rissable, elle jette un regard en arrie`re , vers les
<< plaisirs terrestres et vers ses compagnes mortelles.
<< plaisirs terrestres et vers ses compagnes mortelles.
Madame de Stael - De l'Allegmagne
putation en Allemagne.
Je ne
voudrais assure? ment de? fendre en aucune manie`re ni le but de
cette fiction, ni la fiction en elle-me^me; mais il me semble dif-
ficile de n'e^tre pas frappe? de l'imagination qu'elle suppose.
Deux amis, l'un d'Athe`nes et l'autre de Corinthe, ont re? solu
d'unir ensemble leur fils et leur fille. Le jeune homme part pour
aller voir a` Corinthe celle qui lui est promise , et qu'il ne con-
nai^t pas encore : c'e? tait au moment ou` le christianisme com-
mencait a` s'e? tablir. La famille de l'Athe? nien a garde? son an-
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? DE LA POESIE ALLEMANDE. 175
tienne religion ; celle du Corinthien adopte la croyance nouvelle;
et la me`re, pendant une longue maladie, a consacre? sa fille aux
autels. La soeur cadette est destine? e a` remplacer sa soeur ai^ne? e
qu'on a faite religieuse.
Le jeune homme arrive tard dans la maison, toute la famille
est endormie ; les valets apportent a` souper dans son apparte-
ment , et l'y laissent seul; peu de temps apre`s, un ho^te singulier
entre chez lui; il voit s'avancer jusqu'au milieu de la chambre
une jeune fille reve^tue d'un voile et d'un habit blanc, le front
ceint d'un ruban noir et or, et quand elle aperc? oit le jeune homme,
elle recule intimide? e, et s'e? crie, en e? levant au ciel ses blanches
mains : -- He? las ! suis-je donc devenue de? ja` si e? trange`re a` la mai-
son , dans l'e? troite cellule ou` je suis renferme? e , que j'ignore l'ar-
rive? e d'un nouvel ho^te ? --
Elle veut s'enfuir , le jeune homme la retient ; il apprend que
c'est elle qui lui e? tait destine? e pour e? pouse. Leurs pe`res avaient
jure? de les unir ; tout autre serment lui parai^t nul. -- Reste,
mon enfant, lui-dit-il; reste, et ne sois pas si pa^le d'effroi; par-
tage avec moi les dons de Ge? re`s et de Bacchus ; tu ame`nes l'a-
mour, et biento^t nous e? prouverons combien nos dieux sont fa-
vorables aux plaisirs. Le jeune homme conjure la jeune fille de
se donner a` lui.
<< Je n'appartiens plus a` la joie , lui re? pond-elle, le dernier
<< pas est accompli; la troupe brillante de nos dieux a disparu ,
<< et dans cette maison silencieuse, on n'adore plus qu'un E^tre
<< invisible dans le ciel, et qu'un Dieu mourant sur la croix. On
<< ne sacrifie plus des taureaux ni des brebis; mais on m'a choi-
<< sie pour victime humaine; ma jeunesse et la nature furent im-
<< mole? es aux autels: e? loigne-toi, jeune homme, e? loigne-toi;
"blanche comme la neige, et glace? e comme elle, est la mai^-
<< tresse infortune? e que ton coeur s'est choisie. >>
A l'heure de minuit, qu'on appelle l'heure des spectres, la
jeune fllle semble plus a` l'aise; elle boit avidement d'un vin cou-
leur de sang, semblable a` celui que prenaient les ombres, dans
l'Odysse? e, pour se retracer leurs souvenirs; mais elle refuse obs-
tine? ment le moindre morceau de pain : elle donne une chai^ne
d'or a` celui dont elle devait e^tre l'e? pouse, et lui demande une
boucle de ses cheveux ; le jeune homme , que ravit la beaute? de
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? 176 DE LA POE? SIE ALLEMANDE.
la jeune fille, la serre dans ses bras avec transport, mais il ne sent
point de coeur battre dans son sein, ses membres sont glace? s. --N'importe, s'e? crie-t-il, je saurai te ranimer, quand le tombeau
me^me t'aurait envoye? e vers moi. --
Et alors commence la sce`ne la plus extraordinaire que l'ima-
gination en de? lire ait pu se figurer; un me? lange d'amour et d'ef-
froi, une union redoutable de la mort etde la vie. Il y a comme
une volupte? fune`bre dans ce tableau, ou` l'amour fait alliance
avec la tombe, ou` la beaute? me^me ne semble qu'une apparition
effrayante.
Enfin , la me`re arrive, et, convaincue qu'une de ses esclaves
s'est introduite chez l'e? tranger, elle veut se livrer a` son juste
courroux; mais tout a`coup la jeune fille grandit jusqu'a` la vou^te comme une ombre, et reproche a` sa me`re d'avoir cause? sa mort,
en lui faisant prendre le voile. -- << Oh! ma me`re , ma me`re ,
n s'e? crie-t-elle d'une voix sombre , pourquoi troublez-vous cette
<< belle nuit de l'hymen? n'e? tait-ce pas assez que, si jeune, vous
m'eussiez fait couvrir d'un linceul et porter dans le tombeau?
<< Une male? diction funeste m'a pousse? e hors de ma froide de-
<< meure; les chants murmure? s par vos pre^tres n'ont pas sou-
<< lage? mon coeur ; le sel et l'eau n'ont point apaise? ma jeunesse:
<< ah ! la terre elle-me^me ne refroidit point l'amour.
<< Ce jeune homme me fut promis quand le temple serein de
" Ve? nus n'e? tait point encore renverse? . Ma me`re , deviez-vous
<< manquera votre parole, pour obe? ir a` des voeux insense? s ? Au-
? cun dieu n'a rec? u vos serments quand vous avez jure? de refu-
<< ser l'hymen a` votre fille. Et toi, beau jeune homme, mainte-
<<nant tu ne peux plus vivre; tu languiras dans ces me^mes lieux
ou` tu as rec? u ma chai^ne, ou` j'ai pris une boucle de ta cheve-
<< lure : demain tes cheveux blanchiront, et tu ne retrouveras ta
<< jeunesse que dans l'empire des ombres.
<< E? coute au moins, ma me`re, la prie`re dernie`re que je t'a-
<< dresse : ordonne qu'un bu^cher soit pre? pare? ; fais ouvrir le cer-
<<cueil e? troit qui me renferme; conduis les amants au repos a`
travers les flammes; et quand l'e? tincelle brillera, et quand
<< les cendres seront bru^lantes, nous nous ha^terons d'aller en-
<<semble rejoindre nos anciens dieux. >> Sans doute un gou^t pur et se? ve`re doit bla^mer beaucouri de
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? HE LA POE? SIE ALLEMANDE. 177
choses dans cette pie`ce; mais quand on la lit dans l'original, il
est impossible de ne pas admirer l'art avec lequel chaque mot
produit une terreur croissante : chaque mot indique , sans l'ex-
pliquer , l'horrible merveilleux de cette situation. Une histoire,
dont rien ne peut donner l'ide? e , est peinte avec des de? tails frap-
pants et naturels, comme s'il s'agissait de quelque chose qui fu^t
arrive? ; et la curiosite? est constamment excite? e, sans qu'on vou-
lu^t sacrifier une seule circonstance pour qu'elle fu^t plus to^t satis-
faite.
Ne? anmoins cette pie`ce est la seule, parmi les poe? sies de? tache? es
des auteurs ce? le`bres de l'Allemagne, contre laquelle le gou^t
franc? ais eu^t quelque chose a` redire : dans toutes les autres, les
deux nations paraissent d'accord. Le poete Jacobi a presque dans
ses vers le piquant et la le? ge`rete? de Gresset. Mattisson a donne? a`
la poe? sie descriptive, dont les traits e? taient souvent trop-vagues,
le caracte`re d'un tableau aussi frappant par le coloris que par
la ressemblance. Le charme pe? ne? trant des poe? sies de Salis fait
aimer leur auteur, comme si l'on e? tait de ses amis, Tiedge est
un poete moral et pur, dont les e? crits portent l'a^me au senti-
ment le plus religieux. Enfin, une foule de poetes devraient en-
core e^tre cite? s , s'il e? tait possible d'indiquer tous les noms di-
gnes de louange, dans un pays ou` la poe? sie est si naturelle a` tous
les esprits cultive? s.
A W. Schlegel, dont les opinions litte? raires ont fait tant de
bruit en Allemagne, ne se permet pas dans ses poe? sies la moindre
<<pression , la moindre nuance que la the? orie du gou^t le plus
se? ve`re pu^t attaquer. Ses e? le? gies sur la mort d'une jeune per-
sonne, ses stances sur l'union de l'E? glise avec les beaux-arts ,
son e? le? gie sur Rome, sont e? crites avec la de? licatesse et la no-
Messe la plus soutenue. On n'en pourra juger que bien impar-
faitement par les deux exemples que je vais citer; ils serviront
du moins a` faire connai^tre le caracte`re de ce poete. L'ide? e du
sonnet, f Attachement a` la Terre, m'a paru pleine de charme.
<< Souvent l'a^me, fortifie? e par la contemplation des choses
? divines, voudrait de? ployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle
1 e? troit qu'elle parcourt, son activite? lui semble vaine, et sa
? science du de? lire; un de? sir invincible la presse de s'e? lancer
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? 178 DK LA. POESIE ALLEMANDE.
<< vers des re? gions e? leve? es, vers des sphe`res plus libres; elle
<< croit qu'au terme de sa carrie`re, un rideau va se lever pour lui
<< de? couvrir des sce`nes de lumie`re ; mais quand la mort touch e
<< son corps pe?
rissable, elle jette un regard en arrie`re , vers les
<< plaisirs terrestres et vers ses compagnes mortelles. Ainsi,
<< lorsque jadis Proserpine fut enleve? e dans les bras de Pluton ,
<< loin des prairies de la Sicile, enfantine dans ses plaintes, elle
a pleurait pour les fleurs qui s'e? chappaient de son sein. >>
La pie`ce de vers suivante doit perdre encore plus a` la traduc-
tion que le sonnet ; elle est intitule? e Me? lodies de la fie : le
cygne y est mis en opposition avec l'aigle, l'un comme l'em-
ble`me de l'existence contemplative , l'autre comme l'image de
l'existence active : le rhythme du vers change quand le cygne
pirle et quand l'aigle lui re? pond, et les chants de tous les deux
sont pourtant renferme? s dans la me^me stauce ou` la rime les
re? unit : les ve? ritaWes beaute? s de l'harmonie se trouvent aussi
dans cette pie`ce , non l'harmonie imitative, mais la musique
inte? rieure de l'a^me. L'e? motion la trouve sans re? fle? chir, et le
talent qui re? fle? chit en fait de la poe? sie.
<< Le cygne. Ma vie tranquille se passe sur les ondes ; elle n'y
<< trace que de le? gers sillons qui se perdent au loin, etles flots a`
<< peine agite? s re? pe`tent, comme un miroir pur, mon image sans
<< l'alte? rer.
<< /. ' aigle. Les rochers escarpe? s sont ma demeure : je plane
? dans les airs au milieu de l'orage; a` la chasse , dans les coni -
<< bats, dans les dangers, je me fie a` mon vol audacieux.
<< Le cygne. L'azur du ciel serein me re? jouit, le parfum des
<< plantes m'attire doucement vers le rivage, quand au coucher
<< du soleil je balance mes ailes blanches sur les vagues pour-
<< pre? es.
<< L'aigle. . Te triomphe dans la tempe^te, quand elle de? racine
<< les che^nes des fore^ts, et je demande au tonnerre si c'est avec
<< plaisir qu'il ane? antit.
<< Le cygne. Invite? par le regard d'Apollon, j'ose aussi me
<< baigner dans les flots de l'harmonie ; et, reposant a` ses pieds,
<< j'e? coute les chants qui retentissent dans la valle? e de Tempe? .
<< L'aigle. Je re? side sur le tro^ne me^me de Jupiter; il me fait
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? DU GOUT. 179
? signe , et je vais lui chercher la foudre; et pendant mon som-
? meil, mes ailes appesanties couvrent le sceptre du souverain
? de l'univers.
<< Le cygne. Mes regards prophe? tiques contemplent souvent
<< les e? toiles et la vou^te azure? e qui se re? fle? chit dans les flots, et
<< le regret le plus intime m'appelle vers ma patrie, dans le pays
> des cieux.
<< L'aigle. De`s mes jeunes anne? es, c'est avec de? lices que dans
<< mon vol j'ai fixe? le soleil immortel; je ne puis m'abaisser a` la
? poussie`re terrestre, je me sens l'allie? des dieux.
<< Le cygne. Une douce vie ce`de volontiers a` la mort ; quand
<< elle viendra me de? gager de mes liens , et rendre a` ma voix sa
? me? lodie, mes chants, jusqu'a` mon dernier souffle , ce? le? bre-
<< ront l'instant solennel.
<< L'aigle. L'a^me, comme un phe? nix brillant, s'e? le`ve du
<< bu^cher, libre et de? voile? e ; elle salue sa destine? e divine ; le flam-
<< beau de la mort la rajeunit ". >>
C'est une chose digne d'e^tre observe? e, que le gou^t des nations,
en ge? ne? ral, diffe`re bien plus dans l'art dramatique que dans
toute autre branche de la litte? rature. Nous analyserons les mo-
tifs de ces diffe? rences dans les chapitres suivants; mais avant
d'entrer dans l'examen du the? a^tre allemand , quelques observa-
tions ge? ne? rales sur le gou^t me semblent ne? cessaires. Je ne le
conside? rerai pas abstraitement, comme une faculte? intellec-
tuelle; plusieurs e? crivains, et Montesquieu en particulier, ont
e? puise? ce sujet. J'indiquerai seulement pourquoi le gou^t en lit-
te? rature est compris d'une manie`re diffe? rente par les Francais et
par les nations germaniques.
CHAPITRE XIV.
Du gou^t.
Ceux qui se croient du gou^t en sont plus orgueilleux que ceux
qui se croient du ge? nie. Le gou^t est en litte? rature connue le boa
1 Chez les anciens, l'aigle qui s'envolait du bu^cher e? tait l'ciuMciue do l'im-
mortalite? de l'dme, et souvent me^me l'apothe? ose.
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? I? 80 DU GOliT.
ton en socie? te? ; on le conside`re comme une preuve de la fortune
de la naissance, ou du moins des habitudes qui tiennent a` toute. -
les deux ; tandis que le ge? nie peut nai^tre dans la te^te d'un artisan
qui n'aurait jamais eu derapport avec la bonne compagnie. Dans
tout pays ou` il y aura de la vanite? , le gou^t sera mis au premier
rang, parce qu'il se? pare les classes, et qu'il est un signe de ral-
liement entre tous les individus de la premie`re. Dans tous les pays ou` s'exercera la puissance du ridicule, le gou^t sera compte?
comme l'un des premiers avantages, car il sert surtout a` con-
nai^tre ce qu'il faut e? viter. Le tact des convenances est une partie
du gou^t, et c'est une arme excellente pour parer les coups,
entre les divers amours-propres; enfin, il peut arriver qu'une
nation entie`re se place en aristocratie de bon gou^t, par rapport
aux autres, et qu'elle soit ou qu'elle se croie la seule bonne
compagnie de l'Europe; et c'est ce qui peut s'appliquer a` la
France, ou` l'esprit de socie? te? re? gnait si e? minemment, qu'elle
avait quelque excuse pour cette pre? tention. Mais le gou^t, dans son application aux beaux-arts, diffe`re
singulie`rement du gou^t dans son application aux convenances
sociales: lorsqu'il s'agit de forcer les hommes a` nous accorder
une conside? ration e? phe? me`re comme notre vie, ce qu'on ne fait
pas est au moins aussi ne? cessaire que ce qu'on fait; car le grand
monde est si facilement hostile, qu'il faut des agre? ments bien
extraordinaires pour qu'ils compensent l'avantage de ne donner
prise sur soi a` personne: mais le gou^t en poe? sie tient a` la nature,
et doit e^tre cre? ateur comme elle; les principes de ce gou^t sont
donc tout autres que ceux qui de? pendent des relations de la
socie? te? . C'est la confusion de ces deux genres qui est la cause des
jugements si oppose? s en litte? rature; les Franc? ais jugent les
beaux-arts comme des convenances, et les Allemands les conve-
nances comme des beaux-arts: dans les rapports avec la socie? te?
il faut se de? fendre, dans les rapports avec la poe? sie il faut se
livrer. Si vous conside? rez tout en homme du monde, vous ne
sentirez point la nature; si vous conside? rez tout en artiste, vous
manquerez du tact que la socie? te? seule peut donner. S'il ne faut
transporter dans les arts que l'imitation de la bonne compagnie,
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? DU GOUT. 181
les Franc? ais seuls en sont vraiment capables; mais plus de la-
titude dans la composition est ne? cessaire pour remuer fortement
l'imagination et l'a^me. Je sais qu'on peut m'objecter avec raison
que nos trois grands tragiques, sans manquer aux re`gles e? ta-
blies, se sont e? leve? s a` la plus sublime hauteur. Quelques hom-
mes de ge? nie, ayant a` moissonner dans un champ tout nouveau,
ont su se rendre illustres, malgre? les difficulte? s qu'ils avaient a`
vaincre, mais la cessation des progre`s de l'art, depuis eux, n'est-
elle pas une preuve qu'il y a trop de barrie`res dans la route qu'ils
ont suivie?
<< Le bon gou^t en litte? rature est, a` quelques e? gards, comme
<< l'ordre sous le despotisme, il importe d'examiner a` quel prix
<< on l'ache`te ". >> En politique, disait M. Necker, il faut toute la
liberte? qui est conciliable avec l'ordre. Je retournerais la maxime,
en disant: il faut, en litte? rature, tout le gou^t qui est conciliable avec le ge? nie: car si l'important dans l'e? tat social, c'est le
repos, l'important dans la litte? rature, au contraire, c'est l'inte? -
re^t, le mouvement, l'e?
voudrais assure? ment de? fendre en aucune manie`re ni le but de
cette fiction, ni la fiction en elle-me^me; mais il me semble dif-
ficile de n'e^tre pas frappe? de l'imagination qu'elle suppose.
Deux amis, l'un d'Athe`nes et l'autre de Corinthe, ont re? solu
d'unir ensemble leur fils et leur fille. Le jeune homme part pour
aller voir a` Corinthe celle qui lui est promise , et qu'il ne con-
nai^t pas encore : c'e? tait au moment ou` le christianisme com-
mencait a` s'e? tablir. La famille de l'Athe? nien a garde? son an-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA POESIE ALLEMANDE. 175
tienne religion ; celle du Corinthien adopte la croyance nouvelle;
et la me`re, pendant une longue maladie, a consacre? sa fille aux
autels. La soeur cadette est destine? e a` remplacer sa soeur ai^ne? e
qu'on a faite religieuse.
Le jeune homme arrive tard dans la maison, toute la famille
est endormie ; les valets apportent a` souper dans son apparte-
ment , et l'y laissent seul; peu de temps apre`s, un ho^te singulier
entre chez lui; il voit s'avancer jusqu'au milieu de la chambre
une jeune fille reve^tue d'un voile et d'un habit blanc, le front
ceint d'un ruban noir et or, et quand elle aperc? oit le jeune homme,
elle recule intimide? e, et s'e? crie, en e? levant au ciel ses blanches
mains : -- He? las ! suis-je donc devenue de? ja` si e? trange`re a` la mai-
son , dans l'e? troite cellule ou` je suis renferme? e , que j'ignore l'ar-
rive? e d'un nouvel ho^te ? --
Elle veut s'enfuir , le jeune homme la retient ; il apprend que
c'est elle qui lui e? tait destine? e pour e? pouse. Leurs pe`res avaient
jure? de les unir ; tout autre serment lui parai^t nul. -- Reste,
mon enfant, lui-dit-il; reste, et ne sois pas si pa^le d'effroi; par-
tage avec moi les dons de Ge? re`s et de Bacchus ; tu ame`nes l'a-
mour, et biento^t nous e? prouverons combien nos dieux sont fa-
vorables aux plaisirs. Le jeune homme conjure la jeune fille de
se donner a` lui.
<< Je n'appartiens plus a` la joie , lui re? pond-elle, le dernier
<< pas est accompli; la troupe brillante de nos dieux a disparu ,
<< et dans cette maison silencieuse, on n'adore plus qu'un E^tre
<< invisible dans le ciel, et qu'un Dieu mourant sur la croix. On
<< ne sacrifie plus des taureaux ni des brebis; mais on m'a choi-
<< sie pour victime humaine; ma jeunesse et la nature furent im-
<< mole? es aux autels: e? loigne-toi, jeune homme, e? loigne-toi;
"blanche comme la neige, et glace? e comme elle, est la mai^-
<< tresse infortune? e que ton coeur s'est choisie. >>
A l'heure de minuit, qu'on appelle l'heure des spectres, la
jeune fllle semble plus a` l'aise; elle boit avidement d'un vin cou-
leur de sang, semblable a` celui que prenaient les ombres, dans
l'Odysse? e, pour se retracer leurs souvenirs; mais elle refuse obs-
tine? ment le moindre morceau de pain : elle donne une chai^ne
d'or a` celui dont elle devait e^tre l'e? pouse, et lui demande une
boucle de ses cheveux ; le jeune homme , que ravit la beaute? de
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 176 DE LA POE? SIE ALLEMANDE.
la jeune fille, la serre dans ses bras avec transport, mais il ne sent
point de coeur battre dans son sein, ses membres sont glace? s. --N'importe, s'e? crie-t-il, je saurai te ranimer, quand le tombeau
me^me t'aurait envoye? e vers moi. --
Et alors commence la sce`ne la plus extraordinaire que l'ima-
gination en de? lire ait pu se figurer; un me? lange d'amour et d'ef-
froi, une union redoutable de la mort etde la vie. Il y a comme
une volupte? fune`bre dans ce tableau, ou` l'amour fait alliance
avec la tombe, ou` la beaute? me^me ne semble qu'une apparition
effrayante.
Enfin , la me`re arrive, et, convaincue qu'une de ses esclaves
s'est introduite chez l'e? tranger, elle veut se livrer a` son juste
courroux; mais tout a`coup la jeune fille grandit jusqu'a` la vou^te comme une ombre, et reproche a` sa me`re d'avoir cause? sa mort,
en lui faisant prendre le voile. -- << Oh! ma me`re , ma me`re ,
n s'e? crie-t-elle d'une voix sombre , pourquoi troublez-vous cette
<< belle nuit de l'hymen? n'e? tait-ce pas assez que, si jeune, vous
m'eussiez fait couvrir d'un linceul et porter dans le tombeau?
<< Une male? diction funeste m'a pousse? e hors de ma froide de-
<< meure; les chants murmure? s par vos pre^tres n'ont pas sou-
<< lage? mon coeur ; le sel et l'eau n'ont point apaise? ma jeunesse:
<< ah ! la terre elle-me^me ne refroidit point l'amour.
<< Ce jeune homme me fut promis quand le temple serein de
" Ve? nus n'e? tait point encore renverse? . Ma me`re , deviez-vous
<< manquera votre parole, pour obe? ir a` des voeux insense? s ? Au-
? cun dieu n'a rec? u vos serments quand vous avez jure? de refu-
<< ser l'hymen a` votre fille. Et toi, beau jeune homme, mainte-
<<nant tu ne peux plus vivre; tu languiras dans ces me^mes lieux
ou` tu as rec? u ma chai^ne, ou` j'ai pris une boucle de ta cheve-
<< lure : demain tes cheveux blanchiront, et tu ne retrouveras ta
<< jeunesse que dans l'empire des ombres.
<< E? coute au moins, ma me`re, la prie`re dernie`re que je t'a-
<< dresse : ordonne qu'un bu^cher soit pre? pare? ; fais ouvrir le cer-
<<cueil e? troit qui me renferme; conduis les amants au repos a`
travers les flammes; et quand l'e? tincelle brillera, et quand
<< les cendres seront bru^lantes, nous nous ha^terons d'aller en-
<<semble rejoindre nos anciens dieux. >> Sans doute un gou^t pur et se? ve`re doit bla^mer beaucouri de
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? HE LA POE? SIE ALLEMANDE. 177
choses dans cette pie`ce; mais quand on la lit dans l'original, il
est impossible de ne pas admirer l'art avec lequel chaque mot
produit une terreur croissante : chaque mot indique , sans l'ex-
pliquer , l'horrible merveilleux de cette situation. Une histoire,
dont rien ne peut donner l'ide? e , est peinte avec des de? tails frap-
pants et naturels, comme s'il s'agissait de quelque chose qui fu^t
arrive? ; et la curiosite? est constamment excite? e, sans qu'on vou-
lu^t sacrifier une seule circonstance pour qu'elle fu^t plus to^t satis-
faite.
Ne? anmoins cette pie`ce est la seule, parmi les poe? sies de? tache? es
des auteurs ce? le`bres de l'Allemagne, contre laquelle le gou^t
franc? ais eu^t quelque chose a` redire : dans toutes les autres, les
deux nations paraissent d'accord. Le poete Jacobi a presque dans
ses vers le piquant et la le? ge`rete? de Gresset. Mattisson a donne? a`
la poe? sie descriptive, dont les traits e? taient souvent trop-vagues,
le caracte`re d'un tableau aussi frappant par le coloris que par
la ressemblance. Le charme pe? ne? trant des poe? sies de Salis fait
aimer leur auteur, comme si l'on e? tait de ses amis, Tiedge est
un poete moral et pur, dont les e? crits portent l'a^me au senti-
ment le plus religieux. Enfin, une foule de poetes devraient en-
core e^tre cite? s , s'il e? tait possible d'indiquer tous les noms di-
gnes de louange, dans un pays ou` la poe? sie est si naturelle a` tous
les esprits cultive? s.
A W. Schlegel, dont les opinions litte? raires ont fait tant de
bruit en Allemagne, ne se permet pas dans ses poe? sies la moindre
<<pression , la moindre nuance que la the? orie du gou^t le plus
se? ve`re pu^t attaquer. Ses e? le? gies sur la mort d'une jeune per-
sonne, ses stances sur l'union de l'E? glise avec les beaux-arts ,
son e? le? gie sur Rome, sont e? crites avec la de? licatesse et la no-
Messe la plus soutenue. On n'en pourra juger que bien impar-
faitement par les deux exemples que je vais citer; ils serviront
du moins a` faire connai^tre le caracte`re de ce poete. L'ide? e du
sonnet, f Attachement a` la Terre, m'a paru pleine de charme.
<< Souvent l'a^me, fortifie? e par la contemplation des choses
? divines, voudrait de? ployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle
1 e? troit qu'elle parcourt, son activite? lui semble vaine, et sa
? science du de? lire; un de? sir invincible la presse de s'e? lancer
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? 178 DK LA. POESIE ALLEMANDE.
<< vers des re? gions e? leve? es, vers des sphe`res plus libres; elle
<< croit qu'au terme de sa carrie`re, un rideau va se lever pour lui
<< de? couvrir des sce`nes de lumie`re ; mais quand la mort touch e
<< son corps pe?
rissable, elle jette un regard en arrie`re , vers les
<< plaisirs terrestres et vers ses compagnes mortelles. Ainsi,
<< lorsque jadis Proserpine fut enleve? e dans les bras de Pluton ,
<< loin des prairies de la Sicile, enfantine dans ses plaintes, elle
a pleurait pour les fleurs qui s'e? chappaient de son sein. >>
La pie`ce de vers suivante doit perdre encore plus a` la traduc-
tion que le sonnet ; elle est intitule? e Me? lodies de la fie : le
cygne y est mis en opposition avec l'aigle, l'un comme l'em-
ble`me de l'existence contemplative , l'autre comme l'image de
l'existence active : le rhythme du vers change quand le cygne
pirle et quand l'aigle lui re? pond, et les chants de tous les deux
sont pourtant renferme? s dans la me^me stauce ou` la rime les
re? unit : les ve? ritaWes beaute? s de l'harmonie se trouvent aussi
dans cette pie`ce , non l'harmonie imitative, mais la musique
inte? rieure de l'a^me. L'e? motion la trouve sans re? fle? chir, et le
talent qui re? fle? chit en fait de la poe? sie.
<< Le cygne. Ma vie tranquille se passe sur les ondes ; elle n'y
<< trace que de le? gers sillons qui se perdent au loin, etles flots a`
<< peine agite? s re? pe`tent, comme un miroir pur, mon image sans
<< l'alte? rer.
<< /. ' aigle. Les rochers escarpe? s sont ma demeure : je plane
? dans les airs au milieu de l'orage; a` la chasse , dans les coni -
<< bats, dans les dangers, je me fie a` mon vol audacieux.
<< Le cygne. L'azur du ciel serein me re? jouit, le parfum des
<< plantes m'attire doucement vers le rivage, quand au coucher
<< du soleil je balance mes ailes blanches sur les vagues pour-
<< pre? es.
<< L'aigle. . Te triomphe dans la tempe^te, quand elle de? racine
<< les che^nes des fore^ts, et je demande au tonnerre si c'est avec
<< plaisir qu'il ane? antit.
<< Le cygne. Invite? par le regard d'Apollon, j'ose aussi me
<< baigner dans les flots de l'harmonie ; et, reposant a` ses pieds,
<< j'e? coute les chants qui retentissent dans la valle? e de Tempe? .
<< L'aigle. Je re? side sur le tro^ne me^me de Jupiter; il me fait
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? DU GOUT. 179
? signe , et je vais lui chercher la foudre; et pendant mon som-
? meil, mes ailes appesanties couvrent le sceptre du souverain
? de l'univers.
<< Le cygne. Mes regards prophe? tiques contemplent souvent
<< les e? toiles et la vou^te azure? e qui se re? fle? chit dans les flots, et
<< le regret le plus intime m'appelle vers ma patrie, dans le pays
> des cieux.
<< L'aigle. De`s mes jeunes anne? es, c'est avec de? lices que dans
<< mon vol j'ai fixe? le soleil immortel; je ne puis m'abaisser a` la
? poussie`re terrestre, je me sens l'allie? des dieux.
<< Le cygne. Une douce vie ce`de volontiers a` la mort ; quand
<< elle viendra me de? gager de mes liens , et rendre a` ma voix sa
? me? lodie, mes chants, jusqu'a` mon dernier souffle , ce? le? bre-
<< ront l'instant solennel.
<< L'aigle. L'a^me, comme un phe? nix brillant, s'e? le`ve du
<< bu^cher, libre et de? voile? e ; elle salue sa destine? e divine ; le flam-
<< beau de la mort la rajeunit ". >>
C'est une chose digne d'e^tre observe? e, que le gou^t des nations,
en ge? ne? ral, diffe`re bien plus dans l'art dramatique que dans
toute autre branche de la litte? rature. Nous analyserons les mo-
tifs de ces diffe? rences dans les chapitres suivants; mais avant
d'entrer dans l'examen du the? a^tre allemand , quelques observa-
tions ge? ne? rales sur le gou^t me semblent ne? cessaires. Je ne le
conside? rerai pas abstraitement, comme une faculte? intellec-
tuelle; plusieurs e? crivains, et Montesquieu en particulier, ont
e? puise? ce sujet. J'indiquerai seulement pourquoi le gou^t en lit-
te? rature est compris d'une manie`re diffe? rente par les Francais et
par les nations germaniques.
CHAPITRE XIV.
Du gou^t.
Ceux qui se croient du gou^t en sont plus orgueilleux que ceux
qui se croient du ge? nie. Le gou^t est en litte? rature connue le boa
1 Chez les anciens, l'aigle qui s'envolait du bu^cher e? tait l'ciuMciue do l'im-
mortalite? de l'dme, et souvent me^me l'apothe? ose.
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? I? 80 DU GOliT.
ton en socie? te? ; on le conside`re comme une preuve de la fortune
de la naissance, ou du moins des habitudes qui tiennent a` toute. -
les deux ; tandis que le ge? nie peut nai^tre dans la te^te d'un artisan
qui n'aurait jamais eu derapport avec la bonne compagnie. Dans
tout pays ou` il y aura de la vanite? , le gou^t sera mis au premier
rang, parce qu'il se? pare les classes, et qu'il est un signe de ral-
liement entre tous les individus de la premie`re. Dans tous les pays ou` s'exercera la puissance du ridicule, le gou^t sera compte?
comme l'un des premiers avantages, car il sert surtout a` con-
nai^tre ce qu'il faut e? viter. Le tact des convenances est une partie
du gou^t, et c'est une arme excellente pour parer les coups,
entre les divers amours-propres; enfin, il peut arriver qu'une
nation entie`re se place en aristocratie de bon gou^t, par rapport
aux autres, et qu'elle soit ou qu'elle se croie la seule bonne
compagnie de l'Europe; et c'est ce qui peut s'appliquer a` la
France, ou` l'esprit de socie? te? re? gnait si e? minemment, qu'elle
avait quelque excuse pour cette pre? tention. Mais le gou^t, dans son application aux beaux-arts, diffe`re
singulie`rement du gou^t dans son application aux convenances
sociales: lorsqu'il s'agit de forcer les hommes a` nous accorder
une conside? ration e? phe? me`re comme notre vie, ce qu'on ne fait
pas est au moins aussi ne? cessaire que ce qu'on fait; car le grand
monde est si facilement hostile, qu'il faut des agre? ments bien
extraordinaires pour qu'ils compensent l'avantage de ne donner
prise sur soi a` personne: mais le gou^t en poe? sie tient a` la nature,
et doit e^tre cre? ateur comme elle; les principes de ce gou^t sont
donc tout autres que ceux qui de? pendent des relations de la
socie? te? . C'est la confusion de ces deux genres qui est la cause des
jugements si oppose? s en litte? rature; les Franc? ais jugent les
beaux-arts comme des convenances, et les Allemands les conve-
nances comme des beaux-arts: dans les rapports avec la socie? te?
il faut se de? fendre, dans les rapports avec la poe? sie il faut se
livrer. Si vous conside? rez tout en homme du monde, vous ne
sentirez point la nature; si vous conside? rez tout en artiste, vous
manquerez du tact que la socie? te? seule peut donner. S'il ne faut
transporter dans les arts que l'imitation de la bonne compagnie,
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? DU GOUT. 181
les Franc? ais seuls en sont vraiment capables; mais plus de la-
titude dans la composition est ne? cessaire pour remuer fortement
l'imagination et l'a^me. Je sais qu'on peut m'objecter avec raison
que nos trois grands tragiques, sans manquer aux re`gles e? ta-
blies, se sont e? leve? s a` la plus sublime hauteur. Quelques hom-
mes de ge? nie, ayant a` moissonner dans un champ tout nouveau,
ont su se rendre illustres, malgre? les difficulte? s qu'ils avaient a`
vaincre, mais la cessation des progre`s de l'art, depuis eux, n'est-
elle pas une preuve qu'il y a trop de barrie`res dans la route qu'ils
ont suivie?
<< Le bon gou^t en litte? rature est, a` quelques e? gards, comme
<< l'ordre sous le despotisme, il importe d'examiner a` quel prix
<< on l'ache`te ". >> En politique, disait M. Necker, il faut toute la
liberte? qui est conciliable avec l'ordre. Je retournerais la maxime,
en disant: il faut, en litte? rature, tout le gou^t qui est conciliable avec le ge? nie: car si l'important dans l'e? tat social, c'est le
repos, l'important dans la litte? rature, au contraire, c'est l'inte? -
re^t, le mouvement, l'e?