Louit dit, Masquez les cubes en
demandant
les cubes des racines, masquez les raci- nes en demandant les racines des cubes.
Samuel Beckett
dit Monsieur de Baker.
Et vous, Monsieur de Baker, qu'avez-vous entendu?
dit Monsieur O'Meldon.
Soixante-treize) dit Monsieur de Baker.
Soixante quoi?
dit Monsieur O'Meldon.
Soixante-TRRREIZE, dit Monsieur de Baker.
Naturellement, dit Monsieur O'Meldon.
A la bonne heure, dit Monsieur de Baker.
J'ai dit soixante-seize) dit Louit.
Soixante quoi?
dit Monsieur Magershon.
Soixante- SSSEIZE, dit Louit.
C'est bien ce que j'ai pensé, dit Mon- sieur Magershon.
Sans en être sûr, dit Monsieur de Baker.
Evidemment, dit Monsieur Magershon.
Et vous, Monsieur le Président?
dit Monsieur de Baker.
Hé?
dit Monsieur Fitz- wein.
Je dis, Et vous, Monsieur le Président?
dit Monsieur de Baker.
Je ne vous suis pas, Monsieur de Baker, dit Mon- sieur Fitzwein.
Est-ce soixante-seize que vous avez entendu, dit Monsieur de Baker, ou soixante-treize?
J'ai entendu qua- rante-six, dit Monsieur Fitzwein.
J'ai dit soixante-seize) dit Louit.
On vous croit, Monsieur Louit, on vous croit, dit Monsieur Magershon.
Voulez-vous rectifier, Monsieur de
Baker, dit Louit. Mais certainement avec joie, dit Monsieur de Baker. Je vous remercie infiniment, Monsieur de Baker, dit Louit. Vous plaisantez, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Qu'est-ce que ça donne à présent? dit Louit. Ça donne, dit Monsieur de Baker, ceci : Monsieur Louit: Qua-
tre cent trente-huit mille neuf cent soixante-seize; Monsieur
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Nackybal : Hé? A-t-il votre permission de s'asseoir? dit Louit. Qui? dit Monsieur Magershon. La station debout le fatigue, dit Louit. Où ai-je déjà vu ce visage? dit Monsieur Fitzwein. Ça va durer encore longtemps ? dit Monsieur Mac- Stern. Il entend mieux assis, dit Louit. Qu'il se couche, s'il le désire, dit Monsieur Fitzwein. Louit aida Monsieur Nacky- bal à se coucher et s'agenouilla à côté de lui. Tom, tu m'entends? s'écria-t-il. Oui chef, dit Monsieur Nackybal. Quatre-cent trente-huit mille neuf cent soixante-seize, s'écria Louit. Un instant que je note, dit Monsieur de Baker. Un instant passa. Allez-y, dit Monsieur de Baker. Réponds! s'écria Louit. Septante-six, dit Monsieur Nackybal. Septante- six? dit Monsieur de Baker. Peut-être qu'il veut dire soixante-seize, dit Monsieur O'Me1don. Il veut dire soixante- seize? dit Monsieur Fitzwein. Il l'a dit, dit Louit. Vous m'en direz tant, dit Monsieur de Baker. Mon Dieu, dit Mon- sieur MacStern. Son quoi? dit Monsieur O'Meldon. Son Dieu, dit Monsieur Magershon. Auriez-vous la bonté de relire, Monsieur de Baker, dit Louit. Relire? dit Monsieur de Baker. Ce que vous venez d'écrire, qu'on soit sûr que c'est juste, dit Louit. Vous n'êtes pas d'un naturel confiant, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Il est essentiel que le procès-verbal soit conforme, dit Louit. Il a raison, dit Monsieur MacStern. Où dois-je commencer? dit Monsieur de Baker. Uniquement mes paroles et celles de mon ami, dit Louit. Le reste ne vous intéresse pas ? dit Monsieur de Baker. Non, dit Louit. Monsieur de Baker dit, En relisant mes notes je trouve ce qui suit: Monsieur Louit: Tom, tu m'entends? Monsieur Nackybal : Oui chef. Monsieur Louit: Quatre cent trente-huit mille neuf cent soixante-treize. Monsieur Nack - . Soixante-seize, dit Louit. Vraiment, Mon- sieur de Baker, dit Monsieur Fitzwein. 'Combien de fois faut-il vous le rabâcher? dit Monsieur O'Me1don. Pensez à vos soixante-seize printemps, dit Monsieur Magershon. Ha
ha, très joli, dit Monsieur de Baker. Monsieur Magershon
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dit, N'y aurait-il pas intérêt peut-être, vu la nature un peu spéciale des chiffres - heu - en cause, si élevés, d'une: telle complexité, à ce que notre trésorier - s'il y consent - se charge du procès-verbal, à titre exceptionnel. Oh qu'on ne voie pas là la moindre critique de notre archiviste dont les qualités d'archiviste hors ligne ne sont que trop connues de nous tous. Mais avec des chiffres pareils, si touffus, si ardus . . . peut-être . . . à titre tout à fait - . Non non, c'est impensable dit Monsieur Fitzwein. Monsieur MacStern dit, Et si notre ami voulait avoir la bonté de noter les chiffres, non pas en chiffres, mais en toutes lettres - . Oui oui, dit Monsieur Fitzwein, c'est à tenter. Qu'est-ce que ça change- rait? dit Monsieur O'Meldon. Monsieur MacStern répondit, Mais de cette façon il n'aurait plus qu'à inscrire les mots qu'il entend, à la place de leurs équivalents chiffrés, ce qUI exige une longue pratique, surtout s'agissant de nombres dé cinq ou six lettres, pardon, chiffres je veux dire. C'est peut- être après tout une excellente idée, dit Monsieur Magershon. Auriez-vous cette bonté, Monsieur de Baker, par hasard? dit Monsieur Fitzwein. Mais je ne procède jamais autrement, s'écria Monsieur de Baker, jamais! Bon bon, je vous crois, dit Monsieur Fitzwein. En ce cas on ne voit pas de solu- tion, dit Monsieur Magershon. Errare humanum est (1), dit Louit. Merci, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Mais de rien, Monsieur de Baker, dit Louit. Merveilleux mer- veilleux! s'exclama Monsieur O'Meldon. Qu'est-ce qui est merveilleux merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Mais les deux nombres sont reliés, dit Monsieur O'Meldon, comme le cabe à sa rucine ! Le cabe à sa quoi? dit Monsieur Fitz- wein. Et inversement! dit Monsieur O'Meldon. Il veut dire le cube à sa racine, dit Monsieur MacStern. Et qu'est-cl' que j'ai dit ? dit Monsieur O'Meldon. Le rube à sa cacine.
(1) Locution latine signifiant à peu près : errer (errare) humain (hurru num) est (est).
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ha ha, dit Monsieur de Baker. Qu'est-ce que ça veut dire, le cube à sa racine? dit Monsieur Fitzwein. Ça ne veut rien dire, dit Monsieur MacStern. Comment ça ne veut rien dire? dit Monsieur O'Meldon. Monsieur MacStern répondit, A sa combientième racine? Un cube peut avoir une masse de racines. Comme le concombre géant d'Istambul, dit Mon- sieur Fitzwein. Pas tous les cubes, dit Monsieur O'Meldon. Qui vous parle de tous les cubes? dit Monsieur MacStern. Pas ce cube-là, dit Monsieur O'Meldon. C'est vous qui le dites, dit Monsieur MacStern. Je nage, dit Monsieur Fitz- wein. Et moi alors, dit Monsieur Magershon. Qu'est-ce qui est merveilleux merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Mon- sieur O'Meldon répondit, Que Monsieur Ballynack - . Nac- kybal, dit Louit. Monsieur ü'Meldon reprit, Que Monsieur Nackybal ait pu, de tête, dans le bref espace de trente-cinq ou quarante secondes, extirper la racine cubique d'un nom- bre de six chiffres. Monsieur MacStern dit, Quarante secon- des! Voici au moins cinq minutes qu'on entend parler de ce produit. Qu'est-ce qu'il y a là de si merveilleux? dit Mon- sieur Fitzwein. Possible que notre président ait oublié, dit Monsieur MacStern. Deux est la racine cubique de huit, dit Monsieur ü'Meldon. Vraiment, dit Monsieur Fitzwein. Oui, dit Monsieur O'Meldon, deux fois deux quatre et deux fois quatre huit. Ça alors, dit Monsieur Fitzwein, deux est la racine cubique de huit. Oui, et huit est le cube de deux, dit
Monsieur O'Meldon. Huit est le cube de deux, dit Monsieur Fitzwein. Voilà, dit Monsieur O'Meldon. Qu'est-ce qu'il y a là de si merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Monsieur O'Meldon répondit, Que deux soit la racine cubique de huit, et huit le cube de deux, il y a belle lurette que cela ne nous étonne plus. Ce qui est étonnant, c'est que Mon- sieur Nallyback ait pu, de tête, en si peu de temps, extirper la racine cubique d'un nombre de six chiffres. Oh, dit Mon- sieur Fitzwein. Est-ce donc si difficile? dit Monsieur Ma- gershon. Impossible, dit Monsieur MacStern. Eh ben, dit
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Monsieur Fitzwein. Un exploit encore jamais réalisé par l'homme, dit Monsieur O'Meldon, et une seule fois par un cheval. Un cheval! s'exclama Monsieur Fitzwein. Un épisode du Kulturkampf, dit Monsieur O'Meldon. Ah je
vois, dit Monsieur Fitzwein. Louit ne cacha pas sa satis- faction. Monsieur Nackybal gisait sur le flanc et semblait dormir. Mais Monsieur Nackybal n'est pas un cheval, dit Monsieur Fitzwein. Loin de là, dit Monsieur O'Mel- don. Vous êtes sûr de ce que vous avancez? dit Mon- sieur Magershon. Non, dit Monsieur O'Meldon. C'est lou- che, dit Monsieur MacStern. Je proteste, dit Louit. Contre q u o i ? dit Monsieur Fitzwein. Contre le mot louche, dit Louit. Prenez-en note, Monsieur de Baker, dit Monsieur Fitzwein. Louit sortit une feuille de papier de sa poche et la passa à Monsieur O'Meldon. Mon Dieu, qu'est-ce que vous me donnez là, Monsieur Louit? dit Monsieur O'Mel-
don. Une liste de cubes parfaits, dit Louit, de six chiffres et au-dessous, quatre-vingt-dix-neuf au total, avec les racines cubiques correspondantes. Et que voulez-vous que j'en fasse, Monsieur Louit? dit Monsieur O'Meldon. Que vous mettiez mon ami à l'épreuve, dit Louit. Oh, dit Monsieur Fitzwein. En mon absence, puisque vous doutez de notre bonne foi, dit Louit. Allons allons, Monsieur Louit, dit Monsieur
Magershon. Déshabillez-le, bandez-lui les yeux, mettez-moi dehors, dit Louit. Vous oubliez la télépathie, ou transmission de pensée, dit Monsieur MacStern.
Louit dit, Masquez les cubes en demandant les cubes des racines, masquez les raci- nes en demandant les racines des cubes. Qu'est-ce que ça changera? dit Monsieur O'Me1don. Vous ne saurez pas la réponse avant lui, dit Louit. Monsieur Fitzwein quitta la salle, suivi de ses aides. Louit secoua Monsieur Nackybal et l'aida à se lever. Monsieur O'Meldon revint, le papier de Louit à la main. Je peux le garder jusqu'à demain, Monsieur Louit? dit-il. Toute la vie, dit Louit. Bonsoir à tous les deux, dit Monsieur O'Meldon. Bonsoir, Monsieur O'Meldon, dit
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Louit. Il ajouta, Tom, dis bonsoir gentiment à Monsieur ü'Meldon, dis, Bonsoir, Monsieur ü'Meldon. Soir, dit Mon- sieur Nackybal, Charmant charmant, dit Monsieur ü'Mel- don. Il s'en alla, suivi peu après de Louit et de Monsieur
Nackybal, bras dessus bras dessous. La salle à présent vide s'emplit bientôt de l'ombre du soir. Nature. Un appariteur apparut, alluma, rangea les chaises, s'assura que tout était en état, éteignit et disparut, laissant la vaste salle dans l'obs- curité, car la nuit était tombée, encore une fois. Eh bien, Monsieur Graves, croyez-moi si vous voulez, le lendemain à la même heure, au même endroit, dans l'immense et haute salle inondée à présent de lumière, les mêmes personnes se réunirent et Monsieur Nackybal fut soumis à un test sévère, en matière d'élévation aussi bien que d'extraction, à partir de la table fournie par Louit. Les précautions préconisées par Louit furent adoptées, à ceci près que Louit ne fut pas mis dehors, mais posté le dos à la salle devant la fenêtre ouverte, et que Monsieur Nackybal se vit autoriser à garder une grande partie de ses sous-vêtements. De cette épreuve ardue Monsieur Nackybal se tira avec honneur, ne s'étant trompé et encore de peu sur les quarante-six cubes demandés que vingt-cinq fois et sur les cinquante-trois extractions pro- posées n'ayant commis que la bagatelle de quatre erreurs insignifiantes. L'intervalle entre question et réponse, tantôt bref, tantôt allant jusqu'à une minute, était en moyenne, au dire de Monsieur ü'Me1don, qui s'était muni de son chro- nomètre, d'un peu plus de trente-quatre et d'un peu moins de trente-cinq secondes. Une fois Monsieur Nackybal s'abs- tint de répondre. Un ange passa. Monsieur ü'Meldon, les yeux sur la feuille, venait d'annoncer, Six cent cinquante-huit mille quatre cent treize. Il s'écoula une minute, une minute un quart, une minute et demie, une minute trois quarts, deux minutes, deux minutes un quart, deux minutes et demie, deux minutes trois quarts, trois minutes, trois minutes un quart, trois minutes et demie, trois minutes trois quarts, et
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toujours pas de réponse de Monsieur Nackybal! Allons allons, Monsieur, dit Monsieur O'Meldon avec aigreur, Six cent cinquante-huit mille quatre cent treize. Et toujours pas de réponse de Monsieur Nackybal ! De deux choses l'une, dit Monsieur Magershon, ou bien il sait ou bien il ne sait pas. Là Monsieur de Baker rit aux larmes. Monsieur Fitzwein dit, Si vous n'entendez pas, dites que vous n'entendez pas, si vous ne savez, pas, dites que vous ne savez pas, on n'a pas toute la nuit à perdre. Louit se retourna et dit, Ce nom- bre est-il sur la liste? Silence, Monsieur Louit, dit Monsieur Fitzwein. Ce nombre est-il sur la liste? tonna Louit, avan- çant d'un pas, le visage soudain blême de colère, de livide qu'il avait été. J'accuse le Trésorier, dit-il, dardant son index vers ce monsieur, comme s'il y avait deux, ou trois, ou quatre, ou cinq, ou même six trésoriers dans la salle au lieu d'un seul, d'avoir annoncé un nombre qui n'est pas sur la liste et n'a pas plus de racine cubique que mon cul. Mon- sieur Louit! s'écria Monsieur Fitzwein. Son quoi? dit Monsieur O'Me1don. Son cul, dit Monsieur Magershon. Je l'accuse, dit Louit, d'avoir essayé froidement, avec une mal- veillance calculée, de brimer et d'égarer un vieillard qui, par amitié pour moi, fait de son mieux pour. . . pour. . . qui fait de son mieux. Mécontent de cette faible péroraison Louitajouta,J'appelleçal'acted'un- ,- ,- ,- ,- , - , - , - , - - , soit en clair une bordée d'injures si grossières qu'un homme moins doux de caractère que Mon- sieur O'Meldon s'en serait certainement formalisé, tant elles étaient grossières et véhémentes. Mais le caractère de Mon- sieur O'Me1don était d'une telle douceur que lorsque Mon- sieur Fitzwein se leva, et avec colère déclara la séance levée, Monsieur O'Me1don se leva aussi et calma Monsieur Fitz- wein, en lui expliquant que c'était lui et lui seul le coupable, pour avoir pris un zéro pour un un et non pas pour un zéro, comme il aurait dû. Mais vous ne l'avez pas fait de propos dé - dé - délibéré, dit Monsieur Fitzwein, et avec
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prémé - mé - méditation. Il s'ensuivit un silence qui se prolongea jusqu'à ce que Monsieur O'Meldon, baissant la tête, et la balançant lentement de droite et de gauche, et se dandinant d'une jambe sur l'autre, répondît enfin, Oh non non non non non, le ciel m'est témoin que non. En ce cas, dit Monsieur Fitzwein, je dois demander à Monsieur Lingard de vous faire des excuses. Oh non non non non non, pas d'excuses, s'écria Monsieur O'Meldon. Monsieur Lingard ? dit Monsieur Magershon. J'ai dit Monsieur Lingard? dit Monsieur Fitzwein, Dame, dit Monsieur Magershon. Où avais-je donc la tête? dit Monsieur Fitzwein. Ma mère est née Lingard, dit Monsieur MacStern. En effet, dit Monsieur Fitzwein, je m'en souviens, une femme exquise. Elle est morte en me donnant le jour, dit Monsieur MacStern. Met- tez-vous à sa place, dit Monsieur de Baker. Exquise exquise, dit Monsieur Fitzwein. La démonstration terminée, ce fut l'heure des questions. Derrière les baies occidentales de la vaste salle flamboyait le rouge soleil d'hiver, déjà bas sur l'horizon, faisant frémir l'air captif de ses furieux rayons derniers, pendant que par les ouvertures opposées ou orien- tales arrivait le murmure, faible et apaisant, des innorn- brables clairons de la nuit. C'était l'heure des questions. Et la racine quatrième? dit Monsieur Fitzwein, se piquant au jeu. Louit répondit. Et la racine cinquième? dit Monsieur Fitzwein. Ainsi de suite. Rose et sombre, adieu et avé, s'affrontaient confondus, vainqueur, vaincu, vaincu, vain- queur, dans la vaste salle indifférente. Et la racine treizième? dit Monsieur Fitzwein. Pitié! dit Monsieur Magershon. Vous dites? dit Monsieur Fitzwein. Pitié, dit Monsieur Mager- shon. De quoi vous mêlez-vous? dit Monsieur Fitzwein. Messieurs messieurs, dit Monsieur MacStern. Monsieur O'Meldon leva le nez de son papier et dit, Monsieur Louit, en examinant de près ces colonnes de chiffres j'ai pu cons- tater que l'une, ou colonne racines, ne comporte aucun nombre de plus de deux chiffres, et l'autre, ou colonne cubes,
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aucun de plus de six. Colonne cubes! s'écria Monsieur Mac- Stern. Qu'est-ce qui ne va pas maintenant? dit Monsieur Fitzwein. Comme c'est beau, dit Monsieur MacStern. Vous êtes d'accord, Monsieur L o u i t ? dit Monsieur O'Meldon. Je suis fermé à la musique, dit Louit. Je ne parle pas de ça, dit Monsieur O'Meldon. De quoi parleriez-vous? dit Mon- sieur Fitzwein. Je parle, dit Monsieur O'Meldon, d'une part de l'absence. dans l'une des colonnes, ou colonne raci- nes, de tout nombre de plus de deux chiffres, et de l'autre, dans l'autre, ou colonne cubes, de l'absence de tout nombre de plus de six chiffres. Est-ce que je me trompe, Monsieur Louit? Vous avez la liste sous les yeux, dit Louit. Colonne racines, c'est joli aussi, non? dit Monsieur de Baker. Oui, mais moins que colonne cubes, dit Monsieur MacStern. Peut- être, dit Monsieur de Baker, un peu moins peut-être, mais guère. Monsieur de Baker chanta :
Colonne cubes dit à colonnes racines, Que veux-tu boire, ma chère? Colonne cubes dit à colonne racines, Que veux-tu boire, ma chère? Colonne cubes dit à colonne racines, Que veux-tu boire, ma chère?
Je boirais bien un pot, dit colonne racines, De ton extrait mortuaire.
Hahahaha, haha, ha, hum, dit Monsieur de Baker. Pas d'autres questions, dit Monsieur Fitzwein, avant que je rentre me coucher? J'en soulevais une, dit Monsieur O'Mel- don, quand on m'a interrompu. Peut-être qu'il pourrait reprendre là où il s'est arrêté, dit Monsieur Magershon. La question que je soulevais, dit Monsieur O'Meldon, quand on m'a interrompu, est celle-ci : en examinant de près ces colonnes de chiffres j'ai pu constater que l'une, ou - . Il
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l'a déjà dit deux fois, dit Monsieur MacStern. Sinon trois, dit Monsieur de Baker. Monsieur Magershon dit, Reprenez là où vous vous êtes arrêté, non pas là où vous avez com- mencé. Ou êtes-vous comme la chenille de Darwin? La quoi de qui? dit Monsieur de Baker. La chenille de Darwin, dit Monsieur Magershon. Qu'est-ce qu'elle avait qui n'allait pas? dit Monsieur MacStern. Elle avait ceci, dit Monsieur Magershon, que lorsqu'elle filait son enveloppe, si on la dérangeait - . Sommes-nous ici pour parler chenilles ? dit Monsieur O'Meldon. Soulevez votre question pour l'amour
de Dieu, dit Monsieur Fitzwein, que j'aille retrouver ma femme. Il ajouta, Et mes enfants. La question que j'étais en train de soulever, dit Monsieur O'Meldon, quond on m'a si grossièrement interrompu, est celle-ci : si dans la colonne de gauche, ou colonne racines, il y avait des nombres non plus de deux chiffres au plus, mais de trois chiffres, voire de quatre chiffres, pour nous en tenir là, alors dans la colonne de droite, ou colonne cubes, il y aurait des nom- bres non plus de six chiffres au plus, mais de sept, huit, neuf, dix, onze, voire douze chiffres. Un silence s'ensuivit. Oui ou non, Monsieur Louit? dit Monsieur O'Meldon. C'est probable, dit Louit. Alors pourquoi, dit Monsieur O'Meldon, se penchant en avant et écrasant son poing sur la table, pourquoi n'yen a-t-il pas? Pourquoi n'y a-t-il pas q u o i ? dit Monsieur Fitzwein. Ce que je viens de dire, dit Monsieur O'Meldon. Pitié, dit Monsieur Magershon. C'est-à-dire P, dit Monsieur Fitzwein. Mon- sieur O'Meldon répondit, D'une part, dans l'une des colon- nes - . Ou colonne racines, dit Monsieur de Baker. Mon- sieur O'Meldon reprit, Des nombres de trois chiffres, voire de - . Pour nous en tenir là, dit Monsieur MacStern. Monsieur O'Meldon reprit, Et de l'autre; dans l'autre - . Ou colonne cubes, dit Monsieur Magershon. Monsieur O'Meldon reprit, Des nombres de sept - . Huit, dit Mon- sieur de Baker. Neuf, dit Monsieur MacStern. Dix, dit
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Monsieur Magershon. Onze, dit Monsieur de Baker. Voire Gouze, dit Monsieur MacStern. Chiffres, dit Monsieur Magers- shon. Pourquoi y en aurait-Il ? dit Monsieur Fitzwein. Petit à petit l'oiseau, dit Louit. Dois-je donc supposer, Monsieur Louit, dit Monsieur O'Meldon, que si je demandais à cet individu la racine cubique de mettons - il se pencha sur son papier - mettons neuf cent soixante-treize millions deux cent cinquante-deux mille deux cent soixante-et-onze, il ne serait pas capable de la fournir? Pas ce soir, dit Louit.
Ou, poursuivit Monsieur O'Meldon, consultant de nouveau son papier, Neuf cent quatre-vingt-dix-huit billions sept cents millions cent vingt-neuf mille neuf cent quatre-vingt- dix-neuf, par exemple. Pas en ce moment, une autre fois, dit Louit. Aha, dit Monsieur O'Meldon. Votre question est- elle soulevée à présent? dit Monsieur Fitzwein. Elle l'est, dit Monsieur O'Meldon. A la bonne heure, dit Monsieur Fitzwein. Vous nous expliquerez ça plus tard, dit Monsieur Magershon. Ou ai-je déjà vu ce visage? dit Monsieur Fitz- wein. Une dernière chose, dit Monsieur MacStern. Le soleil s'est couché, au ponant, dit Monsieur de Baker, tournant la tête, étendant le bras, dans cette direction. Alors les autres de se tourner aussi, pour fixer d'un long regard l'endroit où, voilà un instant à peine, le soleil était. Mais Monsieur de Baker, d'une brusque virevolte, désigna la direction oppo- sée, en disant, Pendant qu'au levant la nuit tombe, à grand" pas. Alors les autres de se retourner aussi, face à ces fenê- tres luisantes, au ciel gris foncé en bas, gris plus clair en haut. Car la nuit semblait moins tomber que se lever, tel un jour nouveau. Mais comme à la fosse, Monsieur Graves, à la fosse pas encore comblée, ou au véhicule s'ébranlant avec la bien-aimée, je dis bien, au véhicule s'ébranlant avec la bien-aimée, en soupirant ils s'arrachèrent lentement à la nuit enfin, et Monsieur Fitzwein se mit à rassembler vive- ment ses papiers, car dans cette lumière finissante il avait retrouvé l'endroit, l'endroit ancien où déjà il avait vu ce
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visage, puis se leva et quitta rapidement la salle (comme s'il avait pu quitter rapidement la salle sans se lever), suivi plus mollement de ses aides dans l'ordre suivant, d'abord Monsieur O'Meldon, puis Monsieur MacStern, puis Mon- sieur de Baker, et enfin Monsieur Magershon, au gré du hasard, ou d'une autre force quelconque. Puis Monsieur O'Meldon, s'attardant pour serrer la main à Louit, et pour appliquer une tape sur le crâne de Monsieur Nackybal, tape preste que sournoisement aussitôt il essuya sur le fond de son pantalon, fut rattrapé et dépassé, d'abord par Monsieur MacStern, puis par Monsieur de Baker, et enfin par Mon- sieur Magershon. Puis Monsieur MacStern, s'immobilisant pour mieux formuler cette dernière chose, fut rattrapé et dépassé, d'abord par Monsieur de Baker, puis par Monsieur Magershon. Puis Monsieur de Baker, se baissant pour renouer son lacet qui s'était défait, à la manière des lacets, fut rattrapé et dépassé par Monsieur Magershon qui conti- nua sur son erre, lent et solitaire, comme dans une histoire de Poe, vers la porte, et l'aurait assurément atteinte, et même franchie, sans une pensée subite qui le figea sur place, au milieu d'un pas, en équilibre précaire sur la plante gauche et les orteils droits, image même de la consternation bipède. Voilà donc renversé l'ordre dans lequel, à la suite de Mon- sieur Fitzwein, déjà sur l'impériale du tram numéro onze, ils s'étaient élancés, si bien que le premier était dernier, et Je dernier premier, et le deuxième troisième, et le troisième deuxième, et que là où l'on avait pu voir, par ordre de marche, Monsieur O'Meldon, Monsieur MacStern, Monsieur de Baker et Monsieur Magershon, on voyait maintenant, étonné, baissé, songeur, saluant, Monsieur Magershon, Mon- sieur de Baker, Monsieur MacStern et Monsieur O'Meldon. Mais à peine Monsieur o'Meldon, cessant de saluer, eut-tl repris sa marche vers Monsieur MacStern que Monsieur MacStern, cessant de songer, reprit sa marche, accompagné de Monsieur O'Meldon, vers Monsieur de Baker. Mais à
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peine Monsieur O'Me1don et Monsieur MacStern, ayant cessé le premier de saluer, le deuxième de songer, eurent- ils repris ensemble leur marche vers Monsieur de Baker que Monsieur de Baker, cessant de se baisser, reprit sa marche, accompagné de Monsieur O'Meldon et de Mon- sieur MacStern, vers Monsieur Magershon. Mais à peine Monsieur O'Meldon et Monsieur MacStern et Monsieur de Baker, ayant cessé le premier de saluer, le deuxième de songer, le troisième de se baisser, eurent-ils repris ensemble leur marche vers Monsieur Magershon que Monsieur Magers- shon, cessant de s'étonner, reprit sa marche, accompagné de Monsieur O'Meldon et de Monsieur MacStern et de Mon- sieur de Baker, vers la porte. Ainsi à travers la porte, après la coagulation de rigueur, les dérobades, les recu- lades, les écartades, les bousculades, et par le petit palier, et par le noble escalier, et jusque dans la cour débor- dante de nuit, un à un ils passèrent, Monsieur MacStern, Monsieur O'Meldon, Monsieur Magershon et Monsieur de Baker, dans cet ordre, selon les exigences du hasard, ou d'une autre puissance quelconque. Ainsi celui qui avait été en premier premier, et en deuxième dernier, main- tenant était deuxième, et celui qui avait été en premier deuxième, et en deuxième troisième, maintenant était pre- mier, et celui qui avait été en premier troisième, et en deu- xième deuxième, maintenant était dernier, et celui qui avait été en premier dernier, et en deuxième premier, maintenant était troisième. Et peu après Monsieur Nackybal se leva, remit ses vêtements de dessus et s'en alla. Et peu après Louit s'en alla. Et comme Louit descendait l'escalier il croisa l'appariteur Power, moins aigre-doux que doux-amer, qui montait. Et comme ils se croisaient l'appariteur ôta sa cas- quette et Louit sourit. Et bien leur en prit. Car si Louit n'avait souri, alors Power n'aurait pas ôté sa casquette, et si Power n'avait ôté sa casquette, alors Louit n'aurait pas souri. Mais ils se seraient croisés, chacun poursuivant sa
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voie, Louis vers le bas, Power vers le haut, l'un impassible, l'autre couvert. Or le lendemain - .
Mais ici Arthur parut se lasser de son histoire, car il quitta Monsieur Graves et rentra dans la maison. Watt s'en réjouit, car lui aussi était las, de l'histoire d'Arthur, qu'il avait écoutée avec la plus grande attention. Et c'est sans mentir qu'il pouvait dire, comme il le faisait longtemps après, que de tout ce qu'il avait vu et entendu, pendant son séjour chez Monsieur Knott, il n'avait rien vu aussi clairement, rien entendu aussi nettement, qu'Arthur et Monsieur Graves par cet après-midi doré, sur la pelouse, et Louit, et Monsieur Nackybal, et Monsieur O'Meldon, et Monsieur Magershon, et Monsieur Fitzwein, et Monsieur de Baker, et Monsieur MacStern, et tout ce qu'ils avaient fait, et tout ce qu'ils avaient dit. Il avait tout compris aussi, très bien, même s'il ne pouvait garantir l'exactitude des chiffres, qu'il ne s'était pas donné la peine de vérifier, n'ayant pas la bosse des raci-
nes. Et s'il ne rapportait pas mot pour mot les propos tenus par Arthur, par Louit, par Monsieur Nackybal et par les autres, il ne s'en fallait pas de beaucoup. Il y prit plaisir aussi, à cet incident, tant qu'il dura, plus qu'il n'en avait pris à rien, depuis longtemps, plus qu'avant longtemps à rien il n'allait en prendre. Mais il finit par s'en lasser et vit avec satisfaction Arthur s'interrompre, et s'en aller. Puis Watt descendit, de son mamelon, songeant combien il ferait bon de retrouver l'ombre fraîche de la maison, devant un verre de lait. Mais il répugnait, à vrai dire sans motif, à laisser Monsieur Knott tout seul dans le jardin. Puis il vit s'agiter les branches d'un arbre et Monsieur Knott qui des- cendait parmi elles, on aurait dit presque de branche en branche, de plus en plus bas, jusqu'à toucher terre.
Baker, dit Louit. Mais certainement avec joie, dit Monsieur de Baker. Je vous remercie infiniment, Monsieur de Baker, dit Louit. Vous plaisantez, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Qu'est-ce que ça donne à présent? dit Louit. Ça donne, dit Monsieur de Baker, ceci : Monsieur Louit: Qua-
tre cent trente-huit mille neuf cent soixante-seize; Monsieur
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Nackybal : Hé? A-t-il votre permission de s'asseoir? dit Louit. Qui? dit Monsieur Magershon. La station debout le fatigue, dit Louit. Où ai-je déjà vu ce visage? dit Monsieur Fitzwein. Ça va durer encore longtemps ? dit Monsieur Mac- Stern. Il entend mieux assis, dit Louit. Qu'il se couche, s'il le désire, dit Monsieur Fitzwein. Louit aida Monsieur Nacky- bal à se coucher et s'agenouilla à côté de lui. Tom, tu m'entends? s'écria-t-il. Oui chef, dit Monsieur Nackybal. Quatre-cent trente-huit mille neuf cent soixante-seize, s'écria Louit. Un instant que je note, dit Monsieur de Baker. Un instant passa. Allez-y, dit Monsieur de Baker. Réponds! s'écria Louit. Septante-six, dit Monsieur Nackybal. Septante- six? dit Monsieur de Baker. Peut-être qu'il veut dire soixante-seize, dit Monsieur O'Me1don. Il veut dire soixante- seize? dit Monsieur Fitzwein. Il l'a dit, dit Louit. Vous m'en direz tant, dit Monsieur de Baker. Mon Dieu, dit Mon- sieur MacStern. Son quoi? dit Monsieur O'Meldon. Son Dieu, dit Monsieur Magershon. Auriez-vous la bonté de relire, Monsieur de Baker, dit Louit. Relire? dit Monsieur de Baker. Ce que vous venez d'écrire, qu'on soit sûr que c'est juste, dit Louit. Vous n'êtes pas d'un naturel confiant, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Il est essentiel que le procès-verbal soit conforme, dit Louit. Il a raison, dit Monsieur MacStern. Où dois-je commencer? dit Monsieur de Baker. Uniquement mes paroles et celles de mon ami, dit Louit. Le reste ne vous intéresse pas ? dit Monsieur de Baker. Non, dit Louit. Monsieur de Baker dit, En relisant mes notes je trouve ce qui suit: Monsieur Louit: Tom, tu m'entends? Monsieur Nackybal : Oui chef. Monsieur Louit: Quatre cent trente-huit mille neuf cent soixante-treize. Monsieur Nack - . Soixante-seize, dit Louit. Vraiment, Mon- sieur de Baker, dit Monsieur Fitzwein. 'Combien de fois faut-il vous le rabâcher? dit Monsieur O'Me1don. Pensez à vos soixante-seize printemps, dit Monsieur Magershon. Ha
ha, très joli, dit Monsieur de Baker. Monsieur Magershon
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dit, N'y aurait-il pas intérêt peut-être, vu la nature un peu spéciale des chiffres - heu - en cause, si élevés, d'une: telle complexité, à ce que notre trésorier - s'il y consent - se charge du procès-verbal, à titre exceptionnel. Oh qu'on ne voie pas là la moindre critique de notre archiviste dont les qualités d'archiviste hors ligne ne sont que trop connues de nous tous. Mais avec des chiffres pareils, si touffus, si ardus . . . peut-être . . . à titre tout à fait - . Non non, c'est impensable dit Monsieur Fitzwein. Monsieur MacStern dit, Et si notre ami voulait avoir la bonté de noter les chiffres, non pas en chiffres, mais en toutes lettres - . Oui oui, dit Monsieur Fitzwein, c'est à tenter. Qu'est-ce que ça change- rait? dit Monsieur O'Meldon. Monsieur MacStern répondit, Mais de cette façon il n'aurait plus qu'à inscrire les mots qu'il entend, à la place de leurs équivalents chiffrés, ce qUI exige une longue pratique, surtout s'agissant de nombres dé cinq ou six lettres, pardon, chiffres je veux dire. C'est peut- être après tout une excellente idée, dit Monsieur Magershon. Auriez-vous cette bonté, Monsieur de Baker, par hasard? dit Monsieur Fitzwein. Mais je ne procède jamais autrement, s'écria Monsieur de Baker, jamais! Bon bon, je vous crois, dit Monsieur Fitzwein. En ce cas on ne voit pas de solu- tion, dit Monsieur Magershon. Errare humanum est (1), dit Louit. Merci, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Mais de rien, Monsieur de Baker, dit Louit. Merveilleux mer- veilleux! s'exclama Monsieur O'Meldon. Qu'est-ce qui est merveilleux merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Mais les deux nombres sont reliés, dit Monsieur O'Meldon, comme le cabe à sa rucine ! Le cabe à sa quoi? dit Monsieur Fitz- wein. Et inversement! dit Monsieur O'Meldon. Il veut dire le cube à sa racine, dit Monsieur MacStern. Et qu'est-cl' que j'ai dit ? dit Monsieur O'Meldon. Le rube à sa cacine.
(1) Locution latine signifiant à peu près : errer (errare) humain (hurru num) est (est).
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ha ha, dit Monsieur de Baker. Qu'est-ce que ça veut dire, le cube à sa racine? dit Monsieur Fitzwein. Ça ne veut rien dire, dit Monsieur MacStern. Comment ça ne veut rien dire? dit Monsieur O'Meldon. Monsieur MacStern répondit, A sa combientième racine? Un cube peut avoir une masse de racines. Comme le concombre géant d'Istambul, dit Mon- sieur Fitzwein. Pas tous les cubes, dit Monsieur O'Meldon. Qui vous parle de tous les cubes? dit Monsieur MacStern. Pas ce cube-là, dit Monsieur O'Meldon. C'est vous qui le dites, dit Monsieur MacStern. Je nage, dit Monsieur Fitz- wein. Et moi alors, dit Monsieur Magershon. Qu'est-ce qui est merveilleux merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Mon- sieur O'Meldon répondit, Que Monsieur Ballynack - . Nac- kybal, dit Louit. Monsieur ü'Meldon reprit, Que Monsieur Nackybal ait pu, de tête, dans le bref espace de trente-cinq ou quarante secondes, extirper la racine cubique d'un nom- bre de six chiffres. Monsieur MacStern dit, Quarante secon- des! Voici au moins cinq minutes qu'on entend parler de ce produit. Qu'est-ce qu'il y a là de si merveilleux? dit Mon- sieur Fitzwein. Possible que notre président ait oublié, dit Monsieur MacStern. Deux est la racine cubique de huit, dit Monsieur ü'Meldon. Vraiment, dit Monsieur Fitzwein. Oui, dit Monsieur O'Meldon, deux fois deux quatre et deux fois quatre huit. Ça alors, dit Monsieur Fitzwein, deux est la racine cubique de huit. Oui, et huit est le cube de deux, dit
Monsieur O'Meldon. Huit est le cube de deux, dit Monsieur Fitzwein. Voilà, dit Monsieur O'Meldon. Qu'est-ce qu'il y a là de si merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Monsieur O'Meldon répondit, Que deux soit la racine cubique de huit, et huit le cube de deux, il y a belle lurette que cela ne nous étonne plus. Ce qui est étonnant, c'est que Mon- sieur Nallyback ait pu, de tête, en si peu de temps, extirper la racine cubique d'un nombre de six chiffres. Oh, dit Mon- sieur Fitzwein. Est-ce donc si difficile? dit Monsieur Ma- gershon. Impossible, dit Monsieur MacStern. Eh ben, dit
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Monsieur Fitzwein. Un exploit encore jamais réalisé par l'homme, dit Monsieur O'Meldon, et une seule fois par un cheval. Un cheval! s'exclama Monsieur Fitzwein. Un épisode du Kulturkampf, dit Monsieur O'Meldon. Ah je
vois, dit Monsieur Fitzwein. Louit ne cacha pas sa satis- faction. Monsieur Nackybal gisait sur le flanc et semblait dormir. Mais Monsieur Nackybal n'est pas un cheval, dit Monsieur Fitzwein. Loin de là, dit Monsieur O'Mel- don. Vous êtes sûr de ce que vous avancez? dit Mon- sieur Magershon. Non, dit Monsieur O'Meldon. C'est lou- che, dit Monsieur MacStern. Je proteste, dit Louit. Contre q u o i ? dit Monsieur Fitzwein. Contre le mot louche, dit Louit. Prenez-en note, Monsieur de Baker, dit Monsieur Fitzwein. Louit sortit une feuille de papier de sa poche et la passa à Monsieur O'Meldon. Mon Dieu, qu'est-ce que vous me donnez là, Monsieur Louit? dit Monsieur O'Mel-
don. Une liste de cubes parfaits, dit Louit, de six chiffres et au-dessous, quatre-vingt-dix-neuf au total, avec les racines cubiques correspondantes. Et que voulez-vous que j'en fasse, Monsieur Louit? dit Monsieur O'Meldon. Que vous mettiez mon ami à l'épreuve, dit Louit. Oh, dit Monsieur Fitzwein. En mon absence, puisque vous doutez de notre bonne foi, dit Louit. Allons allons, Monsieur Louit, dit Monsieur
Magershon. Déshabillez-le, bandez-lui les yeux, mettez-moi dehors, dit Louit. Vous oubliez la télépathie, ou transmission de pensée, dit Monsieur MacStern.
Louit dit, Masquez les cubes en demandant les cubes des racines, masquez les raci- nes en demandant les racines des cubes. Qu'est-ce que ça changera? dit Monsieur O'Me1don. Vous ne saurez pas la réponse avant lui, dit Louit. Monsieur Fitzwein quitta la salle, suivi de ses aides. Louit secoua Monsieur Nackybal et l'aida à se lever. Monsieur O'Meldon revint, le papier de Louit à la main. Je peux le garder jusqu'à demain, Monsieur Louit? dit-il. Toute la vie, dit Louit. Bonsoir à tous les deux, dit Monsieur O'Meldon. Bonsoir, Monsieur O'Meldon, dit
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Louit. Il ajouta, Tom, dis bonsoir gentiment à Monsieur ü'Meldon, dis, Bonsoir, Monsieur ü'Meldon. Soir, dit Mon- sieur Nackybal, Charmant charmant, dit Monsieur ü'Mel- don. Il s'en alla, suivi peu après de Louit et de Monsieur
Nackybal, bras dessus bras dessous. La salle à présent vide s'emplit bientôt de l'ombre du soir. Nature. Un appariteur apparut, alluma, rangea les chaises, s'assura que tout était en état, éteignit et disparut, laissant la vaste salle dans l'obs- curité, car la nuit était tombée, encore une fois. Eh bien, Monsieur Graves, croyez-moi si vous voulez, le lendemain à la même heure, au même endroit, dans l'immense et haute salle inondée à présent de lumière, les mêmes personnes se réunirent et Monsieur Nackybal fut soumis à un test sévère, en matière d'élévation aussi bien que d'extraction, à partir de la table fournie par Louit. Les précautions préconisées par Louit furent adoptées, à ceci près que Louit ne fut pas mis dehors, mais posté le dos à la salle devant la fenêtre ouverte, et que Monsieur Nackybal se vit autoriser à garder une grande partie de ses sous-vêtements. De cette épreuve ardue Monsieur Nackybal se tira avec honneur, ne s'étant trompé et encore de peu sur les quarante-six cubes demandés que vingt-cinq fois et sur les cinquante-trois extractions pro- posées n'ayant commis que la bagatelle de quatre erreurs insignifiantes. L'intervalle entre question et réponse, tantôt bref, tantôt allant jusqu'à une minute, était en moyenne, au dire de Monsieur ü'Me1don, qui s'était muni de son chro- nomètre, d'un peu plus de trente-quatre et d'un peu moins de trente-cinq secondes. Une fois Monsieur Nackybal s'abs- tint de répondre. Un ange passa. Monsieur ü'Meldon, les yeux sur la feuille, venait d'annoncer, Six cent cinquante-huit mille quatre cent treize. Il s'écoula une minute, une minute un quart, une minute et demie, une minute trois quarts, deux minutes, deux minutes un quart, deux minutes et demie, deux minutes trois quarts, trois minutes, trois minutes un quart, trois minutes et demie, trois minutes trois quarts, et
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toujours pas de réponse de Monsieur Nackybal! Allons allons, Monsieur, dit Monsieur O'Meldon avec aigreur, Six cent cinquante-huit mille quatre cent treize. Et toujours pas de réponse de Monsieur Nackybal ! De deux choses l'une, dit Monsieur Magershon, ou bien il sait ou bien il ne sait pas. Là Monsieur de Baker rit aux larmes. Monsieur Fitzwein dit, Si vous n'entendez pas, dites que vous n'entendez pas, si vous ne savez, pas, dites que vous ne savez pas, on n'a pas toute la nuit à perdre. Louit se retourna et dit, Ce nom- bre est-il sur la liste? Silence, Monsieur Louit, dit Monsieur Fitzwein. Ce nombre est-il sur la liste? tonna Louit, avan- çant d'un pas, le visage soudain blême de colère, de livide qu'il avait été. J'accuse le Trésorier, dit-il, dardant son index vers ce monsieur, comme s'il y avait deux, ou trois, ou quatre, ou cinq, ou même six trésoriers dans la salle au lieu d'un seul, d'avoir annoncé un nombre qui n'est pas sur la liste et n'a pas plus de racine cubique que mon cul. Mon- sieur Louit! s'écria Monsieur Fitzwein. Son quoi? dit Monsieur O'Me1don. Son cul, dit Monsieur Magershon. Je l'accuse, dit Louit, d'avoir essayé froidement, avec une mal- veillance calculée, de brimer et d'égarer un vieillard qui, par amitié pour moi, fait de son mieux pour. . . pour. . . qui fait de son mieux. Mécontent de cette faible péroraison Louitajouta,J'appelleçal'acted'un- ,- ,- ,- ,- , - , - , - , - - , soit en clair une bordée d'injures si grossières qu'un homme moins doux de caractère que Mon- sieur O'Meldon s'en serait certainement formalisé, tant elles étaient grossières et véhémentes. Mais le caractère de Mon- sieur O'Me1don était d'une telle douceur que lorsque Mon- sieur Fitzwein se leva, et avec colère déclara la séance levée, Monsieur O'Me1don se leva aussi et calma Monsieur Fitz- wein, en lui expliquant que c'était lui et lui seul le coupable, pour avoir pris un zéro pour un un et non pas pour un zéro, comme il aurait dû. Mais vous ne l'avez pas fait de propos dé - dé - délibéré, dit Monsieur Fitzwein, et avec
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prémé - mé - méditation. Il s'ensuivit un silence qui se prolongea jusqu'à ce que Monsieur O'Meldon, baissant la tête, et la balançant lentement de droite et de gauche, et se dandinant d'une jambe sur l'autre, répondît enfin, Oh non non non non non, le ciel m'est témoin que non. En ce cas, dit Monsieur Fitzwein, je dois demander à Monsieur Lingard de vous faire des excuses. Oh non non non non non, pas d'excuses, s'écria Monsieur O'Meldon. Monsieur Lingard ? dit Monsieur Magershon. J'ai dit Monsieur Lingard? dit Monsieur Fitzwein, Dame, dit Monsieur Magershon. Où avais-je donc la tête? dit Monsieur Fitzwein. Ma mère est née Lingard, dit Monsieur MacStern. En effet, dit Monsieur Fitzwein, je m'en souviens, une femme exquise. Elle est morte en me donnant le jour, dit Monsieur MacStern. Met- tez-vous à sa place, dit Monsieur de Baker. Exquise exquise, dit Monsieur Fitzwein. La démonstration terminée, ce fut l'heure des questions. Derrière les baies occidentales de la vaste salle flamboyait le rouge soleil d'hiver, déjà bas sur l'horizon, faisant frémir l'air captif de ses furieux rayons derniers, pendant que par les ouvertures opposées ou orien- tales arrivait le murmure, faible et apaisant, des innorn- brables clairons de la nuit. C'était l'heure des questions. Et la racine quatrième? dit Monsieur Fitzwein, se piquant au jeu. Louit répondit. Et la racine cinquième? dit Monsieur Fitzwein. Ainsi de suite. Rose et sombre, adieu et avé, s'affrontaient confondus, vainqueur, vaincu, vaincu, vain- queur, dans la vaste salle indifférente. Et la racine treizième? dit Monsieur Fitzwein. Pitié! dit Monsieur Magershon. Vous dites? dit Monsieur Fitzwein. Pitié, dit Monsieur Mager- shon. De quoi vous mêlez-vous? dit Monsieur Fitzwein. Messieurs messieurs, dit Monsieur MacStern. Monsieur O'Meldon leva le nez de son papier et dit, Monsieur Louit, en examinant de près ces colonnes de chiffres j'ai pu cons- tater que l'une, ou colonne racines, ne comporte aucun nombre de plus de deux chiffres, et l'autre, ou colonne cubes,
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aucun de plus de six. Colonne cubes! s'écria Monsieur Mac- Stern. Qu'est-ce qui ne va pas maintenant? dit Monsieur Fitzwein. Comme c'est beau, dit Monsieur MacStern. Vous êtes d'accord, Monsieur L o u i t ? dit Monsieur O'Meldon. Je suis fermé à la musique, dit Louit. Je ne parle pas de ça, dit Monsieur O'Meldon. De quoi parleriez-vous? dit Mon- sieur Fitzwein. Je parle, dit Monsieur O'Meldon, d'une part de l'absence. dans l'une des colonnes, ou colonne raci- nes, de tout nombre de plus de deux chiffres, et de l'autre, dans l'autre, ou colonne cubes, de l'absence de tout nombre de plus de six chiffres. Est-ce que je me trompe, Monsieur Louit? Vous avez la liste sous les yeux, dit Louit. Colonne racines, c'est joli aussi, non? dit Monsieur de Baker. Oui, mais moins que colonne cubes, dit Monsieur MacStern. Peut- être, dit Monsieur de Baker, un peu moins peut-être, mais guère. Monsieur de Baker chanta :
Colonne cubes dit à colonnes racines, Que veux-tu boire, ma chère? Colonne cubes dit à colonne racines, Que veux-tu boire, ma chère? Colonne cubes dit à colonne racines, Que veux-tu boire, ma chère?
Je boirais bien un pot, dit colonne racines, De ton extrait mortuaire.
Hahahaha, haha, ha, hum, dit Monsieur de Baker. Pas d'autres questions, dit Monsieur Fitzwein, avant que je rentre me coucher? J'en soulevais une, dit Monsieur O'Mel- don, quand on m'a interrompu. Peut-être qu'il pourrait reprendre là où il s'est arrêté, dit Monsieur Magershon. La question que je soulevais, dit Monsieur O'Meldon, quand on m'a interrompu, est celle-ci : en examinant de près ces colonnes de chiffres j'ai pu constater que l'une, ou - . Il
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l'a déjà dit deux fois, dit Monsieur MacStern. Sinon trois, dit Monsieur de Baker. Monsieur Magershon dit, Reprenez là où vous vous êtes arrêté, non pas là où vous avez com- mencé. Ou êtes-vous comme la chenille de Darwin? La quoi de qui? dit Monsieur de Baker. La chenille de Darwin, dit Monsieur Magershon. Qu'est-ce qu'elle avait qui n'allait pas? dit Monsieur MacStern. Elle avait ceci, dit Monsieur Magershon, que lorsqu'elle filait son enveloppe, si on la dérangeait - . Sommes-nous ici pour parler chenilles ? dit Monsieur O'Meldon. Soulevez votre question pour l'amour
de Dieu, dit Monsieur Fitzwein, que j'aille retrouver ma femme. Il ajouta, Et mes enfants. La question que j'étais en train de soulever, dit Monsieur O'Meldon, quond on m'a si grossièrement interrompu, est celle-ci : si dans la colonne de gauche, ou colonne racines, il y avait des nombres non plus de deux chiffres au plus, mais de trois chiffres, voire de quatre chiffres, pour nous en tenir là, alors dans la colonne de droite, ou colonne cubes, il y aurait des nom- bres non plus de six chiffres au plus, mais de sept, huit, neuf, dix, onze, voire douze chiffres. Un silence s'ensuivit. Oui ou non, Monsieur Louit? dit Monsieur O'Meldon. C'est probable, dit Louit. Alors pourquoi, dit Monsieur O'Meldon, se penchant en avant et écrasant son poing sur la table, pourquoi n'yen a-t-il pas? Pourquoi n'y a-t-il pas q u o i ? dit Monsieur Fitzwein. Ce que je viens de dire, dit Monsieur O'Meldon. Pitié, dit Monsieur Magershon. C'est-à-dire P, dit Monsieur Fitzwein. Mon- sieur O'Meldon répondit, D'une part, dans l'une des colon- nes - . Ou colonne racines, dit Monsieur de Baker. Mon- sieur O'Meldon reprit, Des nombres de trois chiffres, voire de - . Pour nous en tenir là, dit Monsieur MacStern. Monsieur O'Meldon reprit, Et de l'autre; dans l'autre - . Ou colonne cubes, dit Monsieur Magershon. Monsieur O'Meldon reprit, Des nombres de sept - . Huit, dit Mon- sieur de Baker. Neuf, dit Monsieur MacStern. Dix, dit
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Monsieur Magershon. Onze, dit Monsieur de Baker. Voire Gouze, dit Monsieur MacStern. Chiffres, dit Monsieur Magers- shon. Pourquoi y en aurait-Il ? dit Monsieur Fitzwein. Petit à petit l'oiseau, dit Louit. Dois-je donc supposer, Monsieur Louit, dit Monsieur O'Meldon, que si je demandais à cet individu la racine cubique de mettons - il se pencha sur son papier - mettons neuf cent soixante-treize millions deux cent cinquante-deux mille deux cent soixante-et-onze, il ne serait pas capable de la fournir? Pas ce soir, dit Louit.
Ou, poursuivit Monsieur O'Meldon, consultant de nouveau son papier, Neuf cent quatre-vingt-dix-huit billions sept cents millions cent vingt-neuf mille neuf cent quatre-vingt- dix-neuf, par exemple. Pas en ce moment, une autre fois, dit Louit. Aha, dit Monsieur O'Meldon. Votre question est- elle soulevée à présent? dit Monsieur Fitzwein. Elle l'est, dit Monsieur O'Meldon. A la bonne heure, dit Monsieur Fitzwein. Vous nous expliquerez ça plus tard, dit Monsieur Magershon. Ou ai-je déjà vu ce visage? dit Monsieur Fitz- wein. Une dernière chose, dit Monsieur MacStern. Le soleil s'est couché, au ponant, dit Monsieur de Baker, tournant la tête, étendant le bras, dans cette direction. Alors les autres de se tourner aussi, pour fixer d'un long regard l'endroit où, voilà un instant à peine, le soleil était. Mais Monsieur de Baker, d'une brusque virevolte, désigna la direction oppo- sée, en disant, Pendant qu'au levant la nuit tombe, à grand" pas. Alors les autres de se retourner aussi, face à ces fenê- tres luisantes, au ciel gris foncé en bas, gris plus clair en haut. Car la nuit semblait moins tomber que se lever, tel un jour nouveau. Mais comme à la fosse, Monsieur Graves, à la fosse pas encore comblée, ou au véhicule s'ébranlant avec la bien-aimée, je dis bien, au véhicule s'ébranlant avec la bien-aimée, en soupirant ils s'arrachèrent lentement à la nuit enfin, et Monsieur Fitzwein se mit à rassembler vive- ment ses papiers, car dans cette lumière finissante il avait retrouvé l'endroit, l'endroit ancien où déjà il avait vu ce
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visage, puis se leva et quitta rapidement la salle (comme s'il avait pu quitter rapidement la salle sans se lever), suivi plus mollement de ses aides dans l'ordre suivant, d'abord Monsieur O'Meldon, puis Monsieur MacStern, puis Mon- sieur de Baker, et enfin Monsieur Magershon, au gré du hasard, ou d'une autre force quelconque. Puis Monsieur O'Meldon, s'attardant pour serrer la main à Louit, et pour appliquer une tape sur le crâne de Monsieur Nackybal, tape preste que sournoisement aussitôt il essuya sur le fond de son pantalon, fut rattrapé et dépassé, d'abord par Monsieur MacStern, puis par Monsieur de Baker, et enfin par Mon- sieur Magershon. Puis Monsieur MacStern, s'immobilisant pour mieux formuler cette dernière chose, fut rattrapé et dépassé, d'abord par Monsieur de Baker, puis par Monsieur Magershon. Puis Monsieur de Baker, se baissant pour renouer son lacet qui s'était défait, à la manière des lacets, fut rattrapé et dépassé par Monsieur Magershon qui conti- nua sur son erre, lent et solitaire, comme dans une histoire de Poe, vers la porte, et l'aurait assurément atteinte, et même franchie, sans une pensée subite qui le figea sur place, au milieu d'un pas, en équilibre précaire sur la plante gauche et les orteils droits, image même de la consternation bipède. Voilà donc renversé l'ordre dans lequel, à la suite de Mon- sieur Fitzwein, déjà sur l'impériale du tram numéro onze, ils s'étaient élancés, si bien que le premier était dernier, et Je dernier premier, et le deuxième troisième, et le troisième deuxième, et que là où l'on avait pu voir, par ordre de marche, Monsieur O'Meldon, Monsieur MacStern, Monsieur de Baker et Monsieur Magershon, on voyait maintenant, étonné, baissé, songeur, saluant, Monsieur Magershon, Mon- sieur de Baker, Monsieur MacStern et Monsieur O'Meldon. Mais à peine Monsieur o'Meldon, cessant de saluer, eut-tl repris sa marche vers Monsieur MacStern que Monsieur MacStern, cessant de songer, reprit sa marche, accompagné de Monsieur O'Meldon, vers Monsieur de Baker. Mais à
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peine Monsieur O'Me1don et Monsieur MacStern, ayant cessé le premier de saluer, le deuxième de songer, eurent- ils repris ensemble leur marche vers Monsieur de Baker que Monsieur de Baker, cessant de se baisser, reprit sa marche, accompagné de Monsieur O'Meldon et de Mon- sieur MacStern, vers Monsieur Magershon. Mais à peine Monsieur O'Meldon et Monsieur MacStern et Monsieur de Baker, ayant cessé le premier de saluer, le deuxième de songer, le troisième de se baisser, eurent-ils repris ensemble leur marche vers Monsieur Magershon que Monsieur Magers- shon, cessant de s'étonner, reprit sa marche, accompagné de Monsieur O'Meldon et de Monsieur MacStern et de Mon- sieur de Baker, vers la porte. Ainsi à travers la porte, après la coagulation de rigueur, les dérobades, les recu- lades, les écartades, les bousculades, et par le petit palier, et par le noble escalier, et jusque dans la cour débor- dante de nuit, un à un ils passèrent, Monsieur MacStern, Monsieur O'Meldon, Monsieur Magershon et Monsieur de Baker, dans cet ordre, selon les exigences du hasard, ou d'une autre puissance quelconque. Ainsi celui qui avait été en premier premier, et en deuxième dernier, main- tenant était deuxième, et celui qui avait été en premier deuxième, et en deuxième troisième, maintenant était pre- mier, et celui qui avait été en premier troisième, et en deu- xième deuxième, maintenant était dernier, et celui qui avait été en premier dernier, et en deuxième premier, maintenant était troisième. Et peu après Monsieur Nackybal se leva, remit ses vêtements de dessus et s'en alla. Et peu après Louit s'en alla. Et comme Louit descendait l'escalier il croisa l'appariteur Power, moins aigre-doux que doux-amer, qui montait. Et comme ils se croisaient l'appariteur ôta sa cas- quette et Louit sourit. Et bien leur en prit. Car si Louit n'avait souri, alors Power n'aurait pas ôté sa casquette, et si Power n'avait ôté sa casquette, alors Louit n'aurait pas souri. Mais ils se seraient croisés, chacun poursuivant sa
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voie, Louis vers le bas, Power vers le haut, l'un impassible, l'autre couvert. Or le lendemain - .
Mais ici Arthur parut se lasser de son histoire, car il quitta Monsieur Graves et rentra dans la maison. Watt s'en réjouit, car lui aussi était las, de l'histoire d'Arthur, qu'il avait écoutée avec la plus grande attention. Et c'est sans mentir qu'il pouvait dire, comme il le faisait longtemps après, que de tout ce qu'il avait vu et entendu, pendant son séjour chez Monsieur Knott, il n'avait rien vu aussi clairement, rien entendu aussi nettement, qu'Arthur et Monsieur Graves par cet après-midi doré, sur la pelouse, et Louit, et Monsieur Nackybal, et Monsieur O'Meldon, et Monsieur Magershon, et Monsieur Fitzwein, et Monsieur de Baker, et Monsieur MacStern, et tout ce qu'ils avaient fait, et tout ce qu'ils avaient dit. Il avait tout compris aussi, très bien, même s'il ne pouvait garantir l'exactitude des chiffres, qu'il ne s'était pas donné la peine de vérifier, n'ayant pas la bosse des raci-
nes. Et s'il ne rapportait pas mot pour mot les propos tenus par Arthur, par Louit, par Monsieur Nackybal et par les autres, il ne s'en fallait pas de beaucoup. Il y prit plaisir aussi, à cet incident, tant qu'il dura, plus qu'il n'en avait pris à rien, depuis longtemps, plus qu'avant longtemps à rien il n'allait en prendre. Mais il finit par s'en lasser et vit avec satisfaction Arthur s'interrompre, et s'en aller. Puis Watt descendit, de son mamelon, songeant combien il ferait bon de retrouver l'ombre fraîche de la maison, devant un verre de lait. Mais il répugnait, à vrai dire sans motif, à laisser Monsieur Knott tout seul dans le jardin. Puis il vit s'agiter les branches d'un arbre et Monsieur Knott qui des- cendait parmi elles, on aurait dit presque de branche en branche, de plus en plus bas, jusqu'à toucher terre.