On
pardonne
ces scrupules aux particu-
liers , qui sont bien les mai^tres d'e^tre dupes a` leurs propres de?
liers , qui sont bien les mai^tres d'e^tre dupes a` leurs propres de?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
rosite?
; mais la morale des hommes publics, de ceux qui
traitent au nom des nations, doit e^tre ne? cessairement pervertie
par ce syste`me. S'il est vrai que la morale des individus puisse
e^tre fonde? e sur leur inte? re^t, c'est parce que la socie? te? tout en-
par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe de l'utilite? , d'ac-
cord, a` plusieurs e? gards, avec le syste? me qui fonde la morale sur l'inte? re^t per-
sonnel. L'anecdote connue d'Aristide, qui lit rejeter un projet de The? mistocle,
en disant seulement aux Athe? niens que ce projet e? tait avantageux, mais
injuste, est cite? e par M. Dumont; mais il rapporte les conse? quences qu'on
peut tirer de ce trait, ainsi que de plusieurs autres, a` l'utilite? ge? ne? rale admise
|rar Rentham, comme la base de tous les devoirs. L'utilite? de chacun, dit-il,
doit e^tre sacrifie? e a` l'utilite? de tous, et celle du moment pre? sent, a` l'avenir;
en faisant un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le
sacrifice du temps a` l'e? ternite? , et ce genre de calcul ne serait su^rement pas
bla^me? par les partisans de l'enthousiasme; mais, quelque effort que puisse
tenter un homme aussi supe? rieur que M. Dumont, pour e? tendre le sens de
l'utilite? , il ne pourra jamais faire que ce mot soit synonyme de celui de
de? vouement. Il dit que le premier mobile des actions des hommes, c'est le plai-
sir et la douleur, et il suppose alors que le plaisir des a^mes nobles consiste a`
s'exposer volontiers aux souffrances mate? rielles, pour acque? rir des satisfac-
tions d'un ordre plus releve? . Sans doute, il est aise? de faire de chaque parole
un miroir qui re? fle? chisse toutes les ide? es; mais, si l'on veut s'en tenir a` la
signification naturelle de chaque terme, on verra que l'homme a` qui l'on dit
que son propre bonheur doit e^tre le but de toutes ses actions, ne peut e^tre de? tourne? de faire le mal qui lui convient, que par la crainte ou le danger
d'e^tre puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un esprit habile
peut se flatter d'e? chapper. -- Sur quoi fondez-vous l'ide? e du juste ou de
l'injuste, dira-t-on, si ce n'est sur ce qui est utile ou nuisible au plus grand
nombre? La justice, pour les individus, consistedans le sacrifice d'eux-me^mes
a` leur famille; pour la famille, dans le sacrifice d'elle-me^me a` l'E? tat; et pour
l'Etat, dans le respect de certains principes inalte? rables qui font le bonheur
et le salut de l'espe`ce humaine. Sans doute la majorite? des ge? ne? rations, dans la
dure? e des sie? cles, se trouvera bien d'avoir suivi la route de la justice; mais
pour e^tre vraiment et religieusement honne^te, il faut avoir toujours en vue le
culte du beau moral, inde? pendamment de toutes lescirconstances qui peuvent
en re? sulter. L'utilite? est ne? cessairement modifie? epar les circonstances: la vertu
ne doit jamais l'e^tre.
10-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALR.
tie`re tend a` l'ordre, et punit celui qui veut s'en e? carter; mais
une nation, et surtout un E? tat puissant, est comme un e^tre
isole? que les lois de la re? ciprocite? n'atteignent pas. On peut dire
avec ve? rite? , qu'au bout d'un certain nombre d'anne? es les nations
injustes succombent a` la haine qu'inspirent leurs injustices;
mais plusieurs ge? ne? rations peuvent s'e? couler avant que de si
vastes fautes soient punies, et je ne sais comment on pourrait
prouver a` un homme d'E? tat, dans toutes les circonstances, que
telle re? solution, condamnable en elle-me^me, n'est pas utile, et
que la morale et la politique sont toujours d'accord; aussi ne le
prouve-t-on pas, et c'est presque un axiome rec? u, qu'on ne peut
les re? unir.
Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale
n'e? tait plus qu'un conte de vieille femme fait pour consoler les
faibles, en attendant qu'ils soient les plus forts? Comment pour-
rait-elle rester en honneur dans les relations prive? es, s'il e? tait
convenu que l'objet des regards de tous, que le gouvernement peut s'en passer? et comment cela ne serait-il pas convenu, si
l'inte? re^t est la base de la morale? Il y a, nul ne peut le nier, des
circonstances ou` ces grandes masses qu'on appelle des empires,
ces grandes masses en e? tat de nature l'une envers l'autre, trou-
vent un avantage momentane? a` commettre une injustice; mais
la ge? ne? ration qui suit en a presque toujours souffert.
Kant, dans ses e? crits sur la morale politique, montre avec la
plus grande force, que nulle exception ne peut e^tre admise dans
le code du devoir. En effet, quand on s'appuie des circonstances
nour justifia une action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s'arre^tera` telle ou telle borne? Les passions
naturelles les plus impe? tueuses ne seraient-elles pas encore
plus aise? ment justifie? es par les calculs de la raison, si l'on ad-
mettait l'inte? re^t public ou particulier comme une excuse de 11<<<<
iiisticc ^
Quand, a` l'e? poque la plus sanglante de la re? volution, on a
voulu autoriser tous les crimes, on a nomme? le gouvernement
comite? de salut public; c'e? tait mettre en lumie`re cette maxime
rec? ue : Que le salut du peuple est la supre^me loi. La supre^me loi,
c'est la justice. -- Quand il serait prouve? qu'on servirait les m-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALE. 475
te? re^ts terrestres d'un peuple par une bassesse ou par une injus-
tice , on serait e? galement vil ou criminel en la commettant; car
l'inte? grite? des principes de la morale importe plus que lesinte? re? ts
des peuples. L'individu et la socie? te? sont responsables, avant
tout, de l'he? ritage ce? leste qui doit e^tre transmis aux ge? ne? rations
successives de la race humaine. Il faut que la fierte? , la ge? ne? -
rosite? , l'e? quite? , tous les sentiments magnanimes enfin , soient
sauve? s, a` nos de? pens d'abord, et me^me aux de? pens des autres,
puisque les autres doivent, comme nous, s'immoler a` ces sen-
timents.
L'injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la so-
cie? te? a` l'autre. Jusqu'a` quel calcul arithme? tique ce sacrifice est-
il commande? ? La majorite? peut-elle disposer de la minorite? , si
l'une l'emporte a`peine de quelques voix sur l'autre? Les mem-
bres d'une me^me famille, une compagnie de ne? gociants, les nobles, les eccle? siastiques, quelque nombreux qu'ils soient,
n'ont pas le droit de dire que tout doit ce? der a` leur inte? re^t; mais
quand une re? union quelconque, fu^t-elle aussi peu conside? rable
que celle des Romains dans leur origine; quand cette re? union,
dis-je, s'appelle une nation, tout lui serait permis pour se faire
du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de le? -
gion, que s'attribue le de? mon dans l'E? vangile; ne? anmoins,il
n'y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir a` une nation qu'a`
toute autre collection d'hommes.
Ce n'est pas le nombre des individus qui constitue leur impor-
tance en morale. Lorsqu'un innocent meurt sur l'e? chafaud, des
ge? ne? rations entie`res s'occupent de son malheur, tandis que des
milliers d'hommes pe? rissent dans une bataille sans qu'on s'in-
forme de leur sort. D'ou` vient cette prodigieuse diffe? rence que
mettent tous les hommes entre l'injustice commise envers un seul
et la mort de plusieurs? c'est a` cause de l'importance que tous
attachent a` la loi morale; elle est mille fois plus que la vie physi-
que dans l'univers, et dans l'a^me de chacun de nous, qui est
aussi un univers.
Si l'on ne fait de la morale qu'un calcul de prudence et de sa-
gesse, une e? conomie de me? nage, il y a presque de l'e? nergie a`
n'en pas vouloir. Une sorte de ridicule s'attache aux hommesd'E? -
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 470 DE LA MOHALE.
tat qui conservent encore ce qu'on appelle des maximes roma-
nesques, la fide? lite? dans les engagements, le respect pour les
droits individuels, etc.
On pardonne ces scrupules aux particu-
liers , qui sont bien les mai^tres d'e^tre dupes a` leurs propres de? -
pens; mais quand il s'agit de ceux qui disposent du destin des
peuples, il y aurait des circonstances ou` l'on pourrait les bla^mer
d'e^tre justes, et leur faire un tort de la loyaute? ; car si la morale
prive? e est fonde? e sur l'inte? re^t personnel, a` plus forte raison la
morale publique doit-elle l'e^tre sur l'inte? re^t national, et cette
morale, suivant l'occasion, pourrait faire un devoir des plus
grands forfaits, tant il est facile de conduire a` l'absurde celui qui
s'e? carte des simples bases dela ve? rite? . Rousseau a dit qu'il n'e? -
tait pas permis a` une nation d'acheter la re? volution la plus de? -
sirable par le sang d'un innocent; ces simples paroles renfer-
ment ce qu'il y a de vrai, de sacre? , de divin dans la destine? e de
l'homme.
Ce n'est su^rement pas pour les avantages de cette vie, pour
assurer quelques jouissances de plus a` quelques jours d'existence,
et retarder un peu la mort de quelques mourants, que la cons-
cience et la religion nous ont e? te? donne? es. C'est pour que des
cre? atures en possession du libre arbitre choisissent cequi est juste,
eu sacritiant ce qui est profitable , pre? fe`rent l'avenir au pre? sent,
l'invisible au visible, et la dignite? de l'espe`ce humaine a` la con-
servation me^me des individus.
Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur inte? re^t
particulier a` l'inte? re^t ge? ne? ral; mais les gouvernements sont a` leur
tour des individus qui doivent immoler leurs avantages person-
nels a` laloidudevoir; si la morale des hommes d'E? tat n'e? tait fon-
de? eque sur le bien public, elle pourrait les conduire au crime, si
cen'est toujours, au moins quelquefois, et c'est assez d'une seule
exception justifie? e pour qu'il n'y ait plus de morale dans le monde;
car tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne font
pas quatre, les plus profonds calculs de l'alge`bre sont absurdes;
s'il y adans la the? orie un seul cas ou` l'homme doive man-
quer a` son devoir, toutes les maximes philosophiques et reli-
gieuses sont renverse? es, et ce qui reste n'est plus que de la pru-
dence ou de l'hypocrisie.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALE. 477
Qu'il me soit permis de citer l'exemple de mon pe`re, puisqu'il
s'applique directement a` la question dont il s'agit. On a beau-
coup re? pe? te? que M. Neckerne connaissait pas les hommes, parce
qu'il s'e? tait refuse? dans plusieurs circonstances aux moyens de
corruption ou de violence dont on croyait les avantages certains.
J'ose dire que personne ne peut lire les ouvrages de M. Necker,
l'Histoire de la Re? volution de France, le Pouvoir exe? cutif dans
les grands E? tats, etc. , sans y trouver des vues lumineuses sur
le coeur humain; et je ne serai de? mentie par aucun de ceux qui
ont ve? cu dans l'intimite? de M. Necker, quand je dirai qu'il avait
a` se de? fendre, malgre? son admirable bonte? , d'un penchant assez
vif pour la moquerie, et d'une fac? on un peu se? ve`re dejuger la
me? diocrite? de l'esprit ou de l'a^me: ce qu'il a e? crit sur le Bonheur
des Sots suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme
il joignait a` toutes ses autres qualite? s celle d'e^tre e? minemment un
homme d'esprit, personne ne le surpassait dans la connaissance
fine et profonde de ceux avec lesquels il avait quelque relation;
mais il s'e? tait de? cide? par un acte de sa conscience a` ne jamais re-
culer devant les conse? quences, quelles qu'elles fussent, d'une
re? solution commande? e par le devoir. On peut juger diversement
les e? ve? nements de la re? volution franc? aise; mais je crois impossi-
ble a` un observateur impartial de nier qu'un tel principe ge? ne? -
ralement adopte? n'eu^t sauve? la France des maux dont elle a ge? mi,
et, ce qui est pis encore, de l'exemple qu'elle a donne? .
Pendant les e? poques les plus funestes de la terreur , beaucoup
d'honne^tes gens ont accepte? des emplois dans l'administration,
et me^medans les tribunaux criminels, soit pour y faire du bien,
soit pour diminuer le mal qui s'y commettait; et tous s'ap-
puyaient sur un raisonnement assez ge? ne? ralement rec? u, c'est qu'ils
empe^chaient un sce? le? rat d'occuper la place qu'ils remplissaient,
et rendaient ainsi service aux opprime? s. Se permettre de mauvais
moyens pour un but que l'on croit bon, c'est une maxime de
conduite singulie`rement vicieuse dans son principe. Les hommes
ne savent rien de l'avenir, rien d'eux-me^mes pour demain; dans
chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est impe? ra-
tif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut pre? voir
n'y doivent entrer pour rien.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 478 DE LA`. MORALE.
De quel droit des hommes qui e? taient les instruments d'une
autorite? factieuse conservaient-ils le titre d'honne^tes gens, parce
qu'ils faisaient avec douceur une chose injuste? Il eu^t bien mieux
valu qu'elle fu^t faite rudement, caril eu^t e? te? plus difficile de la
supporter; et de tous les assemblages le plus corrupteur, c'est
celui d'un de? cret sanguinaire et d'un exe? cuteur benin.
La bienfaisance que l'on peut exercer en de? tail ne compense
pas le mal dont on est l'auteur en pre^tant l'appui de son nom au
parti que l'on sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre,
afin que non-seulement les hommes de notre temps, mais ceux des
sie`cles futurs en ressentent l'influence. L'ascendant d'un coura-
geux exemple subsiste encore mille ans apre`s que les objets d'une
charite? passage`re n'existent plus. La lec? on qu'il importe le plus de
donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrie`re
publique, c'est de ne transiger avec aucune conside? ration quand
il s'agit du devoir.
<< ' De`s qu'on se met a` ne? gocier avec les circonstances, tout
<< est perdu, car il n'est personne qui n'ait des circonstances.
<< Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux, pour les-
<<quels il faut de la fortune; d'autres un besoin d'activite? , d'oc-
<< cupation; que sais-je? une quantite? de vertus , qui toutes con-
<<duisent a` la ne? cessite? d'avoir une place, a` laquelle soient atta-
<<che? s de l'argent et du pouvoir. IN'est-on pas las de ces subter-
<< fuges, dont la re? volution n'a cesse? d'offrir l'exemple? L'on ne
<< rencontrait que des gens qui se plaignaient d'avoir e? te? force? s
<< de quitter le repos qu'ils pre? fe? raient a` tout, la vie domestique ,
<< dans laquelle ils e? taient impatients de rentrer, et l'on appre-
<< nait que ces gens-la` avaient employe? les jours et les nuits a` sup-
<< plier qu'on les contraigni^t de se de? vouer a` la chose publique,
qui se passait parfaitement d'eux. >> Les le? gislateurs anciens faisaientun devoir aux citoyens de se
me^ler des inte? re^ts politiques. La religion chre? tienne doit inspi-
rer une disposition d'une tout autre nature, celle d'obe? ir a` l'au-
torite? , mais de se tenir e? loigne? des affaires de l'E? tat, quand elles
peuvent compromettre la conscience. La diffe? rence qui existe
1 Ce passage excita la plus grande rumeur a` la censure. On eu^t dit que ces
observations pouvaient empe^cher d'obtenir, et surtout de demander des places.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MO II. VU-. . 479
entre les gouvernements anciens et les gouvernements moder-
nes explique cette opposition dans la manie`re de conside? rer les
relations des hommes envers leur patrie. La science politique des anciens e? tait intimement unie avec la
religion et la morale; l'e? tat social e? tait un corps plein de vie.
Chaque individu se conside? rait comme l'un de ses membres. La
petitesse des E? tats, le nombre des esclaves qui resserrait encore
de beaucoup celui des citoyens, tout faisait un devoir d'agir
pour une patrie qui avait besoin de chacun de ses fils. Les ma-
gistrats, les guerriers, les artistes, les philosophes, et presque
les dieux, se me^laient sur la place publique, et les me^mes hom-
mes tour a` tour gagnaient une bataille, exposaient un chef-d'oeu-
vre, donnaient des lois a` leur pays, ou cherchaient a` de? couvrir
celles de l'univers.
Si l'on en excepte le tre`s-petit nombre de gouvernements li-
bres, la grandeur des E? tats chez les modernes, et la concentra-
tion du pouvoir des monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la
politique toute ne? gative. Il s'agit de ne pas se nuire les uns aux
autres, et le gouvernement est charge? de cette haute police,
qui doit permettre a` chacun de jouir des avantages de la paix et
de l'ordre social, en achetant cette se? curite? par dejustes sacrifi-
ces. Le divin le? gislateur des hommes commandait donc la mo-
rale la plus adapte? e a` la situation du monde sous l'empire ro-
main, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la
soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne de? -
fend pas; mais il conseillait aussi avec la plus grande force la
vie prive? e. Les hommesqui veulent toujours mettre en the? orie leurs pen-
chants individuels, confondent habilement la morale antique et
la morale chre?
traitent au nom des nations, doit e^tre ne? cessairement pervertie
par ce syste`me. S'il est vrai que la morale des individus puisse
e^tre fonde? e sur leur inte? re^t, c'est parce que la socie? te? tout en-
par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe de l'utilite? , d'ac-
cord, a` plusieurs e? gards, avec le syste? me qui fonde la morale sur l'inte? re^t per-
sonnel. L'anecdote connue d'Aristide, qui lit rejeter un projet de The? mistocle,
en disant seulement aux Athe? niens que ce projet e? tait avantageux, mais
injuste, est cite? e par M. Dumont; mais il rapporte les conse? quences qu'on
peut tirer de ce trait, ainsi que de plusieurs autres, a` l'utilite? ge? ne? rale admise
|rar Rentham, comme la base de tous les devoirs. L'utilite? de chacun, dit-il,
doit e^tre sacrifie? e a` l'utilite? de tous, et celle du moment pre? sent, a` l'avenir;
en faisant un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le
sacrifice du temps a` l'e? ternite? , et ce genre de calcul ne serait su^rement pas
bla^me? par les partisans de l'enthousiasme; mais, quelque effort que puisse
tenter un homme aussi supe? rieur que M. Dumont, pour e? tendre le sens de
l'utilite? , il ne pourra jamais faire que ce mot soit synonyme de celui de
de? vouement. Il dit que le premier mobile des actions des hommes, c'est le plai-
sir et la douleur, et il suppose alors que le plaisir des a^mes nobles consiste a`
s'exposer volontiers aux souffrances mate? rielles, pour acque? rir des satisfac-
tions d'un ordre plus releve? . Sans doute, il est aise? de faire de chaque parole
un miroir qui re? fle? chisse toutes les ide? es; mais, si l'on veut s'en tenir a` la
signification naturelle de chaque terme, on verra que l'homme a` qui l'on dit
que son propre bonheur doit e^tre le but de toutes ses actions, ne peut e^tre de? tourne? de faire le mal qui lui convient, que par la crainte ou le danger
d'e^tre puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un esprit habile
peut se flatter d'e? chapper. -- Sur quoi fondez-vous l'ide? e du juste ou de
l'injuste, dira-t-on, si ce n'est sur ce qui est utile ou nuisible au plus grand
nombre? La justice, pour les individus, consistedans le sacrifice d'eux-me^mes
a` leur famille; pour la famille, dans le sacrifice d'elle-me^me a` l'E? tat; et pour
l'Etat, dans le respect de certains principes inalte? rables qui font le bonheur
et le salut de l'espe`ce humaine. Sans doute la majorite? des ge? ne? rations, dans la
dure? e des sie? cles, se trouvera bien d'avoir suivi la route de la justice; mais
pour e^tre vraiment et religieusement honne^te, il faut avoir toujours en vue le
culte du beau moral, inde? pendamment de toutes lescirconstances qui peuvent
en re? sulter. L'utilite? est ne? cessairement modifie? epar les circonstances: la vertu
ne doit jamais l'e^tre.
10-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALR.
tie`re tend a` l'ordre, et punit celui qui veut s'en e? carter; mais
une nation, et surtout un E? tat puissant, est comme un e^tre
isole? que les lois de la re? ciprocite? n'atteignent pas. On peut dire
avec ve? rite? , qu'au bout d'un certain nombre d'anne? es les nations
injustes succombent a` la haine qu'inspirent leurs injustices;
mais plusieurs ge? ne? rations peuvent s'e? couler avant que de si
vastes fautes soient punies, et je ne sais comment on pourrait
prouver a` un homme d'E? tat, dans toutes les circonstances, que
telle re? solution, condamnable en elle-me^me, n'est pas utile, et
que la morale et la politique sont toujours d'accord; aussi ne le
prouve-t-on pas, et c'est presque un axiome rec? u, qu'on ne peut
les re? unir.
Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale
n'e? tait plus qu'un conte de vieille femme fait pour consoler les
faibles, en attendant qu'ils soient les plus forts? Comment pour-
rait-elle rester en honneur dans les relations prive? es, s'il e? tait
convenu que l'objet des regards de tous, que le gouvernement peut s'en passer? et comment cela ne serait-il pas convenu, si
l'inte? re^t est la base de la morale? Il y a, nul ne peut le nier, des
circonstances ou` ces grandes masses qu'on appelle des empires,
ces grandes masses en e? tat de nature l'une envers l'autre, trou-
vent un avantage momentane? a` commettre une injustice; mais
la ge? ne? ration qui suit en a presque toujours souffert.
Kant, dans ses e? crits sur la morale politique, montre avec la
plus grande force, que nulle exception ne peut e^tre admise dans
le code du devoir. En effet, quand on s'appuie des circonstances
nour justifia une action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s'arre^tera` telle ou telle borne? Les passions
naturelles les plus impe? tueuses ne seraient-elles pas encore
plus aise? ment justifie? es par les calculs de la raison, si l'on ad-
mettait l'inte? re^t public ou particulier comme une excuse de 11<<<<
iiisticc ^
Quand, a` l'e? poque la plus sanglante de la re? volution, on a
voulu autoriser tous les crimes, on a nomme? le gouvernement
comite? de salut public; c'e? tait mettre en lumie`re cette maxime
rec? ue : Que le salut du peuple est la supre^me loi. La supre^me loi,
c'est la justice. -- Quand il serait prouve? qu'on servirait les m-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALE. 475
te? re^ts terrestres d'un peuple par une bassesse ou par une injus-
tice , on serait e? galement vil ou criminel en la commettant; car
l'inte? grite? des principes de la morale importe plus que lesinte? re? ts
des peuples. L'individu et la socie? te? sont responsables, avant
tout, de l'he? ritage ce? leste qui doit e^tre transmis aux ge? ne? rations
successives de la race humaine. Il faut que la fierte? , la ge? ne? -
rosite? , l'e? quite? , tous les sentiments magnanimes enfin , soient
sauve? s, a` nos de? pens d'abord, et me^me aux de? pens des autres,
puisque les autres doivent, comme nous, s'immoler a` ces sen-
timents.
L'injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la so-
cie? te? a` l'autre. Jusqu'a` quel calcul arithme? tique ce sacrifice est-
il commande? ? La majorite? peut-elle disposer de la minorite? , si
l'une l'emporte a`peine de quelques voix sur l'autre? Les mem-
bres d'une me^me famille, une compagnie de ne? gociants, les nobles, les eccle? siastiques, quelque nombreux qu'ils soient,
n'ont pas le droit de dire que tout doit ce? der a` leur inte? re^t; mais
quand une re? union quelconque, fu^t-elle aussi peu conside? rable
que celle des Romains dans leur origine; quand cette re? union,
dis-je, s'appelle une nation, tout lui serait permis pour se faire
du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de le? -
gion, que s'attribue le de? mon dans l'E? vangile; ne? anmoins,il
n'y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir a` une nation qu'a`
toute autre collection d'hommes.
Ce n'est pas le nombre des individus qui constitue leur impor-
tance en morale. Lorsqu'un innocent meurt sur l'e? chafaud, des
ge? ne? rations entie`res s'occupent de son malheur, tandis que des
milliers d'hommes pe? rissent dans une bataille sans qu'on s'in-
forme de leur sort. D'ou` vient cette prodigieuse diffe? rence que
mettent tous les hommes entre l'injustice commise envers un seul
et la mort de plusieurs? c'est a` cause de l'importance que tous
attachent a` la loi morale; elle est mille fois plus que la vie physi-
que dans l'univers, et dans l'a^me de chacun de nous, qui est
aussi un univers.
Si l'on ne fait de la morale qu'un calcul de prudence et de sa-
gesse, une e? conomie de me? nage, il y a presque de l'e? nergie a`
n'en pas vouloir. Une sorte de ridicule s'attache aux hommesd'E? -
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 470 DE LA MOHALE.
tat qui conservent encore ce qu'on appelle des maximes roma-
nesques, la fide? lite? dans les engagements, le respect pour les
droits individuels, etc.
On pardonne ces scrupules aux particu-
liers , qui sont bien les mai^tres d'e^tre dupes a` leurs propres de? -
pens; mais quand il s'agit de ceux qui disposent du destin des
peuples, il y aurait des circonstances ou` l'on pourrait les bla^mer
d'e^tre justes, et leur faire un tort de la loyaute? ; car si la morale
prive? e est fonde? e sur l'inte? re^t personnel, a` plus forte raison la
morale publique doit-elle l'e^tre sur l'inte? re^t national, et cette
morale, suivant l'occasion, pourrait faire un devoir des plus
grands forfaits, tant il est facile de conduire a` l'absurde celui qui
s'e? carte des simples bases dela ve? rite? . Rousseau a dit qu'il n'e? -
tait pas permis a` une nation d'acheter la re? volution la plus de? -
sirable par le sang d'un innocent; ces simples paroles renfer-
ment ce qu'il y a de vrai, de sacre? , de divin dans la destine? e de
l'homme.
Ce n'est su^rement pas pour les avantages de cette vie, pour
assurer quelques jouissances de plus a` quelques jours d'existence,
et retarder un peu la mort de quelques mourants, que la cons-
cience et la religion nous ont e? te? donne? es. C'est pour que des
cre? atures en possession du libre arbitre choisissent cequi est juste,
eu sacritiant ce qui est profitable , pre? fe`rent l'avenir au pre? sent,
l'invisible au visible, et la dignite? de l'espe`ce humaine a` la con-
servation me^me des individus.
Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur inte? re^t
particulier a` l'inte? re^t ge? ne? ral; mais les gouvernements sont a` leur
tour des individus qui doivent immoler leurs avantages person-
nels a` laloidudevoir; si la morale des hommes d'E? tat n'e? tait fon-
de? eque sur le bien public, elle pourrait les conduire au crime, si
cen'est toujours, au moins quelquefois, et c'est assez d'une seule
exception justifie? e pour qu'il n'y ait plus de morale dans le monde;
car tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne font
pas quatre, les plus profonds calculs de l'alge`bre sont absurdes;
s'il y adans la the? orie un seul cas ou` l'homme doive man-
quer a` son devoir, toutes les maximes philosophiques et reli-
gieuses sont renverse? es, et ce qui reste n'est plus que de la pru-
dence ou de l'hypocrisie.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MORALE. 477
Qu'il me soit permis de citer l'exemple de mon pe`re, puisqu'il
s'applique directement a` la question dont il s'agit. On a beau-
coup re? pe? te? que M. Neckerne connaissait pas les hommes, parce
qu'il s'e? tait refuse? dans plusieurs circonstances aux moyens de
corruption ou de violence dont on croyait les avantages certains.
J'ose dire que personne ne peut lire les ouvrages de M. Necker,
l'Histoire de la Re? volution de France, le Pouvoir exe? cutif dans
les grands E? tats, etc. , sans y trouver des vues lumineuses sur
le coeur humain; et je ne serai de? mentie par aucun de ceux qui
ont ve? cu dans l'intimite? de M. Necker, quand je dirai qu'il avait
a` se de? fendre, malgre? son admirable bonte? , d'un penchant assez
vif pour la moquerie, et d'une fac? on un peu se? ve`re dejuger la
me? diocrite? de l'esprit ou de l'a^me: ce qu'il a e? crit sur le Bonheur
des Sots suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme
il joignait a` toutes ses autres qualite? s celle d'e^tre e? minemment un
homme d'esprit, personne ne le surpassait dans la connaissance
fine et profonde de ceux avec lesquels il avait quelque relation;
mais il s'e? tait de? cide? par un acte de sa conscience a` ne jamais re-
culer devant les conse? quences, quelles qu'elles fussent, d'une
re? solution commande? e par le devoir. On peut juger diversement
les e? ve? nements de la re? volution franc? aise; mais je crois impossi-
ble a` un observateur impartial de nier qu'un tel principe ge? ne? -
ralement adopte? n'eu^t sauve? la France des maux dont elle a ge? mi,
et, ce qui est pis encore, de l'exemple qu'elle a donne? .
Pendant les e? poques les plus funestes de la terreur , beaucoup
d'honne^tes gens ont accepte? des emplois dans l'administration,
et me^medans les tribunaux criminels, soit pour y faire du bien,
soit pour diminuer le mal qui s'y commettait; et tous s'ap-
puyaient sur un raisonnement assez ge? ne? ralement rec? u, c'est qu'ils
empe^chaient un sce? le? rat d'occuper la place qu'ils remplissaient,
et rendaient ainsi service aux opprime? s. Se permettre de mauvais
moyens pour un but que l'on croit bon, c'est une maxime de
conduite singulie`rement vicieuse dans son principe. Les hommes
ne savent rien de l'avenir, rien d'eux-me^mes pour demain; dans
chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est impe? ra-
tif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut pre? voir
n'y doivent entrer pour rien.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 478 DE LA`. MORALE.
De quel droit des hommes qui e? taient les instruments d'une
autorite? factieuse conservaient-ils le titre d'honne^tes gens, parce
qu'ils faisaient avec douceur une chose injuste? Il eu^t bien mieux
valu qu'elle fu^t faite rudement, caril eu^t e? te? plus difficile de la
supporter; et de tous les assemblages le plus corrupteur, c'est
celui d'un de? cret sanguinaire et d'un exe? cuteur benin.
La bienfaisance que l'on peut exercer en de? tail ne compense
pas le mal dont on est l'auteur en pre^tant l'appui de son nom au
parti que l'on sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre,
afin que non-seulement les hommes de notre temps, mais ceux des
sie`cles futurs en ressentent l'influence. L'ascendant d'un coura-
geux exemple subsiste encore mille ans apre`s que les objets d'une
charite? passage`re n'existent plus. La lec? on qu'il importe le plus de
donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrie`re
publique, c'est de ne transiger avec aucune conside? ration quand
il s'agit du devoir.
<< ' De`s qu'on se met a` ne? gocier avec les circonstances, tout
<< est perdu, car il n'est personne qui n'ait des circonstances.
<< Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux, pour les-
<<quels il faut de la fortune; d'autres un besoin d'activite? , d'oc-
<< cupation; que sais-je? une quantite? de vertus , qui toutes con-
<<duisent a` la ne? cessite? d'avoir une place, a` laquelle soient atta-
<<che? s de l'argent et du pouvoir. IN'est-on pas las de ces subter-
<< fuges, dont la re? volution n'a cesse? d'offrir l'exemple? L'on ne
<< rencontrait que des gens qui se plaignaient d'avoir e? te? force? s
<< de quitter le repos qu'ils pre? fe? raient a` tout, la vie domestique ,
<< dans laquelle ils e? taient impatients de rentrer, et l'on appre-
<< nait que ces gens-la` avaient employe? les jours et les nuits a` sup-
<< plier qu'on les contraigni^t de se de? vouer a` la chose publique,
qui se passait parfaitement d'eux. >> Les le? gislateurs anciens faisaientun devoir aux citoyens de se
me^ler des inte? re^ts politiques. La religion chre? tienne doit inspi-
rer une disposition d'une tout autre nature, celle d'obe? ir a` l'au-
torite? , mais de se tenir e? loigne? des affaires de l'E? tat, quand elles
peuvent compromettre la conscience. La diffe? rence qui existe
1 Ce passage excita la plus grande rumeur a` la censure. On eu^t dit que ces
observations pouvaient empe^cher d'obtenir, et surtout de demander des places.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA MO II. VU-. . 479
entre les gouvernements anciens et les gouvernements moder-
nes explique cette opposition dans la manie`re de conside? rer les
relations des hommes envers leur patrie. La science politique des anciens e? tait intimement unie avec la
religion et la morale; l'e? tat social e? tait un corps plein de vie.
Chaque individu se conside? rait comme l'un de ses membres. La
petitesse des E? tats, le nombre des esclaves qui resserrait encore
de beaucoup celui des citoyens, tout faisait un devoir d'agir
pour une patrie qui avait besoin de chacun de ses fils. Les ma-
gistrats, les guerriers, les artistes, les philosophes, et presque
les dieux, se me^laient sur la place publique, et les me^mes hom-
mes tour a` tour gagnaient une bataille, exposaient un chef-d'oeu-
vre, donnaient des lois a` leur pays, ou cherchaient a` de? couvrir
celles de l'univers.
Si l'on en excepte le tre`s-petit nombre de gouvernements li-
bres, la grandeur des E? tats chez les modernes, et la concentra-
tion du pouvoir des monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la
politique toute ne? gative. Il s'agit de ne pas se nuire les uns aux
autres, et le gouvernement est charge? de cette haute police,
qui doit permettre a` chacun de jouir des avantages de la paix et
de l'ordre social, en achetant cette se? curite? par dejustes sacrifi-
ces. Le divin le? gislateur des hommes commandait donc la mo-
rale la plus adapte? e a` la situation du monde sous l'empire ro-
main, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la
soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne de? -
fend pas; mais il conseillait aussi avec la plus grande force la
vie prive? e. Les hommesqui veulent toujours mettre en the? orie leurs pen-
chants individuels, confondent habilement la morale antique et
la morale chre?