aise; vous vous sentez chez
vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un
e?
vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un
e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
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? ? 18 DE L'IMITATION.
qui a pourtant le me^me fond que celui des gens du peuple; car a`
l'e? le? gance des formes pre`s, ils parlent e? galement tout le jour sur
leurs voisins et sur leurs voisines.
L'objet vraiment libe? ral de la conversation, ce sont les ide? es
et les faits d'un inte? re^t universel. La me? disance habituelle, dont
le loisir des salons et la ste? rilite? de l'esprit font une espe`ce de
ne? cessite? , peut e^tre plus ou moins modifie? e par la bonte? du ca-
racte`re; mais il en reste toujours assez pour qu'a` chaque pas, a`
chaque mot, on entende autour de soi le bourdonnement des
petits propos qui pourraient, comme les mouches, inquie? ter
me^me le lion. En France, on se sert de la terrible arme du ridi-
cule pour se combattre mutuellement, et conque? rir le terrain sur
lequel on espe`re des succe`s d'amour-propre; ailleurs un certain
bavardage indolent use l'esprit, et de? courage des efforts e? nergi-
ques, dans quelque genre que ce puisse e^tre.
Un entretien aimable, alors me^me qu'il porte sur des riens ,
et que la gra^ce seule des expressions en fait le charme, cause
encore beaucoup de plaisir; on peut l'affirmer sans impertinence,
les Franc? ais sont presque seuls capables de ce genre d'entretien.
C'est un exercice dangereux, mais piquant, dans lequel il faut se
jouer de tous les sujets, comme d'une balle lance? e qui doit reve-
nir a` temps dans la main du joueur.
Les e? trangers, quand ils veulent imiter les Franc? ais, affectent
plus d'immoralite? , et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le
se? rieux ne manque de gra^ce, et que les sentiments ou les pen-
se? es n'aient pas l'accent parisien.
Les Autrichiens, en ge? ne? ral, ont tout a` la fois trop de roi-
deur et de since? rite? pour rechercher les manie`res d'e^tre e? tran-
ge`res. Cependant ils ne sont pas encore assez Allemands, ils
ne connaissent pas assez la litte? rature allemande; on croit
trop a` Vienne qu'il est de bon gou^t de ne parler que franc? ais;
tandis que la gloire et me^me l'agre? ment de chaque pays consis-
tent toujours dans le caracte`re et l'esprit national.
Les Francais ont fait peur a` l'Europe, mais surtout a` l'Alle-
magne, par leur habilete? dans l'art de saisir et de montrer le ridi-
cule: il y avait je ne sais quelle puissance magique dans le mot
d'e? le? gance et de gra^ce, qui irritait singulie`rement l'amour-pro-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DR L'ESPRIT FRANC? AIS. 49
prc. On dirait que les sentiments, les actions, la vie enfin,
devaient, avant tout, e^tre soumis a` cette le? gislation tre`s-subtile
de l'usage du monde, qui est comme un traite? entre l'amour-pro-
pre des individus et celui de la socie? te? me^me, un traite? dans le-
quel les vanite? s respectives se sont fait une constitution re? pu-
blicaine , ou` l'ostracisme s'exerce contre tout ce qui est fort et
prononce? . Ces formes, ces convenances le? ge`res en apparence,
et despotiques dans le fond , disposent de l'existence entie`re;
elles ont mine? par degre? s l'amour; l'enthousiasme, la religion,
tout, hors l'e? goi? sme, que l'ironie ne peut atteindre, parce qu'il
ne s'expose qu'au bla^me et non a` la moquerie.
L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre
avec cette frivolite? calcule? e; il est presque nul a` la superficie; il
a besoin d'approfondir pour comprendre ; il ne saisit rien au vol,
et les Allemands auraient beau, ce qui certes serait bien dom-
mage, se de? sabuser des qualite? s et des sentiments dont ils sont
doue? s,que la perte du fond ne les rendrait pas plus le? gers dans
les formes, et qu'ils seraient pluto^t des Allemands sans me? rite
que des Franc? ais aimables. Il ne faut pas en conclure pour cela que la gra^ce leur soit in-
terdite; l'imagination et la sensibilite? leur en donnent, quand ils
se livrent a` leurs dispositions naturelles. Leur gaiete? , et ils en
ont, surtout en Autriche, n'a pas le moindre rapport avec la
gaiete? franc? aise; les farces tyroliennes, qui amusent a` Vienne les
grands seigneurs comme le peuple, ressemblent beaucoup plus
a` la bouffonnerie des Italiens, qu'a` la moquerie des Franc? ais. Elles consistent dans des sce`nes comiques fortement caracte? ri-
se? es, et qui repre? sentent la nature humaine avec ve? rite? , mais
non la socie? te? avec finesse. Toutefois cette gaiete? , telle qu'elle
est, vaut encore mieux que l'imitation d'une gra^ce e? trange`re:
on peut tre`s-bien se passer de cette gra^ce, mais en ce genre la
perfection seule est quelque chose. << L'ascendant des manie`res
? des Franc? ais a pre? pare? peut-e^tre les e? trangers a` les croire in-
? vincibles. Il n'y a qu'un moyen de re? sister a` cet ascendant:
? ce sont des habitudes et des moeurs nationales tre`s-de? ci-
>> de? es1. >> De`s qu'on cherche a` ressembler aux Franc? ais, ils
'Supprime? nar la censure.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 50 DE LIMITATION
l'emportent en tout sur tous. Les Anglais, ne redoutant point
le ridicule que les Franc? ais savent si bien donner, se sont avi-
se? s quelquefois de retourner la moquerie contre ses mai^tres ; et
loin que les manie`res anglaises parussent disgracieuses, me^me
en France, les Franc? ais, tant imite? s, imitaient a` leur tour, et
l'Angleterre a e? te? pendant longtemps aussi a` la mode a` Paris
que Paris partout ailleurs.
Les Allemands pourraient se cre? er une socie? te? d'un genre
tre`s-instructif, et tout a` fait analogue a` leurs gou^ts et a` leur ca-
racte`re. Vienne, e? tant la capitale de l'Allemagne, celle ou` l'on
trouve le plus facilement re? uni tout ce qui fait l'agre? ment de la
vie, aurait pu rendre sous ce rapport de grands services a` l'es-
prit allemand, si les e? trangers n'avaient pas domine? presque
exclusivement la bonne compagnie. La plupart des Autrichiens,
qui ne savaient pas se pre^ter a` la langue et aux coutumes fran-
caises , ne vivaient point du tout dans le monde; il en re? sultait
qu'ils ne s'adoucissaient point par l'entretien des femmes, et
restaient a` la fois timides et rudes, de? daignant tout ce qu'on ap-
pelle la gra^ce, et craignant cependant en secret d'en manquer:
sous pre? texte des occupations militaires, ils ne cultivaient point
leur esprit, et ils ne? gligeaient souvent ces occupations me^mes ,
parce qu'ils n'entendaient jamais rien qui pu^t leur faire sentir le
prix et le charme de la gloire. Ils croyaient se montrer bons Al-
lemands en s'e? loignant d'une socie? te? ou` les e? trangers seuls
avaient l'avantage, et jamais ils ne songeaient a` s'en former une
capable de de? velopper leur esprit et leur a^me.
Les Polonais et les Russes, qui faisaient le charme de la so-
cie? te? de Vienne, ne parlaient que franc? ais, et contribuaient a` en
e? carter la langue allemande. Les Polonaises ont des manie`res
tre`s-se? duisantes; elles me^lent 1 imagination orientale a` la sou-
plesse et a` la vivacite? de l'esprit franc? ais. Ne? anmoins, me^me chez
les nations esclavoues, les plus flexibles de toutes, l'imitation
du genre franc? ais est tre`s-souvent fatigante:les vers franc? ais des
Polonais et des Russes ressemblent, a` quelques exceptions pre`s,
aux vers latins du moyen a^ge. Une langue e? trange`re est tou-
jours, sous beaucoup de rapports, une langue morte. Les vers
franc? ais sont a` la fois ce qu'il y a de plus facile et de plus dif-
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? DE L'ESPHIT FRANC? AIS. 5l
ficile a` faire. Lier l'un a` l'autre des he? mistiches si bien accou-
tume? s a` se trouver ensemble, ce n'est qu'un travail de me? moire;
mais il faut avoir respire? l'air d'un pays , pense? r joui, souffert
dans sa langue, pour peindre en poe? sie ce qu'on e? prouve. Les
e? trangers, qui mettent avant tout leur amour-propre a` parler cor-
rectement le franc? ais, n'osent pas juger nos e? crivains autrement
que les autorite? s litte? raires ne les jugent, de peur de passer pour
ne pas les comprendre. Ils vantent le style plus que les ide? es,
parce que les ide? es appartiennent a` toutes les nations, et que
les Franc? ais seuls sont juges du style dans leur langue.
Si vous rencontrez un vrai Franc? ais, vous trouvez du plaisir
a` parleravec lui sur la litte? rature franc?
aise; vous vous sentez chez
vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un
e? tranger francise? ne se permet pas une opinion ni une phrase
qui ne soit orthodoxe, et le plus souvent c'est une vieille ortho-
doxie qu'il prend pour l'opinion du jour. L'on en est encore,
dans plusieurs pays du Nord, aux anecdotes de la cour de Louis
XIV. Les e? trangers, imitateurs des Franc? ais, racontent les que-
relles de mademoiselle de Fontanges et de madame de Mon-
lespan, avec un de? tail qui serait fatigant quand il s'agirait d'un
e? ve? nement de la veille. Cette e? rudition de boudoir, cet attache-
ment opinia^tre a` quelques ide? es rec? ues, parce qu'on ne saurait
pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, tout cela
est fastidieux et me^me nuisible; car la ve? ritable force d'un pays,
c'est son caracte`re naturel; et l'imitation des e? trangers, sous
quelque rapport que ce soit, est un de? faut de patriotisme. Les Francais hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment
point a` rencontrer, parmi les e? trangers, l'esprit franc? ais , et re-
cherchent surtout les hommes qui re? unissent l'originalite? natio-
nale a` l'originalite? individuelle. Les marchandes de modes, en
France, envoient aux colonies, dansl'Allemagneet dans le Nord,
ce qu'elles appellent vulgairement le fonds de boutique; et ce-
pendant elles recherchent avec le plus grand soin les habits na-
lionaux de ces me^mes pays, et les regardent avec raison comme
des mode`les tre`s e? le? gants. Ce qui est vrai pour la parure l'est e? ga-
lement pour l'esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux,
decalembourgs , de vaudevilles, que nous faisons passer a` l'e? -
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? 52 DE LA SOTTISE
(ranger, quand on n'en fait plus rien en France ; mais les Fran-
c? ais eux-me^mes n'estiment, dans les litte? ratures e? trange`res, que
les beaute? s indige`nes. Il n'y a point de nature, point de vie dans
l'imitation : et l'on pourrait appliquer, en ge? ne? ral, a` tous ces es-
prits, a` tous ces ouvrages imite? s du franc? ais, l'e? loge que Roland,
dans l'Arioste, fait de sa jument qu'il trai^ne apre`s lui: Elle re? unit, dit-il, toutes les qualite? s imaginables; mais elle apour-tant un de? faut, c'est qu'elle est morte.
X
CHAP1TUE <<4-.
De la sottise de? daigneuse et de la me? diocrite? bienveillante.
En tout pays, la supe? riorite? d'esprit et d'a^me est fort rare, et
c'est par cela me^me qu'elle conserve le nom de supe? riorite? ; ainsi
donc, pour juger du caracte`re d'une nation, c'est la masse com-
mune qu'il faut examiner. Les gens de ge? nie sont toujours com-
patriotes entre eux; mais pour sentir vraiment la diffe? rence des
Franc? ais et des Allemands, l'on doit s'attachera` connai^tre la
multitude dont les deux nations se composent. Un Franc? ais sait
encore parler, lors me^me qu'il n'a point d'ide? es; un Allemand
en a toujours dans sa te^te un peu plus qu'il n'en saurait expri-
mer. On peut s'amuser avec un Franc? ais, me^me quand il man-
que d'esprit. Il vous raconte tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a
vu, le bien qu'il pense de lui, les e? loges qu'il a rec? us, les grands
seigneurs qu'il connai^t, les succe`s qu'il espe`re. Un Allemand,
s'il ne pense pas, ne peut rien dire, et s'embarrasse dans des
formes qu'il voudrait rendre polies, et qui mettent mal a` l'aise
les autres et lui. La sottise, en France, est anime? e, mais de? -
daigneuse. Elle se vante de ne pas comprendre, pour peu qu'on
exige d'elle quelque attention, et croit nuire a` ce qu'elle n'en-
tend pas, en affirmant que c'est obscur. L'opinion du pays
e? tant que le succe`s de? cide de tout, les sots me^mes, en qualite? de
spectateurs, croient influer sur le me? rite intrinse`que des choses
en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus d'impor-
tance. Les hommes me? diocres, en Allemagne, au contraire,
sont pleins de bonne volonte? , ils rougiraient de ne pouvoir s'e? -
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? ET DE LA ME? D10CRITE? . 51
lever a` la hauteur des pense? esd'un e? crivain ce? le`bre: et loin de
secouside? rer comme juges, ils aspirent a` devenir disciples.
llya sur chaque sujet tant de phrases toutes faites en France, qu'un sot, avec leur secours , parle quelque temps assez bi>>rr^
cl ressemble me^me momentane? ment a` un homme d'esprit; en
Allemagne, un ignorant n'oserait e? noncer son avis sur rien avec
confiance , car aucune opinion n'e? tant admise comme incon-
testable , on ne peut en avancer aucune sans e^tre en e? tat de la
de? fendre; aussi les gens me? diocres sont-ils pour la plupart si-
lencieux, et ne re? pandent-ils d'autre agre? ment dans la socie? te?
quecelui d'une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes
distingue? s seuls savent causer, tandis qu'en France tout le
monde s'en tire. Les hommes supe? rieurs en France sont indul-
gents , les hommes supe? rieurs en Allemagne sont tre`s-se? ve`res;
mais en revanche les sots chez les Franc? ais sont de? nigrants et jaloux, etles Allemands, quelque borne? s qu'ils soient, savent
encore se montrer encourageants et admirateurs. Les ide? es qui
circulent en Allemagne surdivers sujets sont nouvelles et sou-
vent bizarres; il arrive de la` que ceux qui les re? pe`tent paraissent
avoir pendant quelque temps une sorte de profondeur usurpe? e.
EnFrance, c'est par les manie`res qu'on fait illusionsur ce qu'on
vaut. Ces manie`res sont agre? ables , mais uniformes , et la dis-
cipline du bon ton ache`ve de leur o^ter ce qu'elles pourraient
avoir de varie? . Un homme d'esprit me racontait qu'un soir, dans un bal mas-
que? , il passa devant une glace, et que, ne sachant comment se
distinguer lui-me^me , au milieu de tous ceux qui portaient un
domino pareil au sien, il se fit un signe de te^te pour se reconnai^-
tre; on en peut dire autant de la parure que l'esprit reve^t dans
le monde ; on se confond presque avec les autres, tantle carac-
te`re ve? ritable de chacun se montre peu! La sottise se trouve
bien de cette confusion, et voudrait en profiter pour contester le
vrai me? rite. La be^tise et la sottise diffe`rent essentiellement en
ceci, que les be^tes se soumettent volontiers a` la nature, et que
les sots se flattent toujours de dominer la socie? te? .
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? 54 DE L'ESPRIT D. : CONVERSATION.
CHAPITRE XI.
De l'esprit de conversation.
En Orient, quand on n'a rien a` se dire, on fume du tabac de rose ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croi-
se? s sur la poitrine, pour se donner unte? moignage d'amitie? ;
mais dans l'Occident on a voulu se parler tout le jour, et le
foyer de l'a^me s'est souvent dissipe? dans ces entretiens ou`l'amour-
propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de
suite, et selon le gou^t du moment et du cercle ou` l'on se trouve.
Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde ou` l'es-
prit et le gou^t de la conversation sont le plus ge? ne? ralement re? -
pandus; et ce qu'on appelle le mal du pays, ce regret inde? finis-
sable de la patrie, qui est inde? pendant des a mis me^me qu'on y
a laisse? s, s'applique particulie`rement a` ce plaisir de causer, que
les Franc? ais ne retrouvent nulle part au me^me degre? que chez
eux. Volney raconte que des Franc? ais e? migre? s voulaient, pen-
dant la re? volution , e? tablir une colonie et de? fricher des terres
en Ame? rique ; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs
occupations pour aller, disaient-ils, causer a` la ville; et cette
ville, la Nouvelle-Orle? ans, e? tait a` six cents lieues de leur de-
meure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de
causer : la parole n'y est pas seulement, comme ailleurs , uit,
moyen de se communiquer ses ide? es , ses sentiments et ses affaires, mais c'est un instrument dont on aime a` jouer , et qui
ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples,
et les liqueurs fortes chez quelques autres.
Le genre de bien-e^tre que fait e? prouver une conversation ani-
me? e, ne consiste pas pre? cise? ment dans le sujet de cette conver-
sation; les ide? es ni les connaissances qu'on peut y de? velopper
n'en sont pas le principal inte? re^t; c'est une certaine manie`re
d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir re? ciproquement
et avec rapidite? , de parler aussito^t qu'on pense, de jouir a` l'ins-
tant de soi-me^me, d'e^tre applaudi sans travail, de manifester
son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le re-
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? DE L'ESPRIT DE CONVERI? VTION. 55
gard, enfin de produire a` volonte? comme une sorte d'e? lectricite?
qui fait jaillir des e? tincelles, soulage les uns de l'exce`s me^me de
leur vivacite? , et re?
? ? 18 DE L'IMITATION.
qui a pourtant le me^me fond que celui des gens du peuple; car a`
l'e? le? gance des formes pre`s, ils parlent e? galement tout le jour sur
leurs voisins et sur leurs voisines.
L'objet vraiment libe? ral de la conversation, ce sont les ide? es
et les faits d'un inte? re^t universel. La me? disance habituelle, dont
le loisir des salons et la ste? rilite? de l'esprit font une espe`ce de
ne? cessite? , peut e^tre plus ou moins modifie? e par la bonte? du ca-
racte`re; mais il en reste toujours assez pour qu'a` chaque pas, a`
chaque mot, on entende autour de soi le bourdonnement des
petits propos qui pourraient, comme les mouches, inquie? ter
me^me le lion. En France, on se sert de la terrible arme du ridi-
cule pour se combattre mutuellement, et conque? rir le terrain sur
lequel on espe`re des succe`s d'amour-propre; ailleurs un certain
bavardage indolent use l'esprit, et de? courage des efforts e? nergi-
ques, dans quelque genre que ce puisse e^tre.
Un entretien aimable, alors me^me qu'il porte sur des riens ,
et que la gra^ce seule des expressions en fait le charme, cause
encore beaucoup de plaisir; on peut l'affirmer sans impertinence,
les Franc? ais sont presque seuls capables de ce genre d'entretien.
C'est un exercice dangereux, mais piquant, dans lequel il faut se
jouer de tous les sujets, comme d'une balle lance? e qui doit reve-
nir a` temps dans la main du joueur.
Les e? trangers, quand ils veulent imiter les Franc? ais, affectent
plus d'immoralite? , et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le
se? rieux ne manque de gra^ce, et que les sentiments ou les pen-
se? es n'aient pas l'accent parisien.
Les Autrichiens, en ge? ne? ral, ont tout a` la fois trop de roi-
deur et de since? rite? pour rechercher les manie`res d'e^tre e? tran-
ge`res. Cependant ils ne sont pas encore assez Allemands, ils
ne connaissent pas assez la litte? rature allemande; on croit
trop a` Vienne qu'il est de bon gou^t de ne parler que franc? ais;
tandis que la gloire et me^me l'agre? ment de chaque pays consis-
tent toujours dans le caracte`re et l'esprit national.
Les Francais ont fait peur a` l'Europe, mais surtout a` l'Alle-
magne, par leur habilete? dans l'art de saisir et de montrer le ridi-
cule: il y avait je ne sais quelle puissance magique dans le mot
d'e? le? gance et de gra^ce, qui irritait singulie`rement l'amour-pro-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DR L'ESPRIT FRANC? AIS. 49
prc. On dirait que les sentiments, les actions, la vie enfin,
devaient, avant tout, e^tre soumis a` cette le? gislation tre`s-subtile
de l'usage du monde, qui est comme un traite? entre l'amour-pro-
pre des individus et celui de la socie? te? me^me, un traite? dans le-
quel les vanite? s respectives se sont fait une constitution re? pu-
blicaine , ou` l'ostracisme s'exerce contre tout ce qui est fort et
prononce? . Ces formes, ces convenances le? ge`res en apparence,
et despotiques dans le fond , disposent de l'existence entie`re;
elles ont mine? par degre? s l'amour; l'enthousiasme, la religion,
tout, hors l'e? goi? sme, que l'ironie ne peut atteindre, parce qu'il
ne s'expose qu'au bla^me et non a` la moquerie.
L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre
avec cette frivolite? calcule? e; il est presque nul a` la superficie; il
a besoin d'approfondir pour comprendre ; il ne saisit rien au vol,
et les Allemands auraient beau, ce qui certes serait bien dom-
mage, se de? sabuser des qualite? s et des sentiments dont ils sont
doue? s,que la perte du fond ne les rendrait pas plus le? gers dans
les formes, et qu'ils seraient pluto^t des Allemands sans me? rite
que des Franc? ais aimables. Il ne faut pas en conclure pour cela que la gra^ce leur soit in-
terdite; l'imagination et la sensibilite? leur en donnent, quand ils
se livrent a` leurs dispositions naturelles. Leur gaiete? , et ils en
ont, surtout en Autriche, n'a pas le moindre rapport avec la
gaiete? franc? aise; les farces tyroliennes, qui amusent a` Vienne les
grands seigneurs comme le peuple, ressemblent beaucoup plus
a` la bouffonnerie des Italiens, qu'a` la moquerie des Franc? ais. Elles consistent dans des sce`nes comiques fortement caracte? ri-
se? es, et qui repre? sentent la nature humaine avec ve? rite? , mais
non la socie? te? avec finesse. Toutefois cette gaiete? , telle qu'elle
est, vaut encore mieux que l'imitation d'une gra^ce e? trange`re:
on peut tre`s-bien se passer de cette gra^ce, mais en ce genre la
perfection seule est quelque chose. << L'ascendant des manie`res
? des Franc? ais a pre? pare? peut-e^tre les e? trangers a` les croire in-
? vincibles. Il n'y a qu'un moyen de re? sister a` cet ascendant:
? ce sont des habitudes et des moeurs nationales tre`s-de? ci-
>> de? es1. >> De`s qu'on cherche a` ressembler aux Franc? ais, ils
'Supprime? nar la censure.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 50 DE LIMITATION
l'emportent en tout sur tous. Les Anglais, ne redoutant point
le ridicule que les Franc? ais savent si bien donner, se sont avi-
se? s quelquefois de retourner la moquerie contre ses mai^tres ; et
loin que les manie`res anglaises parussent disgracieuses, me^me
en France, les Franc? ais, tant imite? s, imitaient a` leur tour, et
l'Angleterre a e? te? pendant longtemps aussi a` la mode a` Paris
que Paris partout ailleurs.
Les Allemands pourraient se cre? er une socie? te? d'un genre
tre`s-instructif, et tout a` fait analogue a` leurs gou^ts et a` leur ca-
racte`re. Vienne, e? tant la capitale de l'Allemagne, celle ou` l'on
trouve le plus facilement re? uni tout ce qui fait l'agre? ment de la
vie, aurait pu rendre sous ce rapport de grands services a` l'es-
prit allemand, si les e? trangers n'avaient pas domine? presque
exclusivement la bonne compagnie. La plupart des Autrichiens,
qui ne savaient pas se pre^ter a` la langue et aux coutumes fran-
caises , ne vivaient point du tout dans le monde; il en re? sultait
qu'ils ne s'adoucissaient point par l'entretien des femmes, et
restaient a` la fois timides et rudes, de? daignant tout ce qu'on ap-
pelle la gra^ce, et craignant cependant en secret d'en manquer:
sous pre? texte des occupations militaires, ils ne cultivaient point
leur esprit, et ils ne? gligeaient souvent ces occupations me^mes ,
parce qu'ils n'entendaient jamais rien qui pu^t leur faire sentir le
prix et le charme de la gloire. Ils croyaient se montrer bons Al-
lemands en s'e? loignant d'une socie? te? ou` les e? trangers seuls
avaient l'avantage, et jamais ils ne songeaient a` s'en former une
capable de de? velopper leur esprit et leur a^me.
Les Polonais et les Russes, qui faisaient le charme de la so-
cie? te? de Vienne, ne parlaient que franc? ais, et contribuaient a` en
e? carter la langue allemande. Les Polonaises ont des manie`res
tre`s-se? duisantes; elles me^lent 1 imagination orientale a` la sou-
plesse et a` la vivacite? de l'esprit franc? ais. Ne? anmoins, me^me chez
les nations esclavoues, les plus flexibles de toutes, l'imitation
du genre franc? ais est tre`s-souvent fatigante:les vers franc? ais des
Polonais et des Russes ressemblent, a` quelques exceptions pre`s,
aux vers latins du moyen a^ge. Une langue e? trange`re est tou-
jours, sous beaucoup de rapports, une langue morte. Les vers
franc? ais sont a` la fois ce qu'il y a de plus facile et de plus dif-
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? DE L'ESPHIT FRANC? AIS. 5l
ficile a` faire. Lier l'un a` l'autre des he? mistiches si bien accou-
tume? s a` se trouver ensemble, ce n'est qu'un travail de me? moire;
mais il faut avoir respire? l'air d'un pays , pense? r joui, souffert
dans sa langue, pour peindre en poe? sie ce qu'on e? prouve. Les
e? trangers, qui mettent avant tout leur amour-propre a` parler cor-
rectement le franc? ais, n'osent pas juger nos e? crivains autrement
que les autorite? s litte? raires ne les jugent, de peur de passer pour
ne pas les comprendre. Ils vantent le style plus que les ide? es,
parce que les ide? es appartiennent a` toutes les nations, et que
les Franc? ais seuls sont juges du style dans leur langue.
Si vous rencontrez un vrai Franc? ais, vous trouvez du plaisir
a` parleravec lui sur la litte? rature franc?
aise; vous vous sentez chez
vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un
e? tranger francise? ne se permet pas une opinion ni une phrase
qui ne soit orthodoxe, et le plus souvent c'est une vieille ortho-
doxie qu'il prend pour l'opinion du jour. L'on en est encore,
dans plusieurs pays du Nord, aux anecdotes de la cour de Louis
XIV. Les e? trangers, imitateurs des Franc? ais, racontent les que-
relles de mademoiselle de Fontanges et de madame de Mon-
lespan, avec un de? tail qui serait fatigant quand il s'agirait d'un
e? ve? nement de la veille. Cette e? rudition de boudoir, cet attache-
ment opinia^tre a` quelques ide? es rec? ues, parce qu'on ne saurait
pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, tout cela
est fastidieux et me^me nuisible; car la ve? ritable force d'un pays,
c'est son caracte`re naturel; et l'imitation des e? trangers, sous
quelque rapport que ce soit, est un de? faut de patriotisme. Les Francais hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment
point a` rencontrer, parmi les e? trangers, l'esprit franc? ais , et re-
cherchent surtout les hommes qui re? unissent l'originalite? natio-
nale a` l'originalite? individuelle. Les marchandes de modes, en
France, envoient aux colonies, dansl'Allemagneet dans le Nord,
ce qu'elles appellent vulgairement le fonds de boutique; et ce-
pendant elles recherchent avec le plus grand soin les habits na-
lionaux de ces me^mes pays, et les regardent avec raison comme
des mode`les tre`s e? le? gants. Ce qui est vrai pour la parure l'est e? ga-
lement pour l'esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux,
decalembourgs , de vaudevilles, que nous faisons passer a` l'e? -
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? 52 DE LA SOTTISE
(ranger, quand on n'en fait plus rien en France ; mais les Fran-
c? ais eux-me^mes n'estiment, dans les litte? ratures e? trange`res, que
les beaute? s indige`nes. Il n'y a point de nature, point de vie dans
l'imitation : et l'on pourrait appliquer, en ge? ne? ral, a` tous ces es-
prits, a` tous ces ouvrages imite? s du franc? ais, l'e? loge que Roland,
dans l'Arioste, fait de sa jument qu'il trai^ne apre`s lui: Elle re? unit, dit-il, toutes les qualite? s imaginables; mais elle apour-tant un de? faut, c'est qu'elle est morte.
X
CHAP1TUE <<4-.
De la sottise de? daigneuse et de la me? diocrite? bienveillante.
En tout pays, la supe? riorite? d'esprit et d'a^me est fort rare, et
c'est par cela me^me qu'elle conserve le nom de supe? riorite? ; ainsi
donc, pour juger du caracte`re d'une nation, c'est la masse com-
mune qu'il faut examiner. Les gens de ge? nie sont toujours com-
patriotes entre eux; mais pour sentir vraiment la diffe? rence des
Franc? ais et des Allemands, l'on doit s'attachera` connai^tre la
multitude dont les deux nations se composent. Un Franc? ais sait
encore parler, lors me^me qu'il n'a point d'ide? es; un Allemand
en a toujours dans sa te^te un peu plus qu'il n'en saurait expri-
mer. On peut s'amuser avec un Franc? ais, me^me quand il man-
que d'esprit. Il vous raconte tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a
vu, le bien qu'il pense de lui, les e? loges qu'il a rec? us, les grands
seigneurs qu'il connai^t, les succe`s qu'il espe`re. Un Allemand,
s'il ne pense pas, ne peut rien dire, et s'embarrasse dans des
formes qu'il voudrait rendre polies, et qui mettent mal a` l'aise
les autres et lui. La sottise, en France, est anime? e, mais de? -
daigneuse. Elle se vante de ne pas comprendre, pour peu qu'on
exige d'elle quelque attention, et croit nuire a` ce qu'elle n'en-
tend pas, en affirmant que c'est obscur. L'opinion du pays
e? tant que le succe`s de? cide de tout, les sots me^mes, en qualite? de
spectateurs, croient influer sur le me? rite intrinse`que des choses
en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus d'impor-
tance. Les hommes me? diocres, en Allemagne, au contraire,
sont pleins de bonne volonte? , ils rougiraient de ne pouvoir s'e? -
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? ET DE LA ME? D10CRITE? . 51
lever a` la hauteur des pense? esd'un e? crivain ce? le`bre: et loin de
secouside? rer comme juges, ils aspirent a` devenir disciples.
llya sur chaque sujet tant de phrases toutes faites en France, qu'un sot, avec leur secours , parle quelque temps assez bi>>rr^
cl ressemble me^me momentane? ment a` un homme d'esprit; en
Allemagne, un ignorant n'oserait e? noncer son avis sur rien avec
confiance , car aucune opinion n'e? tant admise comme incon-
testable , on ne peut en avancer aucune sans e^tre en e? tat de la
de? fendre; aussi les gens me? diocres sont-ils pour la plupart si-
lencieux, et ne re? pandent-ils d'autre agre? ment dans la socie? te?
quecelui d'une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes
distingue? s seuls savent causer, tandis qu'en France tout le
monde s'en tire. Les hommes supe? rieurs en France sont indul-
gents , les hommes supe? rieurs en Allemagne sont tre`s-se? ve`res;
mais en revanche les sots chez les Franc? ais sont de? nigrants et jaloux, etles Allemands, quelque borne? s qu'ils soient, savent
encore se montrer encourageants et admirateurs. Les ide? es qui
circulent en Allemagne surdivers sujets sont nouvelles et sou-
vent bizarres; il arrive de la` que ceux qui les re? pe`tent paraissent
avoir pendant quelque temps une sorte de profondeur usurpe? e.
EnFrance, c'est par les manie`res qu'on fait illusionsur ce qu'on
vaut. Ces manie`res sont agre? ables , mais uniformes , et la dis-
cipline du bon ton ache`ve de leur o^ter ce qu'elles pourraient
avoir de varie? . Un homme d'esprit me racontait qu'un soir, dans un bal mas-
que? , il passa devant une glace, et que, ne sachant comment se
distinguer lui-me^me , au milieu de tous ceux qui portaient un
domino pareil au sien, il se fit un signe de te^te pour se reconnai^-
tre; on en peut dire autant de la parure que l'esprit reve^t dans
le monde ; on se confond presque avec les autres, tantle carac-
te`re ve? ritable de chacun se montre peu! La sottise se trouve
bien de cette confusion, et voudrait en profiter pour contester le
vrai me? rite. La be^tise et la sottise diffe`rent essentiellement en
ceci, que les be^tes se soumettent volontiers a` la nature, et que
les sots se flattent toujours de dominer la socie? te? .
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? 54 DE L'ESPRIT D. : CONVERSATION.
CHAPITRE XI.
De l'esprit de conversation.
En Orient, quand on n'a rien a` se dire, on fume du tabac de rose ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croi-
se? s sur la poitrine, pour se donner unte? moignage d'amitie? ;
mais dans l'Occident on a voulu se parler tout le jour, et le
foyer de l'a^me s'est souvent dissipe? dans ces entretiens ou`l'amour-
propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de
suite, et selon le gou^t du moment et du cercle ou` l'on se trouve.
Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde ou` l'es-
prit et le gou^t de la conversation sont le plus ge? ne? ralement re? -
pandus; et ce qu'on appelle le mal du pays, ce regret inde? finis-
sable de la patrie, qui est inde? pendant des a mis me^me qu'on y
a laisse? s, s'applique particulie`rement a` ce plaisir de causer, que
les Franc? ais ne retrouvent nulle part au me^me degre? que chez
eux. Volney raconte que des Franc? ais e? migre? s voulaient, pen-
dant la re? volution , e? tablir une colonie et de? fricher des terres
en Ame? rique ; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs
occupations pour aller, disaient-ils, causer a` la ville; et cette
ville, la Nouvelle-Orle? ans, e? tait a` six cents lieues de leur de-
meure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de
causer : la parole n'y est pas seulement, comme ailleurs , uit,
moyen de se communiquer ses ide? es , ses sentiments et ses affaires, mais c'est un instrument dont on aime a` jouer , et qui
ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples,
et les liqueurs fortes chez quelques autres.
Le genre de bien-e^tre que fait e? prouver une conversation ani-
me? e, ne consiste pas pre? cise? ment dans le sujet de cette conver-
sation; les ide? es ni les connaissances qu'on peut y de? velopper
n'en sont pas le principal inte? re^t; c'est une certaine manie`re
d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir re? ciproquement
et avec rapidite? , de parler aussito^t qu'on pense, de jouir a` l'ins-
tant de soi-me^me, d'e^tre applaudi sans travail, de manifester
son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le re-
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? DE L'ESPRIT DE CONVERI? VTION. 55
gard, enfin de produire a` volonte? comme une sorte d'e? lectricite?
qui fait jaillir des e? tincelles, soulage les uns de l'exce`s me^me de
leur vivacite? , et re?