Avez-vous pris note,
Monsieur
de Baker?
Samuel Beckett
Arthur dit :
Ne désespérez pas, Monsieur Graves. Un jour les nuages se dissiperont et le soleil, si longtemps obnubilé, brillera de plus belle, pour vous, Monsieur Graves, enfin.
Pas plus de nerf, Monsieur Arthur, dit Monsieur Graves, qu'un bœuf.
Oh Monsieur Graves, dit Arthur, ne dites pas ça.
Quand je dis nerf, dit Monsieur Graves, je veux dire - . Il fit un geste avec sa fourche.
Avez-vous essayé Bando, Monsieur Graves? dit Arthur. Une capsule, dans un doigt de lait tiède, avant et après les repas, et de nouveau le soir, au coucher. J'avais tout essayé et étais au désespoir lorsqu'une amie me parla de Bando. Son mari ne pouvait plus s'en passer, comprenez-vous. Essaie- le, dit-elle, et reviens me voir dans cinq ou six ans. Je l'ai essayé, Monsieur Graves, et ma vie en a été transformée. De l'homme morose que j'étais, apathique et constipé, cou- vert de squames, abandonné de tous, l'haleine fétide et
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l'appétit dépravé (depuis des années je ne mangeais plus que du gros lard rance), je suis devenu, après quatre ans au Bando, vif comme un lézard, nudiste à succès, maître de mes selles, presque père et amateur de pommes à l'an- glaise. Bando. S'écrit comme ça se prononce.
Monsieur Graves dit qu'il en ferait l'essai.
L'ennui avec Bando, dit Arthur, c'est qu'il n'y a plus moyen d'en avoir, dans cet infortuné pays. Pour les produits inférieurs, tels qu'ostréine et mouches espagnoles, il paraît qu'on trouve encore, dans les quartiers excentriques, des pharmaciens au grand cœur qui se laissent fléchir, à condi- tion de se voir supplier à quatre pattes dans les dix ou quinze minutes qui suivent leur repas de midi. Mais pour Bando, même un samedi après-midi, vous pouvez toujours ramper. Car l'Etat, faisant litière comme d'habitude du droit des gens, et dûment indifférent aux souffrances de dizaines de milliers d'hommes, et de centaines de milliers de femmes, d'un bout à l'autre du territoire, a jugé bon de mettre l'em- bargo sur ce produit admirable, susceptible de faire gicler la joie, à un prix raisonnable, dans le foyer conjugal, et autres lieux de rendez-vous, plongés aujourd'hui dans la désolation. De sorte qu'il ne peut plus entrer dans nos ports, ni fran- chir notre frontière septentrionale, qu'à raison d'un suin- tement casuel, aléatoire et subreptice, je veux dire en vrac dans les dessous de l'épouse, ou dans le sac à cannes du golfeur, ou dans le bréviaire creux de quelque curé huma- nitaire, où à peine découvert il est saisi, et confisqué, par un grossier commis des douanes à moitié fou d'intoxica- tion séminale, et vendu, à dix et même quinze fois sa valeur déclarée, à des voyageurs de commerce rentrant érein- tés d'une tournée infructueuse. Mais je ne saurais mieux illustrer mon propos qu'en vous racontant l'aventure de mon vieil ami Monsieur Ernest Louit qui, dans les heures les plus sombres de l'école et de l'université, ne m'aban- donna jamais, quoique souvent exhorté à le faire, tant par
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ses supporters que par les miens. Sa thèse doctorale s'inti- tulait, je m'en souviens, Les Intuitions Matbématiques des Visiceltes, sujet sur lequel il professait les opinions les plus radicales, car il était des intimes de Monsieur l'Intendant, leur commerce (le mot n'est pas trop fort) étant fondé sur une communauté de goûts, pour ne pas dire d'agissements, hélas trop répandus dans les milieux académiques, et dont sans doute le plus mignon était le schnaps au réveil, qui le plus souvent les surprenait ensemble. Louit sollicita à cette époque, par le truchement de Monsieur l'Intendant, et finit par se voir accorder, un crédit supplémentaire de cinquante livres, somme qu'en sa candeur il jugeait suf- fisante pour couvrir les frais de six semaines de recherche, chez les autochtones, dans le comté de Clare. Son analyse de ce dérisoire devis était la suivante :
Déplacement Brodequins Pacotille Gratifications Sustentation
LSD 1 15 0 0 15 0 5 0 0 0 10 0
42 0 0 Total 5000
La nourriture nécessaire au maintien de son chien, un bull- terrier, dans l'état de pléthore sanguinaire qui lui était habi- tuel, il se déclara généreusement disposé à la payer de ses propres deniers, et il ajouta, avec sa candeur inimitable, ct à la grande joie du Comité des Subventions, qu'il pensait pouvoir s'en remettre à O'Connor pour . vivre sur l'habi- tant. A ces différents chapitres il ne fut fait aucune objec- tion. En revanche l'absence d'autres, d'usage en pareil cas, comme par exemple celui correspondant à l'hébergement pour la nuit, provoqua un certain étonnement. Invité, par
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le truchement de Monsieur l'Intendant, à s'expliquer sur cette omission, Louit répondit, par le truchement de Mon- sieur l'Intendant, qu'en raison de sa complexion raffinée à l'extrême il comptait passer ses nuits, tant qu'il n'aurait pas quitté la région, dans le foin odoriférant, ou dans la paille odoriférante, selon le cas, des granges locales. Cet éclaircisse- ment déclencha un nouvel accès d'hilarité chez les membres du comité. Et ceux qui s'en souvenaient ne pouvaient qu'ad- mirer, au retour de Louit, la franchise avec laquelle il avoua n'avoir trouvé, au cours de son expédition, que trois granges en tout et pour tout, dont deux abritaient des bouteilles vides et la troisième le squelette d'une chèvre. Mais il y en avait chez qui ces déclarations et d'autres analogues firent l'objet d'un accueil nettement moins amical. Car Ernest, blême et défait, réintégra son logis trois semaines avant la
date prévue. Invité, par le truchement de Monsieur l'Inten- dant, à produire les brodequins pour l'acquisition desquels quinze shillings lui avaient été alloués sur les maigres res- sources du Collège, Louit répondit, par le même canal, que dans l'après-midi finissant du vingt-et-un novembre, dans le voisinage de Handcross, ils avaient malheureusement lâché ses pieds, aspirés par un marécage qu'à cause de la lumière incertaine, et de la confusion de ses facultés due à des jeûnes prolongés, il avait pris pour un champ d'oignons tardifs. A l'espoir courtoisement formulé qu'O'Connor avait eu le temps de ne pas trop s'ennuyer Louit répondit, avec gratitude et reconnaissance , qu 'en cette même occasion il avait dû, bien à contre-cœur, enfoncer dans le marais la tête du chien et l'y maintenir le temps pour son cœur fidèle de cesser de battre, et ensuite le rôtir, avec la peau, qu'il n'avait pu se résoudre à enlever, sur un feu de joncs et de roseaux. Il ne s'en faisait pas une gloire, O'Connor à sa place en aurait fait autant pour lui. Les os de son vieux compagnon, auxquels ne manquaient plus que les
moelles, reposaient chez lui, dans un sac, et pouvaient être 178
inspectés tous les après-midi sauf le dimanche, entre quatorze heures quarante-cinq et quinze heures quinze. Monsieur l'Intendant se demanda alors, au nom du comité, si Mon- sieur Louit ne verrait pas d'inconvénient à donner un bref aperçu de l'impulsion imprimée à ses études par son bref séjour dans les provinces. Louit répondit qu'il s'en serait fait une joie s'il n'avait eu le malheur d'égarer, le matin même de son départ de l'ouest, entre onze heures et midi, dans les vestiaires des messieurs de la gare d'Ennis, les cinq cents feuilles éparses entièrement remplies recto verso de notes sténographiées couvrant toute la période en ques- tion. Soit, ajouta-t-il, cinq pages, pas une de moins, ou dix faces par jour en moyenne. Depuis lors il se démenait de son mieux et, il en avait peur, bien au-delà de ses forces, pour récupérer son manuscrit qui, en tant que tel, ne pou- vait avoir la moindre valeur pour personne à part l'auteur et, éventuellement, l'humanité. Mais selon son expérience des vestiaires de gare, et en particulier de ceux exploités par le réseau de l'ouest, il était fatal que tout objet égaré en ces endroits, et ayant la moindre ressemblance avec du papier, à l'exception peut-être de cartes de visite, timbres- poste, tickets du P. M. U. et billets de train poinçonnés, soit englouti et perdu à tout jamais. Si bien que ses efforts pour recouvrer son bien, gravement entravés par manque de force, et par pénurie de fonds, lui paraissaient voués à l'échec, plutôt qu'au succès. Et une telle perte était irrépa- rable, car des innombrables observations faites pendant son expédition, et des réflexions en découlant, en toute hâte et dans les pires conditions jetées sur le papier, il n'avait à son grand regret que peu ou point de souvenir. A la relation de ces douloureux événements, à' savoir la perte de ses brodequins, de son chien, de son labeur, de son argent, de sa santé et peut-être même de l'estime de ses supérieurs hiérarchiques, Louit n'avait rien à ajouter sinon qu'il se ferait un plaisir de comparaître devant le comité, à une
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date à débattre entre les intéressés, avec la preuve que sa mission n'avait pas été entièrement vaine. Fixés le jour et l'heure on put voir Louit s'avancer, conduisant par la main un vieillard portant kilt, plaid, brogues et, malgré le froid, des chaussettes de soie amarrées aux mollets vio- lacés au moyen de minces supports-chaussettes mauves de bon ton, et tenant sous le bras un feutre noir à larges bords. Louit dit, Vous avez devant vous, Messieurs, Mon- sieur Thomas Nackybal, natif de Burren. C'est là qu'il a passé toute sa vie, là d'où il n'est parti qu'à son corps défendant, là où il brûle de retourner tuer son cochon, consolation annuelle de sa solitude. Monsieur Nackybal a maintenant soixante-treize ans et n'a jamais reçu, pendant tout ce temps, d'autre instruction que celle relative à cer- tains sujets agricoles, indispensables à l'exercice de son
métier, tels le toit de trèfle, la patate de rocher, l'art du fumier maison, la tourbe ignifuge et le porc insectivore, de sorte qu 'il ne sait, et n ' a jamais su, ni lire, ni écrire, ni, sans le secours de ses doigts, et de ses orteils, addition- ner, soustraire, multiplier ou diviser le moindre nombre entier à, de ou par un autre. Voilà pour le Nackybal mental. Quant au physique - . Tout doux, Monsieur Louit, dit le président, levant la main, un moment, Monsieur Louit, s'il vous plaît. Mille, Monsieur, si vous voulez, dit Louit. Sur le podium ils étaient cinq, Monsieur ü'Meldon, Monsieur Magershon, Monsieur Fitzwein, Monsieur de Baker et Monsieur MacStern, de gauche à droite. Ils se consultèrent. Monsieur Fitzwein dit, Monsieur Louit, vous ne nous ferez pas croire que l'existence mentale de cet être se réduit à la seule appréhension, dans l'ignorance totale des rudiments, de ce qui est nécessaire à sa survie. C'est là en effet le mérite, répondit Louit, que j'ose reven- diquer pour mon ami, convaincu que dans son esprit, à part la pâle musique de l'ignorance dont vous parlez et la pâle lumière, dans quelque coin du cervelet siège de toute
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idéation agricole, de comment extraire de la parcelle de moraine ancestrale, avec le minimum de labeur, le maximum de nourriture pour son cochon et pour lui-même, tout n'est qu'une extase de ténèbres, et de silence. Le comité, dont les yeux n'avaient pas quitté Louit pendant qu'il exécutait cette phrase, les reporta maintenant sur Monsieur Nacky- bal, comme s'il était question de sa carnation. Ils entre- prirent alors de se regarder et s'y employèrent un bon mo- ment avant d'y parvenir. Non qu'ils se soient regardés lon- guement, non, pas si bêtes. Mais lorsque cinq hommes se regardent, si en théorie il n'y faut que vingt regards, à raison de quatre chacun, cependant dans la pratique ce nombre est rarement suffisant, du fait des nombreux regards
qui s'égarent. Par exemple, Monsieur Fitzwein regarde Mon- sieur Magershon, à sa droite. Mais Monsieur Magershon ne regarde pas Monsieur Fitzwein, à sa gauche, mais Monsieur ü'MeIdon, à sa droite. Mais Monsieur O'Meldon ne regarde pas Monsieur Magershon, à sa gauche, mais, penché en avant, Monsieur MacStern, quatrième à sa gauche à l'autre bout de la table. Mais Monsieur MacStern ne regarde pas, penché en avant, Monsieur ü'MeIdon, quatrième à sa droite à l'autre bout de la table, mais, droit sur son siège, Monsieur de Baker, à sa droite. Mais Monsieur de Baker ne regarde pas Monsieur MacStern, à sa gauche, mais Mon- sieur Fitzwein, à sa droite. Alors Monsieur Fitzwein, las
de regarder le crâne de Monsieur Magershon, regarde main- tenant, penché en avant, Monsieur ü'Meldon, deuxième à sa droite au bout de la table. Mais Monsieur ü'Meldon, las de regarder, penché en avant, Monsieur MacStern, regarde maintenant, penché en arrière, Monsieur de Baker, troisième à sa gauche. Mais Monsieur de Baker, las de regarder le crâne de Monsieur Fitzwein, regarde mainte-
nant, penché en avant, Monsieur Magershon, deuxième à sa droite. Mais Monsieur Magershon, las du spectacle de l'oreille gauche de Monsieur O'Meldon, regarde mainte-
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nant, penché en avant, Monsieur MacStern, troisième à sa gauche au bout de la table. Mais Monsieur MacStern, las de regarder le crâne de Monsieur de Baker, regarde main- tenant, penché en avant, Monsieur Fitzwein, deuxième à sa droite. Puis Monsieur Fitzwein, las de regarder, penché en avant, Monsieur O'Meldon, regarde maintenant, penché en avant dans l'autre sens, Monsieur MacStern, deuxième à sa gauche au bout de la table. Mais Monsieur MacStern, las de regarder, penché en avant, Monsieur Fitzwein, regarde maintenant, penché en arrière, Monsieur Magershon, troi- sième à sa droite. Mais Monsieur Magershon, las de regarder, penché en arrière, Monsieur MacStern, regarde maintenant, penché en avant, Monsieur de Baker, deuxième à sa gauche. Mais Monsieur de Baker, las de regarder, penché en avant, Monsieur Magershon, regarde maintenant, penché en arrière, Monsieur O'Meldon, troisième à sa droite au bout de la table. Mais Monsieur O'Meldon, las de regarder, penché en arrière, Monsieur de Baker, regarde maintenant, penché en avant, Monsieur Fitzwein, deuxième à sa gauche. Alors Monsieur Fitzwein, las de regarder, penché en avant, l'oreille gauche de Monsieur MacStern, se redresse et se tournant vers le seul membre du comité dont il n'ait pas encore cherché le regard, à savoir Monsieur de Baker, se voit récom- penser par l'occiput poli de ce monsieur. Car Monsieur de Baker, las de regarder, penché en arrière, l'oreille gauche de Monsieur Magershon, et s'étant tourné en vain vers tous les membres du comité à l'exception de son voisin de gauche, s'est redressé et plonge maintenant son regard dans les corolles douteuses de l'oreille droite de Monsieur MacStern. Car Monsieur MacStern, n'en pouvant plus de l'oreille gauche de Monsieur Magershon, et n'ayant pas d'al-
ternative, contemple maintenant, penché en avant, le profil droit écœuré et même écœurant de Monsieur O'Meldon. Car Monsieur O'Meldon bien sûr, ayant éliminé tous ses collègues à l'exception de son voisin immédiat, s'est redressé et consi-
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dère maintenant les furoncles, pustules et comédons de la nuque de Monsieur Magershon. Car Monsieur Magershon, ayant épuisé les beautés de l'oreille droite de Monsieur de Baker, s'est redressé et bénéficie à présent, certes pas pour la première fois de l'après-midi, mais avec une plénitude accrue, du déjeuner de fayots de Monsieur Fitzwein, Ainsi des cinq fois quatre soit vingt regards lancés, pas un seul de rendu, et toutes ces contorsions, en avant, en arrière, à droite et à gauche, n'ont abouti à rien, et en fait de résultat obtenu par le comité dans sa tentative pour se regarder ses yeux auraient tout aussi bien pu être fermés, ou levés au ciel. Et ce n'est pas fini. Car voilà sans doute Monsieur Fitzwein qui dit, Ça fait un moment que je n'ai regardé Monsieur Magershon, vivement que je le regarde de nouveau, qui sait, il me regarde peut-être. Mais Monsieur Magershon qui, on s'en souvient, vient de regarder Monsieur Fitzwein, aura certainement tourné la tête dans l'autre sens pour regarder Monsieur O'Meldon, avec l'espoir de se voir regarder de ce dernier, car ça fait un moment que Monsieur Magershon n'a regardé Monsieur O'Meldon. Mais si ça fait un moment que Monsieur Magershon n'a regardé Mon- sieur O'Meldon, ça ne fait pas un moment que Monsieur O'Meldon n'a regardé Monsieur Magershon, puisqu'il vient juste de le faire, n'est-ce pas? Et il serait peut-être encore à le faire, car les yeux des trésoriers ne sont pas de ceux qui facilement se baissent ou se détournent, n'eût été un effluve étrange, non sans fragrance au départ, mais à la longue franchement révoltant, qui s'élève des profondeurs
des sous-vêtements de Monsieur Magershon et s'exhale, plus léger que l'air, entre sa nuque et son faux-col, tenta- tive audacieuse et sans conteste réussie, de la part du nerf vague de ce dignitaire, pour compenser l'affolement momen- tané de ses connexions supérieures. Monsieur Magershon se tourne donc vers Monsieur O'Meldon et voit celui-ci qui regarde, non pas lui, comme il l'avait espéré (car s'il
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n'avait espere, en se tournant pour regarder Monsieur' O'Meldon, se voir regarder de Monsieur O'Meldon, alors il ne se serait pas tourné pour regarder Monsieur ü'Meldon, non, mais se serait penché en avant, ou peut-être en arrière, pour regarder Monsieur MacStern, ou peut-être Monsieur de Baker, mais plus vraisemblablement celui-là, en tant que moins récemment regardé que celui-ci), mais Monsieur Mac- Stern, avec l'espoir de se voir regarder de ce dernier. Et quoi de plus naturel, car des quatre regards que Monsieur
ü'Meldon a eus jusqu'à présent celui à l'intention de Mon- sieur MacStern est le plus ancien, et Monsieur ü'Meldon ne peut pas raisonnablement savoir que des quatre eus par Monsieur MacStern le plus récent est celui à l'adresse de Monsieur ü'Meldon, puisqu'il vient à peine de s'achever, n'est-ce pas? Monsieur O'Meldon voit donc Monsieur Mac- Stern qui regarde, non pas lui, comme il l'avait espéré, mais, avec l'espoir de se voir regarder de Monsieur de Baker, Monsieur de Baker. Mais Monsieur de Baker, pour la même raison qui fait que Monsieur Magershon regarde, non pas
Monsieur Fitzwein, mais Monsieur O'Meldon, et que Mon- sieur O'Meldon regarde, non pas Monsieur Magershon, mais Monsieur MacStern, et que Monsieur MacStern regarde, non pas Monsieur O'Meldon, mais Monsieur de Baker, regarde, non pas Monsieur MacStern, comme Monsieur MacStern l'avait espéré (car si Monsieur MacStern n'avait espéré, en se tournant pour regarder Monsieur de Baker, se voir regar- der de Monsieur de Baker, alors il ne se serait pas tourné
pour regarder Monsieur de Baker, non, mais se serait penché en avant, ou peut-être en arrière, pour jeter un œil à Mon- sieur Fitzwein, ou peut-être à Monsieur Magershon, mais plus probablement à celui-là, en tant que moins récemment regardé que celui-ci), mais Monsieur Fitzwein alors suspendu à l'aspect postérieur de Monsieur Magershon à peu de chose près comme un moment plus tôt Monsieur Magershon au sien, et Monsieur ü'Me1don à celui de Monsieur Mager-
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shon. Et ainsi de suite. Jusqu'à ce que des cinq fois huit soit quarante regards dépensés pas un seul n'ait été payé de retour et que le comité, dans ses efforts pour se regar- der, malgré toutes ses acrobaties, ne soit pas plus avancé qu'au moment désormais irrévocable de les avoir entrepris. Et ce n'est pas fini. Car incalculables les regards encore à lancer, le temps encore à perdre, avant que chaque œil trouve l'œil qu'il cherche et qu'affluent dans chaque esprit l'énergie, le réconfort et le courage nécessaires à la reprise de l'ordre du jour. Et tout cela par manque de méthode, d'autant moins pardonnable chez un comité que les comités, les grands comme les petits, sont plus souvent dans la nécessité de se regarder que tout autre rassemblement, à l'exception peut-être des commissions. Or de toutes les méthodes à employer pour qu'un comité puisse se regarder rapidement, et que soient évités tout ce tracas et surmenage fléau des comités qui se regardent sans méthode, une des meilleures est sans doute celle-ci. Que des numéros soient affectés aux membres du comité, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et ainsi de suite, autant de numéros que de membres du comité, de manière que chaque membre du comité ait son numéro bien à lui et qu'aucun membre du comité n'en soit dépourvu, et que ces numéros soient gra- vés dans la mémoire des membres du comité jusqu'à ce que chaque membre du comité sache, d'un savoir indélébile, non seulement son numéro à lui, mais les numéros des autres membres du comité, et que ces numéros soient al- loués aux membres du comité au moment de sa constitution et maintenus inchangés jusqu'au moment de sa dissolution, car si à chaque nouvelle réunion du comité une nouvelle numération devait intervenir il en résulterait une confusion sans nom (du fait de la nouvelle numération) et un désordre indicible. Il apparaîtra alors que chaque membre du comité sans exception est non seulement pourvu de son numéro à lui, mais content de ce numéro, et tout disposé à l'ap-
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prendre par cœur, et non seulement le sien, mais tous les autres numéros aussi, jusqu'à ce que chaque numéro évoque aussitôt dans son esprit un nom, un visage, un tempérament, une fonction, et chaque visage un numéro. Alors, venu le moment où le comité doit se regarder, que tous les membres sauf le numéro un regardent ensemble le numéro un et que le numéro un les regarde tous tour à tour, puis ferme les yeux, si le cœur lui en dit, car il a fait son devoir. Ensuite de tous ceux sauf le numéro un ayant regardé le numéro un et par le numéro un été regardés un à un, que tous sauf le numéro deux regardent ensemble le numéro deux et que le numéro deux à son tour les regarde tous tour à tour, puis enlève ses lunettes et se repose les yeux, s'il a mal aux yeux et porte des lunettes, car il n'a plus rien à faire, pour le moment. Ensuite de tous ceux sauf le numéro deux, et bien sûr Je numéro un, ayant regardé ensemble le numéro deux et par le numéro deux été regardés un à un, que tous à l'exception du numéro trois regardent ensemble le numéro trois et que le numéro trois à son tour les regarde tous tour à tour, puis se lève et aille à la fenêtre et regarde dehors, s'il ressent le besoin d'un peu de mouvement et d'un changement de scène, car on n'a plus besoin de lui, pour l'instant. Ensuite de tous ceux à l'exception du numéro trois, et bien entendu des numéros deux et un, ayant regardé ensemble le numéro trois et par le numéro trois été regardés un à un, que tous hormis le numéro quatre regardent ensemble le numéro quatre et que le numéro quatre à son tour les regarde tous l'un après l'autre, puis se masse doucement les globes, s'il en éprouve le besoin, car leur rôle immédiat est terminé.
Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que deux membres du comité qui alors à leur tour qu'ils se regardent, puis se baignent la cornée, s'ils ont apporté leurs œillères, avec un peu de laudanum, ou une solution boriquée légère, ou un peu de thé tiède léger, car ils l'ont bien mérité. Il apparaîtra alors que le comité s'est regardé dans les plus
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brefs délais, et avec le nummum de regards, soit x: - x regards s'il y a x membres du comité, et y2 - Y s'il y en a y. Mais peu à peu deux à deux les yeux décochèrent de nouveau leurs traits interrogateurs, d'abord à l'endroit de Monsieur Nackybal, ensuite à celui de Louit qui ainsi enhardi reprit, Le physique, Messieurs, vous l'avez sous les yeux, les pieds sont gros et plats, et ainsi continua, lente- ment de bas en haut, tant et si bien qu'il finit par en venir à la tête, chapitre sur lequel, comme d'ailleurs sur le reste, il avait beaucoup de choses à dire, excellentes, moyennes, mémorables, quelconques et inoubliables. Monsieur Fitz- wein dit, Mais ce n'est pas un grand rn-rn-malade? Il peut diriger ses pas tout seul? S'asseoir, rester assis, se remettre debout, rester debout, manger, boire, se coucher, dormir, se lever et vaquer à ses devoirs, sans assistance? Oh oui, Monsieur, dit Louit, même pour excréter il n'a besoin de personne. Tiens tiens, dit Monsieur Fitzwein. Il ajouta, Et sa vie sexuelle, à propos d'excrétion? Celle d'un céli- bataire impécunieux d'aspect repoussant, dit Louit, n'en déplaise à personne. Vous dites? dit Monsieur MacStern. Baise sa cochonne, dit Louit. Eh bien, dit Monsieur Fitz-
wein, ça nous fait toujours plaisir, à moi pour ma part d'abord, à mes collègues ensuite pour la leur, de rencontrer un déchet d'un autre milieu d'aisance que le nôtre, que le mien, que le leur. Et à ce titre je veux bien croire que nous vous sommes obligés. Mais je ne sais si nous saisissons,
je ne sais si moi je saisis et ça m'étonnerait fort que mes confrères saisissent, le rapport entre ce monsieur et le but de votre récent voyage, Monsieur Louit, votre récent voyage si bref et - passez-moi l'expression - si dispendieux au littoral atlantique. Là-dessus Louit pour 'toute réponse, de sa main droite lancée en arrière, chercha la gauche de Mon- sieur Nackybal qu'il se rappelait avoir vu assis, avant de le perdre des yeux, docilement et décemment assis, un peu à sa droite et en retrait. Si je vous raconte tout cela avec un tel
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luxe de détails, Monsieur Graves, c'est qu'il m'est impos- sible, croyez-moi, malgré que j'en aie, et pour des raisons dont je vous ferai grâce, car elles me sont inconnues, de faire autrement. Les détails, Monsieur Graves, je les honnis, je les vomis, tout autant que vous, jardinier. Quand vous semez vos petits pois, quand vous semez vos haricots, quand vous semez vos pommes de terre, quand vous semez vos carottes, vos navets, vos panais et autres pivotantes, le faites-vous avec maniaquerie? Que non, mais vivement vous creusez un sillon, aligné tant bien que mal, ni tout à fait droit, ni tout à fait tortueux, ou une série de trous, à des intervalles
qui n'offusquent pas votre vieil œil fatigué, ou ne l'offus- quent qu'un moment, le temps de les combler, et vous y laissez tomber la semence, l'esprit ailleurs, comme le prêtre dans la tombe la poussière ou la cendre, et vous ramenez la terre dessus, du bout de votre sabot probablement, en sachant que si la semence doit croître et multiplier, dix fois, quinze fois, vingt fois, vingt-cinq fois, trente fois, trente-cinq fois, quarante fois, quarante-cinq fois et jusqu'à cinquante fois, elle le fera, et que sinon elle ne le fera pas. Plus jeune, Monsieur Graves, nul doute que vous aviez recours au cordeau, au niveau, au litre en bois, au fil à plomb, et placiez vos petits pois, vos haricots, vos maïs, vos lentilles, par paquets de quatre, ou cinq, ou six, ou
sept, non pas quatre dans un trou, et cinq dans un autre, et six dans un troisième, et sept dans un quatrième, non, mais dans chaque trou quatre, ou cinq, ou six, ou sept, et vos pommes de terre le germe en haut, et mélangiez vos graines de carotte et de navet, vos graines de radis et de panais, avec de la poussière, ou du sable, ou de la cendre, avant de les confier à la couche. Alors qu'aujourd'hui! Et quand avez-vous renoncé, Monsieur Graves, au cordeau, au niveau, au litre en bois, au fil à plomb, et à placer et à étendre votre semence de la sorte, avant de la semer? A quel âge, Monsieur Graves, et en quelles circonstances?
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Est-ce d'un seul coup, Monsieur Graves, que tout fut balayé, le cordeau, le niveau, le litre en bois, le fil à plomb, et qui sait quels autres adjuvants mécaniques, et la façon de placer, et la manière de mélanger, ou bien le cordeau d'abord, puis un peu plus tard le niveau, puis un peu plus tard le litre en bois, puis un peu plus tard le fil à plomb (dont j'avoue ne pas saisir l'utilité), puis un peu plus tard le plaçage pointilleux, puis enfin un peu plus tard le mélangeage méticuleux? Ou est-ce par dépouil- lements successifs plus amples, Monsieur Graves, portant chacun sur plusieurs unités, que peu à peu vous avez atteint ce haut degré de liberté, où vous n'avez plus besoin que de semence, de terre, de fumier, d'eau et d'un bâton? Mais la main gauche de Monsieur Nackybal n'était pas libre, la droite non plus, car de la première il soutenait le poids de sa masse maintenant en porte-à-faux extrême, pendant que de l'autre, invisible sous le kilt, il grattait en connaisseur, sans rudesse mais en appuyant, à travers le tissu échauffant quoique élimé de son caleçon d'hiver, un diffus prurit anoscrotal (vers? nerfs? hémorrhoïdes? ou pire? ) vieux de soixante-quatre ans. Le faible raclement se faisait entendre du tranchant de la main qui allait et venait, allait et venait, et ces crissements, joints à la pose du corps comme en pâmoison de souffrance et à l'ex- pression du visage, tendue, comblée, ébahie, expectante, induisirent à tel point le comité en erreur qu'il s'exclama, Quelle vitalité! A son âge! La vie au grand air! La vie de garçon! Ego autem! (1) (Monsieur MacStern. ) Mais voilà déjà que Monsieur Nackybal, s'étant procuré un tem- poraire soulagement, retira en se redressant la main droite de sous sa jupe et dans un geste caractéristique la promena, dos contre ses lèvres, plusieurs fois sous son nez. Puis
(1) Locution latine signifiant à peu près moi (ego) aussi (autem).
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il reprit sa pose, la pose décente qu'avait rompue le brusque réveil de sa vieille affection, les mains sur les genoux, les vieilles mains poilues, noueuses et tavelées sur les vieux genoux nus, osseux et bleus, et avec l'air de celui qui se tourne vers un spectacle depuis longtemps familier, ou pour quelque autre raison dépourvue d'intérêt, se mit à
regarder par la fenêtre, d'un œil terne qui semblait plu- tôt aux écoutes, le ciel bas soutenu ça et là par une cou- pole, un dôme, un toit, une flèche, un clocher, le faîte d'un arbre. Mais voilà que Louit, car le moment était venu, conduisit Monsieur Nackybal au pied du podium, le fixa affectueusement en plein visage, ou plus exactement en plein quart de visage, soit à peu près affectueusement en pleine oreille, car plus Louit tournait vers Monsieur Nacky- bal son visage, son plein visage affectueux, plus Monsieur Nackybal détournait le sien, ruine brique envahie de poils, et dit, d'une voix forte, lente et solennelle, Quatre cent trente- huit mille neuf cent soixante-seize. Ce fut alors que Monsieur Nackybal à la surprise générale, détacha du ciel ses yeux doci- les, stupides, liquides, exorbités, pour les poser sur Mon- sieur Fitzwein qui au bout d'un moment s'exclama, encore à la surprise générale, Une gazelle ! Une brebis! Une vieille brebis! Monsieur de Baker, dit Louit, auriez-vous l'obli- geance de noter soigneusement tout ce que je dirai, et tout ce que dira mon ami ici présent, dorénavant? Mais comment donc, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Je vous suis très obligé, Monsieur de Baker, dit Louit. Voyons, voyons, de rien, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Je peux donc compter sur vous, Monsieur de Baker, dit Louit. Sans faute, Monsieur Louit, sans faute, dit Monsieur de Baker. Vous êtes trop aimable, Monsieur de Baker, dit Louit. Bah! vous voulez rire, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Une chèvre! Une vieille bique! s'écria Monsieur Fitzwein. Grâce à vous j'ai maintenant l'esprit tranquille, Monsieur de
Baker, dit Louit. Pas un autre mot, Monsieur Louit, dit 190
Monsieur de Baker, pas un mot de plus. Et en même temps allégé d'un grand poids, Monsieur de Baker, dit Louit. Sa prunelle se coule jusqu'au tréfonds de mon âme, dit Monsieur Fitzwein. De son q u o i ? dit Monsieur O'Mel- don. De son âme, dit Monsieur Magershon. Ciel, qu'est-ce que c'est que ça ? s'exclama Monsieur MacStern. Que croyez- vous que ce soit? L'Angélus? dit Monsieur de Baker. Est-ce qu'on relève des choses pareilles, entre gens du monde? dit Monsieur Magershon. Au moins ce fut franc, dit Mon- sieur O'Meldon. Je peux donc poursuivre sans crainte, Mon- sieur de Baker? dit Louit. Sans la moindre, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker, pour ma part en ce qui me concerne. Et l'emmaillotte comme avec des bandelettes humides, dit Monsieur Fitzwein. Dieu vous bénisse, Monsieur de Baker, dit Louit. Et vous alors, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Non non, vous, Monsieur de Baker, vous, dit Louit. Mais volontiers, Monsieur Louit, moi, si vous insistez, mais vous aussi, dit Monsieur de Baker. Vous voudriez que Dieu nous bénisse tous les deux, Monsieur de Baker? dit Louit. Diable, dit Monsieur de Baker. Son visage me dit quelque chose, dit Monsieur Fitzwein. Tom! s'écria Louit. Mon- sieur Nackybal se tourna à l'appel, présentant à Louit un visage empreint d'inquiétude. Bah, dit Louit, le moment décisif est venu. Puis d'une voix forte, Quatre cent trente- huit mi - . Mais quoi? dit Monsieur Fitzwein. Quatre cent trente-huit mille, vociféra Louit, neuf cent soixante- seize. Hé? dit Monsieur Nackybal.
Avez-vous pris note, Monsieur de Baker? dit Louit. Mais parfaitement, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Auriez-vous l'obligeance de répéter, Monsieur de Baker? dit Louit. Mais certainement, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker, je répète: Monsieur Louit : Quatre cent trente-huit mille neuf cent soixante- treize; Monsieur Nack -. Quatre cent trente-huit mille neuf cent soixante-reéze, dit Louit, non pas soixante-treize. . soixante-seize. Oh je vous demande pardon, Monsieur
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Louit. dit Monsieur de Baker, j'ai entendu soixante-treize. J'ai dit soixante-seize) Monsieur de Baker, dit Louit, et avec netteté il me semble. Comme c'est drôle, dit Mon- sieur de Baker, j'ai nettement entendu soixante-treize. Il ajouta, Et vous, Monsieur MacStern, qu'avez-vous en- tendu? J'ai entendu soixante-seize) avec la plus grande netteté, dit Monsieur MacStern. Vous m'en direz tant, dit Monsieur de Baker. Le s siffle encore dans mes oreilles, dit Monsieur MacStern. Et vous, Monsieur O'Mel- don? dit Monsieur de Baker. Et moi quoi? dit Mon-
sieur O'Meldon. Avez entendu quoi, soixante-seize ou soixante-treize? dit Monsieur de Baker. Et vous, Monsieur de Baker, qu'avez-vous entendu? dit Monsieur O'Meldon. Soixante-treize) dit Monsieur de Baker. Soixante quoi? dit Monsieur O'Meldon. Soixante-TRRREIZE, dit Monsieur de Baker. Naturellement, dit Monsieur O'Meldon. A la bonne heure, dit Monsieur de Baker. J'ai dit soixante-seize) dit Louit. Soixante quoi? dit Monsieur Magershon. Soixante- SSSEIZE, dit Louit. C'est bien ce que j'ai pensé, dit Mon- sieur Magershon. Sans en être sûr, dit Monsieur de Baker. Evidemment, dit Monsieur Magershon. Et vous, Monsieur le Président? dit Monsieur de Baker. Hé? dit Monsieur Fitz- wein. Je dis, Et vous, Monsieur le Président? dit Monsieur de Baker. Je ne vous suis pas, Monsieur de Baker, dit Mon- sieur Fitzwein. Est-ce soixante-seize que vous avez entendu, dit Monsieur de Baker, ou soixante-treize? J'ai entendu qua- rante-six, dit Monsieur Fitzwein. J'ai dit soixante-seize) dit Louit. On vous croit, Monsieur Louit, on vous croit, dit Monsieur Magershon. Voulez-vous rectifier, Monsieur de
Baker, dit Louit. Mais certainement avec joie, dit Monsieur de Baker. Je vous remercie infiniment, Monsieur de Baker, dit Louit. Vous plaisantez, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Qu'est-ce que ça donne à présent? dit Louit. Ça donne, dit Monsieur de Baker, ceci : Monsieur Louit: Qua-
tre cent trente-huit mille neuf cent soixante-seize; Monsieur
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Nackybal : Hé? A-t-il votre permission de s'asseoir? dit Louit. Qui? dit Monsieur Magershon. La station debout le fatigue, dit Louit. Où ai-je déjà vu ce visage? dit Monsieur Fitzwein. Ça va durer encore longtemps ? dit Monsieur Mac- Stern. Il entend mieux assis, dit Louit. Qu'il se couche, s'il le désire, dit Monsieur Fitzwein. Louit aida Monsieur Nacky- bal à se coucher et s'agenouilla à côté de lui. Tom, tu m'entends? s'écria-t-il. Oui chef, dit Monsieur Nackybal. Quatre-cent trente-huit mille neuf cent soixante-seize, s'écria Louit. Un instant que je note, dit Monsieur de Baker. Un instant passa. Allez-y, dit Monsieur de Baker. Réponds! s'écria Louit. Septante-six, dit Monsieur Nackybal. Septante- six? dit Monsieur de Baker. Peut-être qu'il veut dire soixante-seize, dit Monsieur O'Me1don. Il veut dire soixante- seize? dit Monsieur Fitzwein. Il l'a dit, dit Louit. Vous m'en direz tant, dit Monsieur de Baker. Mon Dieu, dit Mon- sieur MacStern. Son quoi? dit Monsieur O'Meldon. Son Dieu, dit Monsieur Magershon. Auriez-vous la bonté de relire, Monsieur de Baker, dit Louit. Relire? dit Monsieur de Baker. Ce que vous venez d'écrire, qu'on soit sûr que c'est juste, dit Louit. Vous n'êtes pas d'un naturel confiant, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Il est essentiel que le procès-verbal soit conforme, dit Louit. Il a raison, dit Monsieur MacStern. Où dois-je commencer? dit Monsieur de Baker. Uniquement mes paroles et celles de mon ami, dit Louit. Le reste ne vous intéresse pas ? dit Monsieur de Baker. Non, dit Louit. Monsieur de Baker dit, En relisant mes notes je trouve ce qui suit: Monsieur Louit: Tom, tu m'entends? Monsieur Nackybal : Oui chef. Monsieur Louit: Quatre cent trente-huit mille neuf cent soixante-treize. Monsieur Nack - . Soixante-seize, dit Louit. Vraiment, Mon- sieur de Baker, dit Monsieur Fitzwein. 'Combien de fois faut-il vous le rabâcher? dit Monsieur O'Me1don. Pensez à vos soixante-seize printemps, dit Monsieur Magershon. Ha
ha, très joli, dit Monsieur de Baker. Monsieur Magershon
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dit, N'y aurait-il pas intérêt peut-être, vu la nature un peu spéciale des chiffres - heu - en cause, si élevés, d'une: telle complexité, à ce que notre trésorier - s'il y consent - se charge du procès-verbal, à titre exceptionnel. Oh qu'on ne voie pas là la moindre critique de notre archiviste dont les qualités d'archiviste hors ligne ne sont que trop connues de nous tous. Mais avec des chiffres pareils, si touffus, si ardus . . . peut-être . . . à titre tout à fait - . Non non, c'est impensable dit Monsieur Fitzwein. Monsieur MacStern dit, Et si notre ami voulait avoir la bonté de noter les chiffres, non pas en chiffres, mais en toutes lettres - . Oui oui, dit Monsieur Fitzwein, c'est à tenter. Qu'est-ce que ça change- rait? dit Monsieur O'Meldon. Monsieur MacStern répondit, Mais de cette façon il n'aurait plus qu'à inscrire les mots qu'il entend, à la place de leurs équivalents chiffrés, ce qUI exige une longue pratique, surtout s'agissant de nombres dé cinq ou six lettres, pardon, chiffres je veux dire. C'est peut- être après tout une excellente idée, dit Monsieur Magershon. Auriez-vous cette bonté, Monsieur de Baker, par hasard? dit Monsieur Fitzwein. Mais je ne procède jamais autrement, s'écria Monsieur de Baker, jamais! Bon bon, je vous crois, dit Monsieur Fitzwein. En ce cas on ne voit pas de solu- tion, dit Monsieur Magershon. Errare humanum est (1), dit Louit. Merci, Monsieur Louit, dit Monsieur de Baker. Mais de rien, Monsieur de Baker, dit Louit. Merveilleux mer- veilleux! s'exclama Monsieur O'Meldon. Qu'est-ce qui est merveilleux merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Mais les deux nombres sont reliés, dit Monsieur O'Meldon, comme le cabe à sa rucine ! Le cabe à sa quoi? dit Monsieur Fitz- wein. Et inversement! dit Monsieur O'Meldon. Il veut dire le cube à sa racine, dit Monsieur MacStern. Et qu'est-cl' que j'ai dit ? dit Monsieur O'Meldon. Le rube à sa cacine.
(1) Locution latine signifiant à peu près : errer (errare) humain (hurru num) est (est).
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ha ha, dit Monsieur de Baker. Qu'est-ce que ça veut dire, le cube à sa racine? dit Monsieur Fitzwein. Ça ne veut rien dire, dit Monsieur MacStern. Comment ça ne veut rien dire? dit Monsieur O'Meldon. Monsieur MacStern répondit, A sa combientième racine? Un cube peut avoir une masse de racines. Comme le concombre géant d'Istambul, dit Mon- sieur Fitzwein. Pas tous les cubes, dit Monsieur O'Meldon. Qui vous parle de tous les cubes? dit Monsieur MacStern. Pas ce cube-là, dit Monsieur O'Meldon. C'est vous qui le dites, dit Monsieur MacStern. Je nage, dit Monsieur Fitz- wein. Et moi alors, dit Monsieur Magershon. Qu'est-ce qui est merveilleux merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Mon- sieur O'Meldon répondit, Que Monsieur Ballynack - . Nac- kybal, dit Louit. Monsieur ü'Meldon reprit, Que Monsieur Nackybal ait pu, de tête, dans le bref espace de trente-cinq ou quarante secondes, extirper la racine cubique d'un nom- bre de six chiffres. Monsieur MacStern dit, Quarante secon- des! Voici au moins cinq minutes qu'on entend parler de ce produit. Qu'est-ce qu'il y a là de si merveilleux? dit Mon- sieur Fitzwein. Possible que notre président ait oublié, dit Monsieur MacStern. Deux est la racine cubique de huit, dit Monsieur ü'Meldon. Vraiment, dit Monsieur Fitzwein. Oui, dit Monsieur O'Meldon, deux fois deux quatre et deux fois quatre huit. Ça alors, dit Monsieur Fitzwein, deux est la racine cubique de huit. Oui, et huit est le cube de deux, dit
Monsieur O'Meldon. Huit est le cube de deux, dit Monsieur Fitzwein. Voilà, dit Monsieur O'Meldon. Qu'est-ce qu'il y a là de si merveilleux? dit Monsieur Fitzwein. Monsieur O'Meldon répondit, Que deux soit la racine cubique de huit, et huit le cube de deux, il y a belle lurette que cela ne nous étonne plus. Ce qui est étonnant, c'est que Mon- sieur Nallyback ait pu, de tête, en si peu de temps, extirper la racine cubique d'un nombre de six chiffres. Oh, dit Mon- sieur Fitzwein. Est-ce donc si difficile? dit Monsieur Ma- gershon. Impossible, dit Monsieur MacStern. Eh ben, dit
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Monsieur Fitzwein. Un exploit encore jamais réalisé par l'homme, dit Monsieur O'Meldon, et une seule fois par un cheval. Un cheval! s'exclama Monsieur Fitzwein. Un épisode du Kulturkampf, dit Monsieur O'Meldon. Ah je
vois, dit Monsieur Fitzwein. Louit ne cacha pas sa satis- faction. Monsieur Nackybal gisait sur le flanc et semblait dormir. Mais Monsieur Nackybal n'est pas un cheval, dit Monsieur Fitzwein. Loin de là, dit Monsieur O'Mel- don.