rature
anglaise
s'accordait mieux avec le
ge?
ge?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
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? ET DES V ! ! i . . . 1 I 1
la gloire, et dans l'ordre la liberte? : les Allemands, n'ayant fait
que re^ver l'une et l'autre, ont examine? les ide? es inde? pendamment
de leur application, et se sont ainsi ne? cessairement e? leve? s plus
haut en the? orie.
Les litte? rateurs allemands actuels se montrent (ce qui doit
parai^tre singulier ) beaucoup plus oppose? s que les Anglais a`
l'introduction des re? flexions philosophiques dans la poe? sie. Les
premiers ge? nies de la litte? rature anglaise, il est vrai, Shakespeare,
Milton, Dryden dans ses odes, etc. , sont des poe^tes qui ne se li-
vrent point a` l'esprit de raisonnement; mais Pope et plusieurs
autres doivent e^tre conside? re? s comme didactiques et moralistes.
Les Allemands se sont refaits jeunes, les Anglais sont devenus
mu^rs '. Les Allemands professent une doctrine qui tend a`
ranimer l'enthousiasme dans les arts comme dans la philoso-
phie, et il faut les louer s'ils la maintiennent; car le sie`cle pe`se
aussi sur eux, et il n'en est point ou` l'on soit plus enclin a` de? -
daigner ce qui n'est que beau; il n'en est point ou` l'on re? pe`te
plus souvent cette question , la plus vulgaire de toutes : A quoi
bon?
CHAPITRE III.
Des principales e? poques de la litte? rature allemande.
La litte? rature allemande n'a point eu ce qu'on a coutume
d'appeler un sie`cle d'or, c'est-a`-dire une e? poque ou` les progre`s
des lettres sont encourage? s par la protection des chefs de l'E? tat.
Le? on X en Italie, Louis XIV en France, et dans les temps an-
ciens Pe? ricle`s et Auguste, ont donne? leur nom a` leur sie`cle. On
peut aussi conside? rer le re`gne de la reine Anne comme l'e? poque
la plus brillante de la litte? rature anglaise ; mais cette nation, qui
existe par elle-me^me , n'a jamais du^ ses grands hommes a` ses
rois. L'Allemagne e? tait divise? e; elle ne trouvait dans l'Autriche
1 Les poe`tes anglais de notre temps, sans s'e^tre concerte? s avec les Alle-
mands, ont adopte? le me^me systeme. La poe? sie didactique fait place aux Mo-
tions du moyen a^ge, aux couleurs pourpre? es de l'Orient ; le raisonnement et
me^me l'e? loquence ne sauraient suflire a un art essentiellement cre? ateur.
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? 112 DE LA LITTECATLHK
aucun amour pour les lettres, et dans Fre? de? ric II, qui e? tait a`
lui seul toute la Prusse, aucun inte? re^t pour les e? crivains alle-
mands; les lettres en Allemagne n'ont donc jamais e? te? re? unies dans un centre, et n'ont point trouve? d'appui dans l'E? tat. Peut-e^tre la litte? rature a-t-elle du^ a` cet isolement comme a` cette in-
de? pendance plus d'originalite? et d'e? nergie.
<< On a vu, dit Schiller, la poe? sie, de? daigne? e par le plus grand
<< des fils de la patrie, par Fre? de? ric, s'e? loigner du tro^ne puissant
qui ne la prote? geait pas; mais elle osa se dire allemande; mais
<< elle se sentit fie`re de cre? er elle-me^me sa gloire. Les chants des
bardes germains retentirent sur le sommet des montagnes, se
<< pre? cipite`rent comme un torrent dans les valle? es; le poe`te in-
<< de? pendant ne reconnut pour loi que les impressions de son
<< a^me, et pour souverain que son ge? nie. >>
Il a du^ re? sulter cependant de ce que les hommes de lettres al-
lemands n'ont point e? te? encourage? s par le gouvernement, que
pendant longtemps ils ont fait des essais individuels dans les
sens les plus oppose? s, et qu'ils sont arrive? s tarda` l'e? poque vrai-
ment remarquable de leur litte? rature.
La langue allemande, depuis mille ans, a e? te? cultive? e d'abord
par les moines, puis par les chevaliers, puis par les artisans ,
tels que Hans-Sachs, Se? bastien Brand, et d'autres, a` l'approche
de la re? formation ; et dernie`rement enfin par les savants, qui en
ont fait un langage propre a` toutes les subtilite? s de la pense? e.
En examinant les ouvrages dont se compose la litte? rature al-
lemande, on y retrouve, suivant le ge? nie de l'auteur, les tra-
ces de ces diffe? rentes cultures, comme on voit dans les montagnes
les couches des mine? raux divers que les re? volutions de la terre
y ont apporte? s. Le style change presque entie`rement de nature
suivant l'e? crivain, et les e? trangers ont besoin de faire une nou-
velle e? tude , a` chaque livre nouveau qu'ils veulent comprendre.
Les Allemands ont eu, comme la plupart des nations de l'Eu-
rope, du temps de la chevalerie, des troubadours et des guer-
riers qui chantaient l'amouret les combats. On vient de retrouver
un poe? me e? pique intitule? les Nibelungs, et compose? dans le
treizie`me sie`cle. Ony voit l'he? roi? smeet la fide? lite? qui distinguaient
les hommes d'alors, lorsque tout e? tait vrai, fort, et de? cide? comme
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? ET DES AMIS. 113
les couleurs primitives de la nature. L'allemand, dans ce poe? me, est plus clair et plus simple qu'a` pre? sent; les ide? es ge? ne? rales ne
s'y e? taient point encore introduites , et l'on ne faisait que racon-
ter des traits de caracte`re. La nation germanique pouvait e^tre
conside? re? e alors comme la plus belliqueuse de toutes les nations europe? ennes, et ses anciennes traditions ne parlent que des cha^-
teaux-forts, et des belles mai^tresses pour lesquelles on donnait
sa vie. Lorsque Maximilien essaya plus tard de ranimer la che-
valerie, l'esprit humain n'avait plus cette tendance ; et de? ja` com-
menc? aient les querelles religieuses, qui tournent la pense? e vers
la me? taphysique, et placent la force de l'a^me dans les opinions
pluto^t que dans les exploits.
Luther perfectionna singulie`rement sa langue, enla faisant ser-
vir aux discussions the? ologiques : sa traduction des Psaumes et
dela Bible est encore un beau mode`le. La ve? rite? et la concision
poe? tique qu'il donne a` son style sont tout a` fait conformes au
ge? nie de l'allemand , et le son me^me des mots a je ne sais quelle
franchise e? nergique sur laquelle on se repose avec confiance. Les
guerres politiques et religieuses, ou` les Allemands avaient le
malheur de se combattre les uns les autres, de? tourne`rent les es-
prits de la litte? rature: et quand on s'en occupa de nouveau, ce
fut sous les auspices du sie`cle de Louis XIV, a` l'e? poque ou` le de? -
sir d'imiter les Franc? ais s'empara dela plupart des cours et des
e? crivains de l'Europe.
Les ouvrages de Hagedorn, de Gellert, de Weiss, etc. , n'e? taient
que dufranc? aisappesanti; rien d'original, rien qui fu^t conforme
au ge? nie naturel de la nation. Ces auteurs voulaient atteindre a`
la gra^ce franc? aise, sans que leur genre de vie ni leurs habitudes
leur en donnassent l'inspiration, ils s'asservissaient a` la re`gle ,
sans avoir ni l'e? le? gance ni le gou^t qui peuvent donner de l'agre? -
ment a` ce despotisme me^me. Une autre e? cole succe? da biento^t a`
l'e? cole franc? aise, et ce fut dans la Suisse allemande qu'elle s'e? -
leva; cette e? cole e? tait d'abord fonde? e sur l'imitation des e? crivains
anglais. Bodmer, appuye? par l'exemple du grand Haller, ta^cha de
de? montrer que la litte?
rature anglaise s'accordait mieux avec le
ge? nie des Allemands que la litte? rature franc? aise. Gottsched, un
savant sans gou^t et sans ge? nie, combattit cette opinion. Il jaillit 10.
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? 114 WIELAND.
une grande lumie`re de la dispute de ces deux e? coles. Quelques
hommes alors commence`rent a` se frayer une route par eux-me^-
mes. Rlopstock tint le premier rang dans l'e? cole anglaise, comme
Wieland dans l'e? cole franc? aise; mais Klopstock ouvrit une car-
rie`re nouvelle a` ses successeurs, tandis que Wieland fut a` la fois
le premier et le dernier dans l'e? cole franc? aise du dix-huitie`me
sie`cle: le premier, parce que nul n'a pu dans ce genre s'e? galer
a` lui; le dernier, parce qu'apre`s lui les e? crivains allemands sui-
virent une route tout a` fait diffe? rente.
Comme il y a dans toutes les nations teutoniques des e? tin-
celles de ce feu sacre? que le temps a recouvert de cendre,
Klopstock , en imitant d'abord les Anglais, parvinta` re? veiller
l'imagination et le caracte`re particuliers aux Allemands; et pres-
qu'au me^me moment Wiu^kelmann dans les arts, Lessing dans
la critique, et Goethe dans la poe? sie, fonde`rent une ve? ritable
e? cole allemande, si toutefois on peut appeler de ce nom ce qui
admet autant de diffe? rences qu'il y a d'individus et de talents di-
vers. J'examinerai se? pare? ment la poe? sie, l'art dramatique, les
romans et l'histoire; mais chaque homme de ge? nie formant,
pour ainsi dire, une e? cole a` part en Allemagne, il m'a semble?
ne? cessaire de commencer par faire connai^tre les traits principaux
qui distinguent chaque e? crivain en particulier, et de caracte? riser
personnellement les hommes de lettres les plus ce? le`bres, avant
d'analyser leurs ouvrages.
CHAPITRE IV. Wieland.
De tous les Allemands qui ont e? crit dans le genre franc? ais,
Wieland est le seul dont les ouvrages aient du ge? nie; et quoi-
qu'il ait presque toujours imite? les litte? ratures e? trange`res, on ne
peut me? connai^tre les grands services qu'il a rendus a` sa propre
litte? rature, en perfectionnant sa langue, en lui donnant une ver-
sification plus facile et plus harmonieuse.
Il y avait en Allemagne une foule d'e? crivains qui ta^chaient de
suivre les traces de la litte? rature franc? aise dusie`cle de Louis XIV;
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? ? AIL: \M). US
\\ieland est le premier qui ait introduit avec succe`s celle du dix-huitie`me sie`cle. Dans ses e? crits en prose, il a quelques rapports
avec Voltaire, et dans ses poe? sies, avec l'Arioste. Mais ces rap-
ports, qui sont volontaires, n'empe^chent pas que sa nature au
fond ne soit tout a` fait allemande. Wieland est infiniment plus
instruit que Voltaire; il a e? tudie? les anciens d'une fac? on plus
e? rudite qu'aucun poe`te ne l'a fait en France. Les de? fauts, comme
les qualite? s de Wieland, ne lui permettent pas de donner a` ses
e? crits la gra^ce et la le? ge`rete? franc? aises.
Dans ses romans philosophiques, Agathon, Pe? re? grinus Pro-
te? e, il arrive tout de suite a` l'analyse, a` la discussion, a` la me? -
taphysique; il se fait un devoir d'y me^ler ce qu'on appelle com-
mune? ment des fleurs; mais l'on sent que son penchant naturel
serait d'approfondir tous les sujets qu'il essaye de parcourir. Le
se? rieux et la gaiete? sont l'un et l'autre trop prononce? s, dans les
romans de Wieland, pour e^tre re? unis; car, en toute chose, les
contrastes sont piquants, mais les extre^mes oppose? s fatiguent.
Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et
philosophique qui rende indiffe? rent atout, excepte? a` la manie`re
piquante d'exprimer cette insouciance. Jamais un Allemand ne
peut arriver a` cette brillante liberte? de plaisanterie; la ve? rite?
l'attache trop, il veut savoir et expliquer ce que les choses sont,
et lors me^me qu'il adopte des opinions condamnables, un re-
pentir secret ralentit sa marche malgre? lui. La philosophie
e? picurienne ne convient pas a` l'esprit des Allemands; ils donnent
a` cette philosophie un caracte`re dogmatique, tandis qu'elle n'est
se? duisante que lorsqu'elle se pre? sente sous des formes le? ge`res:
de`s qu'on lui pre^te des principes, elle de? plai^t a` tous e? galement. Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de gra^ce
et d'originalite? que ses e? crits en prose: l'Obe? ron et les autres
poe`mes dont je parlerai a` part, sont pleins de charme et d'ima-
gination. On a cependant reproche? a` Wieland d'avoir traite?
l'amour avec trop peu de se? ve? rite? , et il doit e^tre ainsi juge? chez
ces Germains qui respectent encore un peu les femmes , a` la
manie`re de leurs ance^tres; mais quels qu'aient e? te? les e? carts
d'imagination que Wieland se soit permis, on ne peut s'empe^cher
de reconnai^tre en lui une sensibilite? ve? ritable; il a souvent eu
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? 116 WIELA. ND.
bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l'amour, mais
une nature se? rieuse l'empe^che de s'y livrer hardiment; il res-
semble a` ce prophe`te qui be? nit au lieu de maudire; il finit par
s'attendrir, en commenc? ant par l'ironie.
L'entretien de Wieland a beaucoup de charme, pre? cise? ment
parce que ses qualite? s naturelles sont en opposition avec sa phi-
losophie. Ce de? saccord peut lui nuire comme e? crivain, mais rend
sa socie? te? tre`s-piquante: il est anime? , enthousiaste, et comme
tous les hommes de ge? nie, jeune encore dans sa vieillesse; et
cependant il veut e^tre sceptique, et s'impatiente quand on se
sert de sa belle imagination me^me, pour le porter a` la croyance.
Naturellement bienveillant, il est ne? anmoins susceptible d'hu-
meur; quelquefois parce qu'il n'est pas content de lui, quelque-
fois parce qu'il n'est pas content des autres : il n'est pas content
de lui, parce qu'il voudrait arriver a` un degre? de perfection
dans la manie`re d'exprimer ses pense? es, a` laquelle les choses et
les mots ne se pre^tent pas; il ne veut pas s'en tenir a` ces a` peu
pre`s qui conviennent mieux a` l'art de causer que la perfection
me^me: il est quelquefois me? content des autres, parce que sa
doctrine un peu rela^che? e et ses sentiments exalte? s ne sont pas
faciles a` concilier ensemble. Il y a en lui un poe^le allemand et
un philosophe franc? ais, qui se fa^chent alternativement l'un pour
l'autre; mais ses cole`res cependant sont tre`s-douces a` supporter;
et sa conversation, remplie d'ide? es et de connaissances, servirait
de fonds a` l'entretien de beaucoup d'hommes d'esprit en divers
genres.
Les nouveaux e? crivains, qui ont exclu de la litte? rature alle-
mande toute influence e? trange`re, ont e? te? souvent injustes en-
vers Wieland: c'est lui dont les ouvrages, me^me dans la traduc-
tion , ont excite? l'inte? re^t de toute l'Europe; c'est lui qui a fait
servir la science de l'antiquite? au charme de la litte? rature; c'est
lui qui a donne? , dans les vers, a` sa langue fe? conde, mais rude,
une flexibilite? musicale et gracieuse ; il est vrai cependant qu'il
n'e? tait pas avantageux a` son pays que ses e? crits eussent des imi-
tateurs; l'originalite? nationale vaut mieux, et l'on devait, tout
en reconnaissant Wieland pour un grand mai^tre, souhaiter qu'il
n'eu^t pas de disciples.
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? KLOPSTOCK- 117
CHAriTRE V.
Klopstock.
Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d'hommes remarqua-
bles dans l'e? cole anglaise que dans l'e? cole franc? aise. Parmi les
e? crivains forme? s parla litte? rature anglaise, il faut compter d'a-
bord cet admirable Haller, dont le ge? nie poe? tique le servit si effi-
cacement, comme savant, en lui inspirant plus d'enthousiasme
pour la nature, et des vues plus ge?
? ET DES V ! ! i . . . 1 I 1
la gloire, et dans l'ordre la liberte? : les Allemands, n'ayant fait
que re^ver l'une et l'autre, ont examine? les ide? es inde? pendamment
de leur application, et se sont ainsi ne? cessairement e? leve? s plus
haut en the? orie.
Les litte? rateurs allemands actuels se montrent (ce qui doit
parai^tre singulier ) beaucoup plus oppose? s que les Anglais a`
l'introduction des re? flexions philosophiques dans la poe? sie. Les
premiers ge? nies de la litte? rature anglaise, il est vrai, Shakespeare,
Milton, Dryden dans ses odes, etc. , sont des poe^tes qui ne se li-
vrent point a` l'esprit de raisonnement; mais Pope et plusieurs
autres doivent e^tre conside? re? s comme didactiques et moralistes.
Les Allemands se sont refaits jeunes, les Anglais sont devenus
mu^rs '. Les Allemands professent une doctrine qui tend a`
ranimer l'enthousiasme dans les arts comme dans la philoso-
phie, et il faut les louer s'ils la maintiennent; car le sie`cle pe`se
aussi sur eux, et il n'en est point ou` l'on soit plus enclin a` de? -
daigner ce qui n'est que beau; il n'en est point ou` l'on re? pe`te
plus souvent cette question , la plus vulgaire de toutes : A quoi
bon?
CHAPITRE III.
Des principales e? poques de la litte? rature allemande.
La litte? rature allemande n'a point eu ce qu'on a coutume
d'appeler un sie`cle d'or, c'est-a`-dire une e? poque ou` les progre`s
des lettres sont encourage? s par la protection des chefs de l'E? tat.
Le? on X en Italie, Louis XIV en France, et dans les temps an-
ciens Pe? ricle`s et Auguste, ont donne? leur nom a` leur sie`cle. On
peut aussi conside? rer le re`gne de la reine Anne comme l'e? poque
la plus brillante de la litte? rature anglaise ; mais cette nation, qui
existe par elle-me^me , n'a jamais du^ ses grands hommes a` ses
rois. L'Allemagne e? tait divise? e; elle ne trouvait dans l'Autriche
1 Les poe`tes anglais de notre temps, sans s'e^tre concerte? s avec les Alle-
mands, ont adopte? le me^me systeme. La poe? sie didactique fait place aux Mo-
tions du moyen a^ge, aux couleurs pourpre? es de l'Orient ; le raisonnement et
me^me l'e? loquence ne sauraient suflire a un art essentiellement cre? ateur.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 112 DE LA LITTECATLHK
aucun amour pour les lettres, et dans Fre? de? ric II, qui e? tait a`
lui seul toute la Prusse, aucun inte? re^t pour les e? crivains alle-
mands; les lettres en Allemagne n'ont donc jamais e? te? re? unies dans un centre, et n'ont point trouve? d'appui dans l'E? tat. Peut-e^tre la litte? rature a-t-elle du^ a` cet isolement comme a` cette in-
de? pendance plus d'originalite? et d'e? nergie.
<< On a vu, dit Schiller, la poe? sie, de? daigne? e par le plus grand
<< des fils de la patrie, par Fre? de? ric, s'e? loigner du tro^ne puissant
qui ne la prote? geait pas; mais elle osa se dire allemande; mais
<< elle se sentit fie`re de cre? er elle-me^me sa gloire. Les chants des
bardes germains retentirent sur le sommet des montagnes, se
<< pre? cipite`rent comme un torrent dans les valle? es; le poe`te in-
<< de? pendant ne reconnut pour loi que les impressions de son
<< a^me, et pour souverain que son ge? nie. >>
Il a du^ re? sulter cependant de ce que les hommes de lettres al-
lemands n'ont point e? te? encourage? s par le gouvernement, que
pendant longtemps ils ont fait des essais individuels dans les
sens les plus oppose? s, et qu'ils sont arrive? s tarda` l'e? poque vrai-
ment remarquable de leur litte? rature.
La langue allemande, depuis mille ans, a e? te? cultive? e d'abord
par les moines, puis par les chevaliers, puis par les artisans ,
tels que Hans-Sachs, Se? bastien Brand, et d'autres, a` l'approche
de la re? formation ; et dernie`rement enfin par les savants, qui en
ont fait un langage propre a` toutes les subtilite? s de la pense? e.
En examinant les ouvrages dont se compose la litte? rature al-
lemande, on y retrouve, suivant le ge? nie de l'auteur, les tra-
ces de ces diffe? rentes cultures, comme on voit dans les montagnes
les couches des mine? raux divers que les re? volutions de la terre
y ont apporte? s. Le style change presque entie`rement de nature
suivant l'e? crivain, et les e? trangers ont besoin de faire une nou-
velle e? tude , a` chaque livre nouveau qu'ils veulent comprendre.
Les Allemands ont eu, comme la plupart des nations de l'Eu-
rope, du temps de la chevalerie, des troubadours et des guer-
riers qui chantaient l'amouret les combats. On vient de retrouver
un poe? me e? pique intitule? les Nibelungs, et compose? dans le
treizie`me sie`cle. Ony voit l'he? roi? smeet la fide? lite? qui distinguaient
les hommes d'alors, lorsque tout e? tait vrai, fort, et de? cide? comme
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? ET DES AMIS. 113
les couleurs primitives de la nature. L'allemand, dans ce poe? me, est plus clair et plus simple qu'a` pre? sent; les ide? es ge? ne? rales ne
s'y e? taient point encore introduites , et l'on ne faisait que racon-
ter des traits de caracte`re. La nation germanique pouvait e^tre
conside? re? e alors comme la plus belliqueuse de toutes les nations europe? ennes, et ses anciennes traditions ne parlent que des cha^-
teaux-forts, et des belles mai^tresses pour lesquelles on donnait
sa vie. Lorsque Maximilien essaya plus tard de ranimer la che-
valerie, l'esprit humain n'avait plus cette tendance ; et de? ja` com-
menc? aient les querelles religieuses, qui tournent la pense? e vers
la me? taphysique, et placent la force de l'a^me dans les opinions
pluto^t que dans les exploits.
Luther perfectionna singulie`rement sa langue, enla faisant ser-
vir aux discussions the? ologiques : sa traduction des Psaumes et
dela Bible est encore un beau mode`le. La ve? rite? et la concision
poe? tique qu'il donne a` son style sont tout a` fait conformes au
ge? nie de l'allemand , et le son me^me des mots a je ne sais quelle
franchise e? nergique sur laquelle on se repose avec confiance. Les
guerres politiques et religieuses, ou` les Allemands avaient le
malheur de se combattre les uns les autres, de? tourne`rent les es-
prits de la litte? rature: et quand on s'en occupa de nouveau, ce
fut sous les auspices du sie`cle de Louis XIV, a` l'e? poque ou` le de? -
sir d'imiter les Franc? ais s'empara dela plupart des cours et des
e? crivains de l'Europe.
Les ouvrages de Hagedorn, de Gellert, de Weiss, etc. , n'e? taient
que dufranc? aisappesanti; rien d'original, rien qui fu^t conforme
au ge? nie naturel de la nation. Ces auteurs voulaient atteindre a`
la gra^ce franc? aise, sans que leur genre de vie ni leurs habitudes
leur en donnassent l'inspiration, ils s'asservissaient a` la re`gle ,
sans avoir ni l'e? le? gance ni le gou^t qui peuvent donner de l'agre? -
ment a` ce despotisme me^me. Une autre e? cole succe? da biento^t a`
l'e? cole franc? aise, et ce fut dans la Suisse allemande qu'elle s'e? -
leva; cette e? cole e? tait d'abord fonde? e sur l'imitation des e? crivains
anglais. Bodmer, appuye? par l'exemple du grand Haller, ta^cha de
de? montrer que la litte?
rature anglaise s'accordait mieux avec le
ge? nie des Allemands que la litte? rature franc? aise. Gottsched, un
savant sans gou^t et sans ge? nie, combattit cette opinion. Il jaillit 10.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 114 WIELAND.
une grande lumie`re de la dispute de ces deux e? coles. Quelques
hommes alors commence`rent a` se frayer une route par eux-me^-
mes. Rlopstock tint le premier rang dans l'e? cole anglaise, comme
Wieland dans l'e? cole franc? aise; mais Klopstock ouvrit une car-
rie`re nouvelle a` ses successeurs, tandis que Wieland fut a` la fois
le premier et le dernier dans l'e? cole franc? aise du dix-huitie`me
sie`cle: le premier, parce que nul n'a pu dans ce genre s'e? galer
a` lui; le dernier, parce qu'apre`s lui les e? crivains allemands sui-
virent une route tout a` fait diffe? rente.
Comme il y a dans toutes les nations teutoniques des e? tin-
celles de ce feu sacre? que le temps a recouvert de cendre,
Klopstock , en imitant d'abord les Anglais, parvinta` re? veiller
l'imagination et le caracte`re particuliers aux Allemands; et pres-
qu'au me^me moment Wiu^kelmann dans les arts, Lessing dans
la critique, et Goethe dans la poe? sie, fonde`rent une ve? ritable
e? cole allemande, si toutefois on peut appeler de ce nom ce qui
admet autant de diffe? rences qu'il y a d'individus et de talents di-
vers. J'examinerai se? pare? ment la poe? sie, l'art dramatique, les
romans et l'histoire; mais chaque homme de ge? nie formant,
pour ainsi dire, une e? cole a` part en Allemagne, il m'a semble?
ne? cessaire de commencer par faire connai^tre les traits principaux
qui distinguent chaque e? crivain en particulier, et de caracte? riser
personnellement les hommes de lettres les plus ce? le`bres, avant
d'analyser leurs ouvrages.
CHAPITRE IV. Wieland.
De tous les Allemands qui ont e? crit dans le genre franc? ais,
Wieland est le seul dont les ouvrages aient du ge? nie; et quoi-
qu'il ait presque toujours imite? les litte? ratures e? trange`res, on ne
peut me? connai^tre les grands services qu'il a rendus a` sa propre
litte? rature, en perfectionnant sa langue, en lui donnant une ver-
sification plus facile et plus harmonieuse.
Il y avait en Allemagne une foule d'e? crivains qui ta^chaient de
suivre les traces de la litte? rature franc? aise dusie`cle de Louis XIV;
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\\ieland est le premier qui ait introduit avec succe`s celle du dix-huitie`me sie`cle. Dans ses e? crits en prose, il a quelques rapports
avec Voltaire, et dans ses poe? sies, avec l'Arioste. Mais ces rap-
ports, qui sont volontaires, n'empe^chent pas que sa nature au
fond ne soit tout a` fait allemande. Wieland est infiniment plus
instruit que Voltaire; il a e? tudie? les anciens d'une fac? on plus
e? rudite qu'aucun poe`te ne l'a fait en France. Les de? fauts, comme
les qualite? s de Wieland, ne lui permettent pas de donner a` ses
e? crits la gra^ce et la le? ge`rete? franc? aises.
Dans ses romans philosophiques, Agathon, Pe? re? grinus Pro-
te? e, il arrive tout de suite a` l'analyse, a` la discussion, a` la me? -
taphysique; il se fait un devoir d'y me^ler ce qu'on appelle com-
mune? ment des fleurs; mais l'on sent que son penchant naturel
serait d'approfondir tous les sujets qu'il essaye de parcourir. Le
se? rieux et la gaiete? sont l'un et l'autre trop prononce? s, dans les
romans de Wieland, pour e^tre re? unis; car, en toute chose, les
contrastes sont piquants, mais les extre^mes oppose? s fatiguent.
Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et
philosophique qui rende indiffe? rent atout, excepte? a` la manie`re
piquante d'exprimer cette insouciance. Jamais un Allemand ne
peut arriver a` cette brillante liberte? de plaisanterie; la ve? rite?
l'attache trop, il veut savoir et expliquer ce que les choses sont,
et lors me^me qu'il adopte des opinions condamnables, un re-
pentir secret ralentit sa marche malgre? lui. La philosophie
e? picurienne ne convient pas a` l'esprit des Allemands; ils donnent
a` cette philosophie un caracte`re dogmatique, tandis qu'elle n'est
se? duisante que lorsqu'elle se pre? sente sous des formes le? ge`res:
de`s qu'on lui pre^te des principes, elle de? plai^t a` tous e? galement. Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de gra^ce
et d'originalite? que ses e? crits en prose: l'Obe? ron et les autres
poe`mes dont je parlerai a` part, sont pleins de charme et d'ima-
gination. On a cependant reproche? a` Wieland d'avoir traite?
l'amour avec trop peu de se? ve? rite? , et il doit e^tre ainsi juge? chez
ces Germains qui respectent encore un peu les femmes , a` la
manie`re de leurs ance^tres; mais quels qu'aient e? te? les e? carts
d'imagination que Wieland se soit permis, on ne peut s'empe^cher
de reconnai^tre en lui une sensibilite? ve? ritable; il a souvent eu
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? 116 WIELA. ND.
bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l'amour, mais
une nature se? rieuse l'empe^che de s'y livrer hardiment; il res-
semble a` ce prophe`te qui be? nit au lieu de maudire; il finit par
s'attendrir, en commenc? ant par l'ironie.
L'entretien de Wieland a beaucoup de charme, pre? cise? ment
parce que ses qualite? s naturelles sont en opposition avec sa phi-
losophie. Ce de? saccord peut lui nuire comme e? crivain, mais rend
sa socie? te? tre`s-piquante: il est anime? , enthousiaste, et comme
tous les hommes de ge? nie, jeune encore dans sa vieillesse; et
cependant il veut e^tre sceptique, et s'impatiente quand on se
sert de sa belle imagination me^me, pour le porter a` la croyance.
Naturellement bienveillant, il est ne? anmoins susceptible d'hu-
meur; quelquefois parce qu'il n'est pas content de lui, quelque-
fois parce qu'il n'est pas content des autres : il n'est pas content
de lui, parce qu'il voudrait arriver a` un degre? de perfection
dans la manie`re d'exprimer ses pense? es, a` laquelle les choses et
les mots ne se pre^tent pas; il ne veut pas s'en tenir a` ces a` peu
pre`s qui conviennent mieux a` l'art de causer que la perfection
me^me: il est quelquefois me? content des autres, parce que sa
doctrine un peu rela^che? e et ses sentiments exalte? s ne sont pas
faciles a` concilier ensemble. Il y a en lui un poe^le allemand et
un philosophe franc? ais, qui se fa^chent alternativement l'un pour
l'autre; mais ses cole`res cependant sont tre`s-douces a` supporter;
et sa conversation, remplie d'ide? es et de connaissances, servirait
de fonds a` l'entretien de beaucoup d'hommes d'esprit en divers
genres.
Les nouveaux e? crivains, qui ont exclu de la litte? rature alle-
mande toute influence e? trange`re, ont e? te? souvent injustes en-
vers Wieland: c'est lui dont les ouvrages, me^me dans la traduc-
tion , ont excite? l'inte? re^t de toute l'Europe; c'est lui qui a fait
servir la science de l'antiquite? au charme de la litte? rature; c'est
lui qui a donne? , dans les vers, a` sa langue fe? conde, mais rude,
une flexibilite? musicale et gracieuse ; il est vrai cependant qu'il
n'e? tait pas avantageux a` son pays que ses e? crits eussent des imi-
tateurs; l'originalite? nationale vaut mieux, et l'on devait, tout
en reconnaissant Wieland pour un grand mai^tre, souhaiter qu'il
n'eu^t pas de disciples.
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? KLOPSTOCK- 117
CHAriTRE V.
Klopstock.
Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d'hommes remarqua-
bles dans l'e? cole anglaise que dans l'e? cole franc? aise. Parmi les
e? crivains forme? s parla litte? rature anglaise, il faut compter d'a-
bord cet admirable Haller, dont le ge? nie poe? tique le servit si effi-
cacement, comme savant, en lui inspirant plus d'enthousiasme
pour la nature, et des vues plus ge?