crivains allemands
d'apre`s les lois prohibitives de la litte?
d'apre`s les lois prohibitives de la litte?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
nements politiques, que toutes leurs e?
tudes en
litte? rature ont e? te? suspendues.
Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question,
que de s'en tenir a` dire que les Franc? ais sont injustes envers la
litte? rature allemande, parce qu'ils ne la connaissent pas; ils ont,
u^ est vrai, des pre? juge? s contre elle, mais ces pre? juge? s tiennent
ausentiment confus des diffe? rences prononce? es qui existent entre
la manie`re de voir et de sentir des deux nations.
En Allemagne, il n'y a de gou^t fixe sur rien, tout est inde? pen-
dant, tout est individuel. L'on juge d'un ouvrage par l'impres-
sion qu'on en rec? oit, et jamais par les re`gles, puisqu'il n'y en a
point de ge? ne? ralement admises : chaque auteur est libre de se
cre? er une sphe`re nouvelle. En France, la plupart des lecteurs
ne veulent jamais e^tre e? mus, ni me^me s'amuser aux de? pens de
leur conscience litte? raire: le scrupule s'est re? fugie? la`. Un auteur
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? ET DES ARTS. 105
allemand forme son public; en France, le public commande aux
auteurs. Comme on trouve en France un beaucoup plus grand
nombre de gens d'esprit qu'en Allemagne, le public y est beau-
coup plus imposant, tandis que les e? crivains allemands, e? minem-
ment e? leve? s au-dessus de leurs juges, les gouvernent au lieu d'en
recevoir la loi. De la` vient que ces e? crivains ne se perfectionnent gue`re parla critique: l'impatience des lecteurs, ou celle des
spectateurs, ne les oblige pointa` retrancher les longueurs de leurs
ouvrages, et rarement ils s'arre^tent a` temps, parce qu'un au-
teur, ne se lassant presque jamais de ses propres conceptions,
ne peut e^tre averti que par les autres du moment ou` elles ces-
sent d'inte? resser. Les Franc? ais pensent et vivent dans les autres,
au moins sous le rapport de l'amour-propre; et l'on sent, dans
la plupart de leurs ouvrages, que leur principal but n'est pas l'ob-
jet qu'ils traitent, mais l'effet qu'ils produisent. Les e? crivains
franc? ais sont toujours en socie? te? , alors me^me qu'ils composent;
car ils ne perdent pas de vue les jugements, les moqueries et
le gou^t a` la mode , c'est-a`-dire, l'autorite? litte? raire sous laquelle
on vit, a` telle ou telle e? poque.
La premie`re condition pour e? crire, c'est une manie`re de sen-
tir vive et forte. Les personnes qui e? tudient dans les autres ce
qu'elles doivent e? prouver, et ce qu'il leur est permis de dire, lit-
te? rairement parlant, n'existent pas. Sans doute, nos e? crivains
de ge? nie (et quelle nation en posse`de plus que la France ! ) ne se
sont asservis qu'aux liens qui ne nuisaient pas a` leur originalite? :
mais il faut comparer les deux pays en masse, et dans le temps
actuel, pour connai^tre a` quoi tient leur difficulte? de s'entendre.
En France, on ne lit gue`re un ouvrage que pour en parler;
en Allemagne, ou` l'on vit presque seul, on veut que l'ouvrage
me^me tienne compagnie; et quelle socie? te? de l'a^me peut-on faire
avec un livre qui ne serait lui-me^me que l'e? cho de la socie? te? !
Dans le silence de la retraite, rien ne semble plus triste que l'es-
prit du monde. L'homme solitaire a besoin qu'une e? motion in-
time lui tienne lieu du mouvement exte? rieur qui lui manque.
La clarte? passe en France pour l'un des premiers me? rites
d'un e? crivain; car il s'agit, avant tout, de ne pas se donner de
la peine, et d'attraper, en lisant le matin, ce qui fait briller le
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? 106 DE LA LITTERATURE
soir en causant. Mais les Allemands savent que la clarte? ne
peut jamais e^tre qu'un me? rite relatif: un livre est clair selon le
sujet et selon le lecteur. Montesquieu ne peut e^tre compris aussi
facilement que Voltaire, et ne? anmoins il est aussi lucide que
l'objet de ses me? ditations le permet. Sans doute, il faut porter
la lumie`re dans la profondeur; mais ceux qui s'en tiennent aux
gra^ces de l'esprit, et aux jeux des paroles, sont bien plus su^rs
d'e^tre compris: ils n'approchent d'aucun myste`re, comment
donc seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un de? faut oppose? ,
se plaisent dans les te? ne`bres; souvent ils remettent dans la nuit
ce qui e? tait au jour, pluto^t que de suivre la route battue; ils ont
un tel de? gou^t pour les ide? es communes, que, lorsqu'ils se trou-
vent dans la ne? cessite? de les retracer, ils les environnent d'une me? taphysique abstraite qui peut les faire croire nouvelles jusqu'a`
ce qu'on les ait reconnues. Les e? crivains allemands ne se ge^nent
point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages e? tant rec? us et com-
mente? s comme des oracles, ils peuvent les entourer d'autant de
nuages qu'il leur plai^t; la patience ne manquera point pour e? car-
ter ces nuages; mais il faut qu'a` la fin on aperc? oive une divinite? :
car ce que les Allemands tole`rent le moins, c'est l'attente trompe? e; leurs efforts me^mes et leur perse? ve? rance leur rendent les
grands re? sultats ne? cessaires. De`s qu'il n'y a pas dans un livre
des pense? es fortes et nouvelles, il est bien vite de? daigne? ; et si
le talent fait tout pardonner, l'on n'appre? cie gue`re les divers
genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y supple? er.
La prose des Allemands est souvent trop ne? glige? e. L'on atta-
che beaucoup plus d'importance au style en France qu'en Alle-
magne; c'est une suite naturelle de l'inte? re^t qu'on met a` la pa-
role, et du prix qu'elle doit avoir dans un pays ou` la socie? te?
domine. Tous les hommes d'un peu d'esprit sont juges de la
justesse et de la convenance de telle ou telle phrase, tandis qu'il
faut beaucoup d'attention et d'e? tude pour saisir l'ensemble et
l'enchai^nement d'un ouvrage. D'ailleurs les expressions pre^tent
bien plus a` la plaisanterie que les pense? es, et dans tout ce qui
tient aux mots, l'on rit avant d'avoir re? fle? chi. Cependant, la
beaute? du style n'est point, il faut en convenir, un avantage
purement exte? rieur; car les sentiments vrais inspirent presque
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? ET DES ARTS. 107
toujours les expressions les plus nobles et les plus justes; et,
s'il est permis d'e^tre indulgent pour le style d'un e? crit philoso-
phique, on ne doit pas l'e^tre pour celui d'une composition litte? -
raire; dans la sphe`re des beaux-arts, la forme appartient autant
a` l'a^me que le sujet me^me.
L'art dramatique offre un exemple frappant des faculte? s dis-
tinctes des deux peuples. Tout ce qui se rapporte a` l'action, a`
l'intrigue, a` l'inte? re^t des e? ve? nements, est mille fois mieux com-
bine? , mille fois mieux conc? u chez les Franc? ais; tout ce qui tient
au de? veloppement des impressions du coeur, aux orages secrets
des passions fortes, est beaucoup plus approfondi chez les Al-
lemands.
Il faut, pour que les hommes supe? rieurs de l'un et de l'autre
pays atteignent au plus haut point de perfection, que le Fran-
c? ais soit religieux , et que l'Allemand soit un peu mondain. La
pie? te? s'oppose a` la dissipation d'a^me, qui est le de? faut et la gra^ce
dela nation franc? aise ; la connaissance des hommes et de la so-
cie? te? donnerait aux Allemands, en litte? rature, le gou^t et la dex-
te? rite? qui leur manquent. Les e? crivains des deux pays sont
injustes les uns envers les autres : les Franc? ais cependant se
rendent plus coupables a` cet e? gard que les Allemands; ils jugent
sans connai^tre, ou n'examinent qu'avec un parti pris : les Alle-
mands sont plus impartiaux. L'e? tendue des connaissances fait passer sous les yeux tant de manie`res de voir diverses, qu'elle
donne a` l'esprit la tole? rance qui nai^t de l'universalite? .
Les Franc? ais gagneraient plus ne? anmoins a` concevoir le ge? nie
allemand, que les Allemands a` se soumettre au bon gou^t franc? ais.
Toutes les fois que, de nos jours, on a pu faire entrer dans la
re? gularite? franc? aise un peu de se`ve e? trange`re, les Franc? ais y ont
applaudi avec transport. J. -J. Rousseau, Bernardin de Saint-
Pierre, Chateaubriand, etc. , dans quelques-uns de leurs ouvra-
ges, sont tous, me^me a` leur insu, de l'e? cole germanique, c'est-
a`-dire qu'ils ne puisent leur talent que dans le fond de leur
a^me. Mais si l'on voulait discipliner les e?
crivains allemands
d'apre`s les lois prohibitives de la litte? rature franc? aise, ils ne
sauraient comment naviguer au milieu des e? cueils qu'on leur
aurait indique? s; ils regretteraient la pleine mer, et leur esprit
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? 108 DE LA LITTE? RATURE
serait plus trouble? qu'e? claire? . Il ne s'ensuit pas qu'ils doivent
tout hasarder, et qu'ils ne feraient pas bien de s'imposer quel-
quefois des bornes; mais il leur importe de les placer d'apre`s leur manie`re de voir. Il faut, pour leur faire adopter de certaines
restrictions ne? cessaires, remonter au principe de ces restrictions,
sans jamais employer l'autorite? du ridicule, contre laquelle ils
sont tout a` fait re? volte? s. N
Les hommes de ge? nie de tous les pays sont faits pour se com-
prendre et pour s'estimer; mais le vulgaire des e? crivains et des
lecteurs allemands et franc? ais rappelle cette fable de La Fon-
taine , ou` la cigogne ne peut manger dans le plat, ni le renard
dans la bouteille. Le contraste le plus parfait se fait voir entre
les esprits de? veloppe? s dans la solitude et ceux qui sontforme? s
par la socie? te? . Les impressions du dehors et le recueillement de
l'a^me, la connaissance des hommes et l'e? tude des ide? es abstrai-
tes, l'action et la the? orie donnent des re? sultats tout a` fait oppo-
se? s. La litte? rature, les arts, la philosophie, la religion des deux
peuples, attestent cette diffe? rence; et l'e? ternelle barrie`re du
Rhin se? pare deux re? gions intellectuelles qui, non moins que les
deux contre? es, sont e? trange`res l'une a` l'autre.
CHAPITRE II.
Du jugement qu'on porte en Angleterre sur la litte? rature allemande.
La litte? rature allemande est beaucoup plus connue en Angle-
terre qu'en France. On y e? tudie davantage les langues e? trange`-
res , et les Allemands ont plus de rapports naturels avec les
Anglais qu'avec les Franc? ais; cependant il y a des pre? juge? s,
me^me en Angleterre, contre la philosophie et la litte? rature des
Allemands. Il peut e^tre inte? ressant d'en examiner la cause.
Le gou^t de la socie? te? , le plaisir et l'inte? re^t de la conversation
ne sont point ce qui forme les esprits en Angleterre: les affaires,
le parlement, l'administration, remplissent toutes les te^tes, et
les inte? re^ts politiques sont le principal objet des me? ditations. Les Anglais veulent a` tout des re? sultats imme? diatement appli-
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? ET DES ARTS. 109
cables, et de la` naissent leurs pre? ventions contre une philosophie
qui a pour objet le beau pluto^t que l'utile.
Les Anglais ne se? parent point, il est vrai, la dignite? de l'utili-
te? , et toujours ils sont pre^ts, quand il le faut, a` sacrifier ce qui
est utile a` ce qui est honorable; mais ils ne se pre^tent pas vo-
lontiers, comme il est dit dans Hamlet, a` ces conversations
avec l'air, dont les Allemands sont tre`s-e? pris. La philosophie
des Anglais est dirige? e vers les re? sultats avantageux au bien-e^tre
de l'humanite? . Les Allemands s'occupent de la ve? rite? pour elle-me^me, sans penser au parti que les hommes peuvent en tirer.
La nature de leurs gouvernements ne leur ayant point offert des
occasions grandes et belles de me? riter la gloire et de servir la
patrie, ils s'attachent en tout genre a` la contemplation , et cher-
chent dans le ciel l'espace que leur e? troite destine? e leur refuse
sur la terre. Ils se plaisent dans l'ide? al, parce qu'il n'y a rien
dans l'e? tat actuel des choses qui parle a` leur imagination. Les
Anglais s'honorent avec raison de tout ce qu'ils posse`dent, de
tout cequ'ils. sont, de tout ce qu'ils peuvent e^tre ; ils placent leur
admiration et leur amour sur leurs lois, leurs moeurs etleur
culte. Ces nobles sentiments donnent a` l'a^me plus de force et
d'e? nergie; mais la pense? e va peut-e^tre encore plus loin, quand
elle n'a point de bornes , ni me^me de but de? termine? , et que,
sans cesse en rapport avec l'immense et l'infini, aucun inte? re^t
ne la rame`ne aux choses de ce monde. *
Toutes les fois qu'une ide? e se consolide, c'est-a`-dire qu'elle se
change en institution, rien de mieux que d'en examiner attenti-
vement les re? sultats et les conse? quences, de la circonscrire et
de la fixer: mais quand il s'agit d'une the? orie, il faut la consi-
de? rer en elle-me^me; il n'est plus question de pratique, il n'est
plus question d'utilite? ; et la recherche de la ve? rite? dans la phi-
losophie, comme l'imagination dans la poe? sie, doit e^tre inde? pen-
dante de toute entrave.
Les Allemands sont comme les e? claireurs de l'arme? e de l'es-
prit humain; ils essayent des routes nouvelles, ils tentent des
moyens inconnus; comment ne serait-on pas curieux de savoir
ce qu'ils disent, au retour de leurs excursions dans l'infini?
Les Anglais, qui ont tant d'originalite? dans le caracte`re, redou<<ADAMR DE STAEL. 10
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? 110 DE LA LITTE? HATUHK
tent ne? anmoins assez ge? ne? ralement les nouveaux syste`mes. La
sagesse d'esprit leur a fait tant de bien dans les affaires de la
vie, qu'ils aiment a` la retrouver dans les e? tudes intellectuelles;
et c'est la` cependant que l'audace est inse? parable du ge? nie. Le
ge? nie, pourvu qu'il respecte la religion et la morale, doit aller
aussi loin qu'il veut: c'est l'empire de la pense? e qu'il agrandit.
La litte? rature, en Allemagne, est tellement empreinte de la
philosophie dominante, que l'e? loignement qu'on aurait pour
l'une pourrait influer sur le jugement qu'on porterait sur l'autre:
cependant les Anglais, depuis quelque temps, traduisent avec
plaisirles poe`tes allemands, et ne me? connaissent point l'analogie
qui doit re? sulter d'une me^me origine. Il y a plus de sensibilite?
dans la poe? sie anglaise, et plus d'imagination dans la poe? sie al-
lemande. Les affections domestiques exerc? ant un grand empire
sur le coeur des Anglais, leur poe? sie se sent de la de? licatesse et de
la fixite? de ces affections: les Allemands, plus inde? pendants en
tout, parce qu'ilsne portent l'empreinte d'aucune institution po-
litique, peignent les sentimens comme les ide? es, a` travers des
nuages: on dirait que l'univers vacille devant leurs yeux, et
l'incertitude me^me de leurs regards multiplie les objets dont
leur talent peut se servir.
Le principe dela terreur, qui est un des grands moyens dela
poe? sie allemande, a moins d'ascendant sur l'imagination des An-
glais de nos jours; ils de? crivent la nature avec charme, mais elle
n'agit plus sur eux comme une puissance redoutable qui renfer-
me dans son sein les fanto^mes, les pre? sages, et tient chez les
modernes la me^me place que la destine? e parmi les anciens. L'i-
magination, en Angleterre, est presque toujours inspire? e par la
sensibilite? ; l'imagination des Allemands est quelquefois rude et
bizarre: la religion de l'Angleterre estplusse? ve`re, celle de l'Alle-
magne est plus vague; et la poe? sie des nations doit ne? cessaire-
ment porter l'empreinte de leurs sentiments religieux. La con-
venance ne re`gne point dans les arts en Angleterre comme en
France; cependant l'opinion publique y a plus d'empire qu'en
Allemagne; l'unite? nationale en est la cause. Les Anglais veulent
mettre d'accord en toutes choses les actions et les principes; c'est
un peuple sage et bien ordonne? , qui a compris dans la sagesse
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? ET DES V ! ! i . . . 1 I 1
la gloire, et dans l'ordre la liberte? : les Allemands, n'ayant fait
que re^ver l'une et l'autre, ont examine? les ide? es inde? pendamment
de leur application, et se sont ainsi ne? cessairement e? leve? s plus
haut en the? orie.
Les litte? rateurs allemands actuels se montrent (ce qui doit
parai^tre singulier ) beaucoup plus oppose? s que les Anglais a`
l'introduction des re? flexions philosophiques dans la poe? sie. Les
premiers ge?
litte? rature ont e? te? suspendues.
Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question,
que de s'en tenir a` dire que les Franc? ais sont injustes envers la
litte? rature allemande, parce qu'ils ne la connaissent pas; ils ont,
u^ est vrai, des pre? juge? s contre elle, mais ces pre? juge? s tiennent
ausentiment confus des diffe? rences prononce? es qui existent entre
la manie`re de voir et de sentir des deux nations.
En Allemagne, il n'y a de gou^t fixe sur rien, tout est inde? pen-
dant, tout est individuel. L'on juge d'un ouvrage par l'impres-
sion qu'on en rec? oit, et jamais par les re`gles, puisqu'il n'y en a
point de ge? ne? ralement admises : chaque auteur est libre de se
cre? er une sphe`re nouvelle. En France, la plupart des lecteurs
ne veulent jamais e^tre e? mus, ni me^me s'amuser aux de? pens de
leur conscience litte? raire: le scrupule s'est re? fugie? la`. Un auteur
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? ET DES ARTS. 105
allemand forme son public; en France, le public commande aux
auteurs. Comme on trouve en France un beaucoup plus grand
nombre de gens d'esprit qu'en Allemagne, le public y est beau-
coup plus imposant, tandis que les e? crivains allemands, e? minem-
ment e? leve? s au-dessus de leurs juges, les gouvernent au lieu d'en
recevoir la loi. De la` vient que ces e? crivains ne se perfectionnent gue`re parla critique: l'impatience des lecteurs, ou celle des
spectateurs, ne les oblige pointa` retrancher les longueurs de leurs
ouvrages, et rarement ils s'arre^tent a` temps, parce qu'un au-
teur, ne se lassant presque jamais de ses propres conceptions,
ne peut e^tre averti que par les autres du moment ou` elles ces-
sent d'inte? resser. Les Franc? ais pensent et vivent dans les autres,
au moins sous le rapport de l'amour-propre; et l'on sent, dans
la plupart de leurs ouvrages, que leur principal but n'est pas l'ob-
jet qu'ils traitent, mais l'effet qu'ils produisent. Les e? crivains
franc? ais sont toujours en socie? te? , alors me^me qu'ils composent;
car ils ne perdent pas de vue les jugements, les moqueries et
le gou^t a` la mode , c'est-a`-dire, l'autorite? litte? raire sous laquelle
on vit, a` telle ou telle e? poque.
La premie`re condition pour e? crire, c'est une manie`re de sen-
tir vive et forte. Les personnes qui e? tudient dans les autres ce
qu'elles doivent e? prouver, et ce qu'il leur est permis de dire, lit-
te? rairement parlant, n'existent pas. Sans doute, nos e? crivains
de ge? nie (et quelle nation en posse`de plus que la France ! ) ne se
sont asservis qu'aux liens qui ne nuisaient pas a` leur originalite? :
mais il faut comparer les deux pays en masse, et dans le temps
actuel, pour connai^tre a` quoi tient leur difficulte? de s'entendre.
En France, on ne lit gue`re un ouvrage que pour en parler;
en Allemagne, ou` l'on vit presque seul, on veut que l'ouvrage
me^me tienne compagnie; et quelle socie? te? de l'a^me peut-on faire
avec un livre qui ne serait lui-me^me que l'e? cho de la socie? te? !
Dans le silence de la retraite, rien ne semble plus triste que l'es-
prit du monde. L'homme solitaire a besoin qu'une e? motion in-
time lui tienne lieu du mouvement exte? rieur qui lui manque.
La clarte? passe en France pour l'un des premiers me? rites
d'un e? crivain; car il s'agit, avant tout, de ne pas se donner de
la peine, et d'attraper, en lisant le matin, ce qui fait briller le
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? 106 DE LA LITTERATURE
soir en causant. Mais les Allemands savent que la clarte? ne
peut jamais e^tre qu'un me? rite relatif: un livre est clair selon le
sujet et selon le lecteur. Montesquieu ne peut e^tre compris aussi
facilement que Voltaire, et ne? anmoins il est aussi lucide que
l'objet de ses me? ditations le permet. Sans doute, il faut porter
la lumie`re dans la profondeur; mais ceux qui s'en tiennent aux
gra^ces de l'esprit, et aux jeux des paroles, sont bien plus su^rs
d'e^tre compris: ils n'approchent d'aucun myste`re, comment
donc seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un de? faut oppose? ,
se plaisent dans les te? ne`bres; souvent ils remettent dans la nuit
ce qui e? tait au jour, pluto^t que de suivre la route battue; ils ont
un tel de? gou^t pour les ide? es communes, que, lorsqu'ils se trou-
vent dans la ne? cessite? de les retracer, ils les environnent d'une me? taphysique abstraite qui peut les faire croire nouvelles jusqu'a`
ce qu'on les ait reconnues. Les e? crivains allemands ne se ge^nent
point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages e? tant rec? us et com-
mente? s comme des oracles, ils peuvent les entourer d'autant de
nuages qu'il leur plai^t; la patience ne manquera point pour e? car-
ter ces nuages; mais il faut qu'a` la fin on aperc? oive une divinite? :
car ce que les Allemands tole`rent le moins, c'est l'attente trompe? e; leurs efforts me^mes et leur perse? ve? rance leur rendent les
grands re? sultats ne? cessaires. De`s qu'il n'y a pas dans un livre
des pense? es fortes et nouvelles, il est bien vite de? daigne? ; et si
le talent fait tout pardonner, l'on n'appre? cie gue`re les divers
genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y supple? er.
La prose des Allemands est souvent trop ne? glige? e. L'on atta-
che beaucoup plus d'importance au style en France qu'en Alle-
magne; c'est une suite naturelle de l'inte? re^t qu'on met a` la pa-
role, et du prix qu'elle doit avoir dans un pays ou` la socie? te?
domine. Tous les hommes d'un peu d'esprit sont juges de la
justesse et de la convenance de telle ou telle phrase, tandis qu'il
faut beaucoup d'attention et d'e? tude pour saisir l'ensemble et
l'enchai^nement d'un ouvrage. D'ailleurs les expressions pre^tent
bien plus a` la plaisanterie que les pense? es, et dans tout ce qui
tient aux mots, l'on rit avant d'avoir re? fle? chi. Cependant, la
beaute? du style n'est point, il faut en convenir, un avantage
purement exte? rieur; car les sentiments vrais inspirent presque
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? ET DES ARTS. 107
toujours les expressions les plus nobles et les plus justes; et,
s'il est permis d'e^tre indulgent pour le style d'un e? crit philoso-
phique, on ne doit pas l'e^tre pour celui d'une composition litte? -
raire; dans la sphe`re des beaux-arts, la forme appartient autant
a` l'a^me que le sujet me^me.
L'art dramatique offre un exemple frappant des faculte? s dis-
tinctes des deux peuples. Tout ce qui se rapporte a` l'action, a`
l'intrigue, a` l'inte? re^t des e? ve? nements, est mille fois mieux com-
bine? , mille fois mieux conc? u chez les Franc? ais; tout ce qui tient
au de? veloppement des impressions du coeur, aux orages secrets
des passions fortes, est beaucoup plus approfondi chez les Al-
lemands.
Il faut, pour que les hommes supe? rieurs de l'un et de l'autre
pays atteignent au plus haut point de perfection, que le Fran-
c? ais soit religieux , et que l'Allemand soit un peu mondain. La
pie? te? s'oppose a` la dissipation d'a^me, qui est le de? faut et la gra^ce
dela nation franc? aise ; la connaissance des hommes et de la so-
cie? te? donnerait aux Allemands, en litte? rature, le gou^t et la dex-
te? rite? qui leur manquent. Les e? crivains des deux pays sont
injustes les uns envers les autres : les Franc? ais cependant se
rendent plus coupables a` cet e? gard que les Allemands; ils jugent
sans connai^tre, ou n'examinent qu'avec un parti pris : les Alle-
mands sont plus impartiaux. L'e? tendue des connaissances fait passer sous les yeux tant de manie`res de voir diverses, qu'elle
donne a` l'esprit la tole? rance qui nai^t de l'universalite? .
Les Franc? ais gagneraient plus ne? anmoins a` concevoir le ge? nie
allemand, que les Allemands a` se soumettre au bon gou^t franc? ais.
Toutes les fois que, de nos jours, on a pu faire entrer dans la
re? gularite? franc? aise un peu de se`ve e? trange`re, les Franc? ais y ont
applaudi avec transport. J. -J. Rousseau, Bernardin de Saint-
Pierre, Chateaubriand, etc. , dans quelques-uns de leurs ouvra-
ges, sont tous, me^me a` leur insu, de l'e? cole germanique, c'est-
a`-dire qu'ils ne puisent leur talent que dans le fond de leur
a^me. Mais si l'on voulait discipliner les e?
crivains allemands
d'apre`s les lois prohibitives de la litte? rature franc? aise, ils ne
sauraient comment naviguer au milieu des e? cueils qu'on leur
aurait indique? s; ils regretteraient la pleine mer, et leur esprit
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? 108 DE LA LITTE? RATURE
serait plus trouble? qu'e? claire? . Il ne s'ensuit pas qu'ils doivent
tout hasarder, et qu'ils ne feraient pas bien de s'imposer quel-
quefois des bornes; mais il leur importe de les placer d'apre`s leur manie`re de voir. Il faut, pour leur faire adopter de certaines
restrictions ne? cessaires, remonter au principe de ces restrictions,
sans jamais employer l'autorite? du ridicule, contre laquelle ils
sont tout a` fait re? volte? s. N
Les hommes de ge? nie de tous les pays sont faits pour se com-
prendre et pour s'estimer; mais le vulgaire des e? crivains et des
lecteurs allemands et franc? ais rappelle cette fable de La Fon-
taine , ou` la cigogne ne peut manger dans le plat, ni le renard
dans la bouteille. Le contraste le plus parfait se fait voir entre
les esprits de? veloppe? s dans la solitude et ceux qui sontforme? s
par la socie? te? . Les impressions du dehors et le recueillement de
l'a^me, la connaissance des hommes et l'e? tude des ide? es abstrai-
tes, l'action et la the? orie donnent des re? sultats tout a` fait oppo-
se? s. La litte? rature, les arts, la philosophie, la religion des deux
peuples, attestent cette diffe? rence; et l'e? ternelle barrie`re du
Rhin se? pare deux re? gions intellectuelles qui, non moins que les
deux contre? es, sont e? trange`res l'une a` l'autre.
CHAPITRE II.
Du jugement qu'on porte en Angleterre sur la litte? rature allemande.
La litte? rature allemande est beaucoup plus connue en Angle-
terre qu'en France. On y e? tudie davantage les langues e? trange`-
res , et les Allemands ont plus de rapports naturels avec les
Anglais qu'avec les Franc? ais; cependant il y a des pre? juge? s,
me^me en Angleterre, contre la philosophie et la litte? rature des
Allemands. Il peut e^tre inte? ressant d'en examiner la cause.
Le gou^t de la socie? te? , le plaisir et l'inte? re^t de la conversation
ne sont point ce qui forme les esprits en Angleterre: les affaires,
le parlement, l'administration, remplissent toutes les te^tes, et
les inte? re^ts politiques sont le principal objet des me? ditations. Les Anglais veulent a` tout des re? sultats imme? diatement appli-
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? ET DES ARTS. 109
cables, et de la` naissent leurs pre? ventions contre une philosophie
qui a pour objet le beau pluto^t que l'utile.
Les Anglais ne se? parent point, il est vrai, la dignite? de l'utili-
te? , et toujours ils sont pre^ts, quand il le faut, a` sacrifier ce qui
est utile a` ce qui est honorable; mais ils ne se pre^tent pas vo-
lontiers, comme il est dit dans Hamlet, a` ces conversations
avec l'air, dont les Allemands sont tre`s-e? pris. La philosophie
des Anglais est dirige? e vers les re? sultats avantageux au bien-e^tre
de l'humanite? . Les Allemands s'occupent de la ve? rite? pour elle-me^me, sans penser au parti que les hommes peuvent en tirer.
La nature de leurs gouvernements ne leur ayant point offert des
occasions grandes et belles de me? riter la gloire et de servir la
patrie, ils s'attachent en tout genre a` la contemplation , et cher-
chent dans le ciel l'espace que leur e? troite destine? e leur refuse
sur la terre. Ils se plaisent dans l'ide? al, parce qu'il n'y a rien
dans l'e? tat actuel des choses qui parle a` leur imagination. Les
Anglais s'honorent avec raison de tout ce qu'ils posse`dent, de
tout cequ'ils. sont, de tout ce qu'ils peuvent e^tre ; ils placent leur
admiration et leur amour sur leurs lois, leurs moeurs etleur
culte. Ces nobles sentiments donnent a` l'a^me plus de force et
d'e? nergie; mais la pense? e va peut-e^tre encore plus loin, quand
elle n'a point de bornes , ni me^me de but de? termine? , et que,
sans cesse en rapport avec l'immense et l'infini, aucun inte? re^t
ne la rame`ne aux choses de ce monde. *
Toutes les fois qu'une ide? e se consolide, c'est-a`-dire qu'elle se
change en institution, rien de mieux que d'en examiner attenti-
vement les re? sultats et les conse? quences, de la circonscrire et
de la fixer: mais quand il s'agit d'une the? orie, il faut la consi-
de? rer en elle-me^me; il n'est plus question de pratique, il n'est
plus question d'utilite? ; et la recherche de la ve? rite? dans la phi-
losophie, comme l'imagination dans la poe? sie, doit e^tre inde? pen-
dante de toute entrave.
Les Allemands sont comme les e? claireurs de l'arme? e de l'es-
prit humain; ils essayent des routes nouvelles, ils tentent des
moyens inconnus; comment ne serait-on pas curieux de savoir
ce qu'ils disent, au retour de leurs excursions dans l'infini?
Les Anglais, qui ont tant d'originalite? dans le caracte`re, redou<<ADAMR DE STAEL. 10
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? 110 DE LA LITTE? HATUHK
tent ne? anmoins assez ge? ne? ralement les nouveaux syste`mes. La
sagesse d'esprit leur a fait tant de bien dans les affaires de la
vie, qu'ils aiment a` la retrouver dans les e? tudes intellectuelles;
et c'est la` cependant que l'audace est inse? parable du ge? nie. Le
ge? nie, pourvu qu'il respecte la religion et la morale, doit aller
aussi loin qu'il veut: c'est l'empire de la pense? e qu'il agrandit.
La litte? rature, en Allemagne, est tellement empreinte de la
philosophie dominante, que l'e? loignement qu'on aurait pour
l'une pourrait influer sur le jugement qu'on porterait sur l'autre:
cependant les Anglais, depuis quelque temps, traduisent avec
plaisirles poe`tes allemands, et ne me? connaissent point l'analogie
qui doit re? sulter d'une me^me origine. Il y a plus de sensibilite?
dans la poe? sie anglaise, et plus d'imagination dans la poe? sie al-
lemande. Les affections domestiques exerc? ant un grand empire
sur le coeur des Anglais, leur poe? sie se sent de la de? licatesse et de
la fixite? de ces affections: les Allemands, plus inde? pendants en
tout, parce qu'ilsne portent l'empreinte d'aucune institution po-
litique, peignent les sentimens comme les ide? es, a` travers des
nuages: on dirait que l'univers vacille devant leurs yeux, et
l'incertitude me^me de leurs regards multiplie les objets dont
leur talent peut se servir.
Le principe dela terreur, qui est un des grands moyens dela
poe? sie allemande, a moins d'ascendant sur l'imagination des An-
glais de nos jours; ils de? crivent la nature avec charme, mais elle
n'agit plus sur eux comme une puissance redoutable qui renfer-
me dans son sein les fanto^mes, les pre? sages, et tient chez les
modernes la me^me place que la destine? e parmi les anciens. L'i-
magination, en Angleterre, est presque toujours inspire? e par la
sensibilite? ; l'imagination des Allemands est quelquefois rude et
bizarre: la religion de l'Angleterre estplusse? ve`re, celle de l'Alle-
magne est plus vague; et la poe? sie des nations doit ne? cessaire-
ment porter l'empreinte de leurs sentiments religieux. La con-
venance ne re`gne point dans les arts en Angleterre comme en
France; cependant l'opinion publique y a plus d'empire qu'en
Allemagne; l'unite? nationale en est la cause. Les Anglais veulent
mettre d'accord en toutes choses les actions et les principes; c'est
un peuple sage et bien ordonne? , qui a compris dans la sagesse
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? ET DES V ! ! i . . . 1 I 1
la gloire, et dans l'ordre la liberte? : les Allemands, n'ayant fait
que re^ver l'une et l'autre, ont examine? les ide? es inde? pendamment
de leur application, et se sont ainsi ne? cessairement e? leve? s plus
haut en the? orie.
Les litte? rateurs allemands actuels se montrent (ce qui doit
parai^tre singulier ) beaucoup plus oppose? s que les Anglais a`
l'introduction des re? flexions philosophiques dans la poe? sie. Les
premiers ge?