A la renaissance des lettres, les uns s'occupaient des
subtilite?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
taphysique sur le de?
veloppement de l'esprit et de l'a^me.
L'E?
-
vangile nous dit qu'il faut j'iger les, prophe`tes par leurs oeu-
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? 384 1)E LA PHILOSOPHIE.
vres: cette maxime peut aussi nous guider entre les diffe? rentes
philosophies; car tout ce qui tend a` l'immortalite? n'est jamais
qu'un sophisme. Cette vie n'a quelque prix que si elle sert a` l'e? -
ducation religieuse de notre coeur, que si elle nous pre? pare a` une
destine? e plus haute, par le choix libre de la vertu sur la terre.
La me? taphysique, les institutions sociales, les arts, les sciences,
tout doit e^tre appre? cie? d'apre`s le perfectionnement moral de
l'homme; c'est la pierre de touche qui est donne? e a` l'ignorant
comme au savant. Car, si la connaissance des moyens n'appar-
tient qu'aux initie? s, les re? sultats sont a` la porte? e de tout le
monde.
Il faut avoir l'habitude de la me? thode de raisonnement dont on
se sert en ge? ome? trie, pour bien comprendre la me? taphysique.
Dans cette science, comme dans celle du calcul, le moindre
chai^non saute? de? truit toute la liaison qui conduit a` l'e? vidence.
Les raisonnements me? taphysiques sont plus abstraits et non
moins pre? cis que ceux des mathe? matiques, et cependant leur
objet est vague. L'on a besoin de re? unir en me? taphysique les
deux faculte? s les plus oppose? es, l'imagination et le calcul: c'est
un nuage qu'il faut mesurer avec la me^me exactitude qu'un ter-
rain, et nulle e? tude n'exige une aussi grande intensite? d'attention;
ne? anmoins dans les questions les plus hautes il y a toujours un
point de vue a` la porte? e de tout le monde, et c'est celui-la` que je
me propose de saisir et de pre? senter.
Je demandais un jour a` Fichte, l'une des plus fortes te^tes pensantes de l'Allemagne, s'il ne pouvait pas me dire sa morale,
pluto^t que sa me? taphysique? -- L'une de? pend de l'autre, me re? -
pondit-il. -- Et ce mot e? tait plein de profondeur : il renferme
tous les motifs de l'inte? re^t qu'on peut prendre a` la philosophie.
On s'est accoutume? a` la conside? rer comme destructive de
toutes les croyances du coeur; elle serait alors la ve? ritable enne-
mie de l'homme; mais il n'en est point ainsi de la doctrine de
Platon, ni de celle des Allemands; ils regardent le sentiment
comme un fait, comme le fait primitif de l'a^me, et la raison
philosophique comme destine? e seulement a` rechercher la signification de ce fait.
L'e? nigme de l'univers a e? te? l'objet des me? ditations perdues
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? DE LA PHILOSOPHIE. 385
d'un grand nombre d'hommes, dignes aussi d'admiration, puis-
qu'ils se sentaient appele? s a` quelque chose de mieux que ce
monde. Les esprits d'une haute ligne? e errent sans cesse autour
de l'abi^me des pense? es sans fin; mais ne? anmoins il faut s'en de? -
tourner, car l'esprit se fatigue en vain dans ces efforts pour es-
calader le ciel.
L'origine de la pense? e a occupe? tous les ve? ritables philosophes.
Y a-t-il deux natures dans l'homme? S'il n'y en a qu'une, est-
ce l'a^me ou la matie`re? S'il y en a deux, les ide? es viennent-elles
par les sens, ou naissent-elles dans notre a^me, ou bien sont-elles
un me? lange de l'action des objets exte? rieurs sur nous et des facul-
te? s inte? rieures que nous posse? dons?
A ces trois questions, qui ont divise? de tout temps le monde
philosophique, est attache? l'examen qui touche le plus imme? dia-
lement a` la vertu : savoir si la fatalite? ou le libre arbitre de? cide
des re? solutions des hommes.
Chez les anciens, la fatalite? venait de la volonte? des dieux;
chez les modernes, on l'attribue au cours des choses. La fatalite? ,
chez les anciens, faisait ressortir le libre arbitre, car la volonte?
de l'homme luttait contre l'e? ve? nement, et la re? sistance morale
e? tait invincible; le fatalisme des modernes, au contraire, de? truit
ne? cessairement la croyance au libre arbitre ; si les circonstances
nous cre? ent ce que nous sommes, nous ne pouvons pas nous
opposer a` leur ascendant; si les objets exte? rieurs sont la cause
de tout ce qui se passe dans notre a^me, quelle pense? e inde? pen-
dante nous affranchirait de leur influence? La fatalite? qui des-
cendait du ciel remplissait l'a^me d'une sainte terreur, tandis
que celle qui nous lie a` la terre ne fait que nous de? grader. A quoi
bon toutes ces questions, dira-t-on? A quoi bon ce qui n'est pas
cela? pourrait-on re? pondre. Car qu'y a-t-il de plus important
pour l'homme, que de savoir s'il a vraiment la responsabilite? de
ses actions, et dans quel rapport est la puissance de la volonte?
avec l'empire des circonstances sur elle? Que serait la conscience,
si nos habitudes seules l'avaient fait nai^tre, si elle n'e? tait rien
que le produit des couleurs, des sons, des parfums, enfin des
circonstances de tout genre dont nous aurions e? te? environne? s
pendant notre enfance? '? a
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? 386 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
La me? taphysique, qui s'applique a` de? couvrir quelle est la
source de nos ide? es, influe puissamment par ses conse? quences
sur la nature et la force de notre volonte? ; cette me? taphysique
est a` la fois la plus haute et la plus ne? cessaire de nos connais-
sances, et les partisans de l'utilite? supre^me, de l'utilite? morale,
ne peuvent la de? daigner.
CHAPITRE 11.
De la philosophie anglaise.
Tout semble attester en nous-me^mes l'existence d'une double
nature; l'influence des sens et celle de l'a^me se partagent notre
e^tre; et, selon que la philosophie penche vers l'une ou l'autre,
les opinions et les sentiments sont a` tous e? gards diame? tralement
oppose? s. On peut aussi de? signer l'empire des sens et celui dela
pense? e par d'autres termes: il y a dans l'homme ce qui pe? rit
avec l'existence terrestre et ce qui peut lui survivre, ce que l'ex-
pe? rience fait acque? rir et ce que l'instinct moral nous inspire, le
fini et l'infini; mais de quelque manie`re qu'on s'exprime, il faut
toujours convenir qu'il y a deux principes de vie diffe? rents, dans
la cre? ature sujette a` la mort et destine? e a` l'immortalite? .
La tendance vers le spiritualisme a toujours e? te? tre`s-manifeste
chez les peuples du JNorJ, et me^me avant l'introduction du
christianisme, ce penchant s'est fait voir a` travers la violence
des passions guerrie`res. Les Grecs avaient foi aux merveilles
exte? rieures; les nations germaniques croient aux miracles de
l'a^me. Toutes leurs poe? sies sont remplies de pressentiments, de
pre? sages, de prophe? ties du coeur; et tandis que les Grecs s'u-
nissaient a` la nature par les plaisirs, les habitants du Nord s'e? -
levaient jusqu'au Cre? ateur par les sentiments religieux. Dans le
Midi, le paganisme divinisait les phe? nome`nes physiques; dans
le Nord, on e? tait enclin a` croire a` la magie, parce qu'elle attri-
bue a` l'esprit de l'homme une puissance sans bornes sur le
monde mate? riel. L'a^me et la nature, la volonte? et la ne? cessite?
se partagent le domaine de l'existence , et, selon que nous pla-
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? DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE. 387
cous la force en nous-me^mes ou au dehors de nous, nous som-
mes les fils du ciel ou les esclaves de la terre.
A la renaissance des lettres, les uns s'occupaient des subtilite? s
de l'e? cole en me? taphysique, et les autres croyaient aux super-
stitions de la magie dans les sciences: l'art d'observer ne re? -
gnait pas plus dans l'empire des sens que l'enthousiasme dans
l'empire de l'a^me : a` peu d'exceptions pre`s, il n'y avait parmi
les philosophes ni expe? rience ni inspiration. Un ge? ant parut,
c'e? tait Bacon :jamais les merveilles de la nature, ni les de? cou-
vertes de la pense? e, n'ont e? te? si bien conc? ues par la me^me in-
telligence. Il n'y a pas une phrase de ses e? crits qui ne suppose
des anne? es de re? flexion et d'e? tude; il anime la me? taphysique
par la connaissance du coeur humain, il sait ge? ne? raliser les faits
parla philosophie; dans les sciences physiques, il a cre? e? l'art de
l'expe? rience, mais il ne s'ensuit pas du tout, comme on voudrait
le faire croire, qu'il ait e? te? partisan exclusif du syste`me qui fonde
toutes les ide? es sur les sensations. Il admet l'inspiration dans
tout ce qui tient a` l'a^me, et il la croit me^me ne? cessaire pour
interpre? ter les phe? nome`nes physiques d'apre`s des principes ge? -
ne? raux. Mais de son temps il y avait encore des alchimistes, des
devins et des sorciers; on me? connaissait assez la religion dans
la plus grande partie de l'Europe, pour croire qu'elle interdi-
sait une ve? rite? quelconque, elle qui conduit a` toutes. Bacon fut
frappe? de ces erreurs; son sie`cle penchait vers la superstition
comme le no^tre vers l'incre? dulite? ; a` l'e? poque ou` vivait Bacon, il
devait chercher a` mettre en honneur la philosophie expe? rimen-
tale; a` celle ou` nous sommes, il sentiraitle besoin de ranimer
la source inte? rieure du beau moral, et de rappeler sans cesse a`
l'homme qu'il existe en lui-me^me, dans son sentiment et dans
sa volonte? . Quand le sie`cle est superstitieux, le ge? nie de l'obser-
vation est timide, le monde physique est mal connu; quand le
sie`cle est incre? dule, l'enthousiasme n'existe plus, et l'on ne sait
plus rien de l'a^me ni du ciel.
Dans un temps ou` la marche de l'esprit humain n'avait rien
d'assure? dans aucun genre, Bacon rassembla toutes ses forces
pour tracer la route que doit suivre la philosophie expe? rimen-
tale, et ses e? crits servent encore maintenant de guide a` ceux qui
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? 3S8 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
veulent e? tudier la nature. Ministre d'E? tat, il s'e? tait longtemps
occupe? de l'administration et de la politique. Les plus fortes
te^tes sont celles qui re? unissent le gou^t et l'habitude de la me? di-
tation a` la pratique des affaires: Bacon e? tait sous ce double
rapport un esprit prodigieux; mais il a manque? a` sa philosophie
ce qui manquait a` son caracte`re; il n'e? tait pas assez vertueux
pour sentir en entier ce que c'est que laliberte? morale de l'homme:
cependant on ne peut le comparer aux mate? rialistes du dernier
sie`cle; et ses successeurs ont pousse? la the? orie de l'expe? rience
bien au dela` de son intention. Il est loin, je le re? pe`te, d'attri-
buer toutes nos ide? es a` nos sensations, et de conside? rer l'ana-
lyse comme le seul instrument des de? couvertes. 11 suit souvent
une marche plus hardie, et s'il s'en tient a` la logique expe? rimen-
tale pour e? carter tous les pre? juge? s qui encombrent sa route,
c'est a` l'e? lan seul du ge? nie qu'il se fie pour marcher en avant.
<< L'esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre a`
:? cheval, quand on le rele`ve d'un co^te? il retombe de l'autre. >>
Ainsi, l'homme a flotte? sans cesse entre ses deux natures, tanto^t
ses pense? es le de? gageaient de ses sensations, tanto^t ses sensa-
tions absorbaient ses pense? es, et successivement il voulait tout
rapporter aux unes ou aux autres : il me semble ne? anmoins que
le moment d'une doctrine stable est arrive? : la me? taphysique
doit subir une re? volution semblable a` celle qu'a faite Copernic
dans le syste`me du monde; elle doit replacer notre a^me au cen-
tre, et la rendre en tout semblable au soleil, autour duquel les
objets exte? rieurs tracent leur cercle, et dont ils empruntent la
lumie`re.
L'arbre ge? ne? alogique des connaissances humaines, dans le-
quel chaque science se rapporte a` telle faculte? , est sans doute
l'un des titres de Bacon a` l'admiration de la poste? rite? ; mais ce
qui fait sa gloire, c'est qu'il a eu soin de proclamer qu'il fallait
bien se garder de se? parer d'une manie`re absolue les sciences
l'une de l'autre, et que toutes se re? unissaient dans la philoso-
phie ge? ne? rale. Il n'est point l'auteur de cette me? thode anatomi-
<<|ue qui conside`re les forces intellectuelles chacune a` part, et
semble me? connai^tre l'admirable unite? de l'e^tre moral. La sensi-
bilite? , l'imagination, la raison , servept l'une a` l'autre. Chacune
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? DE LA PHILOSOPHIE AMiLAISE. 8s9
de ces faculte? s ne serait qu'une maladie, qu'une faiblesse au lieu
d'une force, si elle n'e? tait pas modifie? e ou comple? te? e parla
totalite? de notre e^tre. Lessciences de calcul, a` une certaine
hauteur, ont besoin d'imagination. L'imagination a` son tour
doit s'appuyer sur la connaissance exacte de la nature. La raison
semble de toutes les faculte? s celle qui se passerait le plus facile-
ment du secours des autres, et cependant si l'on e? tait entie`rement de? pourvu d'imagination et de sensibilite? , l'on pourrait, a`
force de se? cheresse, devenir, pour ainsi dire, fou de raison, et
ne voyant plus dans la vie que des calculs et des inte? re^ts mate? -
riels, se tromper autantsur les caracte`res et les affections des
hommes, qu'un e^tre enthousiaste qui se figurerait partout le
de? sinte? ressement et l'amour.
On suit un faux syste`me d'e? ducation, lorsqu'on veut de? velop-
per exclusivement telle ou telle qualite? de l'esprit; car se vouer
a` une seule faculte? , c'est prendre un me? tier intellectuel. Milton
dit avec raison qu'une e? ducation n'est bonne que quand elle rend propre a` tous les emplois de la guerre et de la paix; tout
ce qui fait de l'homme un homme est le ve? ritable objet de l'en-
seignement.
Ne savoir d'une science que ce qui lui est particulier, c'est appliqueraux e? tudes libe? rales la division du travail de Smith,
qui ne convient qu'aux arts me? caniques. Quand on arrive a` cette
hauteur ou` chaque science touche par quelques points a` toutes
les autres, c'est alors qu'on approche de la re? gion des ide? es
universelles; et l'air qui vient dela` vivifie toutes les pense? es.
L'a^me est un foyer qui rayonne dans tous les sens; c'est dans
ce foyer que consiste l'existence; toutes les observations et tous
les efforts des philosophes doivent se tourner vers ce moi, cen-
tre et mobile de nos sentiments et de nos ide? es. Sans doute
l'incomplet du langage nous oblige a` nous servir d'expressions
errone? es; il faut re? pe? ter suivant l'usage, tel individu a de la
raison, ou de l'imagination, ou de la sensibilite? , etc. ; mais si
l'on voulait s'entendre par un mot, on devrait dire seulement ':
1 M. Ancillon, dont j'aurai l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage,
s'ist servi Je cette expression dans un livre qu'on ne saurait se lasser de me? -
diter.
33
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? 390 DE L\ l'HILOSOPHIK ANGLAISE.
il a de t'a`me, il a beaucoup d'a^me. C'est ce souffle divin qui
faittout l'homme.
Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux myste`res de l'a^me
que la me? taphysique la plus subtile. On ne s'attache jamais a`
telle ou telle qualite? de la personne qu'on pre? fe`re, et tous les
madrigaux disent un grand mot philosophique, en re? pe? tant que
c'est pour Je ne sais quoi qu'on aime, car ce je ne sais quoi,
c'est l'ensemble et l'harmonie que nous reconnaissons par l'a-
mour, par l'admiration, par tous les sentiments qui nous re? ve`-
lent ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le coeur
d'un autre.
L'analyse, ne pouvant examiner qu'en divisant, s'applique,
comme le scalpel, a` la nature morte; mais c'est un mauvais ins-
trument pour apprendre a` connai^tre ce qui est vivant, et si l'on
a de la peine a` de? finir par des paroles la conception anime? e qui
nous repre? sente les objets tout entiers, c'est pre? cise? ment parce
que cette conception tient de plus pre`s a` l'essence des choses.
Diviser pour comprendre est en philosophie un signe de faiblesse,
comme en politique diviser pour re? gner.
vangile nous dit qu'il faut j'iger les, prophe`tes par leurs oeu-
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? 384 1)E LA PHILOSOPHIE.
vres: cette maxime peut aussi nous guider entre les diffe? rentes
philosophies; car tout ce qui tend a` l'immortalite? n'est jamais
qu'un sophisme. Cette vie n'a quelque prix que si elle sert a` l'e? -
ducation religieuse de notre coeur, que si elle nous pre? pare a` une
destine? e plus haute, par le choix libre de la vertu sur la terre.
La me? taphysique, les institutions sociales, les arts, les sciences,
tout doit e^tre appre? cie? d'apre`s le perfectionnement moral de
l'homme; c'est la pierre de touche qui est donne? e a` l'ignorant
comme au savant. Car, si la connaissance des moyens n'appar-
tient qu'aux initie? s, les re? sultats sont a` la porte? e de tout le
monde.
Il faut avoir l'habitude de la me? thode de raisonnement dont on
se sert en ge? ome? trie, pour bien comprendre la me? taphysique.
Dans cette science, comme dans celle du calcul, le moindre
chai^non saute? de? truit toute la liaison qui conduit a` l'e? vidence.
Les raisonnements me? taphysiques sont plus abstraits et non
moins pre? cis que ceux des mathe? matiques, et cependant leur
objet est vague. L'on a besoin de re? unir en me? taphysique les
deux faculte? s les plus oppose? es, l'imagination et le calcul: c'est
un nuage qu'il faut mesurer avec la me^me exactitude qu'un ter-
rain, et nulle e? tude n'exige une aussi grande intensite? d'attention;
ne? anmoins dans les questions les plus hautes il y a toujours un
point de vue a` la porte? e de tout le monde, et c'est celui-la` que je
me propose de saisir et de pre? senter.
Je demandais un jour a` Fichte, l'une des plus fortes te^tes pensantes de l'Allemagne, s'il ne pouvait pas me dire sa morale,
pluto^t que sa me? taphysique? -- L'une de? pend de l'autre, me re? -
pondit-il. -- Et ce mot e? tait plein de profondeur : il renferme
tous les motifs de l'inte? re^t qu'on peut prendre a` la philosophie.
On s'est accoutume? a` la conside? rer comme destructive de
toutes les croyances du coeur; elle serait alors la ve? ritable enne-
mie de l'homme; mais il n'en est point ainsi de la doctrine de
Platon, ni de celle des Allemands; ils regardent le sentiment
comme un fait, comme le fait primitif de l'a^me, et la raison
philosophique comme destine? e seulement a` rechercher la signification de ce fait.
L'e? nigme de l'univers a e? te? l'objet des me? ditations perdues
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:49 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DE LA PHILOSOPHIE. 385
d'un grand nombre d'hommes, dignes aussi d'admiration, puis-
qu'ils se sentaient appele? s a` quelque chose de mieux que ce
monde. Les esprits d'une haute ligne? e errent sans cesse autour
de l'abi^me des pense? es sans fin; mais ne? anmoins il faut s'en de? -
tourner, car l'esprit se fatigue en vain dans ces efforts pour es-
calader le ciel.
L'origine de la pense? e a occupe? tous les ve? ritables philosophes.
Y a-t-il deux natures dans l'homme? S'il n'y en a qu'une, est-
ce l'a^me ou la matie`re? S'il y en a deux, les ide? es viennent-elles
par les sens, ou naissent-elles dans notre a^me, ou bien sont-elles
un me? lange de l'action des objets exte? rieurs sur nous et des facul-
te? s inte? rieures que nous posse? dons?
A ces trois questions, qui ont divise? de tout temps le monde
philosophique, est attache? l'examen qui touche le plus imme? dia-
lement a` la vertu : savoir si la fatalite? ou le libre arbitre de? cide
des re? solutions des hommes.
Chez les anciens, la fatalite? venait de la volonte? des dieux;
chez les modernes, on l'attribue au cours des choses. La fatalite? ,
chez les anciens, faisait ressortir le libre arbitre, car la volonte?
de l'homme luttait contre l'e? ve? nement, et la re? sistance morale
e? tait invincible; le fatalisme des modernes, au contraire, de? truit
ne? cessairement la croyance au libre arbitre ; si les circonstances
nous cre? ent ce que nous sommes, nous ne pouvons pas nous
opposer a` leur ascendant; si les objets exte? rieurs sont la cause
de tout ce qui se passe dans notre a^me, quelle pense? e inde? pen-
dante nous affranchirait de leur influence? La fatalite? qui des-
cendait du ciel remplissait l'a^me d'une sainte terreur, tandis
que celle qui nous lie a` la terre ne fait que nous de? grader. A quoi
bon toutes ces questions, dira-t-on? A quoi bon ce qui n'est pas
cela? pourrait-on re? pondre. Car qu'y a-t-il de plus important
pour l'homme, que de savoir s'il a vraiment la responsabilite? de
ses actions, et dans quel rapport est la puissance de la volonte?
avec l'empire des circonstances sur elle? Que serait la conscience,
si nos habitudes seules l'avaient fait nai^tre, si elle n'e? tait rien
que le produit des couleurs, des sons, des parfums, enfin des
circonstances de tout genre dont nous aurions e? te? environne? s
pendant notre enfance? '? a
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? 386 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
La me? taphysique, qui s'applique a` de? couvrir quelle est la
source de nos ide? es, influe puissamment par ses conse? quences
sur la nature et la force de notre volonte? ; cette me? taphysique
est a` la fois la plus haute et la plus ne? cessaire de nos connais-
sances, et les partisans de l'utilite? supre^me, de l'utilite? morale,
ne peuvent la de? daigner.
CHAPITRE 11.
De la philosophie anglaise.
Tout semble attester en nous-me^mes l'existence d'une double
nature; l'influence des sens et celle de l'a^me se partagent notre
e^tre; et, selon que la philosophie penche vers l'une ou l'autre,
les opinions et les sentiments sont a` tous e? gards diame? tralement
oppose? s. On peut aussi de? signer l'empire des sens et celui dela
pense? e par d'autres termes: il y a dans l'homme ce qui pe? rit
avec l'existence terrestre et ce qui peut lui survivre, ce que l'ex-
pe? rience fait acque? rir et ce que l'instinct moral nous inspire, le
fini et l'infini; mais de quelque manie`re qu'on s'exprime, il faut
toujours convenir qu'il y a deux principes de vie diffe? rents, dans
la cre? ature sujette a` la mort et destine? e a` l'immortalite? .
La tendance vers le spiritualisme a toujours e? te? tre`s-manifeste
chez les peuples du JNorJ, et me^me avant l'introduction du
christianisme, ce penchant s'est fait voir a` travers la violence
des passions guerrie`res. Les Grecs avaient foi aux merveilles
exte? rieures; les nations germaniques croient aux miracles de
l'a^me. Toutes leurs poe? sies sont remplies de pressentiments, de
pre? sages, de prophe? ties du coeur; et tandis que les Grecs s'u-
nissaient a` la nature par les plaisirs, les habitants du Nord s'e? -
levaient jusqu'au Cre? ateur par les sentiments religieux. Dans le
Midi, le paganisme divinisait les phe? nome`nes physiques; dans
le Nord, on e? tait enclin a` croire a` la magie, parce qu'elle attri-
bue a` l'esprit de l'homme une puissance sans bornes sur le
monde mate? riel. L'a^me et la nature, la volonte? et la ne? cessite?
se partagent le domaine de l'existence , et, selon que nous pla-
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? DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE. 387
cous la force en nous-me^mes ou au dehors de nous, nous som-
mes les fils du ciel ou les esclaves de la terre.
A la renaissance des lettres, les uns s'occupaient des subtilite? s
de l'e? cole en me? taphysique, et les autres croyaient aux super-
stitions de la magie dans les sciences: l'art d'observer ne re? -
gnait pas plus dans l'empire des sens que l'enthousiasme dans
l'empire de l'a^me : a` peu d'exceptions pre`s, il n'y avait parmi
les philosophes ni expe? rience ni inspiration. Un ge? ant parut,
c'e? tait Bacon :jamais les merveilles de la nature, ni les de? cou-
vertes de la pense? e, n'ont e? te? si bien conc? ues par la me^me in-
telligence. Il n'y a pas une phrase de ses e? crits qui ne suppose
des anne? es de re? flexion et d'e? tude; il anime la me? taphysique
par la connaissance du coeur humain, il sait ge? ne? raliser les faits
parla philosophie; dans les sciences physiques, il a cre? e? l'art de
l'expe? rience, mais il ne s'ensuit pas du tout, comme on voudrait
le faire croire, qu'il ait e? te? partisan exclusif du syste`me qui fonde
toutes les ide? es sur les sensations. Il admet l'inspiration dans
tout ce qui tient a` l'a^me, et il la croit me^me ne? cessaire pour
interpre? ter les phe? nome`nes physiques d'apre`s des principes ge? -
ne? raux. Mais de son temps il y avait encore des alchimistes, des
devins et des sorciers; on me? connaissait assez la religion dans
la plus grande partie de l'Europe, pour croire qu'elle interdi-
sait une ve? rite? quelconque, elle qui conduit a` toutes. Bacon fut
frappe? de ces erreurs; son sie`cle penchait vers la superstition
comme le no^tre vers l'incre? dulite? ; a` l'e? poque ou` vivait Bacon, il
devait chercher a` mettre en honneur la philosophie expe? rimen-
tale; a` celle ou` nous sommes, il sentiraitle besoin de ranimer
la source inte? rieure du beau moral, et de rappeler sans cesse a`
l'homme qu'il existe en lui-me^me, dans son sentiment et dans
sa volonte? . Quand le sie`cle est superstitieux, le ge? nie de l'obser-
vation est timide, le monde physique est mal connu; quand le
sie`cle est incre? dule, l'enthousiasme n'existe plus, et l'on ne sait
plus rien de l'a^me ni du ciel.
Dans un temps ou` la marche de l'esprit humain n'avait rien
d'assure? dans aucun genre, Bacon rassembla toutes ses forces
pour tracer la route que doit suivre la philosophie expe? rimen-
tale, et ses e? crits servent encore maintenant de guide a` ceux qui
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? 3S8 DE LA PHILOSOPHIE ANGLAISE.
veulent e? tudier la nature. Ministre d'E? tat, il s'e? tait longtemps
occupe? de l'administration et de la politique. Les plus fortes
te^tes sont celles qui re? unissent le gou^t et l'habitude de la me? di-
tation a` la pratique des affaires: Bacon e? tait sous ce double
rapport un esprit prodigieux; mais il a manque? a` sa philosophie
ce qui manquait a` son caracte`re; il n'e? tait pas assez vertueux
pour sentir en entier ce que c'est que laliberte? morale de l'homme:
cependant on ne peut le comparer aux mate? rialistes du dernier
sie`cle; et ses successeurs ont pousse? la the? orie de l'expe? rience
bien au dela` de son intention. Il est loin, je le re? pe`te, d'attri-
buer toutes nos ide? es a` nos sensations, et de conside? rer l'ana-
lyse comme le seul instrument des de? couvertes. 11 suit souvent
une marche plus hardie, et s'il s'en tient a` la logique expe? rimen-
tale pour e? carter tous les pre? juge? s qui encombrent sa route,
c'est a` l'e? lan seul du ge? nie qu'il se fie pour marcher en avant.
<< L'esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre a`
:? cheval, quand on le rele`ve d'un co^te? il retombe de l'autre. >>
Ainsi, l'homme a flotte? sans cesse entre ses deux natures, tanto^t
ses pense? es le de? gageaient de ses sensations, tanto^t ses sensa-
tions absorbaient ses pense? es, et successivement il voulait tout
rapporter aux unes ou aux autres : il me semble ne? anmoins que
le moment d'une doctrine stable est arrive? : la me? taphysique
doit subir une re? volution semblable a` celle qu'a faite Copernic
dans le syste`me du monde; elle doit replacer notre a^me au cen-
tre, et la rendre en tout semblable au soleil, autour duquel les
objets exte? rieurs tracent leur cercle, et dont ils empruntent la
lumie`re.
L'arbre ge? ne? alogique des connaissances humaines, dans le-
quel chaque science se rapporte a` telle faculte? , est sans doute
l'un des titres de Bacon a` l'admiration de la poste? rite? ; mais ce
qui fait sa gloire, c'est qu'il a eu soin de proclamer qu'il fallait
bien se garder de se? parer d'une manie`re absolue les sciences
l'une de l'autre, et que toutes se re? unissaient dans la philoso-
phie ge? ne? rale. Il n'est point l'auteur de cette me? thode anatomi-
<<|ue qui conside`re les forces intellectuelles chacune a` part, et
semble me? connai^tre l'admirable unite? de l'e^tre moral. La sensi-
bilite? , l'imagination, la raison , servept l'une a` l'autre. Chacune
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? DE LA PHILOSOPHIE AMiLAISE. 8s9
de ces faculte? s ne serait qu'une maladie, qu'une faiblesse au lieu
d'une force, si elle n'e? tait pas modifie? e ou comple? te? e parla
totalite? de notre e^tre. Lessciences de calcul, a` une certaine
hauteur, ont besoin d'imagination. L'imagination a` son tour
doit s'appuyer sur la connaissance exacte de la nature. La raison
semble de toutes les faculte? s celle qui se passerait le plus facile-
ment du secours des autres, et cependant si l'on e? tait entie`rement de? pourvu d'imagination et de sensibilite? , l'on pourrait, a`
force de se? cheresse, devenir, pour ainsi dire, fou de raison, et
ne voyant plus dans la vie que des calculs et des inte? re^ts mate? -
riels, se tromper autantsur les caracte`res et les affections des
hommes, qu'un e^tre enthousiaste qui se figurerait partout le
de? sinte? ressement et l'amour.
On suit un faux syste`me d'e? ducation, lorsqu'on veut de? velop-
per exclusivement telle ou telle qualite? de l'esprit; car se vouer
a` une seule faculte? , c'est prendre un me? tier intellectuel. Milton
dit avec raison qu'une e? ducation n'est bonne que quand elle rend propre a` tous les emplois de la guerre et de la paix; tout
ce qui fait de l'homme un homme est le ve? ritable objet de l'en-
seignement.
Ne savoir d'une science que ce qui lui est particulier, c'est appliqueraux e? tudes libe? rales la division du travail de Smith,
qui ne convient qu'aux arts me? caniques. Quand on arrive a` cette
hauteur ou` chaque science touche par quelques points a` toutes
les autres, c'est alors qu'on approche de la re? gion des ide? es
universelles; et l'air qui vient dela` vivifie toutes les pense? es.
L'a^me est un foyer qui rayonne dans tous les sens; c'est dans
ce foyer que consiste l'existence; toutes les observations et tous
les efforts des philosophes doivent se tourner vers ce moi, cen-
tre et mobile de nos sentiments et de nos ide? es. Sans doute
l'incomplet du langage nous oblige a` nous servir d'expressions
errone? es; il faut re? pe? ter suivant l'usage, tel individu a de la
raison, ou de l'imagination, ou de la sensibilite? , etc. ; mais si
l'on voulait s'entendre par un mot, on devrait dire seulement ':
1 M. Ancillon, dont j'aurai l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage,
s'ist servi Je cette expression dans un livre qu'on ne saurait se lasser de me? -
diter.
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? 390 DE L\ l'HILOSOPHIK ANGLAISE.
il a de t'a`me, il a beaucoup d'a^me. C'est ce souffle divin qui
faittout l'homme.
Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux myste`res de l'a^me
que la me? taphysique la plus subtile. On ne s'attache jamais a`
telle ou telle qualite? de la personne qu'on pre? fe`re, et tous les
madrigaux disent un grand mot philosophique, en re? pe? tant que
c'est pour Je ne sais quoi qu'on aime, car ce je ne sais quoi,
c'est l'ensemble et l'harmonie que nous reconnaissons par l'a-
mour, par l'admiration, par tous les sentiments qui nous re? ve`-
lent ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le coeur
d'un autre.
L'analyse, ne pouvant examiner qu'en divisant, s'applique,
comme le scalpel, a` la nature morte; mais c'est un mauvais ins-
trument pour apprendre a` connai^tre ce qui est vivant, et si l'on
a de la peine a` de? finir par des paroles la conception anime? e qui
nous repre? sente les objets tout entiers, c'est pre? cise? ment parce
que cette conception tient de plus pre`s a` l'essence des choses.
Diviser pour comprendre est en philosophie un signe de faiblesse,
comme en politique diviser pour re? gner.