clat du marbre; mais
ils en ont aussi la froide immobilite?
ils en ont aussi la froide immobilite?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
La socie? te? est rude a` beaucoup d'e? gards pour qui n'y est pas fait
de`s son enfance, et l'ironie du monde est plus funeste aux gens
a` talent qu'a` tous les autres : l'esprit tout seul s'en tire mieux.
Goethe aurait pu choisir la vie de Rousseau pour exemple de
cette lutte entre la socie? te? telle qu'elle est, et la socie? te? telle qu'une
te^te poe? tique la voit ou la de? sire; mais la situation de Rousseau
pre^tait beaucoup moins a` l'imagination que celle du Tasse. Jean-Jacques a trai^ne? un grand ge? nie dans des rapports tre`s-subalternes. Le Tasse, brave comme ses chevaliers , amoureux, aime? ,
perse? cute? , couronne? , et, jeune encore, mourant de douleur, a
la veille de son triomphe, est un superbe exemple de toutes les
splendeurs et de tous les revers d'un beau talent.
Il me semble que dans la pie`ce du Tasse les couleursdu Midi ne
sont pas assez prononce? es; peut-e^tre serait-il tre`s-difficile de ren-
dre en allemand la sensation que produit la langue italienne.
Ne? anmoins c'est dans les caracte`res surtout qu'on retrouve les
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? TOHQUATO TASSO. 2fi7
traits dela nature germanique pluto^t qu'italienne. Le? onored'Esi
est une princesse allemande. L'analyse de son propre caracte`re
etde ses sentiments, a` laquelle elle se livre sans cesse, n'est point
du tout dans l'esprit du Midi. La`, l'imagination ne se replie point
sur elle-me^me, elle avance sans regarder en arrie`re. Elle n'exa-
miue point la source d'un e? ve? nement; elle le combat ou s'y livre,
sans en rechercher la cause.
Le Tasse est aussi un poete allemand. Cette impossibilite? de
se tirer d'affaire dans toutes les circonstances habituelles de la
vie commune, que Goethe attribue au Tasse, est un trait de la
vie me? ditative et renferme? e des e? crivains du Nord. Les poe`tes
du Midi n'ont pas d'ordinaire une telle incapacite? ; ils ont ve? cu
plus souvent hors de la maison, sur les places publiques; les
choses, et surtout les hommes, leur sont plus familiers.
Le langage du Tasse, dans la pie`ce de Goethe, est souvent
trop me? taphysique. La folie de l'auteur de la Je? rusalem ne ve-
nait pas de l'abus des re? flexions philosophiques, ni de l'examen
approfondi de ce qui se passe au fond du coeur; elle tenait plu-
to^t a` l'impression trop vive des objets exte? rieurs, a` l'enivrement
de l'orgueil et de l'amour; il nese servait gue`re de la parole que
comme d'un chant harmonieux. Le secret de son a^me n'e? tait
point dans ses discours ni dans ses e? crits : il ne s'e? tait point ob-
serve? lui-me^me, comment aurait-il pu se re? ve? ler aux autres?
D'ailleurs il conside? rait la poe? sie comme un art e? clatant, et
non comme une confidence iuti. le des sentiments du coeur. Il
me semble manifeste, et par sa nature italienne, et par sa vie,
et par ses lettres, et par les poe? sies me^me qu'il a compose? es
dans sa captivite? , que l'impe? tuosite? de ses passions, pluto^t que
la profondeur de ses pense? es, causait sa me? lancolie; il n'y avait
pas dans son caracte`re, comme dans celui des poe`tes allemands,
ce me? lange habituel de re? flexion et d'activite? , d'analyse et
d'enthousiasme, qui trouble singulie`rement l'existence. L'e? le? gance et la dignite? du style poe? tique sont incomparables
dans la pie`ce du Tasse, et Goethe s'y est montre? le Racine de
l'Allemagne. Mais si l'on a reproche? a` Racine le peu d'inte? re^t de
Be? re? nice, on pourrait, avec bien plus de raison, bla^mer la froi-
deur dramatique du Tasse de Goethe; le dessein de l'auteur
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? 268 TORQUATO TASSO.
e? tait d'approfondir les caracte`res, en esquissant seulement les
situations; mais cela est-il possible? Ces longs discours pleins
d'esprit et d'imagination, que tiennent tour a` tour les diffe? rents
personnages, dans quelle nature sont-ils pris? Qui parle ainsi de
soi-me^me et de tout? Qui e? puise a`ce pointee qu'on peut dire,
sans qu'il soit question de rien faire? Quand il arrive un peu de
mouvement dans cette pie`ce, on se sent soulage? de l'attention
continuelle qu'exigent les ide? es. La sce`ne du duel entre le poete
et le courtisan inte? resse vivement; la cole`re de l'un et l'habilete?
de l'autre de? veloppent la situation d'une manie`re piquante.
C'est trop exiger des lecteurs ou des spectateurs, que de leur
demander de renoncer a` l'inte? re^t des circonstances , pour s'attacher uniquement aux images et aux pense? es. Alors il ne faut
pas prononcer des noms propres, ni supposer des sce`nes, des
actes, un commencement, une fin, tout ce qui rend l'action
ne? cessaire. La contemplation plai^t dans le repos; mais lorsqu'on
marche, la lenteur est toujours fatigante.
Par une singulie`re vicissitude dans les gou^ts, les Allemands
ont d'abord attaque? nos e? crivains dramatiques, comme trans-
formant en franc? ais tous leurs he? ros. Ils ont re? clame? avec rai-
son la ve? rite? historique, pour animer les couleurs et vivifier la
poe? sie; puis, tout a` coup, ils se sont lasse? s de leurs propres
succe`s en ce genre, et ils ont fait des pie`ces abstraites, si l'on
peut s'exprimer ainsi, dans lesquelles les rapports des hommes
entre eux sont indique? s d'une manie`re ge? ne? rale, sans que le
temps, le lieu, ni les individus y soient pour rien. C'est ainsi,
par exemple, que dans la Fille naturelle, une autre pie`ce de
Goethe, l'auteur appelle ses personnages le duc, le roi, le pe`re,
la fille, etc. , sans aucune autre de? signation; conside? rant l'e? poque
pendant laquelle l'e? ve? nement se passe, le pays et les noms pro-
pres presque comme des inte? re^ts de me? nage, dont la poe? sie ne
doit pas s'occuper.
Une telle trage? die est ve? ritablement faite pour e^tre joue? e dans
le palais d'Odin, ou` les morts ont coutume de continuer les
occupations qu'ils avaient pendant leur vie; la`, le chasseur, om-
bre lui-me^me, poursuit l'ombre d'un cerf avec ardeur, et les
fanto^mes des guerriers se battent sur le terrain des nuages. Il
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? TORQUATO TASSO. 2G'J
parai^t que, pendant quelque temps, Goethe s'est tout a` fait de? -
gou^te? de l'inte? re^t dans les pie`ces de the? a^tre. L'on en trouvait
dans de mauvais ouvrages; il a pense? qu'il fallait le bannir des
bons. Ne? anmoins, un homme supe? rieur a tort de de? daigner ce
qui plai^t universellement; il ne faut pas qu'il abjure sa ressem-
blance avec la nature de tous, s'il veut faire valoir ce qui le dis-
tingue. Le point qu'Archime`de cherchait pour soulever le monde
est celui par lequel un ge? nie extraordinaire se rapproche du
commun des hommes. Ce point de contact lui sert a` s'e? lever
au-dessus des autres; il doit partir de ce que nous e? prouvons
tous, pour arriver a` faire sentir ce que lui seul aperc? oit. D'ail-
leurs, s'il est vrai que le despotisme des convenances me^le sou-
vent quelque chose de factice aux plus belles trage? dies francai-
ses , il n'y a pas non plus de ve? rite? dans les the? ories bizarres de
l'esprit syste? matique. Si l'exage? ration est manie? re? e, un certain
genre de calme est aussi une affectation. C'est une supe? riorite?
qu'on s'arroge sur les e? motions de l'a^me, et qui peut convenir
dans la philosophie, mais point du tout dans l'art dramatique.
On peut sans crainte adresser ces critiques a` Goethe; car
presque tous ses ouvrages sont compose? s dans des syste`mes dif-
fe? rents : tanto^t il s'abandonne a` la passion, comme dans Wer-
ther et le Comte d'Egmont; une autre fois il e? branle toutes les
cordes de l'imagination par ses poe? sies fugitives; une autre fois
il peint l'histoire avec une ve? rite? scrupuleuse, comme dans Goetz
de Rerlichingen; une autre fois il est nai? f comme les anciens,
dans Hermann et Dorothe? e. Enfin, il se plonge avec Faust dans
le tourbillon de la vie; puis tout a` coup, dans le Tasse, la Fille
naturelle, et me^me dans Iphige? nie, il conc? oit l'art dramatique
comme un monument e? leve? pre`s des tombeaux. Ses ouvrages ont
alors les belles formes, la splendeur et l'e?
clat du marbre; mais
ils en ont aussi la froide immobilite? . On ne saurait critiquer Goe-
the comme un auteur bon dans tel genre et mauvais dans tel au-
tre. Il ressemble pluto^t a` la nature, qui produit tout et de tout;
et l'on peut aimer mieux son climat du midi que son climat du
nord, sans me? connai^tre en lui les talents qui s'accordent avec
ces diverses re? gions de l'a^me.
33.
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? 270 FAUST.
. . _. ? . i?
CHAPITRE XXIII. Faust.
Parmi les pie`ces des marionnettes, il y en a une intitule? e le
Docteur Faust, ou la Science malheureuse, qui a fait de tout
temps une grande fortune en Allemagne. Lessing s'en est occupe?
avant Goethe. Cette histoire merveilleuse est une tradition ge? ne? ralement re? pandue. Plusieurs auteurs anglais ont e? crit sur la
vie de ce me^me docteur Faust, et quelques-uns me^me lui attri-
buent l'invention de l'imprimerie. Son savoir tre`s-profond ne le
pre? serva pas de l'ennui dela vie; il essaya, pour y e? chapper, de
faire un pacte avec le diable, et le diable finit par l'emporter.
Voila` le premier mot qui a fourni a` Goethe l'e? tonnant ouvrage
dont je vais essayer de donner l'ide? e.
Certes, il ne faut y chercher ni le gou^t, ni la mesure, ni l'art
qui choisit et qui termine; mais si l'imagination pouvait se fi-
gurer un chaos intellectuel, tel que l'on a souvent de? crit le chaos
mate? riel, le Faust de Goethe devrait avoir e? te? compose? a` cette
e? poque. On ne saurait aller au-dela`, en fait de hardiesse de pen-
se? e , et le souvenir qui reste de cet e? crit tient toujours un peu
du vertige. Le diable est le he? ros de cette pie`ce; l'auteur ne l'a
point conc? u comme un fanto^me hideux, tel qu'on a coutume de
le repre? senter aux enfants; il en a fait, si l'on peut s'exprimer
ainsi, le me? chant par excellence, aupre`s duquel tous les me? -
chants, et celui de Gresset en particulier, ne sont que des novi-
ces , a` peine dignes d'e^tre les serviteurs de Me? phistophe? le`s ( c'est
le nom du de? mon qui se fait l'ami de Faust). Goethe a voulu
montrer dans ce personnage, re? el et fantastique tout a` la fois, la
plus ame`re plaisanterie que le de? dain puisse inspirer, et ne? an-
moins une audace de gaiete? qui amuse. Il y a dans les discours
de Me? phistophe? le`s une ironie infernale, qui porte sur la cre? ation
tout entie`re, et juge l'univers comme un mauvais livre dont le
diable se fait le censeur.
Me? phistophe? le`s se moque de l'esprit lui-me^me, comme du
plus grand des ridicules, quand il fait prendre un inte? re^t se? rieux
a` quoi que ce soit au monde, et surtout quand il nous donne de
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? FALST. S(7f
In confiance en nos propres forces. C'est une chose singulie`re ,
que la me? chancete? supre^me et la sagesse divine s'accordent en
ceci, qu'elles reconnaissent e? galement l'une et l'autre le vide et
la faiblesse de tout ce qui existe sur la terre: mais l'une ne pro-
clame cette ve? rite? que pour de? gou^terdu bien, et l'autre que pour
e? lever au-dessus du mal.
S'il n'y avait dans la pie`ce de Faust que de la plaisanterie p -quante et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs
e? crits de Voltaire un genre d'esprit analogue; mais on sent dans
cette pie`ce une imagination d'une tout autre nature. Ce n'est
pas seulement le monde moral tel qu'il est qu'on y voit ane? anti,
mais c'est l'enfer qui est mis a` sa place. Il y a une puissance
de sorcellerie, une poe? sie du mauvais principe, un enivrement
du mal, un e? garement de la pense? e, qui font frissonner, rire
et pleurer tout a` la fois. Il semble que, pour un moment, le gou-
vernement dela terre soit entre les mains du de? mon. Vous
tremblez, parce qu'il est impitoyable ; vous riez, parce qu'il
humilie tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce
que la nature humaine, ainsi vue des profondeurs de l'enfer,
inspire une pitie? douloureuse.
Milton a fait Satan plus grand que l'homme; Michel-Ange et
le Dante lui ont donne? les traits hideux de l'animal, combine? s
avec la figure humaine. Le Me? phistophe? le`s de Goethe est un
diable civilise? . Il manie avec art cette moquerie le? ge`re en appa-
rence, qui peut si bien s'accorder avec une grande profondeur
de perversite? ; il traite de niaiserie ou d'affectation tout ce qui
est sensible; sa figure est me? chante, basse et fausse; il a de la
gaucherie sans timidite? , du de? dain sans fierte? , quelque chose
de doucereux aupre`s des femmes , parce que, dans cette seule
circonstance , il a besoin de tromper pour se? duire: et ce qu'il
entend par se? duire, c'est servir les passions d'un autre ; car il ne peut me^me faire semblant d'aimer: c'est la seule dissimulation
qui lui soit impossible.
Le caracte`re de Me? phistophe? le`s suppose une ine? puisable con-
naissance de la socie? te? , de la nature et du merveilleux. C'est
le cauchemar de l'esprit que cette pie`ce de Faust, mais un cau-
chemar qui double sa force. On y trouve la re? ve? lation diaboli-
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? ? 72 FAUST.
que de l'incre? dulite? , de celle qui s'applique a` tout ce qu'il peut y avoir de bon dans ce monde; et peut-e^tre cette re? ve? lation se-
rait-elle dangereuse, si les circonstances amene? es par les per-
fides intentions de Me? phistophe? le`s n'inspiraient pas de l'horreur
pour son arrogant langage, et ne faisaient pas connai^tre la sce? -
le? ratesse qu'il renferme.
Faust rassemble dans son caracte`re toutes les faiblesses de
l'humanite? : de? sir de savoir et fatigue du travail; besoin du suc-
ce`s, satie? te? du plaisir. C'est un parfait mode`le de l'e^tre chan-
geant et mobile , dont les sentiments sont plus e? phe? me`res en-
core que la courte vie dont il se plaint. Faust a plus d'ambition
que de force; et cette agitation inte? rieure le re? volte contre la
nature, et le fait recourir a` tous les sortile? ges pour e? chapper
aux conditions dures, mais ne? cessaires, impose? es a` l'homme
mortel. On le voit, dans la premie`re sce`ne, au milieu de ses li-
vres et d'un nombre infini d'instruments de physique et de fioles
de chimie. Son pe`re s'occupait aussi des sciences, et lui en a
transmis le gou^t et l'habitude. Une seule lampe e? claire cette
retraite sombre, et Faust e? tudie sans rela^che la nature, surtout
la magie, dont il posse`de de? ja` quelques secrets.
Il veut faire apparai^tre un des ge? nies cre? ateurs du second
ordre; le ge? nie vient, et lui conseille de ne point s'e? lever au-
dessus de la sphe`re de l'esprit humain. -- << C'est a` nous, lui
<< dit-il, c'est a` nous de nous plonger dans le tumulte de l'acti-
<< vite? , dans ces vagues e? ternelles de la vie, que la naissance et
<< la mort e? le`vent et pre? cipitent, repoussent et rame`nent : nous
sommes faits pour travailler a` l'oeuvre que Dieu nous com-
<<mande, et dont le temps accomplit la trame. Mais toi, qui
<< nfe peux concevoir que toi-me^me, toi, qui trembles en appro-
<< fondissant ta destine? e. et que mon souffle fait tressaillir,
<< laisse-moi, ne me rappelle plus. >> -- Quand le ge? nie dispa-
rai^t, un de? sespoir profond s'empare de Faust, et il veut s'em-
poisonner.
<< Moi, dit-il, l'image de la Divinite? , je me croyais si pre`s
<< de gou^ter l'e? ternelle ve? rite? dans tout l'e? clat de Sa lumie`re ce? -
<< leste ! je n'e? tais de? ja` plus le fils de la terre, je me sentais l'e? gal
<< des che? rubins, qui, cre? ateurs a` leur tour, peuvent gou^ter
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd.