pe`te elle-me^me, mais elle sem-
ble vouloir imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi
?
ble vouloir imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi
?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
pondre a` ses souhaits : l'ima-
<< gination de l'artiste osa l'interroger, et l'a^ge d'or parut renai^tre
<< a` l'aide de la pense? e.
<< Il faut, pour connai^tre la nature, devenir un avec elle. Une
? vie poe? tique et recueillie, uae a^me sainte et religieuse, toute
la force et toute la fleur de l'existence humaine, sont ne? cessai-
<< res pour la comprendre, et le ve? ritable observateur est celui
qui sait de? couvrir l'analogie de cette nature avec l'homme, et
celle de l'homme avec le ciel. >>
Schubert a compose? sur la nature un livre qu'on ne saurait
se lasser de lire, tant il est rempli d'ide? es qui excitent a` la me? -
ditation; il pre? sente le tableau des effets nouveaux, dont l'en-
chai^nement est conc? u sous de nouveaux rapports. Deux ide? es
principales restent de sou ouvrage; les Indiens croient a` la me? -
tempsycose descendante, c'est-a`-dire a` celle qui condamne l'a^me
de l'homme a` passer dans les animaux et dans les plantes, pour
le punir d'avoir mal use? de la vie. L'on peut difficilement se
figurer un syste`me d'une plus profonde tristesse, et les ouvrages
des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit voir
partout, dans les animaux et les plantes, la pense? e captive et le
sentiment r-enferme? , s'efforcer en vain de se de? gager des formes
grossie`res et muettes qui les enchai^nent. Le syste`me de Schubert
est plus consolant; il se repre? sente la nature comme une me? -
tempsycose ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu'a`
l'existence humaine, il y a une promotion continuelle qui fait
avancer le principe vital de degre? s en degre? s, jusqu'au perfection-
nement le plus complet.
Schubert croit aussi qu'il a existe? des e? poques ou` l'homme
avait un sentiment si vif et si de? licat des phe? nome`nes existants,
qu'il devinait, par ses propres impressions, les secrets les plus
cache? s de la nature. Ces faculte? s primitives se sont e? mousse? es,
tt c'est souvent l'irritabilite? maladive des nerfs qui, en affaiblis-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? CONTEMPLATION DE LA SATURE. JIV. I
sant la puissance du raisonnement, rend a` l'homme l'instinct
qu'il devait jadis a` la ple? nitude me^me de ses forces. Les travaux
des philosophes, des savants et des poetes, en Allemagne, ont
pour but de diminuer l'aride puissance du raisonnement, sans
obscurcir en rien les lumie`res. C'est ainsi que l'imagination du
monde ancien peut renai^tre, comme le phe? nix, des cendres de toutes les erreurs.
La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je
l'ai de? ja` dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel
tout est conduit d'apre`s de sages principes administratifs; mais
c'est en vain qu'on veut transporter ce syste`me prosai? que dans
la cre? ation. Le terrible ni me^me le beau ne sauraient e^tre ex-
plique? s par cette the? orie circonscrite, et la nature est tour a` tour
trop cruelle et trop magnifique pour qu'on puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses de ce monde.
Il y a des objets hideux en eux-me^mes, dont l'impression sur
nous est inexplicable; de certaines figures d'animaux, de certai-
nes formes de plantes, de certaines combinaisons de couleurs,
re? voltent nos sens, bien que nous ne puissions nous rendre
compte des causes de cette re? pugnance; on dirait que ces con-
tours disgracieux, que ces images rebutantes rappellent la bas-
sesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies du raisonne-
ment ne puisse expliquer une telle association d'ide? es. La phy-
sionomie de l'homme ne tient point uniquement, comme l'ont
pre? tendu quelques e? crivains, au dessin plus ou moins prononce? des traits; il passe dans le regard et dans les mouvements du
visage, je ne sais quelle expression de l'a^me impossible a` me? -
connai^tre, et c'est surtout dans la figure humaine qu'on apprend
ce qu'il y a d'extraordinaire et d'inconnu dans les harmonies de
l'esprit et du corps.
Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont
quelque chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu,
qu'ils paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont
comme une vie me? chante qui s'empare tout a` coup de la vie pai-
sible. Les affections du coeur nous font sentir la barbarie de
cette nature qu'on veut nous repre? senter comme si douce. Que41.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 570 CODTEMPLATIOM DE LA N4T1IBE.
de dangers menacent une te^te che? rie! Sous combien de me? ta-
morphoses la mort ne se de? guise-t-elle pas autour de nous ! Il
n'y a pas un beau jour qui ne puisse rece? ler la foudre; pas une
fleur dont les sucs ne puissent e^tre empoisonne? s, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter avec lui une contagion funeste,
et la nature semble une amante jalouse pre^te a` percer le sein de
l'homme , au moment me^me ou` il s'enivre de ses dons.
Comment comprendre le but de tous ces phe? nome`nes, si l'on
s'en tient a` l'enchai^nement ordinaire de nos manie`res de juger?
Comment peut-on conside? rer les animaux, sans se plonger dans
l'e? tonnement que fait nai^tre leur myste? rieuse existence? Un
poe`te les a nomme? s les re^ves de la nature, dont l'homme est le re? veil. Dans quel but ont-ils e? te? cre? e? s? Que signifient ces
regards qui semblent couverts d'un nuage obscur, derrie`re lequel
une ide? e voudrait se faire jour ? Quels rapports ont-ils avec nous?
Qu'est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau survit
a` l'homme de ge? nie, et je ne sais quel bizarre de? sespoir saisit
le coeur, quand on a perdu ce qu'on aime, et qu'on voit le souffle
de l'existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre,
d'ou` le plus noble objet a disparu.
La contemplation de la nature accable la pense? e; ou se sent
avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle
peut nous faire; mais son a^me visible vient chercher la no^tre
dans notre sein, et s'entretient avec nous. Quand les te? ne`bres
nous e? pouvantent, ce ne sont pas toujours les pe? rils auxquels
ils nous exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie
de la nuit avec tous les genres de privations et dedouleurs dont
nous sommes pe? ne? tre? s. Le soleil, au contraire, est comme une
e? manation de la Divinite? , comme le messager e? clatant d'une
prie`re exauce? e; ses rayons descendent sur la terre, non-seule-
ment pour guider les travaux de l'homme, mais pour exprimer
de l'amour a` la nature.
Les fleurs se tournent vers la lumie`re, afin de l'accueillir; elles
se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent
exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on e? le`ve
ces fleurs dans l'obscurite? , pa^les, ellesne reve^tent plus leurs cou-
leurs accoutume? es; mais quand on les rend au jour, le soleil
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? CONTEMPLATION DE LA NATUHE. 571
re? fle? chit en elles ses rayons varie? s comme dans l'arc-en-ciel, et
l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la beaute? dont il les a pare? es. Le sommeil des ve? ge? taux, pendant de certaines heures
et de certaines saisons de l'anne? e, est d'accord avec le mouve-
ment de la terre; elle entrai^ne dans les re? gions qu'elle parcourt
la moitie? des plantes, des animaux et des hommes endormis. Les
passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le monde se lais-
sent bercer dans le cercle que de? crit leur voyageuse demeure.
La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien
secret re? unit, sont les premie`res lois de la nature; et, soit qu'elle
se montre redoutable ou charmante, l'unite? sublime qui la carac-
te? rise se fait toujours reconnai^tre. La flamme se pre? cipite en
vagues commeles torrents; les nuages qui parcourent les airs pren-
nent quelquefois la forme des montagnes et des valle? es, et sem-
blent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans la
Gene`se, << que le Tout-Puissant se? para les eaux de la terre des eaux
du ciel, et les suspendit dans les airs. >> Le ciel est en effet un
noble allie? de l'Oce? an; l'azur du firmament se fait voir dans les
ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,
quand l'orage se pre? pare dans l'atmosphe`re, la mer fre? mit au
loin, et l'on dirait qu'elle re? pond, par le trouble de ses flots, au
myste? rieux signal qu'elle a rec? u de la tempe^te.
M. de Humboldtdit, dans ses fitesscientifitjutset poe? tiques
sur l'Ame? rique me? ridionale, qu'il a e? te? te? moin d'un phe? nome`ne
observe? dans l'E? gypte, et qu'on appelle mirage. Tout a` coup,
dans les de? serts les plus arides, la re? verbe? ration de l'air prend
l'apparence des lacs ou de la mer, et les animaux eux-me^mes,
haletant de soif, s'e? lancent vers ces images trompeuses, espe? rant
s'y de? salte? rer. Les diverses figures que la gele? e trace sur le verre
offrent encore un nouvel exemple de ces analogies merveilleuses;
les vapeurs condense? es par le froid dessinent des paysages sem-
blables a` ceux qui se font remarquer dans les contre? es septen-
trionales : des fore^ts de pins, des montagnes he? risse? es reparais-
sent sous ces blanches couleurs, et la nature glace? e se plai^t a`
contrefaire ce que la nature anime? e a produit.
Non-seulement la nature se re?
pe`te elle-me^me, mais elle sem-
ble vouloir imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 572 CONTEMPLATION DE LA NATURE.
un te? moignage singulier de sa correspondance avec eux. On ra-
conte que dans les i^les voisines du Japon les nuages pre? sen-
tent aux regards l'aspect de ba^timents re? guliers. Les beaux-arts
ont aussi leur type dans la nature, et ce luxe de l'existence est
plus soigne? par elle encore que l'existence me^me : la syme? trie des
formes, dans le re`gne ve? ge? tal et mine? ral, a servi de mode`le aux
architectes, et le reflet des objets et des couleurs dans l'onde
donne l'ide? e des illusions de la peinture; levent, dont le murmure
se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous re? ve`le la musique;
et l'on dit me^me que sur les co^tes de l'Asie, ou` l'atmosphe`re est
plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie plaintive
et douce, que la nature semble adresser a` l'homme, afin de lui
apprendre qu'elle respire, qu'elle aime et qu'elle souffre.
Souvent, a` l'aspect d'une belle contre? e, on est tente? de croire
qu'elle a pour unique but d'exciter en nous des sentiments e? leve? s
et nobles. Je ne sais quel rapport existe entre les cieux et lafierte?
du coeur, entre les rayons de la lune qui reposent sur la monta-
gne et le calme de la conscience ; mais ces objets nous parlent un beau langage, et l'on peut s'abandonner au tressaillement qu'ils
causent; l'a^me s'en trouvera bien. Quand, le soir, a` l'extre? mite?
du paysage, le ciel semble toucher de si pre`s a` la terre, l'imagi-
nation se figure, par-dela` l'horizon, un asile de l'espe? rance, une
patrie de l'amour, et la nature semble re? pe? ter silencieusement
que l'homme est immortel.
La succession continuelle de mort et de naissance, dont le
monde physique est le the? a^tre, produirait l'impression la plus
douloureuse, si l'on ne croyait pas y voir la trace de la re? surrec-
tion de toutes choses, et c'est le ve? ritable point de vue religieux
de la contemplation de la nature, que cette manie`re de la cousi-
de? rer. Ou finirait par mourir de pitie? , si l'on se bornait entout a`
la terrible ide? e de l'irre? parable: aucun animal ne pe? rit sans qu'on
puisse le regretter, aucun arhre ne tombe sans que l'ide? e qu'on
ne le reverra plus dans sa beaute? n'excite en nous une re? flexion
douloureuse. Enfin, les objets inanime? s eux-me^mes font mal,
quand leur de? cadence obligea` s'en se? parer : la maison, les meu-
bles qui ont servi a` ceux que nous avons aime? s, nous inte? res-
tent, et ces objets me^mes excitent en nous quelquefois une sorte
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? CONTEMPLATION DE LA NATURE. 573
de sympathie inde? pendante des souvenirs qu'ils retracent; on
regrette la forme qu'on leur a connue, comme si cette forme en
faisait des e^tres qui nous ont vu vivre, et qui devaient nous voir
mourir. Si le temps n'avait pas pour antidote l'e? ternite? , on s'at-
tacherait a` chaque moment pour le retenir, a` chaque son pour
le fixer, a` chaque regard pour en prolonger l'e? clat, et les jouis-
sances n'existeraient que l'instant qu'il nous faut pour sentir
qu'elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que
l'abi^me des jours doit aussi de? vorer.
Une re? flexion nouvelle m'a frappe? e, dans les e? crits qui m'ont
e? te? communique? s par un homme dont l'imagination est pensive
et profonde; il compare ensemble les ruines de la nature, celles
de l'art et celles de l'humanite? . >>Les premie`res, dit-il, sont phi-
losophiques, les secondes poe? tiques, et les dernie`res myste? rieu-
ses. >> Une chose bien digne de remarque, en effet, c'est l'action
si diffe? rente des anne? es sur la nature, sur les ouvrages du ge? nie et
sur les cre? atures vivantes. Le temps n'outragequel'homme: quand
les rochers s'e? croulent, quand les montagnes s'abi^ment dans les valle? es, la terre change seulement de face ; un aspect nouveau ex-
cite dans notre esprit de nouvelles pense? es, et la force vivifiante
subit une me? tamorphose, mais non un de? pe? rissement; les ruines
des beaux-arts parlent a` l'imagination, elle reconstruit ce que le
temps a fait disparai^tre, et jamais peut-e^tre un chef-d'oeuvre dans
toutson e? clat n'a pu donner l'ide? e de la grandeur autant que les
ruines me^mes de ce chef-d'oeuvre. On se repre? sente les monu-
ments a` demi de? truits, reve^tus de toutes les beaute? s qu'on sup-
pose toujours a` ce qu'on regrette : mais qu'il est loin d'en e^tre
ainsi des ravages de la vieillesse!
A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage ,
dont la mort a de? ja` pris possession : quelques physionomies e? chap-
pent par la splendeur de l'a^me a` la de? gradation; mais la figure
humaine, dans sa de? cadence, prend souvent une expression vul-
gaire, qui permet a` peine la pitie? . Les animaux perdent avec les
anne? es, il est vrai, leur force et leur agilite? ; mais l'incarnat de la
vie ne se change point pour eux en livides couleurs, et leurs yeux e? teints ne ressemblent pas a` des lampes fune? raires qui jettent de
pa^les clarte? s sur un visage fle? tri.
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? 571 DE L'ENTHOUSIASME.
Lors me^me qu'a` la fleur de l'a^ge la vie se retire du sein de
l'homme, ni l'admiration que font nai^tre les bouleversements de
la nature, ni l'inte? re^t qu'excitent les de? bris des monuments,
ne peuvent s'attacher au corps inanime? de la plus belle des
cre? atures. L'amour qui che? rissait cette figure enchanteresse, l'a-
mour ne peut en supporter les restes, et rien de l'homme ne
demeure apre`s lui sur la terre, qui ne fasse fre? mir, me^me ses
amis.
Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction
acharne? e ainsi sur la race humaine! N'est-ce pas pour annoncer
a` l'homme que sa vie est ailleurs? La nature l'humilierait-elle
a` ce point, si la Divinite? ne voulait pas le relever? Les vraies causes finales dela nature, ce sont ses rapports avec
notre a^me et avec notre sort immortel; les objets physiques
eux-me^mes ont une destination qui ne se borne point a` la courte
existence de l'homme ici-bas; ils sont la` pour concourir au de? -
veloppement de nos pense? es, a` l'oeuvre de notre vie morale. Les
phe? nome`nes de la nature ne doivent pas e^tre compris seulement
d'apre`s les lois de la matie`re, quelque bien combine? es qu'elles
soient ; ils ont un sens philosophique et un but religieux, dont la
contemplation la plus attentive ne pourra jamais connai^tre toute
l'e? tendue.
CHAPITRE X.
De l'enthousiasme.
Beaucoup de gens sont pre? venus contre l'enthousiasme; ils
le confondent avec le fanatisme, et c'estune grande erreur. Le
fanatisme est une passion exclusive, dont une opinion est l'ob-
jet; l'enthousiasme se rallie a` l'harmonie universelle: c'est l'a-
mour du beau , l'e? le? vation de l'a^me, la jouissance du de? vouement,
re? unis dans un me^me sentiment, qui a de la grandeur et du
calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs , en est la plus noble
de? finition: l'enthousiasme signifie Dieu en nous. En effet,
quand l'existence de l'homme est expansive, elle a quelque chose
de divin.
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? DI? ; L'ENTHOUSIASME. S7;>
Tout ce qui nous porte a` sacrifier notre propre bien-e^tre, ou
notre propre vie, est presque toujours de l'enthousiasme; car
le droit chemin de la raison e? goi? ste doit e^tre de se prendre soi-me^me pour but de tous ses efforts, et de n'estimer dans ce
monde que la sanle? , l'argent et le pouvoir. Sans doute la con-
science suffit pour conduire le caracte`re le plus froid dans la
route de la vertu; mais l'enthousiasme est a` la conscience ce que
l'honneur est au devoir :il y a en nous un superflu d'a^me
qu'il est doux de consacrera` ce qui est beau, quand ce qui
est bien est accompli. Le ge? nie et l'imagination ont aussi besoin
qu'on soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du
devoir, quelque sublime qu'elle soit, ne suffit pas pour faire
gou^ter toutes les merveilles du coeur et de la pense? e.
On ne saurait le nier, les inte? re^ts de la personnalite? pressent
l'homme de toutes parts; il y a me^me dans ce qui est vulgaire
une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont tre`s-suscep-
tibles, et l'on retrouve souvent les traces de penchants ignobles
sous l'apparence des manie`res les plus distingue? es. Les talents
supe? rieurs ne garantissent pas toujours de cette nature de? grade? e,
qui dispose sourdement de l'existence des hommes, et leur fait
placer leur bonheur plus bas qu'eux-me^mes. L'enthousiasme
seul peut contre-balancer la tendance a` l'e? goi? sme, et c'est a` ce
signe divin qu'il faut reconnai^tre les cre? atures immortelles.
Lorsque vous parlez a` quelqu'un sur des sujets dignes d'un
saint respect, vous apercevez d'abord s'il e? prouve un noble fre? -
missement, si son coeur bat pour des sentiments e? leve? s, s'il a
fait alliance avec l'autre vie, ou bien s'il n'a qu'un peu d'esprit
qui lui sert a` diriger le me? canisme de l'existence. Et qu'est-ce
donc que l'e^tre humain, quand on ne voit en lui qu'une pru-
dence dont son propre avantage est l'objet? L'instinct des ani-
maux vaut mieux, car il est quelquefois ge? ne? reux et fier; mais
ce calcul, qui semble l'attribut de la raison, finit par rendre
incapable de la premie`re des vertus, le de? vouement.
Parmi ceux qui s'essaient a` tourner les sentiments exalte? s en
ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles a` leur insu. La
guerre, fu^t-elle entreprise par des vues personnelles, donne
toujours quelques-unes des jouissances de l'enthousiasme ; l'eui>>
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd.
<< gination de l'artiste osa l'interroger, et l'a^ge d'or parut renai^tre
<< a` l'aide de la pense? e.
<< Il faut, pour connai^tre la nature, devenir un avec elle. Une
? vie poe? tique et recueillie, uae a^me sainte et religieuse, toute
la force et toute la fleur de l'existence humaine, sont ne? cessai-
<< res pour la comprendre, et le ve? ritable observateur est celui
qui sait de? couvrir l'analogie de cette nature avec l'homme, et
celle de l'homme avec le ciel. >>
Schubert a compose? sur la nature un livre qu'on ne saurait
se lasser de lire, tant il est rempli d'ide? es qui excitent a` la me? -
ditation; il pre? sente le tableau des effets nouveaux, dont l'en-
chai^nement est conc? u sous de nouveaux rapports. Deux ide? es
principales restent de sou ouvrage; les Indiens croient a` la me? -
tempsycose descendante, c'est-a`-dire a` celle qui condamne l'a^me
de l'homme a` passer dans les animaux et dans les plantes, pour
le punir d'avoir mal use? de la vie. L'on peut difficilement se
figurer un syste`me d'une plus profonde tristesse, et les ouvrages
des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit voir
partout, dans les animaux et les plantes, la pense? e captive et le
sentiment r-enferme? , s'efforcer en vain de se de? gager des formes
grossie`res et muettes qui les enchai^nent. Le syste`me de Schubert
est plus consolant; il se repre? sente la nature comme une me? -
tempsycose ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu'a`
l'existence humaine, il y a une promotion continuelle qui fait
avancer le principe vital de degre? s en degre? s, jusqu'au perfection-
nement le plus complet.
Schubert croit aussi qu'il a existe? des e? poques ou` l'homme
avait un sentiment si vif et si de? licat des phe? nome`nes existants,
qu'il devinait, par ses propres impressions, les secrets les plus
cache? s de la nature. Ces faculte? s primitives se sont e? mousse? es,
tt c'est souvent l'irritabilite? maladive des nerfs qui, en affaiblis-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? CONTEMPLATION DE LA SATURE. JIV. I
sant la puissance du raisonnement, rend a` l'homme l'instinct
qu'il devait jadis a` la ple? nitude me^me de ses forces. Les travaux
des philosophes, des savants et des poetes, en Allemagne, ont
pour but de diminuer l'aride puissance du raisonnement, sans
obscurcir en rien les lumie`res. C'est ainsi que l'imagination du
monde ancien peut renai^tre, comme le phe? nix, des cendres de toutes les erreurs.
La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je
l'ai de? ja` dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel
tout est conduit d'apre`s de sages principes administratifs; mais
c'est en vain qu'on veut transporter ce syste`me prosai? que dans
la cre? ation. Le terrible ni me^me le beau ne sauraient e^tre ex-
plique? s par cette the? orie circonscrite, et la nature est tour a` tour
trop cruelle et trop magnifique pour qu'on puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses de ce monde.
Il y a des objets hideux en eux-me^mes, dont l'impression sur
nous est inexplicable; de certaines figures d'animaux, de certai-
nes formes de plantes, de certaines combinaisons de couleurs,
re? voltent nos sens, bien que nous ne puissions nous rendre
compte des causes de cette re? pugnance; on dirait que ces con-
tours disgracieux, que ces images rebutantes rappellent la bas-
sesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies du raisonne-
ment ne puisse expliquer une telle association d'ide? es. La phy-
sionomie de l'homme ne tient point uniquement, comme l'ont
pre? tendu quelques e? crivains, au dessin plus ou moins prononce? des traits; il passe dans le regard et dans les mouvements du
visage, je ne sais quelle expression de l'a^me impossible a` me? -
connai^tre, et c'est surtout dans la figure humaine qu'on apprend
ce qu'il y a d'extraordinaire et d'inconnu dans les harmonies de
l'esprit et du corps.
Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont
quelque chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu,
qu'ils paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont
comme une vie me? chante qui s'empare tout a` coup de la vie pai-
sible. Les affections du coeur nous font sentir la barbarie de
cette nature qu'on veut nous repre? senter comme si douce. Que41.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 570 CODTEMPLATIOM DE LA N4T1IBE.
de dangers menacent une te^te che? rie! Sous combien de me? ta-
morphoses la mort ne se de? guise-t-elle pas autour de nous ! Il
n'y a pas un beau jour qui ne puisse rece? ler la foudre; pas une
fleur dont les sucs ne puissent e^tre empoisonne? s, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter avec lui une contagion funeste,
et la nature semble une amante jalouse pre^te a` percer le sein de
l'homme , au moment me^me ou` il s'enivre de ses dons.
Comment comprendre le but de tous ces phe? nome`nes, si l'on
s'en tient a` l'enchai^nement ordinaire de nos manie`res de juger?
Comment peut-on conside? rer les animaux, sans se plonger dans
l'e? tonnement que fait nai^tre leur myste? rieuse existence? Un
poe`te les a nomme? s les re^ves de la nature, dont l'homme est le re? veil. Dans quel but ont-ils e? te? cre? e? s? Que signifient ces
regards qui semblent couverts d'un nuage obscur, derrie`re lequel
une ide? e voudrait se faire jour ? Quels rapports ont-ils avec nous?
Qu'est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau survit
a` l'homme de ge? nie, et je ne sais quel bizarre de? sespoir saisit
le coeur, quand on a perdu ce qu'on aime, et qu'on voit le souffle
de l'existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre,
d'ou` le plus noble objet a disparu.
La contemplation de la nature accable la pense? e; ou se sent
avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle
peut nous faire; mais son a^me visible vient chercher la no^tre
dans notre sein, et s'entretient avec nous. Quand les te? ne`bres
nous e? pouvantent, ce ne sont pas toujours les pe? rils auxquels
ils nous exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie
de la nuit avec tous les genres de privations et dedouleurs dont
nous sommes pe? ne? tre? s. Le soleil, au contraire, est comme une
e? manation de la Divinite? , comme le messager e? clatant d'une
prie`re exauce? e; ses rayons descendent sur la terre, non-seule-
ment pour guider les travaux de l'homme, mais pour exprimer
de l'amour a` la nature.
Les fleurs se tournent vers la lumie`re, afin de l'accueillir; elles
se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent
exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on e? le`ve
ces fleurs dans l'obscurite? , pa^les, ellesne reve^tent plus leurs cou-
leurs accoutume? es; mais quand on les rend au jour, le soleil
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? CONTEMPLATION DE LA NATUHE. 571
re? fle? chit en elles ses rayons varie? s comme dans l'arc-en-ciel, et
l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la beaute? dont il les a pare? es. Le sommeil des ve? ge? taux, pendant de certaines heures
et de certaines saisons de l'anne? e, est d'accord avec le mouve-
ment de la terre; elle entrai^ne dans les re? gions qu'elle parcourt
la moitie? des plantes, des animaux et des hommes endormis. Les
passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le monde se lais-
sent bercer dans le cercle que de? crit leur voyageuse demeure.
La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien
secret re? unit, sont les premie`res lois de la nature; et, soit qu'elle
se montre redoutable ou charmante, l'unite? sublime qui la carac-
te? rise se fait toujours reconnai^tre. La flamme se pre? cipite en
vagues commeles torrents; les nuages qui parcourent les airs pren-
nent quelquefois la forme des montagnes et des valle? es, et sem-
blent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans la
Gene`se, << que le Tout-Puissant se? para les eaux de la terre des eaux
du ciel, et les suspendit dans les airs. >> Le ciel est en effet un
noble allie? de l'Oce? an; l'azur du firmament se fait voir dans les
ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,
quand l'orage se pre? pare dans l'atmosphe`re, la mer fre? mit au
loin, et l'on dirait qu'elle re? pond, par le trouble de ses flots, au
myste? rieux signal qu'elle a rec? u de la tempe^te.
M. de Humboldtdit, dans ses fitesscientifitjutset poe? tiques
sur l'Ame? rique me? ridionale, qu'il a e? te? te? moin d'un phe? nome`ne
observe? dans l'E? gypte, et qu'on appelle mirage. Tout a` coup,
dans les de? serts les plus arides, la re? verbe? ration de l'air prend
l'apparence des lacs ou de la mer, et les animaux eux-me^mes,
haletant de soif, s'e? lancent vers ces images trompeuses, espe? rant
s'y de? salte? rer. Les diverses figures que la gele? e trace sur le verre
offrent encore un nouvel exemple de ces analogies merveilleuses;
les vapeurs condense? es par le froid dessinent des paysages sem-
blables a` ceux qui se font remarquer dans les contre? es septen-
trionales : des fore^ts de pins, des montagnes he? risse? es reparais-
sent sous ces blanches couleurs, et la nature glace? e se plai^t a`
contrefaire ce que la nature anime? e a produit.
Non-seulement la nature se re?
pe`te elle-me^me, mais elle sem-
ble vouloir imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi
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? 572 CONTEMPLATION DE LA NATURE.
un te? moignage singulier de sa correspondance avec eux. On ra-
conte que dans les i^les voisines du Japon les nuages pre? sen-
tent aux regards l'aspect de ba^timents re? guliers. Les beaux-arts
ont aussi leur type dans la nature, et ce luxe de l'existence est
plus soigne? par elle encore que l'existence me^me : la syme? trie des
formes, dans le re`gne ve? ge? tal et mine? ral, a servi de mode`le aux
architectes, et le reflet des objets et des couleurs dans l'onde
donne l'ide? e des illusions de la peinture; levent, dont le murmure
se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous re? ve`le la musique;
et l'on dit me^me que sur les co^tes de l'Asie, ou` l'atmosphe`re est
plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie plaintive
et douce, que la nature semble adresser a` l'homme, afin de lui
apprendre qu'elle respire, qu'elle aime et qu'elle souffre.
Souvent, a` l'aspect d'une belle contre? e, on est tente? de croire
qu'elle a pour unique but d'exciter en nous des sentiments e? leve? s
et nobles. Je ne sais quel rapport existe entre les cieux et lafierte?
du coeur, entre les rayons de la lune qui reposent sur la monta-
gne et le calme de la conscience ; mais ces objets nous parlent un beau langage, et l'on peut s'abandonner au tressaillement qu'ils
causent; l'a^me s'en trouvera bien. Quand, le soir, a` l'extre? mite?
du paysage, le ciel semble toucher de si pre`s a` la terre, l'imagi-
nation se figure, par-dela` l'horizon, un asile de l'espe? rance, une
patrie de l'amour, et la nature semble re? pe? ter silencieusement
que l'homme est immortel.
La succession continuelle de mort et de naissance, dont le
monde physique est le the? a^tre, produirait l'impression la plus
douloureuse, si l'on ne croyait pas y voir la trace de la re? surrec-
tion de toutes choses, et c'est le ve? ritable point de vue religieux
de la contemplation de la nature, que cette manie`re de la cousi-
de? rer. Ou finirait par mourir de pitie? , si l'on se bornait entout a`
la terrible ide? e de l'irre? parable: aucun animal ne pe? rit sans qu'on
puisse le regretter, aucun arhre ne tombe sans que l'ide? e qu'on
ne le reverra plus dans sa beaute? n'excite en nous une re? flexion
douloureuse. Enfin, les objets inanime? s eux-me^mes font mal,
quand leur de? cadence obligea` s'en se? parer : la maison, les meu-
bles qui ont servi a` ceux que nous avons aime? s, nous inte? res-
tent, et ces objets me^mes excitent en nous quelquefois une sorte
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? CONTEMPLATION DE LA NATURE. 573
de sympathie inde? pendante des souvenirs qu'ils retracent; on
regrette la forme qu'on leur a connue, comme si cette forme en
faisait des e^tres qui nous ont vu vivre, et qui devaient nous voir
mourir. Si le temps n'avait pas pour antidote l'e? ternite? , on s'at-
tacherait a` chaque moment pour le retenir, a` chaque son pour
le fixer, a` chaque regard pour en prolonger l'e? clat, et les jouis-
sances n'existeraient que l'instant qu'il nous faut pour sentir
qu'elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que
l'abi^me des jours doit aussi de? vorer.
Une re? flexion nouvelle m'a frappe? e, dans les e? crits qui m'ont
e? te? communique? s par un homme dont l'imagination est pensive
et profonde; il compare ensemble les ruines de la nature, celles
de l'art et celles de l'humanite? . >>Les premie`res, dit-il, sont phi-
losophiques, les secondes poe? tiques, et les dernie`res myste? rieu-
ses. >> Une chose bien digne de remarque, en effet, c'est l'action
si diffe? rente des anne? es sur la nature, sur les ouvrages du ge? nie et
sur les cre? atures vivantes. Le temps n'outragequel'homme: quand
les rochers s'e? croulent, quand les montagnes s'abi^ment dans les valle? es, la terre change seulement de face ; un aspect nouveau ex-
cite dans notre esprit de nouvelles pense? es, et la force vivifiante
subit une me? tamorphose, mais non un de? pe? rissement; les ruines
des beaux-arts parlent a` l'imagination, elle reconstruit ce que le
temps a fait disparai^tre, et jamais peut-e^tre un chef-d'oeuvre dans
toutson e? clat n'a pu donner l'ide? e de la grandeur autant que les
ruines me^mes de ce chef-d'oeuvre. On se repre? sente les monu-
ments a` demi de? truits, reve^tus de toutes les beaute? s qu'on sup-
pose toujours a` ce qu'on regrette : mais qu'il est loin d'en e^tre
ainsi des ravages de la vieillesse!
A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage ,
dont la mort a de? ja` pris possession : quelques physionomies e? chap-
pent par la splendeur de l'a^me a` la de? gradation; mais la figure
humaine, dans sa de? cadence, prend souvent une expression vul-
gaire, qui permet a` peine la pitie? . Les animaux perdent avec les
anne? es, il est vrai, leur force et leur agilite? ; mais l'incarnat de la
vie ne se change point pour eux en livides couleurs, et leurs yeux e? teints ne ressemblent pas a` des lampes fune? raires qui jettent de
pa^les clarte? s sur un visage fle? tri.
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? 571 DE L'ENTHOUSIASME.
Lors me^me qu'a` la fleur de l'a^ge la vie se retire du sein de
l'homme, ni l'admiration que font nai^tre les bouleversements de
la nature, ni l'inte? re^t qu'excitent les de? bris des monuments,
ne peuvent s'attacher au corps inanime? de la plus belle des
cre? atures. L'amour qui che? rissait cette figure enchanteresse, l'a-
mour ne peut en supporter les restes, et rien de l'homme ne
demeure apre`s lui sur la terre, qui ne fasse fre? mir, me^me ses
amis.
Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction
acharne? e ainsi sur la race humaine! N'est-ce pas pour annoncer
a` l'homme que sa vie est ailleurs? La nature l'humilierait-elle
a` ce point, si la Divinite? ne voulait pas le relever? Les vraies causes finales dela nature, ce sont ses rapports avec
notre a^me et avec notre sort immortel; les objets physiques
eux-me^mes ont une destination qui ne se borne point a` la courte
existence de l'homme ici-bas; ils sont la` pour concourir au de? -
veloppement de nos pense? es, a` l'oeuvre de notre vie morale. Les
phe? nome`nes de la nature ne doivent pas e^tre compris seulement
d'apre`s les lois de la matie`re, quelque bien combine? es qu'elles
soient ; ils ont un sens philosophique et un but religieux, dont la
contemplation la plus attentive ne pourra jamais connai^tre toute
l'e? tendue.
CHAPITRE X.
De l'enthousiasme.
Beaucoup de gens sont pre? venus contre l'enthousiasme; ils
le confondent avec le fanatisme, et c'estune grande erreur. Le
fanatisme est une passion exclusive, dont une opinion est l'ob-
jet; l'enthousiasme se rallie a` l'harmonie universelle: c'est l'a-
mour du beau , l'e? le? vation de l'a^me, la jouissance du de? vouement,
re? unis dans un me^me sentiment, qui a de la grandeur et du
calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs , en est la plus noble
de? finition: l'enthousiasme signifie Dieu en nous. En effet,
quand l'existence de l'homme est expansive, elle a quelque chose
de divin.
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? DI? ; L'ENTHOUSIASME. S7;>
Tout ce qui nous porte a` sacrifier notre propre bien-e^tre, ou
notre propre vie, est presque toujours de l'enthousiasme; car
le droit chemin de la raison e? goi? ste doit e^tre de se prendre soi-me^me pour but de tous ses efforts, et de n'estimer dans ce
monde que la sanle? , l'argent et le pouvoir. Sans doute la con-
science suffit pour conduire le caracte`re le plus froid dans la
route de la vertu; mais l'enthousiasme est a` la conscience ce que
l'honneur est au devoir :il y a en nous un superflu d'a^me
qu'il est doux de consacrera` ce qui est beau, quand ce qui
est bien est accompli. Le ge? nie et l'imagination ont aussi besoin
qu'on soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du
devoir, quelque sublime qu'elle soit, ne suffit pas pour faire
gou^ter toutes les merveilles du coeur et de la pense? e.
On ne saurait le nier, les inte? re^ts de la personnalite? pressent
l'homme de toutes parts; il y a me^me dans ce qui est vulgaire
une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont tre`s-suscep-
tibles, et l'on retrouve souvent les traces de penchants ignobles
sous l'apparence des manie`res les plus distingue? es. Les talents
supe? rieurs ne garantissent pas toujours de cette nature de? grade? e,
qui dispose sourdement de l'existence des hommes, et leur fait
placer leur bonheur plus bas qu'eux-me^mes. L'enthousiasme
seul peut contre-balancer la tendance a` l'e? goi? sme, et c'est a` ce
signe divin qu'il faut reconnai^tre les cre? atures immortelles.
Lorsque vous parlez a` quelqu'un sur des sujets dignes d'un
saint respect, vous apercevez d'abord s'il e? prouve un noble fre? -
missement, si son coeur bat pour des sentiments e? leve? s, s'il a
fait alliance avec l'autre vie, ou bien s'il n'a qu'un peu d'esprit
qui lui sert a` diriger le me? canisme de l'existence. Et qu'est-ce
donc que l'e^tre humain, quand on ne voit en lui qu'une pru-
dence dont son propre avantage est l'objet? L'instinct des ani-
maux vaut mieux, car il est quelquefois ge? ne? reux et fier; mais
ce calcul, qui semble l'attribut de la raison, finit par rendre
incapable de la premie`re des vertus, le de? vouement.
Parmi ceux qui s'essaient a` tourner les sentiments exalte? s en
ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles a` leur insu. La
guerre, fu^t-elle entreprise par des vues personnelles, donne
toujours quelques-unes des jouissances de l'enthousiasme ; l'eui>>
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd.