Les philosophes que l'enthousiasme inspire sont peut-e^tre
ceux qui ont le plus d'exactitude et de patience dans leurs tra-
vaux; ce sont en me^me temps ceux qui songent le moins a` bril-
ler; ils aiment la science pour elle-me^me, et ne se comptent
pour rien, de`s qu'il s'agit de l'objet de leur culte :la nature
physique suit sa marche invariable a` travers la destruction des
individus; la pense?
ceux qui ont le plus d'exactitude et de patience dans leurs tra-
vaux; ce sont en me^me temps ceux qui songent le moins a` bril-
ler; ils aiment la science pour elle-me^me, et ne se comptent
pour rien, de`s qu'il s'agit de l'objet de leur culte :la nature
physique suit sa marche invariable a` travers la destruction des
individus; la pense?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
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? 571 DE L'ENTHOUSIASME.
Lors me^me qu'a` la fleur de l'a^ge la vie se retire du sein de
l'homme, ni l'admiration que font nai^tre les bouleversements de
la nature, ni l'inte? re^t qu'excitent les de? bris des monuments,
ne peuvent s'attacher au corps inanime? de la plus belle des
cre? atures. L'amour qui che? rissait cette figure enchanteresse, l'a-
mour ne peut en supporter les restes, et rien de l'homme ne
demeure apre`s lui sur la terre, qui ne fasse fre? mir, me^me ses
amis.
Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction
acharne? e ainsi sur la race humaine! N'est-ce pas pour annoncer
a` l'homme que sa vie est ailleurs? La nature l'humilierait-elle
a` ce point, si la Divinite? ne voulait pas le relever? Les vraies causes finales dela nature, ce sont ses rapports avec
notre a^me et avec notre sort immortel; les objets physiques
eux-me^mes ont une destination qui ne se borne point a` la courte
existence de l'homme ici-bas; ils sont la` pour concourir au de? -
veloppement de nos pense? es, a` l'oeuvre de notre vie morale. Les
phe? nome`nes de la nature ne doivent pas e^tre compris seulement
d'apre`s les lois de la matie`re, quelque bien combine? es qu'elles
soient ; ils ont un sens philosophique et un but religieux, dont la
contemplation la plus attentive ne pourra jamais connai^tre toute
l'e? tendue.
CHAPITRE X.
De l'enthousiasme.
Beaucoup de gens sont pre? venus contre l'enthousiasme; ils
le confondent avec le fanatisme, et c'estune grande erreur. Le
fanatisme est une passion exclusive, dont une opinion est l'ob-
jet; l'enthousiasme se rallie a` l'harmonie universelle: c'est l'a-
mour du beau , l'e? le? vation de l'a^me, la jouissance du de? vouement,
re? unis dans un me^me sentiment, qui a de la grandeur et du
calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs , en est la plus noble
de? finition: l'enthousiasme signifie Dieu en nous. En effet,
quand l'existence de l'homme est expansive, elle a quelque chose
de divin.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DI? ; L'ENTHOUSIASME. S7;>
Tout ce qui nous porte a` sacrifier notre propre bien-e^tre, ou
notre propre vie, est presque toujours de l'enthousiasme; car
le droit chemin de la raison e? goi? ste doit e^tre de se prendre soi-me^me pour but de tous ses efforts, et de n'estimer dans ce
monde que la sanle? , l'argent et le pouvoir. Sans doute la con-
science suffit pour conduire le caracte`re le plus froid dans la
route de la vertu; mais l'enthousiasme est a` la conscience ce que
l'honneur est au devoir :il y a en nous un superflu d'a^me
qu'il est doux de consacrera` ce qui est beau, quand ce qui
est bien est accompli. Le ge? nie et l'imagination ont aussi besoin
qu'on soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du
devoir, quelque sublime qu'elle soit, ne suffit pas pour faire
gou^ter toutes les merveilles du coeur et de la pense? e.
On ne saurait le nier, les inte? re^ts de la personnalite? pressent
l'homme de toutes parts; il y a me^me dans ce qui est vulgaire
une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont tre`s-suscep-
tibles, et l'on retrouve souvent les traces de penchants ignobles
sous l'apparence des manie`res les plus distingue? es. Les talents
supe? rieurs ne garantissent pas toujours de cette nature de? grade? e,
qui dispose sourdement de l'existence des hommes, et leur fait
placer leur bonheur plus bas qu'eux-me^mes. L'enthousiasme
seul peut contre-balancer la tendance a` l'e? goi? sme, et c'est a` ce
signe divin qu'il faut reconnai^tre les cre? atures immortelles.
Lorsque vous parlez a` quelqu'un sur des sujets dignes d'un
saint respect, vous apercevez d'abord s'il e? prouve un noble fre? -
missement, si son coeur bat pour des sentiments e? leve? s, s'il a
fait alliance avec l'autre vie, ou bien s'il n'a qu'un peu d'esprit
qui lui sert a` diriger le me? canisme de l'existence. Et qu'est-ce
donc que l'e^tre humain, quand on ne voit en lui qu'une pru-
dence dont son propre avantage est l'objet? L'instinct des ani-
maux vaut mieux, car il est quelquefois ge? ne? reux et fier; mais
ce calcul, qui semble l'attribut de la raison, finit par rendre
incapable de la premie`re des vertus, le de? vouement.
Parmi ceux qui s'essaient a` tourner les sentiments exalte? s en
ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles a` leur insu. La
guerre, fu^t-elle entreprise par des vues personnelles, donne
toujours quelques-unes des jouissances de l'enthousiasme ; l'eui>>
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? S7C DE L'ENTHOUSIASME.
vrement d'un jour de bataille, le plaisir singulier de s'exposer
a` la mort, quand toute notre nature nous commande d'aimer la
vie, c'est encore a` l'enthousiasme qu'il faut l'attribuer. La musi-
que militaire, le hennissement des chevaux, l'explosion de la
poudre, cette foule de soldats reve^tus des me^mes couleurs,
e? mus par le me^me de? sir, se rangeant autour des me^mes bannie`-
res , font e? prouver une e? motion qui triomphe de l'instinct conser-
vateur de l'existence; et cette jouissance est si forte, que ni les
fatigues, ni les souffrances, ni les pe? rils, ne peuvent en de? -
prendre les a^mes. Quiconque a ve? cu de cette vie n'aime qu'elle.
Le but atteint ne satisfait jamais; c'est l'action de se risquer qui
est ne? cessaire, c'est elle qui fait passer l'enthousiasme dans le
sang; et, quoiqu'il soit plus pur au fond de l'a^me, il est encore
d'une noble nature, lors me^me qu'il a pu devenir une impulsion
presque physique.
On accuse souvent l'enthousiasme since`re de ce qui ne peut
e^tre reproche? qu'a` l'enthousiasme affecte? , plus un sentiment est
beau, plus la fausse imitation de ce sentiment est odieuse.
Usurper l'admiration des hommes, est ce qu'il y a de plus cou-
pable , car on tarit en eux la source des bons mouvements, eu
les faisant rougir de les avoir e? prouve? s. D'ailleurs rien n'est plus
pe? nible que les sons faux qui semblent sortir du sanctuaire
me^me de l'a^me ; la vanite? peut s'emparer de tout ce qui est exte? -
rieur, il n'en re? sultera d'autre mal que dela pre? tention et de la
disgra^ce ; mais quand elle se met a` contrefaire les sentiments les
plus intimes . il semble qu'elle viole le dernier asile ou` l'on es-
pe? rait lui e? chapper. Il est facile cependant de reconnai^tre la
since? rite? de l'enthousiasme; c'est une me? lodie si pure, que le
moindre de? saccord en de? truit tout le charme: un mot, un ac-
cent, un regard , expriment l'e? motion concentre? e qui re? pond a`
toute une vie. Les personnes qu'on appelle se? ve`res dans le
monde ont tre`s souvent eu elles quelque chose d'exalte? . La force
qui soumet les autres peut n'e^tre qu'un froid calcul; la force
qui triomphe de soi-me^me est toujours inspire? e par un senti-
ment ge? ne? reux.
Loin qu'on puisse redouter les exce`s de l'enthousiasme, il
porte peut-e^tre en ge? ne? ral a` la tendance contemplative, qui unit
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE L'ENTHOUSIASME. 577
a` la puissance d'agir: les Allemands en sont une preuve; au>>cune nation n'est plus capable de sentir et de penser; mais
quand le moment de prendre un parti est arrive? , l'e? tendue
me^me des conceptions nuit a` la de? cision du caracte`re. Le carac-
te`re et l'enthousiasme diffe`rent a` beaucoup d'e? gards; il faut
choisir son but par l'enthousiasme; mais l'on doit y marcher
parle caracte`re : la pense? e n'est rien sans l'enthousiasme, ni
l'action sans le caracte`re; l'enthousiasme est tout pour les na -
tions litte? raires; le caracte`re est tout pour les nations agissantes:
les nations libres ont besoin de l'un et de l'autre.
L'e? goi? sme se plai^t a` parler sans cesse des dangers de l'enthou-
siasme; c'est une ve? ritable de? rision que cette pre? tendue crainte;
si les habiles de ce monde voulaient e^tre since`res, ils diraient
que rien ne leur convient mieux que d'avoir affaire a` ces per-
sonnes pour qui tant de moyens sont impossibles, et qui peu-
vent si facilement renoncer a` ce qui occupe la plupart des
hommes.
Cette disposition de l'a^me a de la force, malgre? sa douceur,
et celui qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les
orages des passions s'apaisent, les plaisirs de l'amour-propre se
fle? trissent, l'enthousiasme seul est inalte? rable; l'a^me elle-me^me
s'affaisserait dans l'existence physique, si quelque chose de fier
et d'anime? ne l'arrachait pas au vulgaire ascendant de l'e? goi? sme: cette dignite? morale, a` laquelle rien ne saurait porter at-
teinte, est ce qu'il y a deplus admirable dans le don de l'exis-
tence: c'est pour elle que dans les peines les plus ame`res, il est
encore beau d'avoir ve? cu, comme il serait beau de mourir.
Examinons maintenant l'influence de l'enthousiasme sur les
lumie`res et surle bonheur. Ces dernie`res re? flexions termineront
le cours des pense? es auxquelles les diffe? rents sujets que j'avais a`
parcourir m'ont conduite.
CHAPITRE XI.
De l'influence de l'enthousiasme sur les lumie`res.
Ce chapitre est, a` quelques e? gards, le re? sume? de tout mon ouvrage; car l'enthousiasme e? tant la qualite? vraiment distinctive
H VMAMi: DE STAI. 1. 49
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? 578 DE L ENTHOUSIASME.
de la nation allemande, on peut juger de l'influence qu'il exerce
sur les lumie`res, d'apre`s les progre`s de l'esprit humain en Alle-
magne. L'enthousiasme pre^te de la vie a` ce qui est invisible, et de l'inte? re^t a` ce qui n'a point d'action imme? diate sur notre
bien-e^tre dans ce monde; il n'y a donc point de sentiment plus propre a` la recherche des ve? rite? s abstraites; aussi sont-elles
cultive? es en Allemagne avec une ardeur et une loyaute? remar-
quables.
Les philosophes que l'enthousiasme inspire sont peut-e^tre
ceux qui ont le plus d'exactitude et de patience dans leurs tra-
vaux; ce sont en me^me temps ceux qui songent le moins a` bril-
ler; ils aiment la science pour elle-me^me, et ne se comptent
pour rien, de`s qu'il s'agit de l'objet de leur culte :la nature
physique suit sa marche invariable a` travers la destruction des
individus; la pense? e de l'homme prend un caracte`re sublime,
quand il parvient a` se conside? rer lui-me^me d'un point de vue
universel ; il sert alors en silence aux triomphes de la ve? rite? , et
la ve? rite? est, comme la nature, une force qui n'agit que par un
de? veloppement progressif et re? gulier.
On peut dire avec quelque raison que l'enthousiasme porte a`
l'esprit de syste`me; quand on tient beaucoup a` ses ide? es, on
voudrait y tout rattacher; mais en ge? ne? ral il est plus aise? de
traiter avec les opinions since`res qu'avec les opinions adopte? es
par vanite? . Si dans les rapports avec les hommes on n'avait af-
faire qu'a` ce qu'ils pensent re? ellement, on pourrait facilement
s'entendre; c'est ce qu'ils font semblant de penser qui ame`ne la
discorde.
On a souvent accuse? l'enthousiasme d'induire en erreur, mais
peut-e^tre un inte? re^t superficiel trompe-t-il bien davantage; car
pour pe? ne? trer l'essence des choses, il faut une impulsion qui
nous excite a` nous en occuper avec ardeur. En conside? rant d'ail-
leurs la destine? e humaine en ge? ne? ral, je crois qu'on peut affir-
mer que nous ne rencontrerons jamais le vrai que par l'e? le? va-
tion de l'a^me; tout ce qui tend a` nous rabaisser est mensonge,
et c'est, quoi qu'on en dise, du co^te? des sentiments vulgaires
qu'est l'erreur.
L'enthousiasme, je le re? pe`te . ne ressemble en rien au fana-
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? DE L ENTHOUSIASME. 579
tisme, et ne peut e? garer comme lui. L'enthousiasme est tole? -
rant, non par indiffe? rence, mais parce qu'il nous fait sentir
l'inte? re^t et la beaute? de toutes choses. La raison ne donne point
de bonheur a` la place de ce qu'elle o^te; l'enthousiasme trouve
dans la re^verie du coeur et dans l'e? tendue de la pense? e ce que le
fanatisme et la passion renferment dans une seule ide? e ou dans
un seul objet. Ce sentiment est, par son universalite? me^me,
tre`s-favorable a` la pense? e et a` l'imagination.
La socie? te? de? veloppe l'esprit, mais c'est la contemplation
seule qui forme le ge? nie. L'amour-propre est le mobile des pays
ou` la socie? te? domine, et l'amour-propre conduit ne? cessairement
a` la moquerie, qui de? truit tout enthousiasme.
Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d'apercevoir le
ridicule, et de le peindreavec gra^ce et gaiete? ; peut-e^tre vaudrait-
il mieux se refuser a` ce plaisir, mais ce n'est pourtant pas la` le
genre de moquerie dont les suites sont le plus a` craindre : celle
qui s'attache aux ide? es et aux sentiments est la plus funeste de
toutes, car elle s'insinue dans la source des affections fortes et
de? voue? es. L'homme a un grand empire sur l'homme, et de
tous les maux qu'il peut faire a` son semblable, le plus grand
peut-e^tre est de placer le fanto^me du ridicule entre les mouve-
? ments ge? ne? reux et les actions qu'ils peuvent inspirer.
L'amour, le ge? nie, le talent, la douleur me^me, toutes ces
choses saintes sont expose? es a` l'ironie, et l'on ne saurait calcu-
ler jusqu'a` quel point l'empire de cette ironie peut s'e? tendre. Il
y a quelque chose depiquant dans la me? chancete? ; il y a quelque
chose de faible dans la bonte? . L'admiration pour les grandes
choses peut e^tre de? concerte? e par la plaisanterie; et celui qui ne
met d'importance a` rien a l'air d'e^tre au-dessus de tout : si donc
l'enthousiasme ne de? fend pas notre coeur et notre esprit, ils se
laissent prendre de toutes parts par ce de? nigrement du beau qui
re? unit l'insolence a` la gaiete? . L'esprit social est fait de manie`re que souvent on se commande
de rire, et que plus souvent encore on est honteux de pleurer;
d'ou` cela vient-il? De ce que l'amour-propre se croit plus en su^-
rete? dans la plaisanterie que dans l'e? motion. Il faut bien comp-
ter sur son esprit pour oser e^tre se? rieux contre une moquerie;
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? 6SO DE I. ENTHOUSIASME.
il faut beaucoup de force pour laisser voir des sentiments qui
peuvent e^tre tourne? s en ridicule. Fontenelle disait: faiquatrc-
ringts ans, je suis Franc? ais, et je n'ai pas donne? dans toute
ma vie le plus petit ridicule a` la plus petite vertu. Ce mot sup-
posait une profonde connaissance de la socie? te? . Fontenelle n'e? tait pas un homme sensible, mais il avait beaucoup d'esprit, et
toutes les fois qu'on est doue? d'une supe? riorite? quelconque, on sent le besoin du se? rieux dans la nature humaine. Il n'y a que
les gens me? diocres qui voudraient que le fond de tout fu^t du sa-
ble, afin que nul homme ne laissa^t sur la terre une trace plus
durable que la leur.
Les Allemands n'ont point a` lutter chez eux contre les enne-
mis de l'enthousiasme, et c'est un grand obstacle de moins
pour les hommes distingue? s. L'esprit s'aiguise dans le combat;
mais le talent a besoin de confiance. Il faut croire a` l'admiration,
a` la gloire, a` l'immortalite? , pour e? prouver l'inspiration du ge? -
nie; et ce qui fait la diffe? rence des sie`cles entre eux, ce n'est pas
la nature, toujours prodigue des me^mes dons, mais l'opinion
dominante a` l'e? poque ou` l'on vit: si la tendance de cette opinion
est vers l'enthousiasme, il s'e? le`ve de toutes parts de grands
hommes; si l'on proclame le de? couragement comme ailleurs on
exciterait a` de nobles efforts, il ne reste plus rien en litte? rature
que des juges du temps passe? .
Les e? ve? nements terribles dont nous avons e? te? les te? moins ont
blase? les a^mes, et tout ce qui tient a` la pense? e parai^t terne a` co^te?
de la toute-puissance de l'action. La diversite? des circonstances
a porte? les esprits a` soutenir tous les co^te? s des me^mes questions;
il en est re? sulte? qu'on ne croit plus aux ide? es, ou qu'on les con-
side`re tout au plus comme des moyens. La conviction semble
n'e^tre pas de notre temps, et quand un homme dit qu'il est de
telle opinion, on prend cela pour une manie`re de? licate d'indi-
quer qu'il a tel inte? re^t.
Les hommes les plus honne^tes se font alors un syste`me qui
change en dignite? leur paresse : ils disent qu'on ne peut rien a`
rien, ils re? pe`tent avec l'ermite de Prague, dans Shakespeare,
que ce qui est, est, et que les the? ories n'ont point d'influence
sur le monde. Ces hommes finissent par rendre vrai ce qu'ils
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? DE L'ENTHOUSIASME 581
disent; car avec une telle manie`re de penser on ne saurait agir
sur les autres; et si l'esprit consistait a` voir seulement le pour
et le contre de tout, il ferait tourner les objets autour de nous
de telle manie`re qu'on ne pourrait jamais marcher d'un pas
ferme sur un terrain si chancelant.
L'on voit aussides jeunes gens, ambitieux de parai^tre de? trom-
pe? s de tout enthousiasme, affecter un me? pris re? fle? chi pour les
sentiments exalte? s; ils croient montrer ainsi une force de raison
pre? coce, mais c'est une de? cadence pre? mature? e dont ils se van-
tent. Ils sont, pour le talent, comme ce vieillard qui demandait
si fon avait encore de l'amour. L'esprit de? pourvu d'imagina-
tion prendrait volontiers en de? dain me^me la nature, si elle
n'e? tait pas plus forte que lui.
On fait beaucoup de mal, sans doute, a` ceux qu'animent en-
core de nobles de? sirs, en leur opposant sans cesse tous les argu-
ments qui devraient troubler l'espoir le plus confiant; ne? anmoins
la bonne foi ne peut se lasser, car ce n'est pas ce que les choses
paraissent, mais ce qu'elles sont qui l'occupe. De quelque at-
mosphe`re qu'on soit environne? , jamais une parole since`re n'a
e? te? comple? tement perdue; s'il n'y a qu'un jour pour le succe`s,
il y a des sie`cles pour le bien que la ve? rite? peut faire.
Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur le
grand chemin, une petite pierre a` la grande pyramide qu'ils
e? le`vent au milieu de leur contre? e. Nul ne lui donnera son nom:
mais tous auront contribue? a` ce monument qui doit survivre a`
tous.
CHAPITRE XII.
Influence de l'enthousiasme sur le bonhenr.
II est temps de parler de bonheur! J'ai e?
? 571 DE L'ENTHOUSIASME.
Lors me^me qu'a` la fleur de l'a^ge la vie se retire du sein de
l'homme, ni l'admiration que font nai^tre les bouleversements de
la nature, ni l'inte? re^t qu'excitent les de? bris des monuments,
ne peuvent s'attacher au corps inanime? de la plus belle des
cre? atures. L'amour qui che? rissait cette figure enchanteresse, l'a-
mour ne peut en supporter les restes, et rien de l'homme ne
demeure apre`s lui sur la terre, qui ne fasse fre? mir, me^me ses
amis.
Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction
acharne? e ainsi sur la race humaine! N'est-ce pas pour annoncer
a` l'homme que sa vie est ailleurs? La nature l'humilierait-elle
a` ce point, si la Divinite? ne voulait pas le relever? Les vraies causes finales dela nature, ce sont ses rapports avec
notre a^me et avec notre sort immortel; les objets physiques
eux-me^mes ont une destination qui ne se borne point a` la courte
existence de l'homme ici-bas; ils sont la` pour concourir au de? -
veloppement de nos pense? es, a` l'oeuvre de notre vie morale. Les
phe? nome`nes de la nature ne doivent pas e^tre compris seulement
d'apre`s les lois de la matie`re, quelque bien combine? es qu'elles
soient ; ils ont un sens philosophique et un but religieux, dont la
contemplation la plus attentive ne pourra jamais connai^tre toute
l'e? tendue.
CHAPITRE X.
De l'enthousiasme.
Beaucoup de gens sont pre? venus contre l'enthousiasme; ils
le confondent avec le fanatisme, et c'estune grande erreur. Le
fanatisme est une passion exclusive, dont une opinion est l'ob-
jet; l'enthousiasme se rallie a` l'harmonie universelle: c'est l'a-
mour du beau , l'e? le? vation de l'a^me, la jouissance du de? vouement,
re? unis dans un me^me sentiment, qui a de la grandeur et du
calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs , en est la plus noble
de? finition: l'enthousiasme signifie Dieu en nous. En effet,
quand l'existence de l'homme est expansive, elle a quelque chose
de divin.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DI? ; L'ENTHOUSIASME. S7;>
Tout ce qui nous porte a` sacrifier notre propre bien-e^tre, ou
notre propre vie, est presque toujours de l'enthousiasme; car
le droit chemin de la raison e? goi? ste doit e^tre de se prendre soi-me^me pour but de tous ses efforts, et de n'estimer dans ce
monde que la sanle? , l'argent et le pouvoir. Sans doute la con-
science suffit pour conduire le caracte`re le plus froid dans la
route de la vertu; mais l'enthousiasme est a` la conscience ce que
l'honneur est au devoir :il y a en nous un superflu d'a^me
qu'il est doux de consacrera` ce qui est beau, quand ce qui
est bien est accompli. Le ge? nie et l'imagination ont aussi besoin
qu'on soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du
devoir, quelque sublime qu'elle soit, ne suffit pas pour faire
gou^ter toutes les merveilles du coeur et de la pense? e.
On ne saurait le nier, les inte? re^ts de la personnalite? pressent
l'homme de toutes parts; il y a me^me dans ce qui est vulgaire
une certaine jouissance dont beaucoup de gens sont tre`s-suscep-
tibles, et l'on retrouve souvent les traces de penchants ignobles
sous l'apparence des manie`res les plus distingue? es. Les talents
supe? rieurs ne garantissent pas toujours de cette nature de? grade? e,
qui dispose sourdement de l'existence des hommes, et leur fait
placer leur bonheur plus bas qu'eux-me^mes. L'enthousiasme
seul peut contre-balancer la tendance a` l'e? goi? sme, et c'est a` ce
signe divin qu'il faut reconnai^tre les cre? atures immortelles.
Lorsque vous parlez a` quelqu'un sur des sujets dignes d'un
saint respect, vous apercevez d'abord s'il e? prouve un noble fre? -
missement, si son coeur bat pour des sentiments e? leve? s, s'il a
fait alliance avec l'autre vie, ou bien s'il n'a qu'un peu d'esprit
qui lui sert a` diriger le me? canisme de l'existence. Et qu'est-ce
donc que l'e^tre humain, quand on ne voit en lui qu'une pru-
dence dont son propre avantage est l'objet? L'instinct des ani-
maux vaut mieux, car il est quelquefois ge? ne? reux et fier; mais
ce calcul, qui semble l'attribut de la raison, finit par rendre
incapable de la premie`re des vertus, le de? vouement.
Parmi ceux qui s'essaient a` tourner les sentiments exalte? s en
ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles a` leur insu. La
guerre, fu^t-elle entreprise par des vues personnelles, donne
toujours quelques-unes des jouissances de l'enthousiasme ; l'eui>>
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? S7C DE L'ENTHOUSIASME.
vrement d'un jour de bataille, le plaisir singulier de s'exposer
a` la mort, quand toute notre nature nous commande d'aimer la
vie, c'est encore a` l'enthousiasme qu'il faut l'attribuer. La musi-
que militaire, le hennissement des chevaux, l'explosion de la
poudre, cette foule de soldats reve^tus des me^mes couleurs,
e? mus par le me^me de? sir, se rangeant autour des me^mes bannie`-
res , font e? prouver une e? motion qui triomphe de l'instinct conser-
vateur de l'existence; et cette jouissance est si forte, que ni les
fatigues, ni les souffrances, ni les pe? rils, ne peuvent en de? -
prendre les a^mes. Quiconque a ve? cu de cette vie n'aime qu'elle.
Le but atteint ne satisfait jamais; c'est l'action de se risquer qui
est ne? cessaire, c'est elle qui fait passer l'enthousiasme dans le
sang; et, quoiqu'il soit plus pur au fond de l'a^me, il est encore
d'une noble nature, lors me^me qu'il a pu devenir une impulsion
presque physique.
On accuse souvent l'enthousiasme since`re de ce qui ne peut
e^tre reproche? qu'a` l'enthousiasme affecte? , plus un sentiment est
beau, plus la fausse imitation de ce sentiment est odieuse.
Usurper l'admiration des hommes, est ce qu'il y a de plus cou-
pable , car on tarit en eux la source des bons mouvements, eu
les faisant rougir de les avoir e? prouve? s. D'ailleurs rien n'est plus
pe? nible que les sons faux qui semblent sortir du sanctuaire
me^me de l'a^me ; la vanite? peut s'emparer de tout ce qui est exte? -
rieur, il n'en re? sultera d'autre mal que dela pre? tention et de la
disgra^ce ; mais quand elle se met a` contrefaire les sentiments les
plus intimes . il semble qu'elle viole le dernier asile ou` l'on es-
pe? rait lui e? chapper. Il est facile cependant de reconnai^tre la
since? rite? de l'enthousiasme; c'est une me? lodie si pure, que le
moindre de? saccord en de? truit tout le charme: un mot, un ac-
cent, un regard , expriment l'e? motion concentre? e qui re? pond a`
toute une vie. Les personnes qu'on appelle se? ve`res dans le
monde ont tre`s souvent eu elles quelque chose d'exalte? . La force
qui soumet les autres peut n'e^tre qu'un froid calcul; la force
qui triomphe de soi-me^me est toujours inspire? e par un senti-
ment ge? ne? reux.
Loin qu'on puisse redouter les exce`s de l'enthousiasme, il
porte peut-e^tre en ge? ne? ral a` la tendance contemplative, qui unit
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? DE L'ENTHOUSIASME. 577
a` la puissance d'agir: les Allemands en sont une preuve; au>>cune nation n'est plus capable de sentir et de penser; mais
quand le moment de prendre un parti est arrive? , l'e? tendue
me^me des conceptions nuit a` la de? cision du caracte`re. Le carac-
te`re et l'enthousiasme diffe`rent a` beaucoup d'e? gards; il faut
choisir son but par l'enthousiasme; mais l'on doit y marcher
parle caracte`re : la pense? e n'est rien sans l'enthousiasme, ni
l'action sans le caracte`re; l'enthousiasme est tout pour les na -
tions litte? raires; le caracte`re est tout pour les nations agissantes:
les nations libres ont besoin de l'un et de l'autre.
L'e? goi? sme se plai^t a` parler sans cesse des dangers de l'enthou-
siasme; c'est une ve? ritable de? rision que cette pre? tendue crainte;
si les habiles de ce monde voulaient e^tre since`res, ils diraient
que rien ne leur convient mieux que d'avoir affaire a` ces per-
sonnes pour qui tant de moyens sont impossibles, et qui peu-
vent si facilement renoncer a` ce qui occupe la plupart des
hommes.
Cette disposition de l'a^me a de la force, malgre? sa douceur,
et celui qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les
orages des passions s'apaisent, les plaisirs de l'amour-propre se
fle? trissent, l'enthousiasme seul est inalte? rable; l'a^me elle-me^me
s'affaisserait dans l'existence physique, si quelque chose de fier
et d'anime? ne l'arrachait pas au vulgaire ascendant de l'e? goi? sme: cette dignite? morale, a` laquelle rien ne saurait porter at-
teinte, est ce qu'il y a deplus admirable dans le don de l'exis-
tence: c'est pour elle que dans les peines les plus ame`res, il est
encore beau d'avoir ve? cu, comme il serait beau de mourir.
Examinons maintenant l'influence de l'enthousiasme sur les
lumie`res et surle bonheur. Ces dernie`res re? flexions termineront
le cours des pense? es auxquelles les diffe? rents sujets que j'avais a`
parcourir m'ont conduite.
CHAPITRE XI.
De l'influence de l'enthousiasme sur les lumie`res.
Ce chapitre est, a` quelques e? gards, le re? sume? de tout mon ouvrage; car l'enthousiasme e? tant la qualite? vraiment distinctive
H VMAMi: DE STAI. 1. 49
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? 578 DE L ENTHOUSIASME.
de la nation allemande, on peut juger de l'influence qu'il exerce
sur les lumie`res, d'apre`s les progre`s de l'esprit humain en Alle-
magne. L'enthousiasme pre^te de la vie a` ce qui est invisible, et de l'inte? re^t a` ce qui n'a point d'action imme? diate sur notre
bien-e^tre dans ce monde; il n'y a donc point de sentiment plus propre a` la recherche des ve? rite? s abstraites; aussi sont-elles
cultive? es en Allemagne avec une ardeur et une loyaute? remar-
quables.
Les philosophes que l'enthousiasme inspire sont peut-e^tre
ceux qui ont le plus d'exactitude et de patience dans leurs tra-
vaux; ce sont en me^me temps ceux qui songent le moins a` bril-
ler; ils aiment la science pour elle-me^me, et ne se comptent
pour rien, de`s qu'il s'agit de l'objet de leur culte :la nature
physique suit sa marche invariable a` travers la destruction des
individus; la pense? e de l'homme prend un caracte`re sublime,
quand il parvient a` se conside? rer lui-me^me d'un point de vue
universel ; il sert alors en silence aux triomphes de la ve? rite? , et
la ve? rite? est, comme la nature, une force qui n'agit que par un
de? veloppement progressif et re? gulier.
On peut dire avec quelque raison que l'enthousiasme porte a`
l'esprit de syste`me; quand on tient beaucoup a` ses ide? es, on
voudrait y tout rattacher; mais en ge? ne? ral il est plus aise? de
traiter avec les opinions since`res qu'avec les opinions adopte? es
par vanite? . Si dans les rapports avec les hommes on n'avait af-
faire qu'a` ce qu'ils pensent re? ellement, on pourrait facilement
s'entendre; c'est ce qu'ils font semblant de penser qui ame`ne la
discorde.
On a souvent accuse? l'enthousiasme d'induire en erreur, mais
peut-e^tre un inte? re^t superficiel trompe-t-il bien davantage; car
pour pe? ne? trer l'essence des choses, il faut une impulsion qui
nous excite a` nous en occuper avec ardeur. En conside? rant d'ail-
leurs la destine? e humaine en ge? ne? ral, je crois qu'on peut affir-
mer que nous ne rencontrerons jamais le vrai que par l'e? le? va-
tion de l'a^me; tout ce qui tend a` nous rabaisser est mensonge,
et c'est, quoi qu'on en dise, du co^te? des sentiments vulgaires
qu'est l'erreur.
L'enthousiasme, je le re? pe`te . ne ressemble en rien au fana-
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? DE L ENTHOUSIASME. 579
tisme, et ne peut e? garer comme lui. L'enthousiasme est tole? -
rant, non par indiffe? rence, mais parce qu'il nous fait sentir
l'inte? re^t et la beaute? de toutes choses. La raison ne donne point
de bonheur a` la place de ce qu'elle o^te; l'enthousiasme trouve
dans la re^verie du coeur et dans l'e? tendue de la pense? e ce que le
fanatisme et la passion renferment dans une seule ide? e ou dans
un seul objet. Ce sentiment est, par son universalite? me^me,
tre`s-favorable a` la pense? e et a` l'imagination.
La socie? te? de? veloppe l'esprit, mais c'est la contemplation
seule qui forme le ge? nie. L'amour-propre est le mobile des pays
ou` la socie? te? domine, et l'amour-propre conduit ne? cessairement
a` la moquerie, qui de? truit tout enthousiasme.
Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d'apercevoir le
ridicule, et de le peindreavec gra^ce et gaiete? ; peut-e^tre vaudrait-
il mieux se refuser a` ce plaisir, mais ce n'est pourtant pas la` le
genre de moquerie dont les suites sont le plus a` craindre : celle
qui s'attache aux ide? es et aux sentiments est la plus funeste de
toutes, car elle s'insinue dans la source des affections fortes et
de? voue? es. L'homme a un grand empire sur l'homme, et de
tous les maux qu'il peut faire a` son semblable, le plus grand
peut-e^tre est de placer le fanto^me du ridicule entre les mouve-
? ments ge? ne? reux et les actions qu'ils peuvent inspirer.
L'amour, le ge? nie, le talent, la douleur me^me, toutes ces
choses saintes sont expose? es a` l'ironie, et l'on ne saurait calcu-
ler jusqu'a` quel point l'empire de cette ironie peut s'e? tendre. Il
y a quelque chose depiquant dans la me? chancete? ; il y a quelque
chose de faible dans la bonte? . L'admiration pour les grandes
choses peut e^tre de? concerte? e par la plaisanterie; et celui qui ne
met d'importance a` rien a l'air d'e^tre au-dessus de tout : si donc
l'enthousiasme ne de? fend pas notre coeur et notre esprit, ils se
laissent prendre de toutes parts par ce de? nigrement du beau qui
re? unit l'insolence a` la gaiete? . L'esprit social est fait de manie`re que souvent on se commande
de rire, et que plus souvent encore on est honteux de pleurer;
d'ou` cela vient-il? De ce que l'amour-propre se croit plus en su^-
rete? dans la plaisanterie que dans l'e? motion. Il faut bien comp-
ter sur son esprit pour oser e^tre se? rieux contre une moquerie;
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? 6SO DE I. ENTHOUSIASME.
il faut beaucoup de force pour laisser voir des sentiments qui
peuvent e^tre tourne? s en ridicule. Fontenelle disait: faiquatrc-
ringts ans, je suis Franc? ais, et je n'ai pas donne? dans toute
ma vie le plus petit ridicule a` la plus petite vertu. Ce mot sup-
posait une profonde connaissance de la socie? te? . Fontenelle n'e? tait pas un homme sensible, mais il avait beaucoup d'esprit, et
toutes les fois qu'on est doue? d'une supe? riorite? quelconque, on sent le besoin du se? rieux dans la nature humaine. Il n'y a que
les gens me? diocres qui voudraient que le fond de tout fu^t du sa-
ble, afin que nul homme ne laissa^t sur la terre une trace plus
durable que la leur.
Les Allemands n'ont point a` lutter chez eux contre les enne-
mis de l'enthousiasme, et c'est un grand obstacle de moins
pour les hommes distingue? s. L'esprit s'aiguise dans le combat;
mais le talent a besoin de confiance. Il faut croire a` l'admiration,
a` la gloire, a` l'immortalite? , pour e? prouver l'inspiration du ge? -
nie; et ce qui fait la diffe? rence des sie`cles entre eux, ce n'est pas
la nature, toujours prodigue des me^mes dons, mais l'opinion
dominante a` l'e? poque ou` l'on vit: si la tendance de cette opinion
est vers l'enthousiasme, il s'e? le`ve de toutes parts de grands
hommes; si l'on proclame le de? couragement comme ailleurs on
exciterait a` de nobles efforts, il ne reste plus rien en litte? rature
que des juges du temps passe? .
Les e? ve? nements terribles dont nous avons e? te? les te? moins ont
blase? les a^mes, et tout ce qui tient a` la pense? e parai^t terne a` co^te?
de la toute-puissance de l'action. La diversite? des circonstances
a porte? les esprits a` soutenir tous les co^te? s des me^mes questions;
il en est re? sulte? qu'on ne croit plus aux ide? es, ou qu'on les con-
side`re tout au plus comme des moyens. La conviction semble
n'e^tre pas de notre temps, et quand un homme dit qu'il est de
telle opinion, on prend cela pour une manie`re de? licate d'indi-
quer qu'il a tel inte? re^t.
Les hommes les plus honne^tes se font alors un syste`me qui
change en dignite? leur paresse : ils disent qu'on ne peut rien a`
rien, ils re? pe`tent avec l'ermite de Prague, dans Shakespeare,
que ce qui est, est, et que les the? ories n'ont point d'influence
sur le monde. Ces hommes finissent par rendre vrai ce qu'ils
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? DE L'ENTHOUSIASME 581
disent; car avec une telle manie`re de penser on ne saurait agir
sur les autres; et si l'esprit consistait a` voir seulement le pour
et le contre de tout, il ferait tourner les objets autour de nous
de telle manie`re qu'on ne pourrait jamais marcher d'un pas
ferme sur un terrain si chancelant.
L'on voit aussides jeunes gens, ambitieux de parai^tre de? trom-
pe? s de tout enthousiasme, affecter un me? pris re? fle? chi pour les
sentiments exalte? s; ils croient montrer ainsi une force de raison
pre? coce, mais c'est une de? cadence pre? mature? e dont ils se van-
tent. Ils sont, pour le talent, comme ce vieillard qui demandait
si fon avait encore de l'amour. L'esprit de? pourvu d'imagina-
tion prendrait volontiers en de? dain me^me la nature, si elle
n'e? tait pas plus forte que lui.
On fait beaucoup de mal, sans doute, a` ceux qu'animent en-
core de nobles de? sirs, en leur opposant sans cesse tous les argu-
ments qui devraient troubler l'espoir le plus confiant; ne? anmoins
la bonne foi ne peut se lasser, car ce n'est pas ce que les choses
paraissent, mais ce qu'elles sont qui l'occupe. De quelque at-
mosphe`re qu'on soit environne? , jamais une parole since`re n'a
e? te? comple? tement perdue; s'il n'y a qu'un jour pour le succe`s,
il y a des sie`cles pour le bien que la ve? rite? peut faire.
Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur le
grand chemin, une petite pierre a` la grande pyramide qu'ils
e? le`vent au milieu de leur contre? e. Nul ne lui donnera son nom:
mais tous auront contribue? a` ce monument qui doit survivre a`
tous.
CHAPITRE XII.
Influence de l'enthousiasme sur le bonhenr.
II est temps de parler de bonheur! J'ai e?