Schlegel furent
vivement
e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
riser aucun.
La me?
taphysique est, pour
ainsi dire, la science de l'immuable; mais tout ce qui est soumis
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? LES CHITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 360
;i? la succession du temps ne s'explique que par le me? lange des
faits et des re? flexions: les Allemands voudraient arriver sur tous
les sujets a` des the? ories comple`tes, et toujours inde? pendantes
des circonstances; mais comme cela est impossible, il ne faut
pas renoncer aux faits, dans la crainte qu'ils ne circonscrivent
les ide? es; et les exemples seuls, dans la the? orie comme dans la
pratique, gravent les pre? ceptes dans le souvenir.
La quintessence de pense? es que pre? sentent certains ouvrages
allemands ne concentre pas, comme celle des fleurs, les parfums
les plus odorife? rants; ou dirait au contraire qu'elle n'est qu'un
reste froid d'e? motions pleines de vie. On pourrait extraire cepen-
dant de ces ouvrages une foule d'observations d'un grand in-
te? re^t; mais elles se confondent les unes dans les autres. L'auteur,
a` force de pousser son esprit en avant, conduit ses lecteurs a` ce
point ou` les ide? es sont trop fines pour qu'on doive essayer de
les transmettre.
Les e? crits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller; comme il posse`de en litte? rature des connaissances rares,
me^me dans sa patrie, il est ramene? sans cesse a` l'applicaticb
par le plaisir qu'il trouve a` comparer les diverses langues et les diffe? rentes poe? sies entre elles. Un point de vue si universel de-
\Tait presque e^tre conside? re? comme infaillible, si la partialite? ne
l'alte? rait pas quelquefois; mais cette partialite? n'est point arbi-
traire , et j'en indiquerai la marche et le but; cependant, comme
il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait point sentir, c'est
d'abord de ceux-la` que je parlerai. W. Schlegel a donne? a` Vienne un cours de litte? rature dram;;-
tique ? qui embrasse ce qui a e? te? compose? de plus remarquable
pour le the? a^tre, depuis les Grecs jusqu'a` nos jours; ce n'est
point une nomencjature ste? rile des travaux des divers auteurs;
l'esprit de chaque litte? rature y est saisi avec l'imagination d'un
poe`te; l'on sent que, pour donner de tels re? sultats, il faut des
e? tudes extraordinaires; mais l'e? rudition ne s'aperc? oit dans cet
ouvrage que par la connaissance parfaite des chefs-d'oeuvre.
1 Cet ouvrage est traduit en franc? ais. L'auteur anonyme de la traduction
(madame Neckcrdc Saussure) y a joint une pre? face pleine de pense? es neuve>>
et inge? nieuses.
3l.
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? 360 LES CIUTIQUES A W. ET F. SCHLEGEL.
Ou jouit en peu de pages du travail de toute une vie; chaque
jugement porte? par l'auteur, chaque e? pithe`te donne? e aux e? cri-
vains dont il parle, est belle et juste, pre? cise et anime? e. \V.
Schlcgel a trouve? l'art de traiter les chefs-d'oeuvre de la poe? sie
comme des merveilles dela nature, et de les peindre avec des
couleurs vives qui ne nuisent point a` la fide? lite? du dessin; car,
on ne saurait trop le re? pe? ter, l'imagination, loin d'e^tre ennemie
de la ve? rite? , la fait ressortir mieux qu'aucune autre faculte? de
l'esprit, et tous ceux qui s'appuient d'elle pour excuser des ex-
pressions exage? re? es ou des termes vagues, sont au moins aussi
de? pourvus de poe? sie que de raison.
L'analyse des principes sur lesquels se fondent la trage? die et
lu come? die, est traite? e dans le cours de W. Schlegel avec une
grande profondeur philosophique ; ce genre de me? rite se retrouve
souvent parmi les e? crivains allemands; mais Schlegel n'a point
d'e? gal dans l'art d'inspirer de l'enthousiasme pour les grands
ge? nies qu'il admire; il se montre en ge? ne? ral partisan d'un gou^t
simple et quelquefois me^me d'un gou^t rude; mais il fait excep-
tion a` cette fac? on de voir en faveur des peuples du Midi. Leurs
jeux de mots et leurs concetti ne sont point l'objet de sa censure;
il de? teste le manie? re? qui nai^t de l'esprit de socie? te? , mais celui
qui vient du luxe de l'imagination lui plai^t en poe? sie, comme
la profusion des couleurs et des parfums dans la nature. Schle-
gel, apre`s s'e^tre acquis une grande re? putation par sa traduction
de Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais
d'un genre tre`s-diffe? rent de celui que Shakespeare peut inspi-
rer; car autant l'auteur anglais est profond et sombre dans la
connaissance du coeur humain, autant le poete espagnol s'aban-
donne avec douceur et charme a` la beaute? de la vie, a` la since? -
rite? de la foi, a` tout l'e? clat des vertus que colore le soleil de
l'a^me.
J'e? tais a` Vienne quand W. Schlegel y donna son cours pu-
1blic. Je n'attendais que de l'esprit et de l'instruction dans des
lec? ons qui avaient l'enseignement pour but; je fus confondue
d'entendre un critique e? loquent comme un orateur, et qui, loin
de s'acharner aux de? fauts, e? ternel aliment de la me? diocrite? ja-
louse, cherchait seulement a` faire revivre le ge? nie cre? ateur.
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? LES CRITIQUES A. W. ET J? . SCULEGEL. 307
La litte? rature espagnole est peu connue, c'est elle qui fut
l'objet d'un des plus beaux morceaux prononce? s dans la se? ance
a` laquelle j'assistai. W. Schlegel nous peignit cette nation che-
valeresque dont les poe`tes e? taient guerriers, et les guerrier*
poe^les. Il cita ce comte Ercilla, << qui composa sous une tente
<< son poe`me de l'Araucana, tanto^t sur les plages de l'Oce? an .
<< tanto^t au pied des Cordillie`res, pendant qu'il faisait la guerre
<< aux sauvages re? volte? s. Garcillasse, un des descendants des
<< Incas, e? crivait des poe? sies d'amour sur les ruines de Car-
<< thage , et pe? rit a` l'assaut de Tunis. Cervantes fut grie`vement
<< blesse? a` la bataille de Le? pante; Lope`s de Vega e? chappa comme
par miracle a` la de? faite de la flotte invincible; et Calde? ron
<< servit en intre? pide soldat dans les guerres de Flandre et d'I-
<< talie.
<< La religion et la guerre se me^le`rent chez les Espagnols plus
<< que dans toute autre nation; ce sont eux qui, par des com-
<< bats continuels, repousse`rent les Maures de leur sein, et l'on
pouvait les conside? rer comme l'avant-garde de la chre? tiente?
<< europe? enne; ils conquirent leurs e? glises sur les Arabes; un
acte de leur culte e? tait un trophe? e pour leurs armes, et leur
foi triomphante, quelquefois porte? e jusqu'au fanatisme, s'al-
<< liait avec le sentiment de l'honneur, et donnait a` leur carac-
<< 1e`re une imposante dignite? . Cette gravite? me^le? e d'imagination,
<< cette gaiete? me^me qui ne fait rien perdre au se? rieux de toutes
<< les affections profondes, se montrent dans la litte? rature
espagnole, toute compose? e de fictions et de poe? sies, dont la
<< religion, l'amour et les exploits guerriers sont l'objet. On di-
<< rait que dans ces temps ou` le nouveau monde fut de? couvert,
<< les tre? sors d'un autre he? misphe`re servaient aux richesses de
<< l'imagination aussi bien qu'a` celles de l'E? tat, et que dans
<< l'empire de la poe? sie, comme dans celui de Charles-Quint, le
<< soleil ne cessait jamais d'e? clairer l'horizon, >>
Les auditeurs de W.
Schlegel furent vivement e? mus par ce
tableau , et la langue allemande, dont il se servait avec e? le? gance,
entourait de pense? es profondes et d'expressions sensibles, les
noms retentissants de l'espagnol, ces noms qui ne peuvent e^tre
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? 368 LES CBI11QUES A. W. ET F. SCHLEGEI. .
prononce? s sans que de? ja` l'imagination croie voir les orangers du
royaume de Grenade et les palais des rois maures '.
On peut comparer la manie`re de W. Schlegel, en parlant de poe? sie, a` celle de VVinckelmann, en de? crivant les statues; et
c'est ainsi seulement qu'il est honorable d'e^tre un critique; tous
les hommes du me? tier suffisent pour enseigner les fautes ou les
ne? gligences qu'on doit e? viter: mais apre`s le ge? nie, ce qu'il y a
de plus semblable a` lui, c'est la puissance de le connai^tre et de
l'admirer.
Fre? de? ric Schlegel, s'e? tant occupe? de philosophie, s'est voue?
moins exclusivement que son fre`re a` la litte? rature; cependant
le morceau qu'il a e? crit sur la culture intellectuelle des Grecs et
des Romains, rassemble en un court espace des aperc? us et des
re? sultats du premier ordre. Fre? de? ric Schlegel est l'un des hom-
mes ce? le`bres de l'Allemagne dont l'esprit a le plus d'originalite? ;
et loin de se fier a` cette originalite? qui lui promettait tant de suc-
ce`s, il a voulu l'appuyer sur des e? tudes immenses :c'est une
grande preuve de respect pour l'espe`ce humaine , que de ne ja-
mais lui parler d'apre`s soi seul, et sans s'e^tre informe? conscien-
cieusement de tout ce que nos pre? de? cesseurs nous ont laisse? pour
he? ritage. Les Allemands, dans les richesses de l'esprit humain ,
sont de ve? ritables proprie? taires : ceux qui s'en tiennent a` leurs
lumie`res naturelles, ne sont que des prole? taires en comparaison
d'eux.
Apre`s avoir rendu justice aux rares talents des deux Schlegel,
il faut examiner pourtant en quoi consiste la partialite? qu'on leur
reproche, et dont il est vrai que plusieurs de leurs e? crits ne sont
pas exempts: ils penchent visiblement pour le moyen a^ge, et
pour les opinions de cette e? poque; la chevalerie sans taches, la
1 Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique litte? raire de
l'Allemagne, est l'auteur d'une brochure franc? aise nouvellement publie? e,
sous le titre de Re? flexions sur le Syste? mr continental. -- Ce me^me W. ScUi^cgel
a fait aussi imprimer a` Paris, il y a quelques anne? es, une comparaison de
la Phe? dre d'Euripide et de celle de Racine : elle excita une grande rumeur
parmi les litte? rateurs parisiens; mais personne ne put nier que W. Schlegcl,
quoique Allemand, n'e? crivit assez bien le franc? ais pour qu'il lui fu^t permis de
parler de Racine.
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? LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 369
foi sans bornes, et la poe? sie sans re? flexions leur paraissent in-
se? parables, et ils s'appliquent a` tout ce qui pourrait diriger dans
ce sens les esprits et les a^mes. W. Schlegel exprime son admi-
ration pour le moyen a^ge dans plusieurs de ses e? crits, et parti-
culie`rement dans deux stances dont voici la traduction:
<< L'Europe e? tait une dans ces grands sie`cles, et le sol de cette
<< patrie universelle e? tait fe? cond en ge? ne? reuses pense? es, qui peu-
<<vent servir de guide dans la vie et dans la mort. Une me^me
chevalerie changeait les combattants en fre`res d'armes : c'e? tait
pour de? fendre une me^me foi qu'ils s'armaient; un me^me
amour inspirait tous les coeurs, et la poe? sie qui chantait cette
? ? alliance exprimait le me^me sentiment dans les langages di-
<< vers.
<< Ah ! la noble e? nergie des a^ges anciens est perdue: notre
<< sie`cle est l'inventeur d'une e? troite sagesse, et ce que les hom-
<< mes faibles ne sauraient concevoir, n'est a` leurs yeux qu'une
<< chime`re; toutefois rien de divin ne peut re? ussir, entrepris avec
un coeur profane He? las! nos temps ne connaissent plus ni la
foi, ni l'amour; comment pourrait-il leur rester l'espe? rance! >>
Des opinions dont la tendance est si marque? e doivent ne? ces-
sairement alte? rer l'impartialite? des jugements sur les ouvrages de
l'art : sans doute, et je n'ai cesse? de le re? pe? ter dans le cours de
cet e? crit, il est a` de? sirer que la litte? rature moderne soit fonde? e
sur notre histoire et sur notre croyance; ne? anmoins il ne s'en-
suit pas que les productions litte? raires du moyen a^ge puissent
e^tre conside? re? es comme vraiment bonnes. Leur e? nergique sim-
plicite? , le caracte`re pur etloyal qui s'y manifeste, excitent un
vif inte? re^t; mais la connaissance de l'antique et les progre`s de
la civilisation , nous ont valu des avantages qu'on ne doit pas
de? daigner. Il ne s'agit pas de faire reculer l'art, mais de re? unir
autant qu'on le peut les qualite? s diverses de? veloppe? es dans l'es-
prit humain a` diffe? rentes e? poques.
On a fort accuse? les deux Schlegel de ne pas rendre justice a`
la litte? rature franc? aise; il n'est point d'e? crivains cependant qui
aient parle? avec plus d'enthousiasme du ge? nie de nos trouba-
dours, et de cette chevalerie franc? aise, sans pareille en Europe, lorsqu'elle re? unissait au plus haut point l'esprit et la loyaute? .
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? 370 LES CRIT1QIJES A. W. ET F. SCHLEGEL.
la gra^ce et la franchise, le courage et la gaiete? , la simplicite? la
plus touchante et la nai? vete? la plus inge? nieuse; mais les criti-
ques allemands ont pre? tendu que les traits distinctifs du ca-
racte`re franc? ais s'e? taient efface? s pendant le cours du re`gne de
Louis XIV: la litte? rature, disent-ils, dans les sie`cles appele? s
classiques, perd en originalite? ce qu'elle gagne en correction;
ils ont attaque? nos poe`tes en particulier, avec une grande force
d'arguments et de moyens. L'esprit ge? ne? ral de ces critiques est
'e me^me que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musi-
que francaise. Ils croient trouver dans plusieurs de nos trage? -
dies l'espe`ce d'affectation pompeuse que Rousseau reproche a`
Lulli et a` Rameau, et ils pre? tendent que le me^me gou^t qui fai-
sait pre? fe? rer Coypel et Boucher dans la peinture, et le chevalier
Bernin dans la sculpture, interdit a` la poe? sie l'e? lan qui seul en
fait une jouissance divine; enfin ils seraient tente? s d'appliquer
a` notre manie`re de concevoir et d'aimer les beaux-arts, ces
vers tant cite? s de Corneille:
Othon a` la princesse a fait un compliment,
Plus en homme d'esprit qu'en ve? ritable amant.
AV. Schlegel rend hommage cependant a` la plupart de nos
grands auteurs; mais ce qu'il s'attache a` prouver seulement,
c'est que depuis le milieu du dix-septie`me sie`cle le genre manie? re? a domine? dans toute l'Europe; et que cette tendance a fait
perdre la verve audacieuse qui animait les e? crivains et les artis-
tes , a` la renaissance des lettres. Dans les tableaux et les bas-reliefs ou` Louis XIV est peint, tanto^t en Jupiter, tanto^t en Her-
cule, il est repre? sente? nu, ou reve^tu seulement d'une peau de
lion, mais avec sa grande perruque sur la te^te. Les e? crivains de
la nouvelle e? cole pre? tendent que l'on pourrait appliquer cette
grande perruque a` la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septie`me sie`cle: il s'y me^lait toujours une politesse affecte? e,
dont une grandeur factice e?
ainsi dire, la science de l'immuable; mais tout ce qui est soumis
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? LES CHITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 360
;i? la succession du temps ne s'explique que par le me? lange des
faits et des re? flexions: les Allemands voudraient arriver sur tous
les sujets a` des the? ories comple`tes, et toujours inde? pendantes
des circonstances; mais comme cela est impossible, il ne faut
pas renoncer aux faits, dans la crainte qu'ils ne circonscrivent
les ide? es; et les exemples seuls, dans la the? orie comme dans la
pratique, gravent les pre? ceptes dans le souvenir.
La quintessence de pense? es que pre? sentent certains ouvrages
allemands ne concentre pas, comme celle des fleurs, les parfums
les plus odorife? rants; ou dirait au contraire qu'elle n'est qu'un
reste froid d'e? motions pleines de vie. On pourrait extraire cepen-
dant de ces ouvrages une foule d'observations d'un grand in-
te? re^t; mais elles se confondent les unes dans les autres. L'auteur,
a` force de pousser son esprit en avant, conduit ses lecteurs a` ce
point ou` les ide? es sont trop fines pour qu'on doive essayer de
les transmettre.
Les e? crits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller; comme il posse`de en litte? rature des connaissances rares,
me^me dans sa patrie, il est ramene? sans cesse a` l'applicaticb
par le plaisir qu'il trouve a` comparer les diverses langues et les diffe? rentes poe? sies entre elles. Un point de vue si universel de-
\Tait presque e^tre conside? re? comme infaillible, si la partialite? ne
l'alte? rait pas quelquefois; mais cette partialite? n'est point arbi-
traire , et j'en indiquerai la marche et le but; cependant, comme
il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait point sentir, c'est
d'abord de ceux-la` que je parlerai. W. Schlegel a donne? a` Vienne un cours de litte? rature dram;;-
tique ? qui embrasse ce qui a e? te? compose? de plus remarquable
pour le the? a^tre, depuis les Grecs jusqu'a` nos jours; ce n'est
point une nomencjature ste? rile des travaux des divers auteurs;
l'esprit de chaque litte? rature y est saisi avec l'imagination d'un
poe`te; l'on sent que, pour donner de tels re? sultats, il faut des
e? tudes extraordinaires; mais l'e? rudition ne s'aperc? oit dans cet
ouvrage que par la connaissance parfaite des chefs-d'oeuvre.
1 Cet ouvrage est traduit en franc? ais. L'auteur anonyme de la traduction
(madame Neckcrdc Saussure) y a joint une pre? face pleine de pense? es neuve>>
et inge? nieuses.
3l.
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? 360 LES CIUTIQUES A W. ET F. SCHLEGEL.
Ou jouit en peu de pages du travail de toute une vie; chaque
jugement porte? par l'auteur, chaque e? pithe`te donne? e aux e? cri-
vains dont il parle, est belle et juste, pre? cise et anime? e. \V.
Schlcgel a trouve? l'art de traiter les chefs-d'oeuvre de la poe? sie
comme des merveilles dela nature, et de les peindre avec des
couleurs vives qui ne nuisent point a` la fide? lite? du dessin; car,
on ne saurait trop le re? pe? ter, l'imagination, loin d'e^tre ennemie
de la ve? rite? , la fait ressortir mieux qu'aucune autre faculte? de
l'esprit, et tous ceux qui s'appuient d'elle pour excuser des ex-
pressions exage? re? es ou des termes vagues, sont au moins aussi
de? pourvus de poe? sie que de raison.
L'analyse des principes sur lesquels se fondent la trage? die et
lu come? die, est traite? e dans le cours de W. Schlegel avec une
grande profondeur philosophique ; ce genre de me? rite se retrouve
souvent parmi les e? crivains allemands; mais Schlegel n'a point
d'e? gal dans l'art d'inspirer de l'enthousiasme pour les grands
ge? nies qu'il admire; il se montre en ge? ne? ral partisan d'un gou^t
simple et quelquefois me^me d'un gou^t rude; mais il fait excep-
tion a` cette fac? on de voir en faveur des peuples du Midi. Leurs
jeux de mots et leurs concetti ne sont point l'objet de sa censure;
il de? teste le manie? re? qui nai^t de l'esprit de socie? te? , mais celui
qui vient du luxe de l'imagination lui plai^t en poe? sie, comme
la profusion des couleurs et des parfums dans la nature. Schle-
gel, apre`s s'e^tre acquis une grande re? putation par sa traduction
de Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais
d'un genre tre`s-diffe? rent de celui que Shakespeare peut inspi-
rer; car autant l'auteur anglais est profond et sombre dans la
connaissance du coeur humain, autant le poete espagnol s'aban-
donne avec douceur et charme a` la beaute? de la vie, a` la since? -
rite? de la foi, a` tout l'e? clat des vertus que colore le soleil de
l'a^me.
J'e? tais a` Vienne quand W. Schlegel y donna son cours pu-
1blic. Je n'attendais que de l'esprit et de l'instruction dans des
lec? ons qui avaient l'enseignement pour but; je fus confondue
d'entendre un critique e? loquent comme un orateur, et qui, loin
de s'acharner aux de? fauts, e? ternel aliment de la me? diocrite? ja-
louse, cherchait seulement a` faire revivre le ge? nie cre? ateur.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? LES CRITIQUES A. W. ET J? . SCULEGEL. 307
La litte? rature espagnole est peu connue, c'est elle qui fut
l'objet d'un des plus beaux morceaux prononce? s dans la se? ance
a` laquelle j'assistai. W. Schlegel nous peignit cette nation che-
valeresque dont les poe`tes e? taient guerriers, et les guerrier*
poe^les. Il cita ce comte Ercilla, << qui composa sous une tente
<< son poe`me de l'Araucana, tanto^t sur les plages de l'Oce? an .
<< tanto^t au pied des Cordillie`res, pendant qu'il faisait la guerre
<< aux sauvages re? volte? s. Garcillasse, un des descendants des
<< Incas, e? crivait des poe? sies d'amour sur les ruines de Car-
<< thage , et pe? rit a` l'assaut de Tunis. Cervantes fut grie`vement
<< blesse? a` la bataille de Le? pante; Lope`s de Vega e? chappa comme
par miracle a` la de? faite de la flotte invincible; et Calde? ron
<< servit en intre? pide soldat dans les guerres de Flandre et d'I-
<< talie.
<< La religion et la guerre se me^le`rent chez les Espagnols plus
<< que dans toute autre nation; ce sont eux qui, par des com-
<< bats continuels, repousse`rent les Maures de leur sein, et l'on
pouvait les conside? rer comme l'avant-garde de la chre? tiente?
<< europe? enne; ils conquirent leurs e? glises sur les Arabes; un
acte de leur culte e? tait un trophe? e pour leurs armes, et leur
foi triomphante, quelquefois porte? e jusqu'au fanatisme, s'al-
<< liait avec le sentiment de l'honneur, et donnait a` leur carac-
<< 1e`re une imposante dignite? . Cette gravite? me^le? e d'imagination,
<< cette gaiete? me^me qui ne fait rien perdre au se? rieux de toutes
<< les affections profondes, se montrent dans la litte? rature
espagnole, toute compose? e de fictions et de poe? sies, dont la
<< religion, l'amour et les exploits guerriers sont l'objet. On di-
<< rait que dans ces temps ou` le nouveau monde fut de? couvert,
<< les tre? sors d'un autre he? misphe`re servaient aux richesses de
<< l'imagination aussi bien qu'a` celles de l'E? tat, et que dans
<< l'empire de la poe? sie, comme dans celui de Charles-Quint, le
<< soleil ne cessait jamais d'e? clairer l'horizon, >>
Les auditeurs de W.
Schlegel furent vivement e? mus par ce
tableau , et la langue allemande, dont il se servait avec e? le? gance,
entourait de pense? es profondes et d'expressions sensibles, les
noms retentissants de l'espagnol, ces noms qui ne peuvent e^tre
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 368 LES CBI11QUES A. W. ET F. SCHLEGEI. .
prononce? s sans que de? ja` l'imagination croie voir les orangers du
royaume de Grenade et les palais des rois maures '.
On peut comparer la manie`re de W. Schlegel, en parlant de poe? sie, a` celle de VVinckelmann, en de? crivant les statues; et
c'est ainsi seulement qu'il est honorable d'e^tre un critique; tous
les hommes du me? tier suffisent pour enseigner les fautes ou les
ne? gligences qu'on doit e? viter: mais apre`s le ge? nie, ce qu'il y a
de plus semblable a` lui, c'est la puissance de le connai^tre et de
l'admirer.
Fre? de? ric Schlegel, s'e? tant occupe? de philosophie, s'est voue?
moins exclusivement que son fre`re a` la litte? rature; cependant
le morceau qu'il a e? crit sur la culture intellectuelle des Grecs et
des Romains, rassemble en un court espace des aperc? us et des
re? sultats du premier ordre. Fre? de? ric Schlegel est l'un des hom-
mes ce? le`bres de l'Allemagne dont l'esprit a le plus d'originalite? ;
et loin de se fier a` cette originalite? qui lui promettait tant de suc-
ce`s, il a voulu l'appuyer sur des e? tudes immenses :c'est une
grande preuve de respect pour l'espe`ce humaine , que de ne ja-
mais lui parler d'apre`s soi seul, et sans s'e^tre informe? conscien-
cieusement de tout ce que nos pre? de? cesseurs nous ont laisse? pour
he? ritage. Les Allemands, dans les richesses de l'esprit humain ,
sont de ve? ritables proprie? taires : ceux qui s'en tiennent a` leurs
lumie`res naturelles, ne sont que des prole? taires en comparaison
d'eux.
Apre`s avoir rendu justice aux rares talents des deux Schlegel,
il faut examiner pourtant en quoi consiste la partialite? qu'on leur
reproche, et dont il est vrai que plusieurs de leurs e? crits ne sont
pas exempts: ils penchent visiblement pour le moyen a^ge, et
pour les opinions de cette e? poque; la chevalerie sans taches, la
1 Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique litte? raire de
l'Allemagne, est l'auteur d'une brochure franc? aise nouvellement publie? e,
sous le titre de Re? flexions sur le Syste? mr continental. -- Ce me^me W. ScUi^cgel
a fait aussi imprimer a` Paris, il y a quelques anne? es, une comparaison de
la Phe? dre d'Euripide et de celle de Racine : elle excita une grande rumeur
parmi les litte? rateurs parisiens; mais personne ne put nier que W. Schlegcl,
quoique Allemand, n'e? crivit assez bien le franc? ais pour qu'il lui fu^t permis de
parler de Racine.
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? LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 369
foi sans bornes, et la poe? sie sans re? flexions leur paraissent in-
se? parables, et ils s'appliquent a` tout ce qui pourrait diriger dans
ce sens les esprits et les a^mes. W. Schlegel exprime son admi-
ration pour le moyen a^ge dans plusieurs de ses e? crits, et parti-
culie`rement dans deux stances dont voici la traduction:
<< L'Europe e? tait une dans ces grands sie`cles, et le sol de cette
<< patrie universelle e? tait fe? cond en ge? ne? reuses pense? es, qui peu-
<<vent servir de guide dans la vie et dans la mort. Une me^me
chevalerie changeait les combattants en fre`res d'armes : c'e? tait
pour de? fendre une me^me foi qu'ils s'armaient; un me^me
amour inspirait tous les coeurs, et la poe? sie qui chantait cette
? ? alliance exprimait le me^me sentiment dans les langages di-
<< vers.
<< Ah ! la noble e? nergie des a^ges anciens est perdue: notre
<< sie`cle est l'inventeur d'une e? troite sagesse, et ce que les hom-
<< mes faibles ne sauraient concevoir, n'est a` leurs yeux qu'une
<< chime`re; toutefois rien de divin ne peut re? ussir, entrepris avec
un coeur profane He? las! nos temps ne connaissent plus ni la
foi, ni l'amour; comment pourrait-il leur rester l'espe? rance! >>
Des opinions dont la tendance est si marque? e doivent ne? ces-
sairement alte? rer l'impartialite? des jugements sur les ouvrages de
l'art : sans doute, et je n'ai cesse? de le re? pe? ter dans le cours de
cet e? crit, il est a` de? sirer que la litte? rature moderne soit fonde? e
sur notre histoire et sur notre croyance; ne? anmoins il ne s'en-
suit pas que les productions litte? raires du moyen a^ge puissent
e^tre conside? re? es comme vraiment bonnes. Leur e? nergique sim-
plicite? , le caracte`re pur etloyal qui s'y manifeste, excitent un
vif inte? re^t; mais la connaissance de l'antique et les progre`s de
la civilisation , nous ont valu des avantages qu'on ne doit pas
de? daigner. Il ne s'agit pas de faire reculer l'art, mais de re? unir
autant qu'on le peut les qualite? s diverses de? veloppe? es dans l'es-
prit humain a` diffe? rentes e? poques.
On a fort accuse? les deux Schlegel de ne pas rendre justice a`
la litte? rature franc? aise; il n'est point d'e? crivains cependant qui
aient parle? avec plus d'enthousiasme du ge? nie de nos trouba-
dours, et de cette chevalerie franc? aise, sans pareille en Europe, lorsqu'elle re? unissait au plus haut point l'esprit et la loyaute? .
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? 370 LES CRIT1QIJES A. W. ET F. SCHLEGEL.
la gra^ce et la franchise, le courage et la gaiete? , la simplicite? la
plus touchante et la nai? vete? la plus inge? nieuse; mais les criti-
ques allemands ont pre? tendu que les traits distinctifs du ca-
racte`re franc? ais s'e? taient efface? s pendant le cours du re`gne de
Louis XIV: la litte? rature, disent-ils, dans les sie`cles appele? s
classiques, perd en originalite? ce qu'elle gagne en correction;
ils ont attaque? nos poe`tes en particulier, avec une grande force
d'arguments et de moyens. L'esprit ge? ne? ral de ces critiques est
'e me^me que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musi-
que francaise. Ils croient trouver dans plusieurs de nos trage? -
dies l'espe`ce d'affectation pompeuse que Rousseau reproche a`
Lulli et a` Rameau, et ils pre? tendent que le me^me gou^t qui fai-
sait pre? fe? rer Coypel et Boucher dans la peinture, et le chevalier
Bernin dans la sculpture, interdit a` la poe? sie l'e? lan qui seul en
fait une jouissance divine; enfin ils seraient tente? s d'appliquer
a` notre manie`re de concevoir et d'aimer les beaux-arts, ces
vers tant cite? s de Corneille:
Othon a` la princesse a fait un compliment,
Plus en homme d'esprit qu'en ve? ritable amant.
AV. Schlegel rend hommage cependant a` la plupart de nos
grands auteurs; mais ce qu'il s'attache a` prouver seulement,
c'est que depuis le milieu du dix-septie`me sie`cle le genre manie? re? a domine? dans toute l'Europe; et que cette tendance a fait
perdre la verve audacieuse qui animait les e? crivains et les artis-
tes , a` la renaissance des lettres. Dans les tableaux et les bas-reliefs ou` Louis XIV est peint, tanto^t en Jupiter, tanto^t en Her-
cule, il est repre? sente? nu, ou reve^tu seulement d'une peau de
lion, mais avec sa grande perruque sur la te^te. Les e? crivains de
la nouvelle e? cole pre? tendent que l'on pourrait appliquer cette
grande perruque a` la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septie`me sie`cle: il s'y me^lait toujours une politesse affecte? e,
dont une grandeur factice e?