lisabeth de voir Marie; il lui propose de
s'arre^ter, au milieu d'une chasse, dans le jardin du cha^teau de
Fotheringay, et de permettre a` Marie de s'y promener.
s'arre^ter, au milieu d'une chasse, dans le jardin du cha^teau de
Fotheringay, et de permettre a` Marie de s'y promener.
Madame de Stael - De l'Allegmagne
a^tre franc?
ais, mais non pas les inconse?
quences des carac-
te`res. La passion e? tant connue plus ou moins de tous les coeurs,
on s'attend a` ses e? garements, et l'on peut, en quelque sorte,
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? ET MARIE STUART. 213
Oxcr d'avance ses contradictions me^mes; mais le caracte`re atoujours quelque chose d'inattendu, qu'on ne peut renfermer
dans aucune re`gle. Tanto^t il se dirige vers son but, tanto^t il s'en e? loigne. Quand on a dit d'un personnage en France: << Il ne sait
pas ce qu'il veut, >> on ne s'y inte? resse plus; tandis que c'est
pre? cise? ment l'homme qui ne sait pas ce qu'il veut dans lequel
la nature se montre avec une force et une inde? pendance vraiment
tragiques.
Les personnages de Shakespeare font e? prouver plusieurs fois
dans la me^me pie`ce des impressions tout a` fait diffe? rentes aux
spectateurs. Richard II, dans les trois premiers actes de la tra-
ge? die de ce nom, inspirede l'aversion et du me? pris; mais quand le
malheur l'atteint, quand on le force a` ce? der son tro^ne a` son en-
nemi, au milieu du parlement, sa situation et son courage ar-
rachent des larmes. On aime cette noblesse royale qui reparai^t dans l'adversite? , et la couronne semble planer encore sur la
te^te de celui qu'on en de? pouille. Il suffit a` Shakespeare de quel-
ques paroles pour disposer de l'a^me des auditeurs, et les faire
passer de la haine a` la pitie? . Les diversite? s sans nombre du coeur
humain renouvellent sans cesse la source ou` le talent peut
puiser.
Dans la re? alite? , pourra-t-on dire, les hommes sont inconse? -
quents et bizarres, et souvent les plus belles qualite? s se me^lent a` de mise? rables de? fauts; mais de tels caracte`res ne conviennent
pas au the? a^tre; l'art dramatique exigeant la rapidite? de l'action ,
l'ou ne peut, dans ce cadre, peindre les hommes que par des
traits forts et des circonstances frappantes. Mais s'ensuit-il ce-
pendant qu'il faille se borner a` ces personnages tranche? s dans le
mal et dans le bien, qui sont comme les e? le? ments invariables de
la plupart de nos trage? dies? Quelle influence le the? a^tre pourrait-il
exercer sur la moralite? des spectateurs, si l'on ne leur faisait
voir qu'une nature de convention? Il est vrai que sur ce terrain
factice la vertu triomphe toujours, et le vice est toujours puni;
mais comment cela s'appliquerait-il jamais a` ce qui se passe dans
la vie, puisque les hommes qu'on montre sur la sce`ne ne sont
pas les hommes tels qu'ils sont?
H serait curieux devoir repre? senter la pie`ce de Walstein sur
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 214 \VALSTEIJi
notre the? a^tre; et si l'auteur franc? ais ne s'e? tait pas si rigoureu-
sement asservi a` la re? gularite? franc? aise, ce serait plus curieux
encore : mais, pour bien juger des innovations, il faudrait por-
ter dans les arts une jeunesse d'a^me qui chercha^t des plaisirs
nouveaux. S'en tenir aux chefs-d'oeuvre anciens est un excellent
re? gime pour le gou^t, mais non pour le talent: il faut des impres-
sions inattendues pour l'exciter; les ouvrages que nous savons
par coeur de`s l'enfance se changent en habitudes, et n'e? branlent
plus fortement notre imagination.
Marie Stuart est, ce me semble, de toutes les trage? dies alle-
mandes la plus pathe? tique et la mieux conc? ue. Le sort de cette
reine, qui commenc? a sa vie par tant de prospe? rite? s, qui perdit
son bonheur par tant de fautes, et que dix-neuf ans de prison
conduisirent a` l'e? chafaud, cause autant de terreur et de pitie?
qu'OEdipe , Oreste ou Niobe? ; mais la beaute? me^me de cette his-
toire, si favorable au ge? nie, e? craserait la me? diocrite? .
La sce`ne s'ouvre dans le cha^teau de Fotheringay, ou` Marie
Stuart est renferme? e. Dix-neuf ans de prison se sont de? ja` pas-
se? s, et le tribunal institue? par E? lisabeth est au moment de pro-
noncer sur le sort de l'infortune? e reine d'E? cosse. La nourrice
de Marie se plaint au commandant de la forteresse des traite-
ments qu'il fait endurer a` sa prisonnie`re. Le commandant, vi-
vement attache? a` la reine E? lisabeth , parle de Marie avec une
se? ve? rite? cruelle: on voit que c'est un honne^te homme, mais qui
juge Marie comme ses ennemis l'ont juge? e: il annonce sa mort
prochaine, et cette mort lui parai^t juste, parce qu'il croit qu'elle
a conspire? contre E? lisabeth.
J'ai de? ja` eu l'occasion de parler, a` propos de Walsteiii, du
grand avantage des expositions en mouvement. On a essaye? les
prologues, les choeurs, les confidents, tous les moyens possibles,
pour expliquer sans ennuyer; et il me semble que le mieux c'est
d'entrer d'abord dans l'action, et de faire connai^tre le principal
personnage par l'effet qu'il produit sur ceux qui l'environnent.
C'est apprendre au spectateur de quel point de vue il doit regar-
der ce qui va se passer devant lui; c'est le lui apprendre sans le
lui dire : car un seul mot qui parai^t prononce? pour le public ,
Jans une pie`ce de the? a^tre , en de? truit l'illusion. Quand Marie
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? KT MARIE STUABT. 215
Stuart arrive, on est de? ja` curieux et e? mu; on la connai^t, non
par un portrait, mais par son influence sur ses amis et sur ses
ennemis. Ce n'est plus un re? cit qu'on e? coute, c'est un e? ve? ne-
ment dont on est devenu contemporain.
Le caracte`re de Marie Stuart est admirablement bien soutenu,
et ne cesse point d'inte? resser pendant toute la pie`ce. Faible,
passionne? e, orgueilleuse de sa figure, et repentante de sa vie,
on l'aime et on la bla^me. Ses remords et ses fautes font pitie? . De
toutes parts on aperc? oit l'empire de son admirable beaute? , si
renomme? e dans son temps. Un homme qui veut la sauver ose
lui avouer qu'il ne se de? voue pour elle que par enthousiasme
pour ses charmes. E? lisabeth en est jalouse; enfin , l'amant d'E? -
lisabeth , Leicester, est devenu amoureux de Marie, et lui a
promis en secret son appui. L'attrait et l'envie que fait nai^tre la
gra^ce enchanteresse de l'infortune? e rendent sa mort mille fois
plus touchante.
Elle aime Leicester. Cette femme malheureuse e? prouve encore
le sentiment qui a de? ja` plus d'une fois re? pandu tant d'amertume
sur son sort. Sa beaute? , presque surnaturelle, semble la cause
et l'excuse de cette ivresse habituelle du coeur, fatalite? de sa vie.
Le caracte`re d'E? lisabeth excite l'attention d'une manie`re bien
diffe? rente; c'est une peinture toute nouvelle que celle d'une
femme tyran. Les petitesses des femmes en ge? ne? ral, leur vanite? ,
leur de? sir de plaire, tout ce qui leur vient de l'esclavage , enfin,
sert au despotisme dans Elisabeth ; et la dissimulation qui nai^t
dela faiblesse est l'un des instruments de son pouvoir absolu.
Sans doute tous les tyrans sont dissimule? s. Il faut tromper les
hommes pour les asservir; on leur doit, au moins dans ce cas,
la politesse du mensonge. Mais ce qui caracte? rise Elisabeth, c'est
le de? sir de plaire uni a` la volonte? la plus despotique, et tout
ce qu'il y a de plus fin dans l'amour-propre d'une femme, ma-
nifeste? par les actes les plus violents de l'autorite? souveraine.
Les courtisans aussi ont avec une reine un genre de bassesse
qui tient de la galanterie. Ils veulent se persuader qu'ils l'aiment,
pour lui obe? ir plus noblement, et cacher la crainte servile d'un
sujet sous le servage d'un chevalier.
Elisabeth e? tait une femme d'un grand ge? nie, l'e? clat de son
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? 210 WALSTEIN
re`gue en fuit foi : toutefois, dans une trage? die ou` la mort de
Marie est repre? sente? e, on ne peut voir E? lisabeth que comme la
rivale qui fait assassiner sa prisonnie`re; et le crime qu'elle com-
met est trop atroce pour ne pas effacer tout le bien qu'on pour-
rait dire de son ge? nie politique. Ce serait peut-e^tre une perfec-
tion de plus dans Schiller, que d'avoir eu l'art de rendre Elisa-
beth moins odieuse, sans diminuer l'inte? re^t pour Marie Stuart:
car il y a plus de vrai talent dans les contrastes nuance? s que
dans les oppositions extre^mes, et la figure principale elle-me^me
gagne a` ce qu'aucun des personnages du tableau dramatique
ne lui soit sacrifie? .
Leicester conjure E?
lisabeth de voir Marie; il lui propose de
s'arre^ter, au milieu d'une chasse, dans le jardin du cha^teau de
Fotheringay, et de permettre a` Marie de s'y promener. E? lisabeth
y consent, et le troisie`me acte commence par la joie touchante
de Marie, en respirant l'air libre apre`s dix-neuf ans de prison:
tous les dangers qu'elle court ont disparu a` ses yeux; en vain
sa nourrice cherche a` les lui rappeler pour mode? rer ses transports,
Marie a tout oublie? en retrouvant le soleil et la nature. Elle res-
sent le bonheur de l'enfance a` l'aspect, nouveau pour elle, des
fleurs, des arbres, des oiseaux; et l'ineffable impression de ces
merveilles exte? rieures, quand on en a e? te? longtemps se? pare? ,. se
peint dans l'e? motion enivrante de l'infortune? e prisonnie`re.
Le souvenir de la France vient la charmer. Elle charge les nua-
ges que le vent du Nord semble pousser vers cette heureuse patrie
de son choix, elle les charge de porter a` ses amis ses regrets et
ses de? sirs: << Allez, leur dit-elle, vous, mes seuls messagers,
l'air libre vous appartient; vous n'e^tes pas les sujets d'E? Iisa-
<< beth. >> Elle aperc? oit dans le lointain un pe^cheur qui con-
duit une fre^le barque, et de? ja` elle se flatte qu'il pourra la sau-
ver: tout lui semble espe? rance quand elle a revu le ciel.
Elle ne sait point encore qu'on l'a laisse? e sortirafin qu'E? lisa-
beth pu^t la rencontrer; elle entend la musique de la chasse, et
les plaisirs de sa jeunesse se retracent a` son imagination en l'e? -
coutant. Elle voudrait monter un cheval fougueux, parcourir,
avec la rapidite? de l'e? clair, les valle? es et les montagnes; le sen-
timent du bonheur se re? veille en elle, sans nulle raison, sans
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? ET MARIE STUART. 217
nul motif, mais parce qu'il faut que le coeur respire, et qu'il
se ranime quelquefois tout a` coup a` l'approche des plus grands
malheurs, comme il y a presque toujours un moment de mieux
avant l'agonie.
On vient avertir Marie qu'E? lisabeth va venir. Elle avait sou-
haite? cette entrevue; mais quand l'instant approche, tout son
e^tre en fre? mit. Leicester est avec E? lisabeth: ainsi, toutes les
passions de Marie sont a` la fois excite? es: elle se contient quel-
que temps; mais l'arrogante E? lisabeth la provoque par ses de? -
dains; et ces deux reines ennemies finissent par s'abandonner
l'une et l'autre a` la haine mutuelle qu'elles ressentent. Elisabeth reproche a` Marie ses fautes; Marie lui rappelle les soupc? ons de
Henri VIII contre sa me`re, et ce que l'on a dit de sa naissance
ille? gitime. Cette sce`ne est singulie`rement belle, parcela me^me
que la fureur fait de? passer aux deux reines les bornes de leur
dignite? naturelle. Elles ne sont plus que deux femmes, deux ri-
vales de figure, bien plus que de puissance; il n'y a plus de
souveraine, il n'y a plus de prisonnie`re; et bien que l'une puisse
envoyer l'autre a` l'e? chafaud, la plus belle des deux, celle qui se
sent la plus faite pour plaire, jouit encore du plaisir d'humilier
la toute-puissante E? lisabeth aux yeux de Leicester, aux yeux de
l'amant qui leur est si cher a` toutes deux.
Ce qui ajoute singulie`rement aussi a` l'effet de cette situation,
c'est la crainte que l'on e? prouve pour Marie, a` chaque mot de
ressentiment qui lui e? chappe; et lorsqu'elle s'abandonne a` toute
sa fureur, ses paroles injurieuses, dont les suites seront irre? pa-
rables , font fre? mir, comme si l'on e? tait de? ja` te? moin de sa mort.
Les e? missaires du parti catholique veulent assassiner E? lisabeth,
a` son retour a` Londres. Talbot, le plus vertueux des amisde la
reine, de? sarme l'assassin qui voulait la poignarder, et le peuple
demande a` grands cris la mort de Marie. C'est une sce`ne admira-
hle que celle ou` le chancelier Burleigh presse E? lisabeth de signer
la sentence de Marie, tandis que Talbot, qui vient de sauver
la vie de sa souveraine, se jette a` ses pieds pour la conjurer de
faire gra^ce a` son ennemie.
<< On vous re? pe`te, lui dit-il, que le peuple demande sa mort;
<< on croit vous plaire par cette feinte violence; on croit vous de? -
MMUME DE STAEL. 1>>
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? 218 WALSTEIlf
n terminer a` ce que vous souhaitez; mais prononcez que vous
<< voulez la sauver, et dans l'instant vous verrez la pre? tendue
<< ne? cessite? de sa mort s'e? vanouir : ce quion trouvait juste passera
pour injuste, et les me^mes hommes qui l'accusent prendront
<< hautement sa de? fense. Vous la craignez vivante: ah! craiguez-
<< la surtout quand elle ne sera plus. C'est alors qu'elle sera vrai-
<< ment redoutable; elle renai^tra de son tombeau, comme la
de? esse de la discorde, comme l'esprit de la vengeance , pour
<< de? tourner de vous le coeur de vos sujets. Ils ne verront plus en
elle l'ennemie de leur croyance, mais la petite-fille de leurs rois.
<< Le peuple appelle avec fureur cette re? solution sanglante ; mais
<< il ne la jugera qu'apre`s l'e? ve? nement. Traversez alors les rues
<< de Londres, et vous y verrez re? gner le silence de la terreur;
<< vous y verrez un autre peuple, une autre Angleterre : ce ne se-
<< ront plus ces transports de joie qui ce? le? braient la sainte e? quite?
dont votre tro^ne e? tait environne? ; mais la crainte, cette sombre
compagne de la tyrannie, ne vous quittera plus; les rues seront
<< de? sertes a` votre passage; vous aurez fait ce qu'il y a de plus
fort, de plus redoutable. Quel homme sera su^r de sa propre
<< vie, quand la te^te royale de Marie n'aura point e? te? respecte? e! >>
La re? ponse d'Elisabeth a` ce discours est d'une adresse bien
remarquable; un homme, dans une pareille situation, aurait
certainement employe? le mensonge pour pallier l'injustice; mais
E? lisabeth fait plus, elle veut inte? resser pour elle-me^me, en se
livrant a` la vengeance; elle voudrait presque obtenir la pitie? , en
commettant l'action la plus cruelle. Elle a de la coquetterie san-
guinaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, et le caracte`re de femme
se montre a` travers celui de tyran.
<< Ah! Talbot, s'e? crie E? lisabeth, vous m'avez sauve? e aujour-
<< d'hui, vous avez de? tourne? de moi le poignard; pourquoi ne le
<< laissiez-vous pas arriver jusqu'a` mon coeur? le combat e? tait
fini; et, de? livre? e de tous mes doutes, pure de toutes mes fau-
<< tes, je descendais dans mon paisible tombeau : croyez-moi, je'
<< suis fatigue? e du tro^ne et de la vie; si l'une des deux reines doit
tomber pour que l'autre vive ( et cela est ainsi, j'en suis con-
<< vaincue ), pourquoi ne serait-ce pas moi qui re? signerais l'exis-
<< tence ? Mon peuple peut choisir, je lui rends son pouvoir; Dieu
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? ET HARIR STUART. 2)9
<< m'est te? moin que ce n'est pas pour moi, mais pour le bien seul
de la nation que j'ai ve? cu. Espe`re-t-on de cette se? duisante
<< Stuart, de cette reine plus jeune, des jours plus heureux? alors
je descends du tro^ne, je retourne dans la solitude de Wood-
<<stock, ou` j'ai passe? mon humble jeunesse, ou`, loin des vani-
>> te? s de ce monde, je trouvais ma grandeur en moi-me^me. Non,
<< je ne suis pas faite pour e^tre souveraine; un mai^tre doit e^tre
<< dur, et mon coeur est faible. J'ai bien gouverne? cette i^le, tant
<< qu'il ne s'agissait que de faire des heureux: mais voici la ta^che
<< cruelle impose? e par le devoir royal, et je me sens incapable
<< de l'accomplir. >>
A ce mot, Burleigh interrompt Elisabeth, et lui reproche tout
ce dont elle veut e^tre bla^me? e, sa faiblesse, son indulgence, sa
pitie? : il semble courageux , parce qu'il demande a` sa souveraine
avec force ce qu'elle de? sire en secret plus que lui-me^me. La flat-
terie brusque re? ussit en ge? ne? ral mieux que la flatterie obse? -
quieuse, et c'est bienfait aux courtisans, quand ils le peuvent,
de se donner l'air d'e^tre entrai^ne? s, dans le moment ou` ils re? fle? -
chissent le plus a` ce qu'ils disent.
Elisabeth signe la sentence, et, seule avec le secre? taire de ses
commandements, la timidite? de femme , qui se me^le a` la perse? -
ve? rance du despotisme , lui fait de? sirer que cet homme subal-
terne prenne sur lui la responsabilite? de l'action qu'elle a com-
mise :il veut l'ordre positif d'envoyer cette sentence, elle le re-
fuse, et lui re? pe`te qu'il doit faire son devoir; elle laisse ce mal-
heureux dans une affreuse incertitude, dont le chancelier Bur-
leigh le tire en lui arrachant le papier qu'E? lisabeth a laisse? entre
ses mains.
Leicester est tre`s-compromis par les amis de la reine d'E? cosse;
ils viennent lui demander de les aider a` la sauver. Il de? couvre
qu'il est accuse? aupre`s d'E? lisabeth, et prend tout a` coup l'affreux
parti d'abandonner Marie, etde re? ve? lera` la reine d'Angleterre,
avec hardiesse et ruse, une partie des secrets qu'il doit a` la con-
fiance de sa malheureuse amie. Malgre? tous ces la^ches sacrifices, il
ne rassure Elisabeth qu'a` demi, et elle exige qu'il conduise lui-
me^me Marie a` l'e? chafaud, pour prouver qu'il ne-1'aime pas. La
jalousie de femme se manifestant par le supplice qu'Elisabeth or-
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? 520 WALSTEII? >> -
donne comme monarque, doit inspirera Leicester une profonde
haine pour elle : la reine le fait trembler, quand par les lois dela
nature il devrait e^tre son mai^tre ; et ce contraste singulier produit
une situation tre`s-originale : mais rien n'e? gale le cinquie`me acte.
C'est a` Weimar que j'assistai a` la repre? sentation de Marie Stuart,
et je ne puis penser encore sans un profond attendrissement a`
l'effet des dernie`res sce`nes.
te`res. La passion e? tant connue plus ou moins de tous les coeurs,
on s'attend a` ses e? garements, et l'on peut, en quelque sorte,
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? ET MARIE STUART. 213
Oxcr d'avance ses contradictions me^mes; mais le caracte`re atoujours quelque chose d'inattendu, qu'on ne peut renfermer
dans aucune re`gle. Tanto^t il se dirige vers son but, tanto^t il s'en e? loigne. Quand on a dit d'un personnage en France: << Il ne sait
pas ce qu'il veut, >> on ne s'y inte? resse plus; tandis que c'est
pre? cise? ment l'homme qui ne sait pas ce qu'il veut dans lequel
la nature se montre avec une force et une inde? pendance vraiment
tragiques.
Les personnages de Shakespeare font e? prouver plusieurs fois
dans la me^me pie`ce des impressions tout a` fait diffe? rentes aux
spectateurs. Richard II, dans les trois premiers actes de la tra-
ge? die de ce nom, inspirede l'aversion et du me? pris; mais quand le
malheur l'atteint, quand on le force a` ce? der son tro^ne a` son en-
nemi, au milieu du parlement, sa situation et son courage ar-
rachent des larmes. On aime cette noblesse royale qui reparai^t dans l'adversite? , et la couronne semble planer encore sur la
te^te de celui qu'on en de? pouille. Il suffit a` Shakespeare de quel-
ques paroles pour disposer de l'a^me des auditeurs, et les faire
passer de la haine a` la pitie? . Les diversite? s sans nombre du coeur
humain renouvellent sans cesse la source ou` le talent peut
puiser.
Dans la re? alite? , pourra-t-on dire, les hommes sont inconse? -
quents et bizarres, et souvent les plus belles qualite? s se me^lent a` de mise? rables de? fauts; mais de tels caracte`res ne conviennent
pas au the? a^tre; l'art dramatique exigeant la rapidite? de l'action ,
l'ou ne peut, dans ce cadre, peindre les hommes que par des
traits forts et des circonstances frappantes. Mais s'ensuit-il ce-
pendant qu'il faille se borner a` ces personnages tranche? s dans le
mal et dans le bien, qui sont comme les e? le? ments invariables de
la plupart de nos trage? dies? Quelle influence le the? a^tre pourrait-il
exercer sur la moralite? des spectateurs, si l'on ne leur faisait
voir qu'une nature de convention? Il est vrai que sur ce terrain
factice la vertu triomphe toujours, et le vice est toujours puni;
mais comment cela s'appliquerait-il jamais a` ce qui se passe dans
la vie, puisque les hommes qu'on montre sur la sce`ne ne sont
pas les hommes tels qu'ils sont?
H serait curieux devoir repre? senter la pie`ce de Walstein sur
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 214 \VALSTEIJi
notre the? a^tre; et si l'auteur franc? ais ne s'e? tait pas si rigoureu-
sement asservi a` la re? gularite? franc? aise, ce serait plus curieux
encore : mais, pour bien juger des innovations, il faudrait por-
ter dans les arts une jeunesse d'a^me qui chercha^t des plaisirs
nouveaux. S'en tenir aux chefs-d'oeuvre anciens est un excellent
re? gime pour le gou^t, mais non pour le talent: il faut des impres-
sions inattendues pour l'exciter; les ouvrages que nous savons
par coeur de`s l'enfance se changent en habitudes, et n'e? branlent
plus fortement notre imagination.
Marie Stuart est, ce me semble, de toutes les trage? dies alle-
mandes la plus pathe? tique et la mieux conc? ue. Le sort de cette
reine, qui commenc? a sa vie par tant de prospe? rite? s, qui perdit
son bonheur par tant de fautes, et que dix-neuf ans de prison
conduisirent a` l'e? chafaud, cause autant de terreur et de pitie?
qu'OEdipe , Oreste ou Niobe? ; mais la beaute? me^me de cette his-
toire, si favorable au ge? nie, e? craserait la me? diocrite? .
La sce`ne s'ouvre dans le cha^teau de Fotheringay, ou` Marie
Stuart est renferme? e. Dix-neuf ans de prison se sont de? ja` pas-
se? s, et le tribunal institue? par E? lisabeth est au moment de pro-
noncer sur le sort de l'infortune? e reine d'E? cosse. La nourrice
de Marie se plaint au commandant de la forteresse des traite-
ments qu'il fait endurer a` sa prisonnie`re. Le commandant, vi-
vement attache? a` la reine E? lisabeth , parle de Marie avec une
se? ve? rite? cruelle: on voit que c'est un honne^te homme, mais qui
juge Marie comme ses ennemis l'ont juge? e: il annonce sa mort
prochaine, et cette mort lui parai^t juste, parce qu'il croit qu'elle
a conspire? contre E? lisabeth.
J'ai de? ja` eu l'occasion de parler, a` propos de Walsteiii, du
grand avantage des expositions en mouvement. On a essaye? les
prologues, les choeurs, les confidents, tous les moyens possibles,
pour expliquer sans ennuyer; et il me semble que le mieux c'est
d'entrer d'abord dans l'action, et de faire connai^tre le principal
personnage par l'effet qu'il produit sur ceux qui l'environnent.
C'est apprendre au spectateur de quel point de vue il doit regar-
der ce qui va se passer devant lui; c'est le lui apprendre sans le
lui dire : car un seul mot qui parai^t prononce? pour le public ,
Jans une pie`ce de the? a^tre , en de? truit l'illusion. Quand Marie
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? KT MARIE STUABT. 215
Stuart arrive, on est de? ja` curieux et e? mu; on la connai^t, non
par un portrait, mais par son influence sur ses amis et sur ses
ennemis. Ce n'est plus un re? cit qu'on e? coute, c'est un e? ve? ne-
ment dont on est devenu contemporain.
Le caracte`re de Marie Stuart est admirablement bien soutenu,
et ne cesse point d'inte? resser pendant toute la pie`ce. Faible,
passionne? e, orgueilleuse de sa figure, et repentante de sa vie,
on l'aime et on la bla^me. Ses remords et ses fautes font pitie? . De
toutes parts on aperc? oit l'empire de son admirable beaute? , si
renomme? e dans son temps. Un homme qui veut la sauver ose
lui avouer qu'il ne se de? voue pour elle que par enthousiasme
pour ses charmes. E? lisabeth en est jalouse; enfin , l'amant d'E? -
lisabeth , Leicester, est devenu amoureux de Marie, et lui a
promis en secret son appui. L'attrait et l'envie que fait nai^tre la
gra^ce enchanteresse de l'infortune? e rendent sa mort mille fois
plus touchante.
Elle aime Leicester. Cette femme malheureuse e? prouve encore
le sentiment qui a de? ja` plus d'une fois re? pandu tant d'amertume
sur son sort. Sa beaute? , presque surnaturelle, semble la cause
et l'excuse de cette ivresse habituelle du coeur, fatalite? de sa vie.
Le caracte`re d'E? lisabeth excite l'attention d'une manie`re bien
diffe? rente; c'est une peinture toute nouvelle que celle d'une
femme tyran. Les petitesses des femmes en ge? ne? ral, leur vanite? ,
leur de? sir de plaire, tout ce qui leur vient de l'esclavage , enfin,
sert au despotisme dans Elisabeth ; et la dissimulation qui nai^t
dela faiblesse est l'un des instruments de son pouvoir absolu.
Sans doute tous les tyrans sont dissimule? s. Il faut tromper les
hommes pour les asservir; on leur doit, au moins dans ce cas,
la politesse du mensonge. Mais ce qui caracte? rise Elisabeth, c'est
le de? sir de plaire uni a` la volonte? la plus despotique, et tout
ce qu'il y a de plus fin dans l'amour-propre d'une femme, ma-
nifeste? par les actes les plus violents de l'autorite? souveraine.
Les courtisans aussi ont avec une reine un genre de bassesse
qui tient de la galanterie. Ils veulent se persuader qu'ils l'aiment,
pour lui obe? ir plus noblement, et cacher la crainte servile d'un
sujet sous le servage d'un chevalier.
Elisabeth e? tait une femme d'un grand ge? nie, l'e? clat de son
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? 210 WALSTEIN
re`gue en fuit foi : toutefois, dans une trage? die ou` la mort de
Marie est repre? sente? e, on ne peut voir E? lisabeth que comme la
rivale qui fait assassiner sa prisonnie`re; et le crime qu'elle com-
met est trop atroce pour ne pas effacer tout le bien qu'on pour-
rait dire de son ge? nie politique. Ce serait peut-e^tre une perfec-
tion de plus dans Schiller, que d'avoir eu l'art de rendre Elisa-
beth moins odieuse, sans diminuer l'inte? re^t pour Marie Stuart:
car il y a plus de vrai talent dans les contrastes nuance? s que
dans les oppositions extre^mes, et la figure principale elle-me^me
gagne a` ce qu'aucun des personnages du tableau dramatique
ne lui soit sacrifie? .
Leicester conjure E?
lisabeth de voir Marie; il lui propose de
s'arre^ter, au milieu d'une chasse, dans le jardin du cha^teau de
Fotheringay, et de permettre a` Marie de s'y promener. E? lisabeth
y consent, et le troisie`me acte commence par la joie touchante
de Marie, en respirant l'air libre apre`s dix-neuf ans de prison:
tous les dangers qu'elle court ont disparu a` ses yeux; en vain
sa nourrice cherche a` les lui rappeler pour mode? rer ses transports,
Marie a tout oublie? en retrouvant le soleil et la nature. Elle res-
sent le bonheur de l'enfance a` l'aspect, nouveau pour elle, des
fleurs, des arbres, des oiseaux; et l'ineffable impression de ces
merveilles exte? rieures, quand on en a e? te? longtemps se? pare? ,. se
peint dans l'e? motion enivrante de l'infortune? e prisonnie`re.
Le souvenir de la France vient la charmer. Elle charge les nua-
ges que le vent du Nord semble pousser vers cette heureuse patrie
de son choix, elle les charge de porter a` ses amis ses regrets et
ses de? sirs: << Allez, leur dit-elle, vous, mes seuls messagers,
l'air libre vous appartient; vous n'e^tes pas les sujets d'E? Iisa-
<< beth. >> Elle aperc? oit dans le lointain un pe^cheur qui con-
duit une fre^le barque, et de? ja` elle se flatte qu'il pourra la sau-
ver: tout lui semble espe? rance quand elle a revu le ciel.
Elle ne sait point encore qu'on l'a laisse? e sortirafin qu'E? lisa-
beth pu^t la rencontrer; elle entend la musique de la chasse, et
les plaisirs de sa jeunesse se retracent a` son imagination en l'e? -
coutant. Elle voudrait monter un cheval fougueux, parcourir,
avec la rapidite? de l'e? clair, les valle? es et les montagnes; le sen-
timent du bonheur se re? veille en elle, sans nulle raison, sans
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? ET MARIE STUART. 217
nul motif, mais parce qu'il faut que le coeur respire, et qu'il
se ranime quelquefois tout a` coup a` l'approche des plus grands
malheurs, comme il y a presque toujours un moment de mieux
avant l'agonie.
On vient avertir Marie qu'E? lisabeth va venir. Elle avait sou-
haite? cette entrevue; mais quand l'instant approche, tout son
e^tre en fre? mit. Leicester est avec E? lisabeth: ainsi, toutes les
passions de Marie sont a` la fois excite? es: elle se contient quel-
que temps; mais l'arrogante E? lisabeth la provoque par ses de? -
dains; et ces deux reines ennemies finissent par s'abandonner
l'une et l'autre a` la haine mutuelle qu'elles ressentent. Elisabeth reproche a` Marie ses fautes; Marie lui rappelle les soupc? ons de
Henri VIII contre sa me`re, et ce que l'on a dit de sa naissance
ille? gitime. Cette sce`ne est singulie`rement belle, parcela me^me
que la fureur fait de? passer aux deux reines les bornes de leur
dignite? naturelle. Elles ne sont plus que deux femmes, deux ri-
vales de figure, bien plus que de puissance; il n'y a plus de
souveraine, il n'y a plus de prisonnie`re; et bien que l'une puisse
envoyer l'autre a` l'e? chafaud, la plus belle des deux, celle qui se
sent la plus faite pour plaire, jouit encore du plaisir d'humilier
la toute-puissante E? lisabeth aux yeux de Leicester, aux yeux de
l'amant qui leur est si cher a` toutes deux.
Ce qui ajoute singulie`rement aussi a` l'effet de cette situation,
c'est la crainte que l'on e? prouve pour Marie, a` chaque mot de
ressentiment qui lui e? chappe; et lorsqu'elle s'abandonne a` toute
sa fureur, ses paroles injurieuses, dont les suites seront irre? pa-
rables , font fre? mir, comme si l'on e? tait de? ja` te? moin de sa mort.
Les e? missaires du parti catholique veulent assassiner E? lisabeth,
a` son retour a` Londres. Talbot, le plus vertueux des amisde la
reine, de? sarme l'assassin qui voulait la poignarder, et le peuple
demande a` grands cris la mort de Marie. C'est une sce`ne admira-
hle que celle ou` le chancelier Burleigh presse E? lisabeth de signer
la sentence de Marie, tandis que Talbot, qui vient de sauver
la vie de sa souveraine, se jette a` ses pieds pour la conjurer de
faire gra^ce a` son ennemie.
<< On vous re? pe`te, lui dit-il, que le peuple demande sa mort;
<< on croit vous plaire par cette feinte violence; on croit vous de? -
MMUME DE STAEL. 1>>
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? 218 WALSTEIlf
n terminer a` ce que vous souhaitez; mais prononcez que vous
<< voulez la sauver, et dans l'instant vous verrez la pre? tendue
<< ne? cessite? de sa mort s'e? vanouir : ce quion trouvait juste passera
pour injuste, et les me^mes hommes qui l'accusent prendront
<< hautement sa de? fense. Vous la craignez vivante: ah! craiguez-
<< la surtout quand elle ne sera plus. C'est alors qu'elle sera vrai-
<< ment redoutable; elle renai^tra de son tombeau, comme la
de? esse de la discorde, comme l'esprit de la vengeance , pour
<< de? tourner de vous le coeur de vos sujets. Ils ne verront plus en
elle l'ennemie de leur croyance, mais la petite-fille de leurs rois.
<< Le peuple appelle avec fureur cette re? solution sanglante ; mais
<< il ne la jugera qu'apre`s l'e? ve? nement. Traversez alors les rues
<< de Londres, et vous y verrez re? gner le silence de la terreur;
<< vous y verrez un autre peuple, une autre Angleterre : ce ne se-
<< ront plus ces transports de joie qui ce? le? braient la sainte e? quite?
dont votre tro^ne e? tait environne? ; mais la crainte, cette sombre
compagne de la tyrannie, ne vous quittera plus; les rues seront
<< de? sertes a` votre passage; vous aurez fait ce qu'il y a de plus
fort, de plus redoutable. Quel homme sera su^r de sa propre
<< vie, quand la te^te royale de Marie n'aura point e? te? respecte? e! >>
La re? ponse d'Elisabeth a` ce discours est d'une adresse bien
remarquable; un homme, dans une pareille situation, aurait
certainement employe? le mensonge pour pallier l'injustice; mais
E? lisabeth fait plus, elle veut inte? resser pour elle-me^me, en se
livrant a` la vengeance; elle voudrait presque obtenir la pitie? , en
commettant l'action la plus cruelle. Elle a de la coquetterie san-
guinaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, et le caracte`re de femme
se montre a` travers celui de tyran.
<< Ah! Talbot, s'e? crie E? lisabeth, vous m'avez sauve? e aujour-
<< d'hui, vous avez de? tourne? de moi le poignard; pourquoi ne le
<< laissiez-vous pas arriver jusqu'a` mon coeur? le combat e? tait
fini; et, de? livre? e de tous mes doutes, pure de toutes mes fau-
<< tes, je descendais dans mon paisible tombeau : croyez-moi, je'
<< suis fatigue? e du tro^ne et de la vie; si l'une des deux reines doit
tomber pour que l'autre vive ( et cela est ainsi, j'en suis con-
<< vaincue ), pourquoi ne serait-ce pas moi qui re? signerais l'exis-
<< tence ? Mon peuple peut choisir, je lui rends son pouvoir; Dieu
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? ET HARIR STUART. 2)9
<< m'est te? moin que ce n'est pas pour moi, mais pour le bien seul
de la nation que j'ai ve? cu. Espe`re-t-on de cette se? duisante
<< Stuart, de cette reine plus jeune, des jours plus heureux? alors
je descends du tro^ne, je retourne dans la solitude de Wood-
<<stock, ou` j'ai passe? mon humble jeunesse, ou`, loin des vani-
>> te? s de ce monde, je trouvais ma grandeur en moi-me^me. Non,
<< je ne suis pas faite pour e^tre souveraine; un mai^tre doit e^tre
<< dur, et mon coeur est faible. J'ai bien gouverne? cette i^le, tant
<< qu'il ne s'agissait que de faire des heureux: mais voici la ta^che
<< cruelle impose? e par le devoir royal, et je me sens incapable
<< de l'accomplir. >>
A ce mot, Burleigh interrompt Elisabeth, et lui reproche tout
ce dont elle veut e^tre bla^me? e, sa faiblesse, son indulgence, sa
pitie? : il semble courageux , parce qu'il demande a` sa souveraine
avec force ce qu'elle de? sire en secret plus que lui-me^me. La flat-
terie brusque re? ussit en ge? ne? ral mieux que la flatterie obse? -
quieuse, et c'est bienfait aux courtisans, quand ils le peuvent,
de se donner l'air d'e^tre entrai^ne? s, dans le moment ou` ils re? fle? -
chissent le plus a` ce qu'ils disent.
Elisabeth signe la sentence, et, seule avec le secre? taire de ses
commandements, la timidite? de femme , qui se me^le a` la perse? -
ve? rance du despotisme , lui fait de? sirer que cet homme subal-
terne prenne sur lui la responsabilite? de l'action qu'elle a com-
mise :il veut l'ordre positif d'envoyer cette sentence, elle le re-
fuse, et lui re? pe`te qu'il doit faire son devoir; elle laisse ce mal-
heureux dans une affreuse incertitude, dont le chancelier Bur-
leigh le tire en lui arrachant le papier qu'E? lisabeth a laisse? entre
ses mains.
Leicester est tre`s-compromis par les amis de la reine d'E? cosse;
ils viennent lui demander de les aider a` la sauver. Il de? couvre
qu'il est accuse? aupre`s d'E? lisabeth, et prend tout a` coup l'affreux
parti d'abandonner Marie, etde re? ve? lera` la reine d'Angleterre,
avec hardiesse et ruse, une partie des secrets qu'il doit a` la con-
fiance de sa malheureuse amie. Malgre? tous ces la^ches sacrifices, il
ne rassure Elisabeth qu'a` demi, et elle exige qu'il conduise lui-
me^me Marie a` l'e? chafaud, pour prouver qu'il ne-1'aime pas. La
jalousie de femme se manifestant par le supplice qu'Elisabeth or-
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? 520 WALSTEII? >> -
donne comme monarque, doit inspirera Leicester une profonde
haine pour elle : la reine le fait trembler, quand par les lois dela
nature il devrait e^tre son mai^tre ; et ce contraste singulier produit
une situation tre`s-originale : mais rien n'e? gale le cinquie`me acte.
C'est a` Weimar que j'assistai a` la repre? sentation de Marie Stuart,
et je ne puis penser encore sans un profond attendrissement a`
l'effet des dernie`res sce`nes.