, c'est
celui d'un de? cret sanguinaire et d'un exe? cuteur benin.
La bienfaisance que l'on peut exercer en de? tail ne compense
pas le mal dont on est l'auteur en pre^tant l'appui de son nom au
parti que l'on sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre,
afin que non-seulement les hommes de notre temps, mais ceux des
sie`cles futurs en ressentent l'influence. L'ascendant d'un coura-
geux exemple subsiste encore mille ans apre`s que les objets d'une
charite? passage`re n'existent plus. La lec? on qu'il importe le plus de
donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrie`re
publique, c'est de ne transiger avec aucune conside? ration quand
il s'agit du devoir.
<< ' De`s qu'on se met a` ne? gocier avec les circonstances, tout
<< est perdu, car il n'est personne qui n'ait des circonstances.
<< Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux, pour les-
<<quels il faut de la fortune; d'autres un besoin d'activite? , d'oc-
<< cupation; que sais-je? une quantite? de vertus , qui toutes con-
<<duisent a` la ne? cessite? d'avoir une place, a` laquelle soient atta-
<<che? s de l'argent et du pouvoir. IN'est-on pas las de ces subter-
<< fuges, dont la re? volution n'a cesse? d'offrir l'exemple? L'on ne
<< rencontrait que des gens qui se plaignaient d'avoir e? te? force? s
<< de quitter le repos qu'ils pre? fe? raient a` tout, la vie domestique ,
<< dans laquelle ils e? taient impatients de rentrer, et l'on appre-
<< nait que ces gens-la` avaient employe? les jours et les nuits a` sup-
<< plier qu'on les contraigni^t de se de? vouer a` la chose publique,
qui se passait parfaitement d'eux. >> Les le? gislateurs anciens faisaientun devoir aux citoyens de se
me^ler des inte? re^ts politiques. La religion chre? tienne doit inspi-
rer une disposition d'une tout autre nature, celle d'obe? ir a` l'au-
torite? , mais de se tenir e? loigne? des affaires de l'E? tat, quand elles
peuvent compromettre la conscience. La diffe? rence qui existe
1 Ce passage excita la plus grande rumeur a` la censure. On eu^t dit que ces
observations pouvaient empe^cher d'obtenir, et surtout de demander des places.
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? DE LA MO II. VU-. . 479
entre les gouvernements anciens et les gouvernements moder-
nes explique cette opposition dans la manie`re de conside? rer les
relations des hommes envers leur patrie. La science politique des anciens e? tait intimement unie avec la
religion et la morale; l'e? tat social e? tait un corps plein de vie.
Chaque individu se conside? rait comme l'un de ses membres. La
petitesse des E? tats, le nombre des esclaves qui resserrait encore
de beaucoup celui des citoyens, tout faisait un devoir d'agir
pour une patrie qui avait besoin de chacun de ses fils. Les ma-
gistrats, les guerriers, les artistes, les philosophes, et presque
les dieux, se me^laient sur la place publique, et les me^mes hom-
mes tour a` tour gagnaient une bataille, exposaient un chef-d'oeu-
vre, donnaient des lois a` leur pays, ou cherchaient a` de? couvrir
celles de l'univers.
Si l'on en excepte le tre`s-petit nombre de gouvernements li-
bres, la grandeur des E? tats chez les modernes, et la concentra-
tion du pouvoir des monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la
politique toute ne? gative. Il s'agit de ne pas se nuire les uns aux
autres, et le gouvernement est charge? de cette haute police,
qui doit permettre a` chacun de jouir des avantages de la paix et
de l'ordre social, en achetant cette se? curite? par dejustes sacrifi-
ces. Le divin le? gislateur des hommes commandait donc la mo-
rale la plus adapte? e a` la situation du monde sous l'empire ro-
main, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la
soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne de? -
fend pas; mais il conseillait aussi avec la plus grande force la
vie prive? e. Les hommesqui veulent toujours mettre en the? orie leurs pen-
chants individuels, confondent habilement la morale antique et
la morale chre? tienne ; -- il faut, disent-ils comme les anciens,
servir sa patrie, n'e^tre pas un citoyen inutile dans l'E? tat; -- il
faut, disent-ils comme les chre? tiens, se soumettre au pouvoir
e? tabli par la volonte? de Dieu. -- C'est ainsi que le me? lange du
syste`me de l'inertie et de celui de l'action produit une double
immoralite? , tandis que, pris se? pare? ment, l'un et l'autre avaient
droit au respect. L'activite? des citoyens grecs et romains, telle
qu'elle pouvait s'exercer dans une re? publique, e? tait une noblo
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? 480 I>E LA MORALE.
vertu. La force d'inertie chre? tienne est aussi une vertu, et d'une
grande force; car le christianisme qu'on accuse de faiblesse est
invincible selon son esprit, c'est-a`-dire, dans l'e? nergie du refus.
Mais l'e? goi? sme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l'art
de combiner les raisonnements oppose? s, afin de se me^ler de
tout comme un pai? en, et de se soumettre a` tout comme un chre? -
tien.
L'univers, mon ami, ne pense point a` toi, est ce qu'on peut dire maintenant a` tout l'univers, les phe? no-
me`nes excepte? s. Ce serait une vanite? bien ridicule que de moti-
ver dans tous les cas l'activite? politique par le pre? texte de l'uti-
lite? dont on peut e^tre a` son pays. Cette utilite? n'est presque ja-
mais qu'un nom pompeux dont on reve^t son inte? re^t personnel.
L'art des sophistes a toujours e? te? d'opposer les devoirs les uns
aux autres. L'on ne cesse d'imaginer des circonstances dans
lesquelles cette affreuse perplexite? pourrait exister. La plupart
des fictions dramatiques sont fonde? es la`-dessus. Toutefois la vie
re? elle est plus simple, l'on y voit souvent les vertus en combat
avec les inte? re^ts; mais peut-e^tre est-il vrai que jamais l'honne^te
homme, dans aucune occasion, n'a pu douter de ce que le de-
voir lui commandait. La voix de la conscience est si de? licate,
qu'il est facile de l'e? touffer; mais elle est si pure, qu'il est im-
possible de la me? connai^tre.
Une devise connue contient, sous une forme simple, toute la
the? orie de la morale: Fais ce que dois, advienne que pourra.
Quand on e? tablit, au contraire, que la probite? d'un homme pu-
blic consiste a` tout sacrifier aux avantages temporels de sa na-
tion, alors il peut se trouver beaucoup d'occasions ou` par mo-
ralite? on serait immoral. Ce sophisme est aussi contradictoire
dans le fond que dans la forme: ce serait traiter la vertu comme
une science conjecturale et tout a` fait soumise aux circonstances
dans son application. Que Dieu garde le coeur humain d'une
telle responsabilite? ! Les lumie`res de notre esprit sont trop in-
certaines pour que nous soyons en e? tat dejuger du moment ou`
les e? ternelles lois du devoir pourraient e^tre suspendues ; ou plu-
to^t ce moment n'existe pas.
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? DE LA MORALE. 4SI
S'il e? tait une fois ge? ne? ralement reconnu que l'inte? re^t national
lui-me^me doit e^tre subordonne? aux pense? es plus hautes dont la
vertu se compose, combien l'homme consciencieux serait a`
l'aise! comme tout lui parai^trait clair en politique, tandis qu'au-
paravant une he? sitation continuelle le faisait trembler a` cha-
que pas! C'est cette he? sitation me^me qui a fait regarder les hon-
ne^tes gens comme incapables des affaires d'E? tat; on les accu-
sait de pusillanimite? , de timidite? , de crainte, et l'on appelait
ceux qui sacrifiaient le? ge`rement le faible au puissant, et leurs
scrupules a` leurs inte? re^ts, des hommes d'une nature e? nergique.
C'est pourtant une e? nergie facile que celle qui tend a` notre pro-
pre avantage, ou me^me a` celui d'une faction dominante: car
tout ce qui se fait dans le sens de la multitude est toujours de
la faiblesse, quelque violent que cela paraisse.
L'espe`ce humaine demande a` grands cris qu'on sacrifie tout
a` son inte? re^t, et finit par compromettre cet inte? re^t, a` force de
vouloir y tout immoler; mais il serait temps de lui dire que son
bonheur me^me, dont on s'est tant servi comme pre? texte, n'est
sacre? que dans ses rapports avec la morale ; car sans elle qu'im-
porteraient tous a` chacun?
Kant, dans ses e? crits sur la morale politique, montre avec la
plus grande force, que nulle exception ne peut e^tre admise dans
le code du devoir. En effet, quand on s'appuie des circonstances
nour justifia une action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s'arre^tera` telle ou telle borne? Les passions
naturelles les plus impe? tueuses ne seraient-elles pas encore
plus aise? ment justifie? es par les calculs de la raison, si l'on ad-
mettait l'inte? re^t public ou particulier comme une excuse de 11<<<<
iiisticc ^
Quand, a` l'e? poque la plus sanglante de la re? volution, on a
voulu autoriser tous les crimes, on a nomme? le gouvernement
comite? de salut public; c'e? tait mettre en lumie`re cette maxime
rec? ue : Que le salut du peuple est la supre^me loi. La supre^me loi,
c'est la justice. -- Quand il serait prouve? qu'on servirait les m-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALE. 475
te? re^ts terrestres d'un peuple par une bassesse ou par une injus-
tice , on serait e? galement vil ou criminel en la commettant; car
l'inte? grite? des principes de la morale importe plus que lesinte? re? ts
des peuples. L'individu et la socie? te? sont responsables, avant
tout, de l'he? ritage ce? leste qui doit e^tre transmis aux ge? ne? rations
successives de la race humaine. Il faut que la fierte? , la ge? ne? -
rosite? , l'e? quite? , tous les sentiments magnanimes enfin , soient
sauve? s, a` nos de? pens d'abord, et me^me aux de? pens des autres,
puisque les autres doivent, comme nous, s'immoler a` ces sen-
timents.
L'injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la so-
cie? te? a` l'autre. Jusqu'a` quel calcul arithme? tique ce sacrifice est-
il commande? ? La majorite? peut-elle disposer de la minorite? , si
l'une l'emporte a`peine de quelques voix sur l'autre? Les mem-
bres d'une me^me famille, une compagnie de ne? gociants, les nobles, les eccle? siastiques, quelque nombreux qu'ils soient,
n'ont pas le droit de dire que tout doit ce? der a` leur inte? re^t; mais
quand une re? union quelconque, fu^t-elle aussi peu conside? rable
que celle des Romains dans leur origine; quand cette re? union,
dis-je, s'appelle une nation, tout lui serait permis pour se faire
du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de le? -
gion, que s'attribue le de? mon dans l'E? vangile; ne? anmoins,il
n'y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir a` une nation qu'a`
toute autre collection d'hommes.
Ce n'est pas le nombre des individus qui constitue leur impor-
tance en morale. Lorsqu'un innocent meurt sur l'e? chafaud, des
ge? ne? rations entie`res s'occupent de son malheur, tandis que des
milliers d'hommes pe? rissent dans une bataille sans qu'on s'in-
forme de leur sort. D'ou` vient cette prodigieuse diffe? rence que
mettent tous les hommes entre l'injustice commise envers un seul
et la mort de plusieurs? c'est a` cause de l'importance que tous
attachent a` la loi morale; elle est mille fois plus que la vie physi-
que dans l'univers, et dans l'a^me de chacun de nous, qui est
aussi un univers.
Si l'on ne fait de la morale qu'un calcul de prudence et de sa-
gesse, une e? conomie de me? nage, il y a presque de l'e? nergie a`
n'en pas vouloir. Une sorte de ridicule s'attache aux hommesd'E? -
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 470 DE LA MOHALE.
tat qui conservent encore ce qu'on appelle des maximes roma-
nesques, la fide? lite? dans les engagements, le respect pour les
droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules aux particu-
liers , qui sont bien les mai^tres d'e^tre dupes a` leurs propres de? -
pens; mais quand il s'agit de ceux qui disposent du destin des
peuples, il y aurait des circonstances ou` l'on pourrait les bla^mer
d'e^tre justes, et leur faire un tort de la loyaute? ; car si la morale
prive? e est fonde? e sur l'inte? re^t personnel, a` plus forte raison la
morale publique doit-elle l'e^tre sur l'inte? re^t national, et cette
morale, suivant l'occasion, pourrait faire un devoir des plus
grands forfaits, tant il est facile de conduire a` l'absurde celui qui
s'e? carte des simples bases dela ve? rite? . Rousseau a dit qu'il n'e? -
tait pas permis a` une nation d'acheter la re? volution la plus de? -
sirable par le sang d'un innocent; ces simples paroles renfer-
ment ce qu'il y a de vrai, de sacre? , de divin dans la destine? e de
l'homme.
Ce n'est su^rement pas pour les avantages de cette vie, pour
assurer quelques jouissances de plus a` quelques jours d'existence,
et retarder un peu la mort de quelques mourants, que la cons-
cience et la religion nous ont e? te? donne? es. C'est pour que des
cre? atures en possession du libre arbitre choisissent cequi est juste,
eu sacritiant ce qui est profitable , pre? fe`rent l'avenir au pre? sent,
l'invisible au visible, et la dignite? de l'espe`ce humaine a` la con-
servation me^me des individus.
Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur inte? re^t
particulier a` l'inte? re^t ge? ne? ral; mais les gouvernements sont a` leur
tour des individus qui doivent immoler leurs avantages person-
nels a` laloidudevoir; si la morale des hommes d'E? tat n'e? tait fon-
de? eque sur le bien public, elle pourrait les conduire au crime, si
cen'est toujours, au moins quelquefois, et c'est assez d'une seule
exception justifie? e pour qu'il n'y ait plus de morale dans le monde;
car tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne font
pas quatre, les plus profonds calculs de l'alge`bre sont absurdes;
s'il y adans la the? orie un seul cas ou` l'homme doive man-
quer a` son devoir, toutes les maximes philosophiques et reli-
gieuses sont renverse? es, et ce qui reste n'est plus que de la pru-
dence ou de l'hypocrisie.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALE. 477
Qu'il me soit permis de citer l'exemple de mon pe`re, puisqu'il
s'applique directement a` la question dont il s'agit. On a beau-
coup re? pe? te? que M. Neckerne connaissait pas les hommes, parce
qu'il s'e? tait refuse? dans plusieurs circonstances aux moyens de
corruption ou de violence dont on croyait les avantages certains.
J'ose dire que personne ne peut lire les ouvrages de M. Necker,
l'Histoire de la Re? volution de France, le Pouvoir exe? cutif dans
les grands E? tats, etc. , sans y trouver des vues lumineuses sur
le coeur humain; et je ne serai de? mentie par aucun de ceux qui
ont ve? cu dans l'intimite? de M. Necker, quand je dirai qu'il avait
a` se de? fendre, malgre? son admirable bonte? , d'un penchant assez
vif pour la moquerie, et d'une fac? on un peu se? ve`re dejuger la
me? diocrite? de l'esprit ou de l'a^me: ce qu'il a e? crit sur le Bonheur
des Sots suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme
il joignait a` toutes ses autres qualite? s celle d'e^tre e? minemment un
homme d'esprit, personne ne le surpassait dans la connaissance
fine et profonde de ceux avec lesquels il avait quelque relation;
mais il s'e? tait de? cide? par un acte de sa conscience a` ne jamais re-
culer devant les conse? quences, quelles qu'elles fussent, d'une
re? solution commande? e par le devoir. On peut juger diversement
les e? ve? nements de la re? volution franc? aise; mais je crois impossi-
ble a` un observateur impartial de nier qu'un tel principe ge? ne? -
ralement adopte? n'eu^t sauve? la France des maux dont elle a ge? mi,
et, ce qui est pis encore, de l'exemple qu'elle a donne? .
Pendant les e? poques les plus funestes de la terreur , beaucoup
d'honne^tes gens ont accepte? des emplois dans l'administration,
et me^medans les tribunaux criminels, soit pour y faire du bien,
soit pour diminuer le mal qui s'y commettait; et tous s'ap-
puyaient sur un raisonnement assez ge? ne? ralement rec? u, c'est qu'ils
empe^chaient un sce? le? rat d'occuper la place qu'ils remplissaient,
et rendaient ainsi service aux opprime? s. Se permettre de mauvais
moyens pour un but que l'on croit bon, c'est une maxime de
conduite singulie`rement vicieuse dans son principe. Les hommes
ne savent rien de l'avenir, rien d'eux-me^mes pour demain; dans
chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est impe?
ra-
tif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut pre? voir
n'y doivent entrer pour rien.
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? 478 DE LA`. MORALE.
De quel droit des hommes qui e? taient les instruments d'une
autorite? factieuse conservaient-ils le titre d'honne^tes gens, parce
qu'ils faisaient avec douceur une chose injuste? Il eu^t bien mieux
valu qu'elle fu^t faite rudement, caril eu^t e? te? plus difficile de la
supporter; et de tous les assemblages le plus corrupteur, c'est
celui d'un de? cret sanguinaire et d'un exe? cuteur benin.
La bienfaisance que l'on peut exercer en de? tail ne compense
pas le mal dont on est l'auteur en pre^tant l'appui de son nom au
parti que l'on sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre,
afin que non-seulement les hommes de notre temps, mais ceux des
sie`cles futurs en ressentent l'influence. L'ascendant d'un coura-
geux exemple subsiste encore mille ans apre`s que les objets d'une
charite? passage`re n'existent plus. La lec? on qu'il importe le plus de
donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrie`re
publique, c'est de ne transiger avec aucune conside? ration quand
il s'agit du devoir.
<< ' De`s qu'on se met a` ne? gocier avec les circonstances, tout
<< est perdu, car il n'est personne qui n'ait des circonstances.
<< Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux, pour les-
<<quels il faut de la fortune; d'autres un besoin d'activite? , d'oc-
<< cupation; que sais-je? une quantite? de vertus , qui toutes con-
<<duisent a` la ne? cessite? d'avoir une place, a` laquelle soient atta-
<<che? s de l'argent et du pouvoir. IN'est-on pas las de ces subter-
<< fuges, dont la re? volution n'a cesse? d'offrir l'exemple? L'on ne
<< rencontrait que des gens qui se plaignaient d'avoir e? te? force? s
<< de quitter le repos qu'ils pre? fe? raient a` tout, la vie domestique ,
<< dans laquelle ils e? taient impatients de rentrer, et l'on appre-
<< nait que ces gens-la` avaient employe? les jours et les nuits a` sup-
<< plier qu'on les contraigni^t de se de? vouer a` la chose publique,
qui se passait parfaitement d'eux. >> Les le? gislateurs anciens faisaientun devoir aux citoyens de se
me^ler des inte? re^ts politiques. La religion chre? tienne doit inspi-
rer une disposition d'une tout autre nature, celle d'obe? ir a` l'au-
torite? , mais de se tenir e? loigne? des affaires de l'E? tat, quand elles
peuvent compromettre la conscience. La diffe? rence qui existe
1 Ce passage excita la plus grande rumeur a` la censure. On eu^t dit que ces
observations pouvaient empe^cher d'obtenir, et surtout de demander des places.
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? DE LA MO II. VU-. . 479
entre les gouvernements anciens et les gouvernements moder-
nes explique cette opposition dans la manie`re de conside? rer les
relations des hommes envers leur patrie. La science politique des anciens e? tait intimement unie avec la
religion et la morale; l'e? tat social e? tait un corps plein de vie.
Chaque individu se conside? rait comme l'un de ses membres. La
petitesse des E? tats, le nombre des esclaves qui resserrait encore
de beaucoup celui des citoyens, tout faisait un devoir d'agir
pour une patrie qui avait besoin de chacun de ses fils. Les ma-
gistrats, les guerriers, les artistes, les philosophes, et presque
les dieux, se me^laient sur la place publique, et les me^mes hom-
mes tour a` tour gagnaient une bataille, exposaient un chef-d'oeu-
vre, donnaient des lois a` leur pays, ou cherchaient a` de? couvrir
celles de l'univers.
Si l'on en excepte le tre`s-petit nombre de gouvernements li-
bres, la grandeur des E? tats chez les modernes, et la concentra-
tion du pouvoir des monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la
politique toute ne? gative. Il s'agit de ne pas se nuire les uns aux
autres, et le gouvernement est charge? de cette haute police,
qui doit permettre a` chacun de jouir des avantages de la paix et
de l'ordre social, en achetant cette se? curite? par dejustes sacrifi-
ces. Le divin le? gislateur des hommes commandait donc la mo-
rale la plus adapte? e a` la situation du monde sous l'empire ro-
main, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la
soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne de? -
fend pas; mais il conseillait aussi avec la plus grande force la
vie prive? e. Les hommesqui veulent toujours mettre en the? orie leurs pen-
chants individuels, confondent habilement la morale antique et
la morale chre? tienne ; -- il faut, disent-ils comme les anciens,
servir sa patrie, n'e^tre pas un citoyen inutile dans l'E? tat; -- il
faut, disent-ils comme les chre? tiens, se soumettre au pouvoir
e? tabli par la volonte? de Dieu. -- C'est ainsi que le me? lange du
syste`me de l'inertie et de celui de l'action produit une double
immoralite? , tandis que, pris se? pare? ment, l'un et l'autre avaient
droit au respect. L'activite? des citoyens grecs et romains, telle
qu'elle pouvait s'exercer dans une re? publique, e? tait une noblo
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? 480 I>E LA MORALE.
vertu. La force d'inertie chre? tienne est aussi une vertu, et d'une
grande force; car le christianisme qu'on accuse de faiblesse est
invincible selon son esprit, c'est-a`-dire, dans l'e? nergie du refus.
Mais l'e? goi? sme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l'art
de combiner les raisonnements oppose? s, afin de se me^ler de
tout comme un pai? en, et de se soumettre a` tout comme un chre? -
tien.
L'univers, mon ami, ne pense point a` toi, est ce qu'on peut dire maintenant a` tout l'univers, les phe? no-
me`nes excepte? s. Ce serait une vanite? bien ridicule que de moti-
ver dans tous les cas l'activite? politique par le pre? texte de l'uti-
lite? dont on peut e^tre a` son pays. Cette utilite? n'est presque ja-
mais qu'un nom pompeux dont on reve^t son inte? re^t personnel.
L'art des sophistes a toujours e? te? d'opposer les devoirs les uns
aux autres. L'on ne cesse d'imaginer des circonstances dans
lesquelles cette affreuse perplexite? pourrait exister. La plupart
des fictions dramatiques sont fonde? es la`-dessus. Toutefois la vie
re? elle est plus simple, l'on y voit souvent les vertus en combat
avec les inte? re^ts; mais peut-e^tre est-il vrai que jamais l'honne^te
homme, dans aucune occasion, n'a pu douter de ce que le de-
voir lui commandait. La voix de la conscience est si de? licate,
qu'il est facile de l'e? touffer; mais elle est si pure, qu'il est im-
possible de la me? connai^tre.
Une devise connue contient, sous une forme simple, toute la
the? orie de la morale: Fais ce que dois, advienne que pourra.
Quand on e? tablit, au contraire, que la probite? d'un homme pu-
blic consiste a` tout sacrifier aux avantages temporels de sa na-
tion, alors il peut se trouver beaucoup d'occasions ou` par mo-
ralite? on serait immoral. Ce sophisme est aussi contradictoire
dans le fond que dans la forme: ce serait traiter la vertu comme
une science conjecturale et tout a` fait soumise aux circonstances
dans son application. Que Dieu garde le coeur humain d'une
telle responsabilite? ! Les lumie`res de notre esprit sont trop in-
certaines pour que nous soyons en e? tat dejuger du moment ou`
les e? ternelles lois du devoir pourraient e^tre suspendues ; ou plu-
to^t ce moment n'existe pas.
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? DE LA MORALE. 4SI
S'il e? tait une fois ge? ne? ralement reconnu que l'inte? re^t national
lui-me^me doit e^tre subordonne? aux pense? es plus hautes dont la
vertu se compose, combien l'homme consciencieux serait a`
l'aise! comme tout lui parai^trait clair en politique, tandis qu'au-
paravant une he? sitation continuelle le faisait trembler a` cha-
que pas! C'est cette he? sitation me^me qui a fait regarder les hon-
ne^tes gens comme incapables des affaires d'E? tat; on les accu-
sait de pusillanimite? , de timidite? , de crainte, et l'on appelait
ceux qui sacrifiaient le? ge`rement le faible au puissant, et leurs
scrupules a` leurs inte? re^ts, des hommes d'une nature e? nergique.
C'est pourtant une e? nergie facile que celle qui tend a` notre pro-
pre avantage, ou me^me a` celui d'une faction dominante: car
tout ce qui se fait dans le sens de la multitude est toujours de
la faiblesse, quelque violent que cela paraisse.
L'espe`ce humaine demande a` grands cris qu'on sacrifie tout
a` son inte? re^t, et finit par compromettre cet inte? re^t, a` force de
vouloir y tout immoler; mais il serait temps de lui dire que son
bonheur me^me, dont on s'est tant servi comme pre? texte, n'est
sacre? que dans ses rapports avec la morale ; car sans elle qu'im-
porteraient tous a` chacun?