L'auteur a voulu mettre en
opposition
l'orgueil espagnol et la
simplicite?
simplicite?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
.
Dans la pie`ce de Faust, le rhythme change suivant la
situation, et la varie? te? brillante qui en re? sulte est admirable. La
langue allemande pre? sente un plus grand nombre de combinai-
sons que la no^tre,et Goethe semble les avoir toutes employe? es
pour exprimer, avec les sons comme avec les images, la singu-
lie`re exaltation d'ironie et d'enthousiasme, de tristesse et de
gaiete? , qui l'a porte? a` composer cet ouvrage. Il serait ve? ritable-
ment trop nai? f de supposer qu'un tel homme ne sache pas toutes
les fautes de gou^t qu'on peut reprocher a` sa pie`ce; mais il est
curieux de connai^tre les motifs qui l'ont de? termine? a` les y laisser,
ou pluto^t a` les y mettre.
Goethe ne s'est astreint, dans cet ouvrage, a` aucun genre; ce
n'est ni une trage? die ni un roman. L'auteur a voulu abjurer
dans cette composition toute manie`re sobre de penser et d'e? crire:
ony trouverait quelques rapports avec Aristophane, si des traits
du pathe? tique de Shakespeare n'y me^laient des beaute? s d'un tout
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 292 FAUST.
autre genre. Faust e? tonne, e? meut, attendrit; mais il ne laisse
pas une douce impression dans l'a^me. Quoique la pre? somption et
le vice y soient cruellement punis, on ne sent pas dans cette
punition une main bienfaisante, on dirait que le mauvais
principe dirige lui-me^me la vengeance contre le crime qu'il fait
commettre; et le remords, tel qu'il est peint dans cette pie`ce,
semble venir de l'enfer aussi bien que la faute. La croyance aux mauvais esprits se retrouve dans un grand
nombre de poe? sies allemandes; la nature du Nord s'accorde assez
bien avec cette terreur; il est donc beaucoup moins ridicule en
Allemagne, que cela ne le serait en France, de se servir du dia-
ble dans les fictions. A ne conside? rer toutes ces ide? es que sous le
rapport litte? raire, il est certain que notre imagination se figure
quelque chose qui re? pond a` l'ide? e d'un mauvais ge? nie, soit dans
le coeur humain, soit dans la nature: l'homme fait quelquefois
le mal d'une manie`re, pour ainsi dire, de? sinte? resse? e, sans but
et me^me contre son but, et seulement pour satisfaire une certaine
a^prete? inte? rieure, qui donne le besoin de nuire. Il y avait a` co^te?
des divinite? s du paganisme d'autres divinite? s de la race des Ti-
tans , qui repre? sentaient les forces re? volte? es de la nature; et dans
le christianisme, on dirait que les mauvais penchants de l'a^me
sont personnifie? s sous la forme des de? mons.
Il est impossible de lire Faust sans qu'il excite la pense? e de
mille manie`res diffe? rentes : on se querelle avec l'auteur, on l'ac-
cuse, on le justifie; mais il fait re? fle? chir surtout, et, pour em-
prunter le langage d'un savant nai? f du moyen a^ge , sur quelque
chose de plus que tout'. Les critiques dont un tel ouvrage doit
e^tre l'objet sont faciles a` pre? voir, ou pluto^t c'est le genre me^me
de cet ouvrage qui peut encourir la censure, plus encore que la
manie`re dont il est traite? ; car une telle composition doit e^tre ju-
ge? e comme un re^ve; et si le bon gou^t veillait toujours a` la porte
d'ivoire des songes, pour les obliger a` prendre la forme convenue,
rarement ils frapperaient l'imagination.
La pie`ce de Faust cependant n'est certes pas un bon mode`le.
Soit qu'elle puisse e^tre conside? re? e comme l'oeuvre du de? lire de
1 ne omnibus rcbus et quibugdam aliis.
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? LUTHER. 293
l'esprit, ou de la satie? te? de la raison, il est a` de? sirer que de telles
productions ne se renouvellent pas ; mais quand un ge? nie tel que
celui de Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses
pense? es est si grande, que de toutes parts elles de? passent et ren-
versent les bornes de l'art.
CHAPITRE XXIV.
Luther, Attila, les Fils de la Valle? e, la Croix sur la Baltique,
le Vingt-Quatre Fe? vrier, par Verner.
Depuis que Schiller est mort, et que Goethe ne compose
plus pour le the? a^tre, le premier des e? crivains dramatiquesde
l'Allemagne, c'est Werner: personne n'a su mieux que lui
re? pandre sur les trage? dies le charme et la dignite? de la poe? sie
lyrique; ne? anmoins ce qui le rend si admirable comme poe`te nuit
a` ses succe`s sur la sce`ne. Ses pie`ces, d'une rare beaute? , si
l'on y cherche seulement des chants, des odes, des pense? es
religieuses et philosophiques, sont extre^mement attaquables,
quand on les juge comme des drames qui peuvent e^tre repre? -
sente? s. Ce n'est pas que Werner n'ait du talent pour le the? a^tre,
et qu'il n'en connaisse me^me les effets beaucoup mieux que la
plupart des e? crivains allemands; mais on dirait qu'il veut pro-
pager un syste`me mystique de religion et d'amour, a` l'aide de
l'art dramatique, et que ses trage? dies sont le moyen dont il se
sert, pluto^t que le but qu'il se propose.
Luther, quoique compose? toujours avec cette intention se-
cre`te, a eu le plus grand succe`s sur le the? a^tre de Berlin. La
re? formation est un e? ve? nement d'une haute importance pour le
monde, et particulie`rement pour l'Allemagne, qui en a e? te?
le berceau. L'audace et l'he? roi? sme re? fle? chi du caracte`re de
Luther font une vive impression, surtout dans le pays ou` la
pense? e remplit a` elle seule toute l'existence: nul sujet ne pou-
vait donc exciter davantage l'attention des Allemands.
Tout ce qui concerne l'effet des nouvelles opinions sur les
esprits est extre^mement bien peintdans la pie`ce de Werner.
L,a sce`ue s'ouvre dans les mines de Saxe, non loin de Wit-
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? 29. | LUTIIER.
temberg, ou` demeurait Luther: lechant des mineurs captive
l'imagination; le refrain de ces chants est toujours un appel a`
la terre exte? rieure, a` l'air libre, au soleil. Ces hommes vul-
gaires, de? ja` saisis par la doctrine de Luther, s'entretiennent de
lui et de la re? formation; et, dans leurs souterrains obscurs,
ils s'occupent de la liberte? de conscience, de l'examen de la
ve? rite? ; enfin, de cet autre jour, de cette autre lumie`re qui doit
pe? ne? trer dans les te? ne`bres de l'ignorance.
Dans le second acte, les agents de l'e? lecteur de Saxe vien-
nent ouvrir la porte des couvents aux religieuses. Cette sce`ne,
qui pouvait e^tre comique, est traite? e avec une solennite? tou-
chante. Werner comprend avec son a^me tous les cultes chie? -
tiens ; et s'il conc? oit bien la noble simplicite? du protestantisme,
il sait aussi ce que les voeux au pied de la croix ont de se? ve`re
et de sacre? . L'abbesse du couvent, en de? posant le voile qui a
couvert ses cheveux noirs dans sa jeunesse, et qui cache main-
tenant ses cheveux blanchis, e? prouve un sentiment d'effroi,
touchant et naturel; et des vers harmonieux et purs comme la
solitude religieuse expriment son attendrissement. Parmi ces
religieuses, il y a la femme qui doit s'unir a` Luther, et c'est
dans ce moment la plus oppose? e de toutes a` son influence.
Au nombre des beaute? s de cet acte, il faut compter le por-
trait de Charles-Quint, de ce souverain dont l'a^me s'est lasse? e
de l'empire du monde. Un gentilhomme saxon attache? a` son service s'exprime ainsi sur lui: << Cet homme gigantesque , dit-
<< il, ne rece`le point de coeur dans sa terrible poitrine. La fou-
cidre de la toute-puissance est dans sa main; mais il ne sait
point y joindre l'apothe? ose de l'amour. Il ressemble au jeune
aigle qui tient le globe entier dans l'une de ses griffes, et doit
le de? vorer pour sa nourriture. >> Ce peu de mots annonce di-
gnement Charles-Quint; mais il est plus facile de peindre un tel
homme que de le faire parler lui-me^me.
Luther se fie a` la parole de Charles-Quint, quoique, cent ans
auparavant, au concile de Constance, Jean Hus et Je? ro^me de
Prague aient e? te? bru^le? s vifs , malgre? le sauf-conduit de l'empe-
reur Sigismond. A la veille de se rendre a` \V orras, ou` se tient
la die`te de l'Empire, le courage de Luther faiblit pendant quel-
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? LtiTHER. 295
ques instants; il se sent saisi par la terreur et le de? couragement.
Son jeune disciple lui apporte la flu^te dont il avait coutume de
jouer pour ranimer ses esprits abattus; il la prend, et des ac-
cords harmonieux font rentrer dans son coeur toute cette con-
fiance en Dieu, qui est la merveille de l'existence spirituelle. On
dit que ce moment produisit beaucoup d'effet sur le the? a^tre de
Berlin, et cela est facile a` concevoir. Les paroles, quelque
belles qu'elles soient, ne peuvent changer notre disposition
inte? rieure aussi rapidement que la musique; Luther la con-
side? rait comme un art qui appartenait a` la the? ologie, et ser-
vait puissamment a` de? velopper les sentiments religieux dans le
coeur de l'homme.
Le ro^le de Charles-Quint, dans la die`te de Worms, n'est pas
exempt d'affectation, et par conse? quent il manque de grandeur.
L'auteur a voulu mettre en opposition l'orgueil espagnol et la
simplicite? rude des Allemands; mais, outre que Charles-Quint
avait trop de ge? nie pour e^tre exclusivement de tel ou tel pays, il
me semble que Werner aurait du^ se garder de pre? senter un
homme d'une volonte? forte, proclamant ouvertement et surtout
inutilement cette volonte? . Elle se dissipe, pour ainsi dire, en
l'exprimant; et les souverains despotiques ont toujours fait plus
de peur par ce qu'ils cachaient que parce qu'ils laissaient voir.
Werner, a` travers le vague de son imagination, a l'esprit tre`s-
fin et tre`s-observateur; mais il me semble que, dans le ro^le de
Charles-Quint, il a pris des couleurs qui ne sont pas nuance? es
comme la nature.
Un des beaux moments de la pie`ce de Luther, c'est lorsqu'on
voit marcher a` la die`te, d'une part, les e? ve^ques , les cardinaux,
toute la pompe enfin de la religion catholique ; et de l'autre, Lu-
ther, Me? lanchton, et quelques-uns des re? forme? s leurs disciples,
ve^tus de noir, et chantant dans la langue nationale le cantique
qui commence par ces mots: Notre Dieu est notre forteresse.
La magnificence exte? rieure a e? te? vante? e souvent commeun moyen
d'agir sur l'imagination; mais quand le christianisme se montre
dans sa simplicite? pure et vraie, la poe? sie du fond de l'a^me l'em-
porte sur toutes les autres.
L'acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, eu pre? -
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? LUTHER.
sence de Charles-Quint, des princes de l'Empire et dela die`te de
Worms, commence par le discours de Luther; mais l'on n'en-
tend que sa pe? roraison, parce qu'il est cense? avoir de? ja` dit tout
ce qui concerne sa doctrine. Apre`s qu'il a parle? , l'on recueille
les avis des princes et des de? pute? s sur son proce`s. Les divers in-
te? re^ts qui meuvent les hommes, la peur, le fanatisme, l'ambi-
tion, sont parfaitementcaracte? rise? s dans ces avis. Un des votants,
entre autres, dit beaucoup de bien de Luther et de sa doctrine;
mais il ajoute en me^me temps << que puisque tout le monde af-
<<firme que cela met du trouble dans l'Empire, il opine, bien
qu'a` regret, pour que Luther soit bru^le? >>. On ne peut s'empe^-
cher d'admirer dans les ouvrages de Werner la connaissance
parfaite qu'il a des hommes, et l'on voudrait que, sortant de ses
re^veries, il mi^t plus souvent pied a` terre, pour de? velopper dans
ses e? crits dramatiques son esprit observateur.
Luther est renvoye? par Charles-Quint, et renferme? pendant
quelque temps dans la forteresse de Wartbourg, parce que ses
amis, a` la te^te desquels e? tait l'e? lecteur de Saxe, l'y croyaient
plus en su^rete? . 11 reparai^t enfin dans Wittemberg, ou` il a e? tabli
sa doctrine, ainsi que dans tout le nord de l'Allemagne.
Vers la fin du cinquie`me acte, Luther, au milieu de la nuit,
pre^che dans l'e? glise contre les anciennes erreurs. Il annonce
qu'elles disparai^tront biento^t, et que le nouveau jour de la rai-
son va se lever. Dans ce moment , on vit sur le the? a^tre de Ber-
lin, les cierges s'e? teindre par degre? s, et l'aurore du jour percer
a` travers les vitraux de la cathe? drale gothique.
La pie`ce de Luther est si anime? e, si varie? e, qu'il est aise? de
concevoir comment elle a ravi tous les spectateurs; ne? anmoins
on est souvent distrait de l'ide? e principale par des singularite? s et
des alle? gories qui ne conviennent ni a` un sujet tire? de l'histoire,
ni surtout au the? a^tre.
Catherine, en apercevant Luther, qu'elle de? testait, s'e? crie : --
Voila` mon ide? al! -- et le plus violent amour s'empare d'elle a`
cet instant. Werner croit qu'il y a de la pre? destination dans l'a-
mour, et que les e^tres cre? e? s l'un pour l'autre doivent se recon-
nai^tre a` la premie`re vue. C'est une tre`s-agre? able doctrine, en
fait de me? taphysique et de madrigal, mais qui ne saurait gue`re
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? ATTILA. J97
e^tre comprise sur la sce`ne; d'ailleurs, il n'y a rien de plus e? trange que cette exclamation sur l'ide? al, adresse? e a` Martin Lu-
ther; car on se le repre? sente comme un gros moine savant et scolastique, a` qui ne convient gue`re l'expression la plus roma-
nesque qu'on puisse empruntera` la the? orie moderne des beaux-arts.
Deux anges, sous la forme d'un jeune homme disciple de Lu-
ther, etd'une jeune fille amie de Catherine, semblent traverser la
pie`ce avec des hyacinthes et des palmes , comme des symboles
dela purete? et de la foi. Ces deux anges disparaissent a` la fin , et
l'imagination les suit dans les airs; mais le pathe? tique est moins
pressant, quand on se sert de tableaux fantastiques pour em-
bellir la situation; c'est un autre genre de plaisir, ce n'est plus
celui qui nai^t des e? motions de l'a^me; car l'attendrissement ne
peut exister sans la sympathie. L'on veut juger, sur la sce`ne,
les personnages comme des e^tres existants; bla^mer, approuver
leurs actions ; les deviner, les comprendre, et se transporter a`
leur place, pour e? prouver tout l'inte? re^t de la vie re? elle, sans en
redouter les dangers.
Les opinions de Werner, sous le rapport de l'amour et de la
religion, ne doivent pas e^tre le? ge`rement examine? es. Ce qu'il
sent est su^rement vrai pour lui: mais comme, dans ce genre
surtout, la manie`re de voir et les impressions de chaque indi-
vidu sont diffe? rentes, il ne faut pas qu'un auteur fasse servir a`
propager ses opinions personnelles un art essentiellement uni-
versel et populaire.
Une autre production de Werner, bien belle et bien originale,
c'est Attila. L'auteur prend l'histoire de ce fle? au de Dieu au
moment de son arrive? e devant Rome. Le premier acte commence
par les ge? missements des femmes et des enfants qui s'e? chap-
pent d'Aquile? e en cendres; et cette exposition en mouvement,
non-seulement excite l'inte? re^t de`s les premiers vers de la pie`ce,
mais donne une ide? e terrible de la puissance d'Attila. C'est un
art ne? cessaire au the? a^tre, que de faire juger les principaux per-
sonnages, pluto^t par l'effet qu'ils produisent sur les autres, que
par un portrait, quelque frappant qu'il puisse e^tre. Un seul
homme, multiplie? par ceux qui lui obe? issent, remplit d'e? pou-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 298 ATTILA.
vante l'Asie et l'Europe. Quelle image gigantesque de la volonte?
absolue ce spectacle n'offre-t-il pas!
A co^te? d'Attila est une princesse de Bourgogne, Hildegonde,
qui doit l'e? pouser, et dont il se croit aime? . Cette princesse nour-
rit un profond sentiment de vengeance contre lui, parce qu'il a
tue? son pe`re et son amant. Elle ne veut s'unir a` lui que pour
l'assassiner; et, par un raffinement singulier de haine, elle l'a
soigne? lorsqu'il e? tait blesse? , de peur qu'il ne mouru^t de l'hono-
rable mort des guerriers. Cette femme est peinte comme la de? esse
de la guerre; ses cheveux blonds et sa tunique e? carlate semblent
re? unir en elle l'image de la faiblesse et de la fureur. C'est un
caracte`re myste? rieux, qui a d'abord un grand empire sur l'ima-
gination ; mais quand ce myste`re va toujours croissant; quand
le poe`te laisse supposer qu'une puissance infernale s'est empa- |re? e d'elle, et que non-seulement, a` la fin de la pie`ce, elle im-
mole Attila pendant la nuit de ses noces, mais poignarde a` co^te?
de lui son fils a^ge? de quatorze ans, il n'y a plus de trait de femme
dans cette cre? ature, et l'aversion qu'elle inspire l'emporte sur
l'effroi qu'elle peut causer Ne? anmoins, tout ce ro^le d'Hildegonde
est une invention originale; et, dans un poe`me e? pique, ou` l'on
admettrait les personnages alle? goriques, cette furie, sous des
traits doux, attache? e aux pas d'un tyran, comme la flatterie per-
fide, produirait sans doute un grand effet.
Enfin il parai^t, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui
ont consume? la ville d'Aquile? e; il s'assied sur les ruines des
palais qu'il vient de renverser, et semble a` lui seul charge? d'ac-
complir en un jour l'oeuvre des sie`cles. Il a comme une sorte
de superstition envers lui-me^me, il est l'objet de son culte, il
croit en lui, il se regarde comme l'instrument des de? crets du
ciel, et cette conviction me^le un certain syste`me d'e? quite? a` ses
crimes. Il reproche a` ses ennemis leurs fautes, comme s'il n'en
avait pas commis plus qu'eux tous; il est fe? roce, et ne? anmoins
c'est un barbare ge? ne? reux; il est despote, et se montre pourtant
fide`le a` sa promesse; enfin, au milieu des richesses du monde,
il vit comme un soldat, et ne demande a` la terre que la jouis-
sance de la conque? rir. Attila remplit les fonctions dejuge dans la place publique,
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? ATTILA. 299
et la` il prononce sur les de? lits porte? s devant son tribunal d'a-
pre`s un instinct naturel, qui va plus au fond des actions que
les lois abstraites dont les de? cisions sont les me^mes pour tous
les cas. Il condamne son ami, coupable de parjure, l'embrasse
en pleurant, mais ordonne qu'a` l'instant il soit de? chire? par des
chevaux: l'ide? e d'une ne? cessite? inflexible le dirige; et sa propre
volonte? lui parai^t a` lui-me^me cette ne? cessite?
situation, et la varie? te? brillante qui en re? sulte est admirable. La
langue allemande pre? sente un plus grand nombre de combinai-
sons que la no^tre,et Goethe semble les avoir toutes employe? es
pour exprimer, avec les sons comme avec les images, la singu-
lie`re exaltation d'ironie et d'enthousiasme, de tristesse et de
gaiete? , qui l'a porte? a` composer cet ouvrage. Il serait ve? ritable-
ment trop nai? f de supposer qu'un tel homme ne sache pas toutes
les fautes de gou^t qu'on peut reprocher a` sa pie`ce; mais il est
curieux de connai^tre les motifs qui l'ont de? termine? a` les y laisser,
ou pluto^t a` les y mettre.
Goethe ne s'est astreint, dans cet ouvrage, a` aucun genre; ce
n'est ni une trage? die ni un roman. L'auteur a voulu abjurer
dans cette composition toute manie`re sobre de penser et d'e? crire:
ony trouverait quelques rapports avec Aristophane, si des traits
du pathe? tique de Shakespeare n'y me^laient des beaute? s d'un tout
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 292 FAUST.
autre genre. Faust e? tonne, e? meut, attendrit; mais il ne laisse
pas une douce impression dans l'a^me. Quoique la pre? somption et
le vice y soient cruellement punis, on ne sent pas dans cette
punition une main bienfaisante, on dirait que le mauvais
principe dirige lui-me^me la vengeance contre le crime qu'il fait
commettre; et le remords, tel qu'il est peint dans cette pie`ce,
semble venir de l'enfer aussi bien que la faute. La croyance aux mauvais esprits se retrouve dans un grand
nombre de poe? sies allemandes; la nature du Nord s'accorde assez
bien avec cette terreur; il est donc beaucoup moins ridicule en
Allemagne, que cela ne le serait en France, de se servir du dia-
ble dans les fictions. A ne conside? rer toutes ces ide? es que sous le
rapport litte? raire, il est certain que notre imagination se figure
quelque chose qui re? pond a` l'ide? e d'un mauvais ge? nie, soit dans
le coeur humain, soit dans la nature: l'homme fait quelquefois
le mal d'une manie`re, pour ainsi dire, de? sinte? resse? e, sans but
et me^me contre son but, et seulement pour satisfaire une certaine
a^prete? inte? rieure, qui donne le besoin de nuire. Il y avait a` co^te?
des divinite? s du paganisme d'autres divinite? s de la race des Ti-
tans , qui repre? sentaient les forces re? volte? es de la nature; et dans
le christianisme, on dirait que les mauvais penchants de l'a^me
sont personnifie? s sous la forme des de? mons.
Il est impossible de lire Faust sans qu'il excite la pense? e de
mille manie`res diffe? rentes : on se querelle avec l'auteur, on l'ac-
cuse, on le justifie; mais il fait re? fle? chir surtout, et, pour em-
prunter le langage d'un savant nai? f du moyen a^ge , sur quelque
chose de plus que tout'. Les critiques dont un tel ouvrage doit
e^tre l'objet sont faciles a` pre? voir, ou pluto^t c'est le genre me^me
de cet ouvrage qui peut encourir la censure, plus encore que la
manie`re dont il est traite? ; car une telle composition doit e^tre ju-
ge? e comme un re^ve; et si le bon gou^t veillait toujours a` la porte
d'ivoire des songes, pour les obliger a` prendre la forme convenue,
rarement ils frapperaient l'imagination.
La pie`ce de Faust cependant n'est certes pas un bon mode`le.
Soit qu'elle puisse e^tre conside? re? e comme l'oeuvre du de? lire de
1 ne omnibus rcbus et quibugdam aliis.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? LUTHER. 293
l'esprit, ou de la satie? te? de la raison, il est a` de? sirer que de telles
productions ne se renouvellent pas ; mais quand un ge? nie tel que
celui de Goethe s'affranchit de toutes les entraves, la foule de ses
pense? es est si grande, que de toutes parts elles de? passent et ren-
versent les bornes de l'art.
CHAPITRE XXIV.
Luther, Attila, les Fils de la Valle? e, la Croix sur la Baltique,
le Vingt-Quatre Fe? vrier, par Verner.
Depuis que Schiller est mort, et que Goethe ne compose
plus pour le the? a^tre, le premier des e? crivains dramatiquesde
l'Allemagne, c'est Werner: personne n'a su mieux que lui
re? pandre sur les trage? dies le charme et la dignite? de la poe? sie
lyrique; ne? anmoins ce qui le rend si admirable comme poe`te nuit
a` ses succe`s sur la sce`ne. Ses pie`ces, d'une rare beaute? , si
l'on y cherche seulement des chants, des odes, des pense? es
religieuses et philosophiques, sont extre^mement attaquables,
quand on les juge comme des drames qui peuvent e^tre repre? -
sente? s. Ce n'est pas que Werner n'ait du talent pour le the? a^tre,
et qu'il n'en connaisse me^me les effets beaucoup mieux que la
plupart des e? crivains allemands; mais on dirait qu'il veut pro-
pager un syste`me mystique de religion et d'amour, a` l'aide de
l'art dramatique, et que ses trage? dies sont le moyen dont il se
sert, pluto^t que le but qu'il se propose.
Luther, quoique compose? toujours avec cette intention se-
cre`te, a eu le plus grand succe`s sur le the? a^tre de Berlin. La
re? formation est un e? ve? nement d'une haute importance pour le
monde, et particulie`rement pour l'Allemagne, qui en a e? te?
le berceau. L'audace et l'he? roi? sme re? fle? chi du caracte`re de
Luther font une vive impression, surtout dans le pays ou` la
pense? e remplit a` elle seule toute l'existence: nul sujet ne pou-
vait donc exciter davantage l'attention des Allemands.
Tout ce qui concerne l'effet des nouvelles opinions sur les
esprits est extre^mement bien peintdans la pie`ce de Werner.
L,a sce`ue s'ouvre dans les mines de Saxe, non loin de Wit-
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? 29. | LUTIIER.
temberg, ou` demeurait Luther: lechant des mineurs captive
l'imagination; le refrain de ces chants est toujours un appel a`
la terre exte? rieure, a` l'air libre, au soleil. Ces hommes vul-
gaires, de? ja` saisis par la doctrine de Luther, s'entretiennent de
lui et de la re? formation; et, dans leurs souterrains obscurs,
ils s'occupent de la liberte? de conscience, de l'examen de la
ve? rite? ; enfin, de cet autre jour, de cette autre lumie`re qui doit
pe? ne? trer dans les te? ne`bres de l'ignorance.
Dans le second acte, les agents de l'e? lecteur de Saxe vien-
nent ouvrir la porte des couvents aux religieuses. Cette sce`ne,
qui pouvait e^tre comique, est traite? e avec une solennite? tou-
chante. Werner comprend avec son a^me tous les cultes chie? -
tiens ; et s'il conc? oit bien la noble simplicite? du protestantisme,
il sait aussi ce que les voeux au pied de la croix ont de se? ve`re
et de sacre? . L'abbesse du couvent, en de? posant le voile qui a
couvert ses cheveux noirs dans sa jeunesse, et qui cache main-
tenant ses cheveux blanchis, e? prouve un sentiment d'effroi,
touchant et naturel; et des vers harmonieux et purs comme la
solitude religieuse expriment son attendrissement. Parmi ces
religieuses, il y a la femme qui doit s'unir a` Luther, et c'est
dans ce moment la plus oppose? e de toutes a` son influence.
Au nombre des beaute? s de cet acte, il faut compter le por-
trait de Charles-Quint, de ce souverain dont l'a^me s'est lasse? e
de l'empire du monde. Un gentilhomme saxon attache? a` son service s'exprime ainsi sur lui: << Cet homme gigantesque , dit-
<< il, ne rece`le point de coeur dans sa terrible poitrine. La fou-
cidre de la toute-puissance est dans sa main; mais il ne sait
point y joindre l'apothe? ose de l'amour. Il ressemble au jeune
aigle qui tient le globe entier dans l'une de ses griffes, et doit
le de? vorer pour sa nourriture. >> Ce peu de mots annonce di-
gnement Charles-Quint; mais il est plus facile de peindre un tel
homme que de le faire parler lui-me^me.
Luther se fie a` la parole de Charles-Quint, quoique, cent ans
auparavant, au concile de Constance, Jean Hus et Je? ro^me de
Prague aient e? te? bru^le? s vifs , malgre? le sauf-conduit de l'empe-
reur Sigismond. A la veille de se rendre a` \V orras, ou` se tient
la die`te de l'Empire, le courage de Luther faiblit pendant quel-
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? LtiTHER. 295
ques instants; il se sent saisi par la terreur et le de? couragement.
Son jeune disciple lui apporte la flu^te dont il avait coutume de
jouer pour ranimer ses esprits abattus; il la prend, et des ac-
cords harmonieux font rentrer dans son coeur toute cette con-
fiance en Dieu, qui est la merveille de l'existence spirituelle. On
dit que ce moment produisit beaucoup d'effet sur le the? a^tre de
Berlin, et cela est facile a` concevoir. Les paroles, quelque
belles qu'elles soient, ne peuvent changer notre disposition
inte? rieure aussi rapidement que la musique; Luther la con-
side? rait comme un art qui appartenait a` la the? ologie, et ser-
vait puissamment a` de? velopper les sentiments religieux dans le
coeur de l'homme.
Le ro^le de Charles-Quint, dans la die`te de Worms, n'est pas
exempt d'affectation, et par conse? quent il manque de grandeur.
L'auteur a voulu mettre en opposition l'orgueil espagnol et la
simplicite? rude des Allemands; mais, outre que Charles-Quint
avait trop de ge? nie pour e^tre exclusivement de tel ou tel pays, il
me semble que Werner aurait du^ se garder de pre? senter un
homme d'une volonte? forte, proclamant ouvertement et surtout
inutilement cette volonte? . Elle se dissipe, pour ainsi dire, en
l'exprimant; et les souverains despotiques ont toujours fait plus
de peur par ce qu'ils cachaient que parce qu'ils laissaient voir.
Werner, a` travers le vague de son imagination, a l'esprit tre`s-
fin et tre`s-observateur; mais il me semble que, dans le ro^le de
Charles-Quint, il a pris des couleurs qui ne sont pas nuance? es
comme la nature.
Un des beaux moments de la pie`ce de Luther, c'est lorsqu'on
voit marcher a` la die`te, d'une part, les e? ve^ques , les cardinaux,
toute la pompe enfin de la religion catholique ; et de l'autre, Lu-
ther, Me? lanchton, et quelques-uns des re? forme? s leurs disciples,
ve^tus de noir, et chantant dans la langue nationale le cantique
qui commence par ces mots: Notre Dieu est notre forteresse.
La magnificence exte? rieure a e? te? vante? e souvent commeun moyen
d'agir sur l'imagination; mais quand le christianisme se montre
dans sa simplicite? pure et vraie, la poe? sie du fond de l'a^me l'em-
porte sur toutes les autres.
L'acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, eu pre? -
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? LUTHER.
sence de Charles-Quint, des princes de l'Empire et dela die`te de
Worms, commence par le discours de Luther; mais l'on n'en-
tend que sa pe? roraison, parce qu'il est cense? avoir de? ja` dit tout
ce qui concerne sa doctrine. Apre`s qu'il a parle? , l'on recueille
les avis des princes et des de? pute? s sur son proce`s. Les divers in-
te? re^ts qui meuvent les hommes, la peur, le fanatisme, l'ambi-
tion, sont parfaitementcaracte? rise? s dans ces avis. Un des votants,
entre autres, dit beaucoup de bien de Luther et de sa doctrine;
mais il ajoute en me^me temps << que puisque tout le monde af-
<<firme que cela met du trouble dans l'Empire, il opine, bien
qu'a` regret, pour que Luther soit bru^le? >>. On ne peut s'empe^-
cher d'admirer dans les ouvrages de Werner la connaissance
parfaite qu'il a des hommes, et l'on voudrait que, sortant de ses
re^veries, il mi^t plus souvent pied a` terre, pour de? velopper dans
ses e? crits dramatiques son esprit observateur.
Luther est renvoye? par Charles-Quint, et renferme? pendant
quelque temps dans la forteresse de Wartbourg, parce que ses
amis, a` la te^te desquels e? tait l'e? lecteur de Saxe, l'y croyaient
plus en su^rete? . 11 reparai^t enfin dans Wittemberg, ou` il a e? tabli
sa doctrine, ainsi que dans tout le nord de l'Allemagne.
Vers la fin du cinquie`me acte, Luther, au milieu de la nuit,
pre^che dans l'e? glise contre les anciennes erreurs. Il annonce
qu'elles disparai^tront biento^t, et que le nouveau jour de la rai-
son va se lever. Dans ce moment , on vit sur le the? a^tre de Ber-
lin, les cierges s'e? teindre par degre? s, et l'aurore du jour percer
a` travers les vitraux de la cathe? drale gothique.
La pie`ce de Luther est si anime? e, si varie? e, qu'il est aise? de
concevoir comment elle a ravi tous les spectateurs; ne? anmoins
on est souvent distrait de l'ide? e principale par des singularite? s et
des alle? gories qui ne conviennent ni a` un sujet tire? de l'histoire,
ni surtout au the? a^tre.
Catherine, en apercevant Luther, qu'elle de? testait, s'e? crie : --
Voila` mon ide? al! -- et le plus violent amour s'empare d'elle a`
cet instant. Werner croit qu'il y a de la pre? destination dans l'a-
mour, et que les e^tres cre? e? s l'un pour l'autre doivent se recon-
nai^tre a` la premie`re vue. C'est une tre`s-agre? able doctrine, en
fait de me? taphysique et de madrigal, mais qui ne saurait gue`re
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? ATTILA. J97
e^tre comprise sur la sce`ne; d'ailleurs, il n'y a rien de plus e? trange que cette exclamation sur l'ide? al, adresse? e a` Martin Lu-
ther; car on se le repre? sente comme un gros moine savant et scolastique, a` qui ne convient gue`re l'expression la plus roma-
nesque qu'on puisse empruntera` la the? orie moderne des beaux-arts.
Deux anges, sous la forme d'un jeune homme disciple de Lu-
ther, etd'une jeune fille amie de Catherine, semblent traverser la
pie`ce avec des hyacinthes et des palmes , comme des symboles
dela purete? et de la foi. Ces deux anges disparaissent a` la fin , et
l'imagination les suit dans les airs; mais le pathe? tique est moins
pressant, quand on se sert de tableaux fantastiques pour em-
bellir la situation; c'est un autre genre de plaisir, ce n'est plus
celui qui nai^t des e? motions de l'a^me; car l'attendrissement ne
peut exister sans la sympathie. L'on veut juger, sur la sce`ne,
les personnages comme des e^tres existants; bla^mer, approuver
leurs actions ; les deviner, les comprendre, et se transporter a`
leur place, pour e? prouver tout l'inte? re^t de la vie re? elle, sans en
redouter les dangers.
Les opinions de Werner, sous le rapport de l'amour et de la
religion, ne doivent pas e^tre le? ge`rement examine? es. Ce qu'il
sent est su^rement vrai pour lui: mais comme, dans ce genre
surtout, la manie`re de voir et les impressions de chaque indi-
vidu sont diffe? rentes, il ne faut pas qu'un auteur fasse servir a`
propager ses opinions personnelles un art essentiellement uni-
versel et populaire.
Une autre production de Werner, bien belle et bien originale,
c'est Attila. L'auteur prend l'histoire de ce fle? au de Dieu au
moment de son arrive? e devant Rome. Le premier acte commence
par les ge? missements des femmes et des enfants qui s'e? chap-
pent d'Aquile? e en cendres; et cette exposition en mouvement,
non-seulement excite l'inte? re^t de`s les premiers vers de la pie`ce,
mais donne une ide? e terrible de la puissance d'Attila. C'est un
art ne? cessaire au the? a^tre, que de faire juger les principaux per-
sonnages, pluto^t par l'effet qu'ils produisent sur les autres, que
par un portrait, quelque frappant qu'il puisse e^tre. Un seul
homme, multiplie? par ceux qui lui obe? issent, remplit d'e? pou-
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? 298 ATTILA.
vante l'Asie et l'Europe. Quelle image gigantesque de la volonte?
absolue ce spectacle n'offre-t-il pas!
A co^te? d'Attila est une princesse de Bourgogne, Hildegonde,
qui doit l'e? pouser, et dont il se croit aime? . Cette princesse nour-
rit un profond sentiment de vengeance contre lui, parce qu'il a
tue? son pe`re et son amant. Elle ne veut s'unir a` lui que pour
l'assassiner; et, par un raffinement singulier de haine, elle l'a
soigne? lorsqu'il e? tait blesse? , de peur qu'il ne mouru^t de l'hono-
rable mort des guerriers. Cette femme est peinte comme la de? esse
de la guerre; ses cheveux blonds et sa tunique e? carlate semblent
re? unir en elle l'image de la faiblesse et de la fureur. C'est un
caracte`re myste? rieux, qui a d'abord un grand empire sur l'ima-
gination ; mais quand ce myste`re va toujours croissant; quand
le poe`te laisse supposer qu'une puissance infernale s'est empa- |re? e d'elle, et que non-seulement, a` la fin de la pie`ce, elle im-
mole Attila pendant la nuit de ses noces, mais poignarde a` co^te?
de lui son fils a^ge? de quatorze ans, il n'y a plus de trait de femme
dans cette cre? ature, et l'aversion qu'elle inspire l'emporte sur
l'effroi qu'elle peut causer Ne? anmoins, tout ce ro^le d'Hildegonde
est une invention originale; et, dans un poe`me e? pique, ou` l'on
admettrait les personnages alle? goriques, cette furie, sous des
traits doux, attache? e aux pas d'un tyran, comme la flatterie per-
fide, produirait sans doute un grand effet.
Enfin il parai^t, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui
ont consume? la ville d'Aquile? e; il s'assied sur les ruines des
palais qu'il vient de renverser, et semble a` lui seul charge? d'ac-
complir en un jour l'oeuvre des sie`cles. Il a comme une sorte
de superstition envers lui-me^me, il est l'objet de son culte, il
croit en lui, il se regarde comme l'instrument des de? crets du
ciel, et cette conviction me^le un certain syste`me d'e? quite? a` ses
crimes. Il reproche a` ses ennemis leurs fautes, comme s'il n'en
avait pas commis plus qu'eux tous; il est fe? roce, et ne? anmoins
c'est un barbare ge? ne? reux; il est despote, et se montre pourtant
fide`le a` sa promesse; enfin, au milieu des richesses du monde,
il vit comme un soldat, et ne demande a` la terre que la jouis-
sance de la conque? rir. Attila remplit les fonctions dejuge dans la place publique,
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? ATTILA. 299
et la` il prononce sur les de? lits porte? s devant son tribunal d'a-
pre`s un instinct naturel, qui va plus au fond des actions que
les lois abstraites dont les de? cisions sont les me^mes pour tous
les cas. Il condamne son ami, coupable de parjure, l'embrasse
en pleurant, mais ordonne qu'a` l'instant il soit de? chire? par des
chevaux: l'ide? e d'une ne? cessite? inflexible le dirige; et sa propre
volonte? lui parai^t a` lui-me^me cette ne? cessite?