unions qui
ressemblaient
a` des ce?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
re?
le carac-
te`re naturel des Franc? ais. La fe? odalite? conservait encore chez
les Allemands des maximes de chevalerie. On s'y battait en duel,
il est vrai, moins souvent qu'en France, parce que la nation
germanique n'est pas aussi vive que lanation franc? aise, et que
toutes les classes du peuple ne participent pas, comme en
France, au sentiment de la bravoure; mais l'opinion publique
e? tait plus se? ve`re en ge? ne? ral sur tout ce qui tenait a` la probite? .
Si un homme avait manque? de quelque manie`re aux lois de la
morale, dix duels par jour ne l'auraient releve? dans l'estime de
personne. On a vu beaucoup d'hommes de bonne compagnie,
en France, qui, accuse? s d'une action condamnable, re? pondaient:
// se peut que cela soit mal, mais personne, du moins , M'u-
sera me le dire en face. Il n'y a point de propos qui suppose
une plus grande de? pravation; car ou` en serait la socie? te? hu-
maine, s'il suffisait de se tuer les uns les autres pour avoir le
droit de se faire d'ailleurs tout le mal possible ; de manquer a`
sa parole, de mentir, pourvu qu'on n'osa^t pas vous dire:
<< Vous en avez menti; >> enfin de se? parer la loyaute? de la bra-
voure , et de transformer le courage en un moyen d'impunite?
sociah?
Depuis que l'esprit chevaleresque s'e? tait e? teint en France, de-
puis qu'il n'y avait plus de Godefroi, de saint Louis, de Bayard ,
qui prote? geassent la faiblesse, et se crussent lie? s par une parole
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? LA CflE VALERIE. 31
comme par des chai^nes indissolubles, j'oserai dire, contre l'opi-
nion rec? ue, que la France a peut-e^tre e? te? , de tous les pays du
monde, celui ou` les femmes e? taient le moins heureuses par le
coeur. On appelait la France le paradis des femmes, parce qu'el-
lesy jouissaient d'une grande liberte? ; mais cette liberte? me^me
venait de la facilite? avec laquelle on se de? tachait d'elles. Le Turc
qui renferme sa femme, lui prouve au moins par la` qu'elle est
ne? cessaire a` son bonheur: l'homme a` bonnes fortunes, tel que
le dernier sie`cle nous en a fourni tant d'exemples, choisit les
femmes pour victimes de sa vanite? ; et cette vanite? ne consiste
pas seulement a` les se? duire, mais a` les abandonner. Il faut qu'il
puisse indiquer avec des paroles le? ge`res et inattaquables en elles-me^mes, que telle femme l'a aime? et qu'il ne s'en soucie plus.
<< Mon amour-propre me crie: Fais-la mourir de chagrin, >>
disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui parut tre`s-
regrettable , quand une mort pre? mature? e l'empe^cha de suivre
ce beau dessein. On se lasse de tout, mon ange, e? crit M. de la
Clos, dans un roman qui fait fre? mir par les raffinements d'im-
moralite? qu'il de? ce`le. Enfin, dans ces temps ou` l'on pre? tendait
que l'amour re? gnait en France, il me semble que la galanterie
mettait les femmes, pour ainsi dire, hors la loi. Quand leur re`-
gne d'un moment e? tait passe? , il n'y avait pour elles ni ge? ne? ro-
site? , ni reconnaissance, ni me^me pitie? . L'on contrefaisait les ac-
cents de l'amour pour les faire tomberdans le pie? ge, comme le
crocodile, qui imite la voix des enfants pour attirer leurs me`res.
Louis XIV, si vante? par sa galanterie chevaleresque, ne se
montra-t-il pas le plus dur des hommes , dans sa conduite envers
la femme dont il avait e? te? le plus aime? , madame de la Vallie`re?
Les de? tails qu'on en lit dans les me? moires de Madame sont af-
freux. Il navra de douleur l'a^me infortune? e qui n'avait respire?
que pour lui, et vingt anne? es de larmes au pied de la croix, pu-
rent a` peine cicatriser les blessures que le cruel de? dain du mo-
narque avait faites. Rien n'est si barbare que la vanite? ; et comme
la socie? te? , le bon ton, la mode, le succe`s, mettent singulie`re-
ment en jeu cette vanite? , il n'est aucun pays ou` le bonheur des
femmes soit plus en danger que celui ou` tout de? pend de ce qu'on
appelle l'opinion, et ou` chacun apprend des autres cequ'il est
de bon gou^t de sentir.
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? 32 L\ CHEVALF. RIE.
Il faut l'avouer, les femmes ont fini par prendre part a` l'im-
moralite? qui de? truisait leur ve? ritable empire : en valant moins,
elles ont moins souffert. Cependant, a` quelques exceptions pre`s,
la vertu des femmes de? pend toujours de la conduite des hommes.
La pre? tendue le? ge`rete? des femmes vient de ce qu'elles ont peur
d'e^tre abandonne? es: elles se pre? cipitent dans la honte, par crainte de l'outrage.
L'amour est une passion beaucoup plus se? rieuse en Allema-
gne qu'en France. La poe? sie, les beaux-arts, la philosophie me^me,
et la religion, ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui re? -
pand un noble charme sur la vie. Il n'y a point eu dans ce pays,
comme en France, des e? crits licencieux qui circulaient dans tou-
tes les classes, et de? truisaient le sentiment chez les gens du
monde, et la moralite? chez les gens du peuple. Les Allemands
ont cependant, il faut en convenir, plus d'imagination que de
sensibilite? ; et leur loyaute? seule re? pond de leur constance. Les
Franc? ais, en ge? ne? ral, respectent les devoirs positifs; les Alle-
mands se croient plus engage? s par les affections que par les de-
voirs. Ce que nous avons dit sur la facilite? du divorce en est la
preuve; chez eux l'amour est plus sacre? que le mariage. C'est
par une honorable de? licatesse, sans doute, qu'ils sont surtout
fide`les aux promesses que les lois ne garantissent pas: mais
celles que les lois garantissent sont plus importantes pour l'ordre
social.
L'esprit de chevalerie re`gne encore chez les Allemands, pour
ainsi dire, passivement; ils sont incapables detromper, et leur
loyaute? se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette e? nergie se? ve`re, qui commandait aux hommes tant de sacrifices,
aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entie`re une oeuvre
sainte ou` dominait toujours la me^me pense? e, cette e? nergie che-
valeresque des temps jadis n'a laisse? dans l'Allemagne qu'une
empreinte efface? e. Rien de grand ne s'y fera de? sormais que par
l'impulsion libe? rale qui a succe? de? dans l'Europe a` la chevalerie.
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? DE L'ALLEMAGNE MERIDIOPULE. 33
CHAPITRE V.
De l'Allemagne me? ridionale.
Il e? tait assez ge? ne? ralement reconnu qu'il n'y avait de litte? ra-
ture que dans le nord de l'Allemagne, et que les habitants du
midi se livraient aux jouissances de la vie physique, pendant que
les contre? es septentrionales gou^taient plus exclusivement celles
de l'a^me. Beaucoup d'hommes de ge? nie sont ne? s dans le Midi,
mais ils se sont forme? s dans le Nord. On trouve non loin de la
Baltique les plusheaux e? tablissements, les savants et les hommes
de lettres les plus distingue? s; et depuis Weimar jusqu'a` Kceuigs-
berg, depuis Koenigsberg jusqu'a` Copenhague, les brouillards et
les frimas semblent l'e? le? ment naturel des hommes d'une ima-
c? ination forte et profonde.
Il n'est point de pays qui ait plus besoin que l'Allemagne de
s'occuper de litte? rature; car la socie? te? y offrant peu de charmes,
et les individus n'ayant pas pour la plupart cette gra^ce et cette
vivacite? que donne la nature dans les pays chauds, il en re? sulte
que les Allemandsne sont aimables que quand ils sont supe? rieurs,
et qu'il leur faut du ge? nie pour avoir beaucoup d'esprit.
La Franconie, la Souabe et la Bavie`re, avant la re? union il-
lustre de l'acade? mie actuelle a` Munich, e? taient des pays singu-
lie`rement lourds et monotones : point d'arts, la musique excep-
te? e, peu de litte? rature; un accent rude qui se pre? tait difficile-
ment a` la prononciation des langues latines; point de socie? te? ;
de grandes re?
unions qui ressemblaient a` des ce? re? monies pluto^t
qu'a` des plaisirs; une politesse obse? quieuse envers une aristo-
cratie sans e? le? gance; de la bonte? , de la loyaute? dans toutes les
classes; mais une certaine roideur souriante, qui o^te tout a` la
fois l'aisance et la dignite? . On ne doit donc pas s'e? tonner des
jugements qu'on a porte? s, des plaisanteries qu'on a faites sur
l'ennui de l'Allemagne. Il n'y a que les villes litte? raires qui puis-
sent vraiment inte? resser, dans un pays ou` la socie? te? n'est rien ,
i't la nature peu de chose.
On aurait peut-e^tre cultive? les lettres dans le midi de l'Alle-
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? 34 L'AUTRICHE.
magne avec autant de succe`s que dans le Nord, si les souverains
avaient mis a` ce genre d'e? tude un ve? ritable inte? re^t; cependant,
il faut en convenir, les climats tempe? re? s sont plus propres a` la
socie? te? qu'a` la poe? sie. Lorsque le climat n'est ni se? ve`re ni beau,
quand on vit sans avoir rien a` craindre ni a` espe? rer du ciel, on ne s'occupe gue`re que des inte? re^ts positifs de l'existence. Ce
sont les de? lices du Midi, ou les rigueurs du Nord, qui e? branlent
fortement l'imagination. Soit qu'on lutte contre la nature, ou
qu'on s'enivre de ses dons, la puissance de la cre? ation n'en est
pas moins forte, et re? veille en nous le sentiment des beaux-arts,
ou l'instinct des myste`res de l'a^me.
L'Allemagne me? ridionale, tempe? re? e sous tous les rapports,
se maintient dans un e? tat de bien-e^tre monotone, singulie`re-
ment nuisible a` l'activite? des affaires comme a` celle de la pense? e.
Le plus vif de? sir des habitants de cette contre? e paisible et fe? -
conde , c'est de continuer a` exister comme ils existent; et que
fait-on avec ce seul de? sir? il ne suffit pas me^me pour conserver
ce dont on se contente.
CHAPITRE VI.
De l'Autriche '.
Les litte? rateurs du nord de l'Allemagne ont accuse? l'Autriche
de ne? gliger les sciences et les lettres; on a me^me fort exage? re?
l'espe`ce de ge^ne que la censure y e? tablissait. S'il n'y a pas eu de
grands hommes dans la carrie`re litte? raire en Autriche, ce n'est
pas autant a` la contrainte qu'au manque d'e? mulation qu'il faut
l'attribuer.
C'est un pays si calme, un pays ou` l'aisance est si tranquille-
ment assure? e a` toutes les classes de citoyens, qu'on n'y pense
pas beaucoup aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour
le devoir que pour la gloire; les re? compenses de l'opinion y
sont si ternes, et ses punitions si douces, que,sans le mobile
de la conscience, il n'y aurait pas de raison pour agir vivement
dans aucun sens.
'Ce dnpitresur l'Autriche a e? te? e? crit dans l'anne? e 1808.
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? L AimiicnE. 35
Les exploits militaires devaient e^tre l'inte? re^t principal des ha-
liitants d'une monarchie qui s'est illustre? e par des guerres con-
tinuelles; et cependant la nation autrichienne s'e? tait tellement
livre? e au repos et aux douceurs de la vie, que les e? ve? nements
publics eux-me^mes n'y faisaient pas grand bruit, jusqu'au mo-
ment ou` ils pouvaient re? veiller le patriotisme; et ce sentiment
est calme dans un pays ou` il n'y a que du bonheur. L'on trouve
en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais peu d'hom-
mes vraiment supe? rieurs, car il n'y est pas fort utile de valoir
mieux qu'un autre; on n'est pas envie? pour cela, mais oublie? ,
ce qui de? courage encore plus. L'ambition persiste dans le de? sir
d'obtenir des places, le ge? nie se lasse de lui-me^me; le ge? nie, au
milieu de la socie? te? , est une douleur, une fie`vre inte? rieure, dont
il faudrait se faire traiter comme d'un mal, si les re? compenses
de la gloire n'en adoucissaient pas les peines.
En Autriche et dans le reste de l'Allemagne, on plaide tou-
jours par e? crit, et jamais a` haute voix. Les pre? dicateurs sont
suivis, parce qu'on observe les pratiques de religion; mais ils
n'attirent point par leur e? loquence; les spectacles sont extre^me-
ment ne? glige? s, surtout la trage? die. L'administration est con-
duite avec beaucoup de sagesse et de justice; mais il y a tant de
me? thode en tout, qu'a` peine si l'on peut s'apercevoir de l'in-
fluence des hommes. Les affaires se traitent d'apre`s un certain
ordre de nume? ros que rien au monde ne de? range. Des re`gles
invariables en de? cident, et tout se passe dans un silence pro-
fond; ce silence n'est pas l'effet de la terreur, car, que peut-on
craindre dans un pays ou` les vertus du monarque et les principes
de l'e? quite? dirigent tout? mais le profond repos des esprits comme
des a^mes o^te tout inte? re^t a` la parole. Le crime ou lege? nie, l'in-
tole? rance ou l'enthousiasme, les passions ou l'he? roi? sme ne trou-
blent ni n'exaltent l'existence. Le cabinet autrichien a passe? dans
le dernier sie`cle pour tre`s-astucieux; ce qui ne s'accorde gue`re
avec le caracte`re allemand en ge? ne? ral; mais souvent on prend
pour une politique profonde ce qui n'est que l'alternative de
l'ambition et de la faiblesse. L'histoire attribue presque toujours
aux individus comme aux gouvernements plus de combinaison
qu'ils n'en ont eu.
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? 36 L'AUTRICHE.
L'Autriche, re? unissant dans son sein des peuples tre`s-divers,
tels que les Bohe? mes, les Hongrois, etc. , n'a point cette unite?
si ne? cessaire a` une monarchie; ne? anmoins la grande mode? ration
des mai^tres de l'E? tat a fait depuis longtemps un lien pour tous
de l'attachement a` un seul. L'empereur d'Allemagne e? tait tout
a` la fois souverain de son propre pays, et chef constitutionnel
de l'empire. Sous ce dernier rapport, il avait a` me? nager des in-
te? re^ts divers, et des lois e? tablies, et prenait, comme magistrat
impe? rial, une habitude de justice et de prudence, qu'il reportait
ensuite dans le gouvernement de ses E? tats he? re? ditaires. La na-
tion bohe^me et hongroise, les Tyroliens et les Flamands , qui
composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacite?
naturelle que les ve? ritables Autrichiens; ceux-ci s'occupent sans
cesse de l'art de mode? rer, au lieu de celui d'encourager. Un
gouvernement e? quitable, une terre fertile, une nation riche et
sage, tout devait leurfaire croire qu'il ne fallait que se maintenir
pour e^tre bien, et qu'on n'avait besoin en aucun genre du se-
cours extraordinaire des talents supe? rieurs. On peut s'en passer
en effet dans les temps paisibles de l'histoire; mais que faire
sans eux dans les grandes luttes?
L'esprit du catholicisme qui dominait a` Vienne, quoique tou-
jours avec sagesse, avait pourtant e? carte? , sous le re`gne de Ma-
rie-The? re`se, ce qu'on appelait les lumie`res du dix-huitie`me
sie`cle. Joseph II vint ensuite, et prodigua toutes ses lumie`res
a` un E? tat qui n'e? tait pre? pare? ni au bien ni au mal qu'elles peu-
vent faire. Il re? ussit momentane? ment dans ce qu'il voulait,
parce qu'il ne rencontra point en Autriche de passion me , ui
pour ni contre ses de? sirs; << mais apre`s sa mort il ne resta rien
de ce qu'il avait e? tabli1, >> parce que rien ne dure que ce qui
vient progressivement.
L'industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont
les inte? re^ts principaux de l'Autriche; malgre? la gloire qu'elle
s'est acquise par la perse? ve? rance et la valeur de ses troupes,
l'esprit militaire n'a pas vraiment pe? ne? tre? dans toutes les classes
de la nation. Ses arme? es sont pour elle comme des forteresses 1 Supprime? par la censure
? ?
te`re naturel des Franc? ais. La fe? odalite? conservait encore chez
les Allemands des maximes de chevalerie. On s'y battait en duel,
il est vrai, moins souvent qu'en France, parce que la nation
germanique n'est pas aussi vive que lanation franc? aise, et que
toutes les classes du peuple ne participent pas, comme en
France, au sentiment de la bravoure; mais l'opinion publique
e? tait plus se? ve`re en ge? ne? ral sur tout ce qui tenait a` la probite? .
Si un homme avait manque? de quelque manie`re aux lois de la
morale, dix duels par jour ne l'auraient releve? dans l'estime de
personne. On a vu beaucoup d'hommes de bonne compagnie,
en France, qui, accuse? s d'une action condamnable, re? pondaient:
// se peut que cela soit mal, mais personne, du moins , M'u-
sera me le dire en face. Il n'y a point de propos qui suppose
une plus grande de? pravation; car ou` en serait la socie? te? hu-
maine, s'il suffisait de se tuer les uns les autres pour avoir le
droit de se faire d'ailleurs tout le mal possible ; de manquer a`
sa parole, de mentir, pourvu qu'on n'osa^t pas vous dire:
<< Vous en avez menti; >> enfin de se? parer la loyaute? de la bra-
voure , et de transformer le courage en un moyen d'impunite?
sociah?
Depuis que l'esprit chevaleresque s'e? tait e? teint en France, de-
puis qu'il n'y avait plus de Godefroi, de saint Louis, de Bayard ,
qui prote? geassent la faiblesse, et se crussent lie? s par une parole
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? LA CflE VALERIE. 31
comme par des chai^nes indissolubles, j'oserai dire, contre l'opi-
nion rec? ue, que la France a peut-e^tre e? te? , de tous les pays du
monde, celui ou` les femmes e? taient le moins heureuses par le
coeur. On appelait la France le paradis des femmes, parce qu'el-
lesy jouissaient d'une grande liberte? ; mais cette liberte? me^me
venait de la facilite? avec laquelle on se de? tachait d'elles. Le Turc
qui renferme sa femme, lui prouve au moins par la` qu'elle est
ne? cessaire a` son bonheur: l'homme a` bonnes fortunes, tel que
le dernier sie`cle nous en a fourni tant d'exemples, choisit les
femmes pour victimes de sa vanite? ; et cette vanite? ne consiste
pas seulement a` les se? duire, mais a` les abandonner. Il faut qu'il
puisse indiquer avec des paroles le? ge`res et inattaquables en elles-me^mes, que telle femme l'a aime? et qu'il ne s'en soucie plus.
<< Mon amour-propre me crie: Fais-la mourir de chagrin, >>
disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui parut tre`s-
regrettable , quand une mort pre? mature? e l'empe^cha de suivre
ce beau dessein. On se lasse de tout, mon ange, e? crit M. de la
Clos, dans un roman qui fait fre? mir par les raffinements d'im-
moralite? qu'il de? ce`le. Enfin, dans ces temps ou` l'on pre? tendait
que l'amour re? gnait en France, il me semble que la galanterie
mettait les femmes, pour ainsi dire, hors la loi. Quand leur re`-
gne d'un moment e? tait passe? , il n'y avait pour elles ni ge? ne? ro-
site? , ni reconnaissance, ni me^me pitie? . L'on contrefaisait les ac-
cents de l'amour pour les faire tomberdans le pie? ge, comme le
crocodile, qui imite la voix des enfants pour attirer leurs me`res.
Louis XIV, si vante? par sa galanterie chevaleresque, ne se
montra-t-il pas le plus dur des hommes , dans sa conduite envers
la femme dont il avait e? te? le plus aime? , madame de la Vallie`re?
Les de? tails qu'on en lit dans les me? moires de Madame sont af-
freux. Il navra de douleur l'a^me infortune? e qui n'avait respire?
que pour lui, et vingt anne? es de larmes au pied de la croix, pu-
rent a` peine cicatriser les blessures que le cruel de? dain du mo-
narque avait faites. Rien n'est si barbare que la vanite? ; et comme
la socie? te? , le bon ton, la mode, le succe`s, mettent singulie`re-
ment en jeu cette vanite? , il n'est aucun pays ou` le bonheur des
femmes soit plus en danger que celui ou` tout de? pend de ce qu'on
appelle l'opinion, et ou` chacun apprend des autres cequ'il est
de bon gou^t de sentir.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 32 L\ CHEVALF. RIE.
Il faut l'avouer, les femmes ont fini par prendre part a` l'im-
moralite? qui de? truisait leur ve? ritable empire : en valant moins,
elles ont moins souffert. Cependant, a` quelques exceptions pre`s,
la vertu des femmes de? pend toujours de la conduite des hommes.
La pre? tendue le? ge`rete? des femmes vient de ce qu'elles ont peur
d'e^tre abandonne? es: elles se pre? cipitent dans la honte, par crainte de l'outrage.
L'amour est une passion beaucoup plus se? rieuse en Allema-
gne qu'en France. La poe? sie, les beaux-arts, la philosophie me^me,
et la religion, ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui re? -
pand un noble charme sur la vie. Il n'y a point eu dans ce pays,
comme en France, des e? crits licencieux qui circulaient dans tou-
tes les classes, et de? truisaient le sentiment chez les gens du
monde, et la moralite? chez les gens du peuple. Les Allemands
ont cependant, il faut en convenir, plus d'imagination que de
sensibilite? ; et leur loyaute? seule re? pond de leur constance. Les
Franc? ais, en ge? ne? ral, respectent les devoirs positifs; les Alle-
mands se croient plus engage? s par les affections que par les de-
voirs. Ce que nous avons dit sur la facilite? du divorce en est la
preuve; chez eux l'amour est plus sacre? que le mariage. C'est
par une honorable de? licatesse, sans doute, qu'ils sont surtout
fide`les aux promesses que les lois ne garantissent pas: mais
celles que les lois garantissent sont plus importantes pour l'ordre
social.
L'esprit de chevalerie re`gne encore chez les Allemands, pour
ainsi dire, passivement; ils sont incapables detromper, et leur
loyaute? se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette e? nergie se? ve`re, qui commandait aux hommes tant de sacrifices,
aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entie`re une oeuvre
sainte ou` dominait toujours la me^me pense? e, cette e? nergie che-
valeresque des temps jadis n'a laisse? dans l'Allemagne qu'une
empreinte efface? e. Rien de grand ne s'y fera de? sormais que par
l'impulsion libe? rale qui a succe? de? dans l'Europe a` la chevalerie.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE L'ALLEMAGNE MERIDIOPULE. 33
CHAPITRE V.
De l'Allemagne me? ridionale.
Il e? tait assez ge? ne? ralement reconnu qu'il n'y avait de litte? ra-
ture que dans le nord de l'Allemagne, et que les habitants du
midi se livraient aux jouissances de la vie physique, pendant que
les contre? es septentrionales gou^taient plus exclusivement celles
de l'a^me. Beaucoup d'hommes de ge? nie sont ne? s dans le Midi,
mais ils se sont forme? s dans le Nord. On trouve non loin de la
Baltique les plusheaux e? tablissements, les savants et les hommes
de lettres les plus distingue? s; et depuis Weimar jusqu'a` Kceuigs-
berg, depuis Koenigsberg jusqu'a` Copenhague, les brouillards et
les frimas semblent l'e? le? ment naturel des hommes d'une ima-
c? ination forte et profonde.
Il n'est point de pays qui ait plus besoin que l'Allemagne de
s'occuper de litte? rature; car la socie? te? y offrant peu de charmes,
et les individus n'ayant pas pour la plupart cette gra^ce et cette
vivacite? que donne la nature dans les pays chauds, il en re? sulte
que les Allemandsne sont aimables que quand ils sont supe? rieurs,
et qu'il leur faut du ge? nie pour avoir beaucoup d'esprit.
La Franconie, la Souabe et la Bavie`re, avant la re? union il-
lustre de l'acade? mie actuelle a` Munich, e? taient des pays singu-
lie`rement lourds et monotones : point d'arts, la musique excep-
te? e, peu de litte? rature; un accent rude qui se pre? tait difficile-
ment a` la prononciation des langues latines; point de socie? te? ;
de grandes re?
unions qui ressemblaient a` des ce? re? monies pluto^t
qu'a` des plaisirs; une politesse obse? quieuse envers une aristo-
cratie sans e? le? gance; de la bonte? , de la loyaute? dans toutes les
classes; mais une certaine roideur souriante, qui o^te tout a` la
fois l'aisance et la dignite? . On ne doit donc pas s'e? tonner des
jugements qu'on a porte? s, des plaisanteries qu'on a faites sur
l'ennui de l'Allemagne. Il n'y a que les villes litte? raires qui puis-
sent vraiment inte? resser, dans un pays ou` la socie? te? n'est rien ,
i't la nature peu de chose.
On aurait peut-e^tre cultive? les lettres dans le midi de l'Alle-
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? 34 L'AUTRICHE.
magne avec autant de succe`s que dans le Nord, si les souverains
avaient mis a` ce genre d'e? tude un ve? ritable inte? re^t; cependant,
il faut en convenir, les climats tempe? re? s sont plus propres a` la
socie? te? qu'a` la poe? sie. Lorsque le climat n'est ni se? ve`re ni beau,
quand on vit sans avoir rien a` craindre ni a` espe? rer du ciel, on ne s'occupe gue`re que des inte? re^ts positifs de l'existence. Ce
sont les de? lices du Midi, ou les rigueurs du Nord, qui e? branlent
fortement l'imagination. Soit qu'on lutte contre la nature, ou
qu'on s'enivre de ses dons, la puissance de la cre? ation n'en est
pas moins forte, et re? veille en nous le sentiment des beaux-arts,
ou l'instinct des myste`res de l'a^me.
L'Allemagne me? ridionale, tempe? re? e sous tous les rapports,
se maintient dans un e? tat de bien-e^tre monotone, singulie`re-
ment nuisible a` l'activite? des affaires comme a` celle de la pense? e.
Le plus vif de? sir des habitants de cette contre? e paisible et fe? -
conde , c'est de continuer a` exister comme ils existent; et que
fait-on avec ce seul de? sir? il ne suffit pas me^me pour conserver
ce dont on se contente.
CHAPITRE VI.
De l'Autriche '.
Les litte? rateurs du nord de l'Allemagne ont accuse? l'Autriche
de ne? gliger les sciences et les lettres; on a me^me fort exage? re?
l'espe`ce de ge^ne que la censure y e? tablissait. S'il n'y a pas eu de
grands hommes dans la carrie`re litte? raire en Autriche, ce n'est
pas autant a` la contrainte qu'au manque d'e? mulation qu'il faut
l'attribuer.
C'est un pays si calme, un pays ou` l'aisance est si tranquille-
ment assure? e a` toutes les classes de citoyens, qu'on n'y pense
pas beaucoup aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour
le devoir que pour la gloire; les re? compenses de l'opinion y
sont si ternes, et ses punitions si douces, que,sans le mobile
de la conscience, il n'y aurait pas de raison pour agir vivement
dans aucun sens.
'Ce dnpitresur l'Autriche a e? te? e? crit dans l'anne? e 1808.
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? L AimiicnE. 35
Les exploits militaires devaient e^tre l'inte? re^t principal des ha-
liitants d'une monarchie qui s'est illustre? e par des guerres con-
tinuelles; et cependant la nation autrichienne s'e? tait tellement
livre? e au repos et aux douceurs de la vie, que les e? ve? nements
publics eux-me^mes n'y faisaient pas grand bruit, jusqu'au mo-
ment ou` ils pouvaient re? veiller le patriotisme; et ce sentiment
est calme dans un pays ou` il n'y a que du bonheur. L'on trouve
en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais peu d'hom-
mes vraiment supe? rieurs, car il n'y est pas fort utile de valoir
mieux qu'un autre; on n'est pas envie? pour cela, mais oublie? ,
ce qui de? courage encore plus. L'ambition persiste dans le de? sir
d'obtenir des places, le ge? nie se lasse de lui-me^me; le ge? nie, au
milieu de la socie? te? , est une douleur, une fie`vre inte? rieure, dont
il faudrait se faire traiter comme d'un mal, si les re? compenses
de la gloire n'en adoucissaient pas les peines.
En Autriche et dans le reste de l'Allemagne, on plaide tou-
jours par e? crit, et jamais a` haute voix. Les pre? dicateurs sont
suivis, parce qu'on observe les pratiques de religion; mais ils
n'attirent point par leur e? loquence; les spectacles sont extre^me-
ment ne? glige? s, surtout la trage? die. L'administration est con-
duite avec beaucoup de sagesse et de justice; mais il y a tant de
me? thode en tout, qu'a` peine si l'on peut s'apercevoir de l'in-
fluence des hommes. Les affaires se traitent d'apre`s un certain
ordre de nume? ros que rien au monde ne de? range. Des re`gles
invariables en de? cident, et tout se passe dans un silence pro-
fond; ce silence n'est pas l'effet de la terreur, car, que peut-on
craindre dans un pays ou` les vertus du monarque et les principes
de l'e? quite? dirigent tout? mais le profond repos des esprits comme
des a^mes o^te tout inte? re^t a` la parole. Le crime ou lege? nie, l'in-
tole? rance ou l'enthousiasme, les passions ou l'he? roi? sme ne trou-
blent ni n'exaltent l'existence. Le cabinet autrichien a passe? dans
le dernier sie`cle pour tre`s-astucieux; ce qui ne s'accorde gue`re
avec le caracte`re allemand en ge? ne? ral; mais souvent on prend
pour une politique profonde ce qui n'est que l'alternative de
l'ambition et de la faiblesse. L'histoire attribue presque toujours
aux individus comme aux gouvernements plus de combinaison
qu'ils n'en ont eu.
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? 36 L'AUTRICHE.
L'Autriche, re? unissant dans son sein des peuples tre`s-divers,
tels que les Bohe? mes, les Hongrois, etc. , n'a point cette unite?
si ne? cessaire a` une monarchie; ne? anmoins la grande mode? ration
des mai^tres de l'E? tat a fait depuis longtemps un lien pour tous
de l'attachement a` un seul. L'empereur d'Allemagne e? tait tout
a` la fois souverain de son propre pays, et chef constitutionnel
de l'empire. Sous ce dernier rapport, il avait a` me? nager des in-
te? re^ts divers, et des lois e? tablies, et prenait, comme magistrat
impe? rial, une habitude de justice et de prudence, qu'il reportait
ensuite dans le gouvernement de ses E? tats he? re? ditaires. La na-
tion bohe^me et hongroise, les Tyroliens et les Flamands , qui
composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacite?
naturelle que les ve? ritables Autrichiens; ceux-ci s'occupent sans
cesse de l'art de mode? rer, au lieu de celui d'encourager. Un
gouvernement e? quitable, une terre fertile, une nation riche et
sage, tout devait leurfaire croire qu'il ne fallait que se maintenir
pour e^tre bien, et qu'on n'avait besoin en aucun genre du se-
cours extraordinaire des talents supe? rieurs. On peut s'en passer
en effet dans les temps paisibles de l'histoire; mais que faire
sans eux dans les grandes luttes?
L'esprit du catholicisme qui dominait a` Vienne, quoique tou-
jours avec sagesse, avait pourtant e? carte? , sous le re`gne de Ma-
rie-The? re`se, ce qu'on appelait les lumie`res du dix-huitie`me
sie`cle. Joseph II vint ensuite, et prodigua toutes ses lumie`res
a` un E? tat qui n'e? tait pre? pare? ni au bien ni au mal qu'elles peu-
vent faire. Il re? ussit momentane? ment dans ce qu'il voulait,
parce qu'il ne rencontra point en Autriche de passion me , ui
pour ni contre ses de? sirs; << mais apre`s sa mort il ne resta rien
de ce qu'il avait e? tabli1, >> parce que rien ne dure que ce qui
vient progressivement.
L'industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont
les inte? re^ts principaux de l'Autriche; malgre? la gloire qu'elle
s'est acquise par la perse? ve? rance et la valeur de ses troupes,
l'esprit militaire n'a pas vraiment pe? ne? tre? dans toutes les classes
de la nation. Ses arme? es sont pour elle comme des forteresses 1 Supprime? par la censure
? ?