-
riels, se tromper autantsur les caracte`res et les affections des
hommes, qu'un e^tre enthousiaste qui se figurerait partout le
de?
riels, se tromper autantsur les caracte`res et les affections des
hommes, qu'un e^tre enthousiaste qui se figurerait partout le
de?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
386 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
La me? taphysique, qui s'applique a` de? couvrir quelle est la
source de nos ide? es, influe puissamment par ses conse? quences
sur la nature et la force de notre volonte? ; cette me? taphysique
est a` la fois la plus haute et la plus ne? cessaire de nos connais-
sances, et les partisans de l'utilite? supre^me, de l'utilite? morale,
ne peuvent la de? daigner.
CHAPITRE 11.
De la philosophie anglaise.
Tout semble attester en nous-me^mes l'existence d'une double
nature; l'influence des sens et celle de l'a^me se partagent notre
e^tre; et, selon que la philosophie penche vers l'une ou l'autre,
les opinions et les sentiments sont a` tous e? gards diame? tralement
oppose? s. On peut aussi de? signer l'empire des sens et celui dela
pense? e par d'autres termes: il y a dans l'homme ce qui pe? rit
avec l'existence terrestre et ce qui peut lui survivre, ce que l'ex-
pe? rience fait acque? rir et ce que l'instinct moral nous inspire, le
fini et l'infini; mais de quelque manie`re qu'on s'exprime, il faut
toujours convenir qu'il y a deux principes de vie diffe? rents, dans
la cre? ature sujette a` la mort et destine? e a` l'immortalite? .
La tendance vers le spiritualisme a toujours e? te? tre`s-manifeste
chez les peuples du JNorJ, et me^me avant l'introduction du
christianisme, ce penchant s'est fait voir a` travers la violence
des passions guerrie`res. Les Grecs avaient foi aux merveilles
exte? rieures; les nations germaniques croient aux miracles de
l'a^me. Toutes leurs poe? sies sont remplies de pressentiments, de
pre? sages, de prophe? ties du coeur; et tandis que les Grecs s'u-
nissaient a` la nature par les plaisirs, les habitants du Nord s'e? -
levaient jusqu'au Cre? ateur par les sentiments religieux. Dans le
Midi, le paganisme divinisait les phe? nome`nes physiques; dans
le Nord, on e? tait enclin a` croire a` la magie, parce qu'elle attri-
bue a` l'esprit de l'homme une puissance sans bornes sur le
monde mate? riel. L'a^me et la nature, la volonte? et la ne? cessite?
se partagent le domaine de l'existence , et, selon que nous pla-
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? DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE. 387
cous la force en nous-me^mes ou au dehors de nous, nous som-
mes les fils du ciel ou les esclaves de la terre.
A la renaissance des lettres, les uns s'occupaient des subtilite? s
de l'e? cole en me? taphysique, et les autres croyaient aux super-
stitions de la magie dans les sciences: l'art d'observer ne re? -
gnait pas plus dans l'empire des sens que l'enthousiasme dans
l'empire de l'a^me : a` peu d'exceptions pre`s, il n'y avait parmi
les philosophes ni expe? rience ni inspiration. Un ge? ant parut,
c'e? tait Bacon :jamais les merveilles de la nature, ni les de? cou-
vertes de la pense? e, n'ont e? te? si bien conc? ues par la me^me in-
telligence. Il n'y a pas une phrase de ses e? crits qui ne suppose
des anne? es de re? flexion et d'e? tude; il anime la me? taphysique
par la connaissance du coeur humain, il sait ge? ne? raliser les faits
parla philosophie; dans les sciences physiques, il a cre? e? l'art de
l'expe? rience, mais il ne s'ensuit pas du tout, comme on voudrait
le faire croire, qu'il ait e? te? partisan exclusif du syste`me qui fonde
toutes les ide? es sur les sensations. Il admet l'inspiration dans
tout ce qui tient a` l'a^me, et il la croit me^me ne? cessaire pour
interpre? ter les phe? nome`nes physiques d'apre`s des principes ge? -
ne? raux. Mais de son temps il y avait encore des alchimistes, des
devins et des sorciers; on me? connaissait assez la religion dans
la plus grande partie de l'Europe, pour croire qu'elle interdi-
sait une ve? rite? quelconque, elle qui conduit a` toutes. Bacon fut
frappe? de ces erreurs; son sie`cle penchait vers la superstition
comme le no^tre vers l'incre? dulite? ; a` l'e? poque ou` vivait Bacon, il
devait chercher a` mettre en honneur la philosophie expe? rimen-
tale; a` celle ou` nous sommes, il sentiraitle besoin de ranimer
la source inte? rieure du beau moral, et de rappeler sans cesse a`
l'homme qu'il existe en lui-me^me, dans son sentiment et dans
sa volonte? . Quand le sie`cle est superstitieux, le ge? nie de l'obser-
vation est timide, le monde physique est mal connu; quand le
sie`cle est incre? dule, l'enthousiasme n'existe plus, et l'on ne sait
plus rien de l'a^me ni du ciel.
Dans un temps ou` la marche de l'esprit humain n'avait rien
d'assure? dans aucun genre, Bacon rassembla toutes ses forces
pour tracer la route que doit suivre la philosophie expe? rimen-
tale, et ses e? crits servent encore maintenant de guide a` ceux qui
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? 3S8 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
veulent e? tudier la nature. Ministre d'E? tat, il s'e? tait longtemps
occupe? de l'administration et de la politique. Les plus fortes
te^tes sont celles qui re? unissent le gou^t et l'habitude de la me? di-
tation a` la pratique des affaires: Bacon e? tait sous ce double
rapport un esprit prodigieux; mais il a manque? a` sa philosophie
ce qui manquait a` son caracte`re; il n'e? tait pas assez vertueux
pour sentir en entier ce que c'est que laliberte? morale de l'homme:
cependant on ne peut le comparer aux mate? rialistes du dernier
sie`cle; et ses successeurs ont pousse? la the? orie de l'expe? rience
bien au dela` de son intention. Il est loin, je le re? pe`te, d'attri-
buer toutes nos ide? es a` nos sensations, et de conside? rer l'ana-
lyse comme le seul instrument des de? couvertes. 11 suit souvent
une marche plus hardie, et s'il s'en tient a` la logique expe? rimen-
tale pour e? carter tous les pre? juge? s qui encombrent sa route,
c'est a` l'e? lan seul du ge? nie qu'il se fie pour marcher en avant.
<< L'esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre a`
:? cheval, quand on le rele`ve d'un co^te? il retombe de l'autre. >>
Ainsi, l'homme a flotte? sans cesse entre ses deux natures, tanto^t
ses pense? es le de? gageaient de ses sensations, tanto^t ses sensa-
tions absorbaient ses pense? es, et successivement il voulait tout
rapporter aux unes ou aux autres : il me semble ne? anmoins que
le moment d'une doctrine stable est arrive? : la me? taphysique
doit subir une re? volution semblable a` celle qu'a faite Copernic
dans le syste`me du monde; elle doit replacer notre a^me au cen-
tre, et la rendre en tout semblable au soleil, autour duquel les
objets exte? rieurs tracent leur cercle, et dont ils empruntent la
lumie`re.
L'arbre ge? ne? alogique des connaissances humaines, dans le-
quel chaque science se rapporte a` telle faculte? , est sans doute
l'un des titres de Bacon a` l'admiration de la poste? rite? ; mais ce
qui fait sa gloire, c'est qu'il a eu soin de proclamer qu'il fallait
bien se garder de se? parer d'une manie`re absolue les sciences
l'une de l'autre, et que toutes se re? unissaient dans la philoso-
phie ge? ne? rale. Il n'est point l'auteur de cette me? thode anatomi-
<<|ue qui conside`re les forces intellectuelles chacune a` part, et
semble me? connai^tre l'admirable unite? de l'e^tre moral. La sensi-
bilite? , l'imagination, la raison , servept l'une a` l'autre. Chacune
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? DE LA PHILOSOPHIE AMiLAISE. 8s9
de ces faculte? s ne serait qu'une maladie, qu'une faiblesse au lieu
d'une force, si elle n'e? tait pas modifie? e ou comple? te? e parla
totalite? de notre e^tre. Lessciences de calcul, a` une certaine
hauteur, ont besoin d'imagination. L'imagination a` son tour
doit s'appuyer sur la connaissance exacte de la nature. La raison
semble de toutes les faculte? s celle qui se passerait le plus facile-
ment du secours des autres, et cependant si l'on e? tait entie`rement de? pourvu d'imagination et de sensibilite? , l'on pourrait, a`
force de se? cheresse, devenir, pour ainsi dire, fou de raison, et
ne voyant plus dans la vie que des calculs et des inte? re^ts mate?
-
riels, se tromper autantsur les caracte`res et les affections des
hommes, qu'un e^tre enthousiaste qui se figurerait partout le
de? sinte? ressement et l'amour.
On suit un faux syste`me d'e? ducation, lorsqu'on veut de? velop-
per exclusivement telle ou telle qualite? de l'esprit; car se vouer
a` une seule faculte? , c'est prendre un me? tier intellectuel. Milton
dit avec raison qu'une e? ducation n'est bonne que quand elle rend propre a` tous les emplois de la guerre et de la paix; tout
ce qui fait de l'homme un homme est le ve? ritable objet de l'en-
seignement.
Ne savoir d'une science que ce qui lui est particulier, c'est appliqueraux e? tudes libe? rales la division du travail de Smith,
qui ne convient qu'aux arts me? caniques. Quand on arrive a` cette
hauteur ou` chaque science touche par quelques points a` toutes
les autres, c'est alors qu'on approche de la re? gion des ide? es
universelles; et l'air qui vient dela` vivifie toutes les pense? es.
L'a^me est un foyer qui rayonne dans tous les sens; c'est dans
ce foyer que consiste l'existence; toutes les observations et tous
les efforts des philosophes doivent se tourner vers ce moi, cen-
tre et mobile de nos sentiments et de nos ide? es. Sans doute
l'incomplet du langage nous oblige a` nous servir d'expressions
errone? es; il faut re? pe? ter suivant l'usage, tel individu a de la
raison, ou de l'imagination, ou de la sensibilite? , etc. ; mais si
l'on voulait s'entendre par un mot, on devrait dire seulement ':
1 M. Ancillon, dont j'aurai l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage,
s'ist servi Je cette expression dans un livre qu'on ne saurait se lasser de me? -
diter.
33
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? 390 DE L\ l'HILOSOPHIK ANGLAISE.
il a de t'a`me, il a beaucoup d'a^me. C'est ce souffle divin qui
faittout l'homme.
Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux myste`res de l'a^me
que la me? taphysique la plus subtile. On ne s'attache jamais a`
telle ou telle qualite? de la personne qu'on pre? fe`re, et tous les
madrigaux disent un grand mot philosophique, en re? pe? tant que
c'est pour Je ne sais quoi qu'on aime, car ce je ne sais quoi,
c'est l'ensemble et l'harmonie que nous reconnaissons par l'a-
mour, par l'admiration, par tous les sentiments qui nous re? ve`-
lent ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le coeur
d'un autre.
L'analyse, ne pouvant examiner qu'en divisant, s'applique,
comme le scalpel, a` la nature morte; mais c'est un mauvais ins-
trument pour apprendre a` connai^tre ce qui est vivant, et si l'on
a de la peine a` de? finir par des paroles la conception anime? e qui
nous repre? sente les objets tout entiers, c'est pre? cise? ment parce
que cette conception tient de plus pre`s a` l'essence des choses.
Diviser pour comprendre est en philosophie un signe de faiblesse,
comme en politique diviser pour re? gner.
Bacon tenait encore beaucoup plus qu'on ne croit a` cette phi-
losophie ide? aliste qui, depuis Platon jusqu'a` nos jours, a cons-
tamment reparu sous diverses formes; ne? anmoins le succe`s de
sa me? thode analytique dans les sciences exactes a ne? cessairement
influe? sur son syste`me en me? taphysique: l'on a compris d'une
manie`re beaucoup plus absoluequ'il ne l'avait pre? sente? e lui-me^me,
sa doctrine sur les sensations conside? re? es comme l'origine des
ide? es. Nous pouvons voir clairement l'influence de cette doctrine
par les deux e? coles qu'elle a produites, celle de Hobbes et celle
de Locke. Certainement l'une et l'autre diffe`rent beaucoup dans
le but; mais leurs principes sont semblables a` plusieurs e? gards.
Hobbes prit a` la lettre la philosophie qui fait de? river toutes
nos ide? es des impressions des sens; il n'en craignit point les
conse? quences, et il a dit hardiment que l a^me e? tait soumise a`
la ne? cessite? , comme la socie? te? au despotisme; il admet le fa-
talisme des sensations pour la pense? e, et celui dela force pour
les actions. Il ane? antit la liberte? morale comme la liberte? civile,
pensant avec raison qu'elles de? pendent l'une de l'autre. Il fut
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? DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE. 391
athe? e et esclave, et rien n'est plus conse? quent; car, s'il n'y a
dans l'homme que l'empreinte des impressions du dehors, la
puissance terrestre est tout, et l'a^me en de? pend autant que la
destine? e.
Le culte de tous les sentiments e? leve? s et purs est tellement
consolide? e>> Angleterre par les institutions politiques et religieu-
ses, que les spe? culations de l'esprit tournent autour de ces im-
posantes colonnes sans jamais les e? branler. Hobbes eut donc peu
de partisans dans son pays; mais l'influence de Locke fut plus
universelle. Comme son caracte`re e? tait moral et religieux, il ne
se permit aucun des raisonnements corrupteurs qui de? rivaient
ne? cessairement de sa me? taphysique; et la plupart de ses compa-
triotes, en l'adoptant, ont eu comme lui la noble inconse? quence
de se? parer les re? sultats des principes, tandis que Hume et les
philosophes franc? ais,apre`s avoir admis le syste`me, l'ont appli-
que? d'une manie`re beaucoup plus logique.
La me? taphysique de Locke n'a eu d'autre effet sur les esprits,
eu Angleterre, que de ternir un peu leur originalite? naturelle;
quand me^me elle desse? cherait la source des grandes pense? es
philosophiques,elle ne saurait de? truire le sentiment religieux,
qui sait si bien y supple? er; mais cette me? taphysique rec? ue dans
le reste de l'Europe, l'Allemagne excepte? e, a e? te? l'une des prin-
cipales causes de l'immoralite? dont on s'est fait une the? orie,
pour en mieux assurer la pratique.
Locke s'est particulie`rement attache? a` prouver qu'il n'y avait
rien d'inne? dans l'a^me: il avait raison, puisqu'il me^lait toujours
au sens du mot ide? e un de? veloppement acquis par l'expe? rience;
les ide? es ainsi conc? ues sont le re? sultat des objets qui les exci-
tent, des comparaisons qui les rassemblent, et du langage qui
en facilite la combinaison. Mais il n'en est pas de me^me des
sentiments, ni des dispositions, ni des faculte? s qui constituent
les lois del'entendement humain, comme l'attraction et l'im-
pulsion constituent celles de la nature physique.
Une chose vraiment digne de remarque, ce sont les arguments
dont Locke a e? te? oblige? de se servir pour prouver que tout ce
qui e? tait dans l'a^me nous venait parles sensations. Si ces ar-
guments conduisaient a` la ve? rite? , sans doute il faudrait sunnon-
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? 3! )2 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
1er la re? pugnance morale qu'ils inspirent; mais on peut croire
en ge? ne? ral a` cette re? pugnance, comme a` un signe infaillible de
ce que l'on doit e? viter. Locke voulaitde? montrer que la conscience
du bien et du mal n'e? tait pas inne? e dans l'homme, et qu'il ne
connaissait le juste et l'injuste, comme le rouge et le bleu, que par
l'expe? rience; il a recherche? avec soin, pour parvenir a` ce but,
tous les pays ou` les coutumes et les lois mettaient des crimes en
honneur; ceux ou` l'on se faisait un devoir de tuer son ennemi,
de me? priser le mariage, de faire mourir son pe`re quand il e? tait
vieux. Il recueille attentivement tout ce que les voyageurs ont
raconte? des cruaute? s passe? es en usage. Qu'est-ce donc qu'un
syste`me qui inspire a` un homme aussi vertueux que Locke de
l'avidite? pour de tels faits?
Que ces faits soient tristes ou non, pourra-t-on dire, l'impor-
tant est de savoir s'ils sont vrais. --Ils peuvent e^tre vrais, mais
que signifient-ils? Ne savons-nous pas, d'apre`s notre propre
expe? rience, que les circonstances, c est-a`-dire les objets exte? -
rieurs, influent sur notre manie`re d'interpre? ter nos devoirs?
Agrandissez ces circonstances, et vous y trouverez la cause des
erreurs des peuples; mais y a-t-il des peuples ou des hommes
qui nient qu'il y ait des devoirs? A-t-on jamais pre? tendu qu'au-
cune signification n'e? tait attache? e a` l'ide? e du juste et de l'injuste?
L'explication qu'on en donne peut e^tre diverse, mais la con-
viction du principe est partout la me^me; et c'est dans cette con-
viction que consiste l'empreinte primitive qu'on retrouve dans
tous les humains.
Quand le sauvage tue son pe`re, lorsqu'il est vieux, il croit
lui rendre un service; il ne le fait pas pour son propre inte? re^t,
mais pour celui de son pe`re : l'action qu'il commet est horrible,
et cependant il n'est pas pour cela de? pourvu de conscience;
et de ce qu'il manque de lumie`res, il ne s'ensuit pas qu'il
manque de vertus. Les sensations, c'est-a`-dire, les objets ex-
te? rieurs dont il est environne? l'aveuglent; le sentiment intime
qui constitue la haine du vice et le respect pour la vertu n'existe
pas moins en lui, quoique l'expe? rience l'ait trompe?
La me? taphysique, qui s'applique a` de? couvrir quelle est la
source de nos ide? es, influe puissamment par ses conse? quences
sur la nature et la force de notre volonte? ; cette me? taphysique
est a` la fois la plus haute et la plus ne? cessaire de nos connais-
sances, et les partisans de l'utilite? supre^me, de l'utilite? morale,
ne peuvent la de? daigner.
CHAPITRE 11.
De la philosophie anglaise.
Tout semble attester en nous-me^mes l'existence d'une double
nature; l'influence des sens et celle de l'a^me se partagent notre
e^tre; et, selon que la philosophie penche vers l'une ou l'autre,
les opinions et les sentiments sont a` tous e? gards diame? tralement
oppose? s. On peut aussi de? signer l'empire des sens et celui dela
pense? e par d'autres termes: il y a dans l'homme ce qui pe? rit
avec l'existence terrestre et ce qui peut lui survivre, ce que l'ex-
pe? rience fait acque? rir et ce que l'instinct moral nous inspire, le
fini et l'infini; mais de quelque manie`re qu'on s'exprime, il faut
toujours convenir qu'il y a deux principes de vie diffe? rents, dans
la cre? ature sujette a` la mort et destine? e a` l'immortalite? .
La tendance vers le spiritualisme a toujours e? te? tre`s-manifeste
chez les peuples du JNorJ, et me^me avant l'introduction du
christianisme, ce penchant s'est fait voir a` travers la violence
des passions guerrie`res. Les Grecs avaient foi aux merveilles
exte? rieures; les nations germaniques croient aux miracles de
l'a^me. Toutes leurs poe? sies sont remplies de pressentiments, de
pre? sages, de prophe? ties du coeur; et tandis que les Grecs s'u-
nissaient a` la nature par les plaisirs, les habitants du Nord s'e? -
levaient jusqu'au Cre? ateur par les sentiments religieux. Dans le
Midi, le paganisme divinisait les phe? nome`nes physiques; dans
le Nord, on e? tait enclin a` croire a` la magie, parce qu'elle attri-
bue a` l'esprit de l'homme une puissance sans bornes sur le
monde mate? riel. L'a^me et la nature, la volonte? et la ne? cessite?
se partagent le domaine de l'existence , et, selon que nous pla-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE. 387
cous la force en nous-me^mes ou au dehors de nous, nous som-
mes les fils du ciel ou les esclaves de la terre.
A la renaissance des lettres, les uns s'occupaient des subtilite? s
de l'e? cole en me? taphysique, et les autres croyaient aux super-
stitions de la magie dans les sciences: l'art d'observer ne re? -
gnait pas plus dans l'empire des sens que l'enthousiasme dans
l'empire de l'a^me : a` peu d'exceptions pre`s, il n'y avait parmi
les philosophes ni expe? rience ni inspiration. Un ge? ant parut,
c'e? tait Bacon :jamais les merveilles de la nature, ni les de? cou-
vertes de la pense? e, n'ont e? te? si bien conc? ues par la me^me in-
telligence. Il n'y a pas une phrase de ses e? crits qui ne suppose
des anne? es de re? flexion et d'e? tude; il anime la me? taphysique
par la connaissance du coeur humain, il sait ge? ne? raliser les faits
parla philosophie; dans les sciences physiques, il a cre? e? l'art de
l'expe? rience, mais il ne s'ensuit pas du tout, comme on voudrait
le faire croire, qu'il ait e? te? partisan exclusif du syste`me qui fonde
toutes les ide? es sur les sensations. Il admet l'inspiration dans
tout ce qui tient a` l'a^me, et il la croit me^me ne? cessaire pour
interpre? ter les phe? nome`nes physiques d'apre`s des principes ge? -
ne? raux. Mais de son temps il y avait encore des alchimistes, des
devins et des sorciers; on me? connaissait assez la religion dans
la plus grande partie de l'Europe, pour croire qu'elle interdi-
sait une ve? rite? quelconque, elle qui conduit a` toutes. Bacon fut
frappe? de ces erreurs; son sie`cle penchait vers la superstition
comme le no^tre vers l'incre? dulite? ; a` l'e? poque ou` vivait Bacon, il
devait chercher a` mettre en honneur la philosophie expe? rimen-
tale; a` celle ou` nous sommes, il sentiraitle besoin de ranimer
la source inte? rieure du beau moral, et de rappeler sans cesse a`
l'homme qu'il existe en lui-me^me, dans son sentiment et dans
sa volonte? . Quand le sie`cle est superstitieux, le ge? nie de l'obser-
vation est timide, le monde physique est mal connu; quand le
sie`cle est incre? dule, l'enthousiasme n'existe plus, et l'on ne sait
plus rien de l'a^me ni du ciel.
Dans un temps ou` la marche de l'esprit humain n'avait rien
d'assure? dans aucun genre, Bacon rassembla toutes ses forces
pour tracer la route que doit suivre la philosophie expe? rimen-
tale, et ses e? crits servent encore maintenant de guide a` ceux qui
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 3S8 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
veulent e? tudier la nature. Ministre d'E? tat, il s'e? tait longtemps
occupe? de l'administration et de la politique. Les plus fortes
te^tes sont celles qui re? unissent le gou^t et l'habitude de la me? di-
tation a` la pratique des affaires: Bacon e? tait sous ce double
rapport un esprit prodigieux; mais il a manque? a` sa philosophie
ce qui manquait a` son caracte`re; il n'e? tait pas assez vertueux
pour sentir en entier ce que c'est que laliberte? morale de l'homme:
cependant on ne peut le comparer aux mate? rialistes du dernier
sie`cle; et ses successeurs ont pousse? la the? orie de l'expe? rience
bien au dela` de son intention. Il est loin, je le re? pe`te, d'attri-
buer toutes nos ide? es a` nos sensations, et de conside? rer l'ana-
lyse comme le seul instrument des de? couvertes. 11 suit souvent
une marche plus hardie, et s'il s'en tient a` la logique expe? rimen-
tale pour e? carter tous les pre? juge? s qui encombrent sa route,
c'est a` l'e? lan seul du ge? nie qu'il se fie pour marcher en avant.
<< L'esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre a`
:? cheval, quand on le rele`ve d'un co^te? il retombe de l'autre. >>
Ainsi, l'homme a flotte? sans cesse entre ses deux natures, tanto^t
ses pense? es le de? gageaient de ses sensations, tanto^t ses sensa-
tions absorbaient ses pense? es, et successivement il voulait tout
rapporter aux unes ou aux autres : il me semble ne? anmoins que
le moment d'une doctrine stable est arrive? : la me? taphysique
doit subir une re? volution semblable a` celle qu'a faite Copernic
dans le syste`me du monde; elle doit replacer notre a^me au cen-
tre, et la rendre en tout semblable au soleil, autour duquel les
objets exte? rieurs tracent leur cercle, et dont ils empruntent la
lumie`re.
L'arbre ge? ne? alogique des connaissances humaines, dans le-
quel chaque science se rapporte a` telle faculte? , est sans doute
l'un des titres de Bacon a` l'admiration de la poste? rite? ; mais ce
qui fait sa gloire, c'est qu'il a eu soin de proclamer qu'il fallait
bien se garder de se? parer d'une manie`re absolue les sciences
l'une de l'autre, et que toutes se re? unissaient dans la philoso-
phie ge? ne? rale. Il n'est point l'auteur de cette me? thode anatomi-
<<|ue qui conside`re les forces intellectuelles chacune a` part, et
semble me? connai^tre l'admirable unite? de l'e^tre moral. La sensi-
bilite? , l'imagination, la raison , servept l'une a` l'autre. Chacune
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? DE LA PHILOSOPHIE AMiLAISE. 8s9
de ces faculte? s ne serait qu'une maladie, qu'une faiblesse au lieu
d'une force, si elle n'e? tait pas modifie? e ou comple? te? e parla
totalite? de notre e^tre. Lessciences de calcul, a` une certaine
hauteur, ont besoin d'imagination. L'imagination a` son tour
doit s'appuyer sur la connaissance exacte de la nature. La raison
semble de toutes les faculte? s celle qui se passerait le plus facile-
ment du secours des autres, et cependant si l'on e? tait entie`rement de? pourvu d'imagination et de sensibilite? , l'on pourrait, a`
force de se? cheresse, devenir, pour ainsi dire, fou de raison, et
ne voyant plus dans la vie que des calculs et des inte? re^ts mate?
-
riels, se tromper autantsur les caracte`res et les affections des
hommes, qu'un e^tre enthousiaste qui se figurerait partout le
de? sinte? ressement et l'amour.
On suit un faux syste`me d'e? ducation, lorsqu'on veut de? velop-
per exclusivement telle ou telle qualite? de l'esprit; car se vouer
a` une seule faculte? , c'est prendre un me? tier intellectuel. Milton
dit avec raison qu'une e? ducation n'est bonne que quand elle rend propre a` tous les emplois de la guerre et de la paix; tout
ce qui fait de l'homme un homme est le ve? ritable objet de l'en-
seignement.
Ne savoir d'une science que ce qui lui est particulier, c'est appliqueraux e? tudes libe? rales la division du travail de Smith,
qui ne convient qu'aux arts me? caniques. Quand on arrive a` cette
hauteur ou` chaque science touche par quelques points a` toutes
les autres, c'est alors qu'on approche de la re? gion des ide? es
universelles; et l'air qui vient dela` vivifie toutes les pense? es.
L'a^me est un foyer qui rayonne dans tous les sens; c'est dans
ce foyer que consiste l'existence; toutes les observations et tous
les efforts des philosophes doivent se tourner vers ce moi, cen-
tre et mobile de nos sentiments et de nos ide? es. Sans doute
l'incomplet du langage nous oblige a` nous servir d'expressions
errone? es; il faut re? pe? ter suivant l'usage, tel individu a de la
raison, ou de l'imagination, ou de la sensibilite? , etc. ; mais si
l'on voulait s'entendre par un mot, on devrait dire seulement ':
1 M. Ancillon, dont j'aurai l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage,
s'ist servi Je cette expression dans un livre qu'on ne saurait se lasser de me? -
diter.
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? 390 DE L\ l'HILOSOPHIK ANGLAISE.
il a de t'a`me, il a beaucoup d'a^me. C'est ce souffle divin qui
faittout l'homme.
Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux myste`res de l'a^me
que la me? taphysique la plus subtile. On ne s'attache jamais a`
telle ou telle qualite? de la personne qu'on pre? fe`re, et tous les
madrigaux disent un grand mot philosophique, en re? pe? tant que
c'est pour Je ne sais quoi qu'on aime, car ce je ne sais quoi,
c'est l'ensemble et l'harmonie que nous reconnaissons par l'a-
mour, par l'admiration, par tous les sentiments qui nous re? ve`-
lent ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le coeur
d'un autre.
L'analyse, ne pouvant examiner qu'en divisant, s'applique,
comme le scalpel, a` la nature morte; mais c'est un mauvais ins-
trument pour apprendre a` connai^tre ce qui est vivant, et si l'on
a de la peine a` de? finir par des paroles la conception anime? e qui
nous repre? sente les objets tout entiers, c'est pre? cise? ment parce
que cette conception tient de plus pre`s a` l'essence des choses.
Diviser pour comprendre est en philosophie un signe de faiblesse,
comme en politique diviser pour re? gner.
Bacon tenait encore beaucoup plus qu'on ne croit a` cette phi-
losophie ide? aliste qui, depuis Platon jusqu'a` nos jours, a cons-
tamment reparu sous diverses formes; ne? anmoins le succe`s de
sa me? thode analytique dans les sciences exactes a ne? cessairement
influe? sur son syste`me en me? taphysique: l'on a compris d'une
manie`re beaucoup plus absoluequ'il ne l'avait pre? sente? e lui-me^me,
sa doctrine sur les sensations conside? re? es comme l'origine des
ide? es. Nous pouvons voir clairement l'influence de cette doctrine
par les deux e? coles qu'elle a produites, celle de Hobbes et celle
de Locke. Certainement l'une et l'autre diffe`rent beaucoup dans
le but; mais leurs principes sont semblables a` plusieurs e? gards.
Hobbes prit a` la lettre la philosophie qui fait de? river toutes
nos ide? es des impressions des sens; il n'en craignit point les
conse? quences, et il a dit hardiment que l a^me e? tait soumise a`
la ne? cessite? , comme la socie? te? au despotisme; il admet le fa-
talisme des sensations pour la pense? e, et celui dela force pour
les actions. Il ane? antit la liberte? morale comme la liberte? civile,
pensant avec raison qu'elles de? pendent l'une de l'autre. Il fut
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? DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE. 391
athe? e et esclave, et rien n'est plus conse? quent; car, s'il n'y a
dans l'homme que l'empreinte des impressions du dehors, la
puissance terrestre est tout, et l'a^me en de? pend autant que la
destine? e.
Le culte de tous les sentiments e? leve? s et purs est tellement
consolide? e>> Angleterre par les institutions politiques et religieu-
ses, que les spe? culations de l'esprit tournent autour de ces im-
posantes colonnes sans jamais les e? branler. Hobbes eut donc peu
de partisans dans son pays; mais l'influence de Locke fut plus
universelle. Comme son caracte`re e? tait moral et religieux, il ne
se permit aucun des raisonnements corrupteurs qui de? rivaient
ne? cessairement de sa me? taphysique; et la plupart de ses compa-
triotes, en l'adoptant, ont eu comme lui la noble inconse? quence
de se? parer les re? sultats des principes, tandis que Hume et les
philosophes franc? ais,apre`s avoir admis le syste`me, l'ont appli-
que? d'une manie`re beaucoup plus logique.
La me? taphysique de Locke n'a eu d'autre effet sur les esprits,
eu Angleterre, que de ternir un peu leur originalite? naturelle;
quand me^me elle desse? cherait la source des grandes pense? es
philosophiques,elle ne saurait de? truire le sentiment religieux,
qui sait si bien y supple? er; mais cette me? taphysique rec? ue dans
le reste de l'Europe, l'Allemagne excepte? e, a e? te? l'une des prin-
cipales causes de l'immoralite? dont on s'est fait une the? orie,
pour en mieux assurer la pratique.
Locke s'est particulie`rement attache? a` prouver qu'il n'y avait
rien d'inne? dans l'a^me: il avait raison, puisqu'il me^lait toujours
au sens du mot ide? e un de? veloppement acquis par l'expe? rience;
les ide? es ainsi conc? ues sont le re? sultat des objets qui les exci-
tent, des comparaisons qui les rassemblent, et du langage qui
en facilite la combinaison. Mais il n'en est pas de me^me des
sentiments, ni des dispositions, ni des faculte? s qui constituent
les lois del'entendement humain, comme l'attraction et l'im-
pulsion constituent celles de la nature physique.
Une chose vraiment digne de remarque, ce sont les arguments
dont Locke a e? te? oblige? de se servir pour prouver que tout ce
qui e? tait dans l'a^me nous venait parles sensations. Si ces ar-
guments conduisaient a` la ve? rite? , sans doute il faudrait sunnon-
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? 3! )2 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
1er la re? pugnance morale qu'ils inspirent; mais on peut croire
en ge? ne? ral a` cette re? pugnance, comme a` un signe infaillible de
ce que l'on doit e? viter. Locke voulaitde? montrer que la conscience
du bien et du mal n'e? tait pas inne? e dans l'homme, et qu'il ne
connaissait le juste et l'injuste, comme le rouge et le bleu, que par
l'expe? rience; il a recherche? avec soin, pour parvenir a` ce but,
tous les pays ou` les coutumes et les lois mettaient des crimes en
honneur; ceux ou` l'on se faisait un devoir de tuer son ennemi,
de me? priser le mariage, de faire mourir son pe`re quand il e? tait
vieux. Il recueille attentivement tout ce que les voyageurs ont
raconte? des cruaute? s passe? es en usage. Qu'est-ce donc qu'un
syste`me qui inspire a` un homme aussi vertueux que Locke de
l'avidite? pour de tels faits?
Que ces faits soient tristes ou non, pourra-t-on dire, l'impor-
tant est de savoir s'ils sont vrais. --Ils peuvent e^tre vrais, mais
que signifient-ils? Ne savons-nous pas, d'apre`s notre propre
expe? rience, que les circonstances, c est-a`-dire les objets exte? -
rieurs, influent sur notre manie`re d'interpre? ter nos devoirs?
Agrandissez ces circonstances, et vous y trouverez la cause des
erreurs des peuples; mais y a-t-il des peuples ou des hommes
qui nient qu'il y ait des devoirs? A-t-on jamais pre? tendu qu'au-
cune signification n'e? tait attache? e a` l'ide? e du juste et de l'injuste?
L'explication qu'on en donne peut e^tre diverse, mais la con-
viction du principe est partout la me^me; et c'est dans cette con-
viction que consiste l'empreinte primitive qu'on retrouve dans
tous les humains.
Quand le sauvage tue son pe`re, lorsqu'il est vieux, il croit
lui rendre un service; il ne le fait pas pour son propre inte? re^t,
mais pour celui de son pe`re : l'action qu'il commet est horrible,
et cependant il n'est pas pour cela de? pourvu de conscience;
et de ce qu'il manque de lumie`res, il ne s'ensuit pas qu'il
manque de vertus. Les sensations, c'est-a`-dire, les objets ex-
te? rieurs dont il est environne? l'aveuglent; le sentiment intime
qui constitue la haine du vice et le respect pour la vertu n'existe
pas moins en lui, quoique l'expe? rience l'ait trompe?