es,
pour mieux asservir les hommes.
pour mieux asservir les hommes.
Madame de Stael - De l'Allegmagne
e par les obli-
gations qu'elle impose; mais si la vie entie`re pouvait e^tre natu-
rellement et sans effort un culte de tous les instants, ne serait-ce
pas mieux encore? puisque l'admiration pour le beau se rapporte
toujours a` la Divinite? , et que l'e? lan me^me des pense? es fortes
nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance
d'aimer, la poe? sie, la philosophie, ne seraient-elles pas les co~
Jcnnes du temple dela foi?
CHAPITRE II. Du Protestantisme.
C'e? tait chez les Allemands qu'une re? volution ope? re? e parles
ide? es devait avoir lieu; car le trait saillant de cette nation me? -
ditative est l'e? nergie de la conviction inte? rieure. Quand une fois
une opinion s'est empare? e des te^tes allemandes, leur patience et
leur perse? ve? rance a` la soutenir font singulie`rement honneur a` la
force de la volonte? dans l'homme.
En lisant les de? tails de la mort de Jean Hus et de Je? ro^me de
Prague, les pre? curseurs de la re? formation, on voit un exemple
frappant de ce qui caracte? rise les chefs du protestantisme en Al-
lemagne, la re? union d'une foi vive avec l'esprit d'examen. Leur
raison n'a point fait tort a` leur croyance, ni leur croyance a` leur
raison; et leurs faculte? s morales ont agi toujours ensemble.
Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses
luttes religieuses qui, pendant plusieurs sie`cles, ont occupe? la
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? 520 DU PROTESTANTISME.
nation entie`re. On montre encore dans la cathe? drale de Prague
des bas-reliefs ou` les de? vastations commises par les hussites sont
repre? sente? es, et la partie de l'e? glise que les Sue? dois ont incen-
die? e dans la guerre de trente ans n'est point reba^tie. Non loin
de la`, sur le pont, est place? e la statue de saint Jean Ne? pomuce`ne, qui aima mieux pe? rir dans les flots que de re? ve? ler les fai-
blesses qu'une reine infortune? e lui avait confesse? es. Les monu-
ments , et me^me les ruines qui attestent l'influence de la religion
sur les hommes inte? ressent vivement notre a^me; car les guerres
d'opinion, quelque cruelles qu'elles soient, font plus d'hon-
neur aux nations que les guerres d'inte? re^t.
Luther est, de tous les grands hommes que l'Allemagne a pro-
duits, celui dont le caracte`re e? tait le plus allemand: sa fermete?
avait quelque chose de rude; sa conviction allaitjusqu'a` l'ente^te-
ment; le courage de l'esprit e? tait en lui le principe du courage
de l'action : ce qu'il avait de passionne? dans l'a^me ne le de? tour-
nait point des e? tudes abstraites; et quoiqu'il attaqua^t de certains
abus et de certains dogmes comme des pre? juge? s, ce n'e? tait point
l'incre? dulite? philosophique, mais un fanatisme a` lui qui l'inspi-
rait.
Ne? anmoins la re? formation a introduit dans le monde l'exa-
men en fait de religion. Il en est re? sulte? pour les uns le scep-
ticisme, mais pour les autres une conviction plus ferme des ve? -
rite? s religieuses : l'esprit humain e? tait arrive? a` une e? poque ou`
il devait ne? cessairement examiner pour croire. La de? couverte de
l'imprimerie, la multiplicite? des connaissances et l'investigation
philosophique de la ve? rite? , ne permettaient plus cette foi aveu-
gle dont on s'e? tait jadis si bien trouve? . L'enthousiasme religieux
ne pouvait renai^tre que par l'examen et la me? ditation. C'est
Luther qui a mis la Bible et l'E? vangile entre les mains de tout
le monde; c'est lui qui a donne? l'impulsion a` l'e? tude de l'anti-
quite? ; car en apprenant l'he? breu pour lire la Bible, etle grec
pour lire le Nouveau Testament, on a cultive? les langues an-
ciennes, et les esprits se sont tourne? s vers les recherches histo-
riques.
L'examen peut affaiblir cette foi d'habitude que leshommes
font bien de conserver tant qu'ils le peuvent; mais quand
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DU PROTESTANTISME. 521
l'homme sort de l'examen plus religieux qu'il n'y e? tait entre? ,
c'est alors que la religion est invariablement fonde? e; c'est alors
qu'il y a paix entre elle et les lumie`res, et qu'elles se servent
mutuellement.
Quelques e? crivains ont beaucoup de? clame? contre le syste`me
de la perfectibilite? , et l'on aurait dit, a` les entendre, que c'e? tait
une ve? ritable atrocite? , de croire notre espe`ce perfectible. Il suf-
fit, en France, qu'un homme de tel parti ait soutenu telle opinion,
pour qu'il ne soit plus du bon gou^t de l'adopter; et tous les mou-
tons du me^me troupeau viennent donner, les uns apre`s les autres,
leurs coups de te^te aux ide? es, qui n'en restent pas moins ce qu'el-
les sont.
Il est tre`s-probable que le genre humain est susceptible d'e? du-
cation, aussi bien que chaque homme, et qu'il y a des e? poques
marque? es pour les progre`s de la pense? e dans la route e? ternelle du
temps. La re? formation fut l'e`re de l'examen, et de la conviction
e? claire? e qui lui succe`de. Le christianisme a d'abord e? te? fonde? ,
puis alte? re? , puis examine? , puis compris , et ces diverses pe? riodes
e? taient ne? cessaires a` son de? veloppement; elles ont dure? quelque-
fois cent ans, quelquefois mille ans. L'E^tre supre^me, qui puise
dans l'e? ternite? , n'est pas e? conome du temps a` notre manie`re.
Quand Luther a paru, la religion n'e? tait plus qu'une puissance
politique, attaque? e ou de? fendue comme un inte? re^t de ce monde.
Luther l'a rappele? e sur le terrain de la pense? e. La marche histo-
rique de l'esprit humain a` cet e? gard, en Allemagne, est digne
de remarque. Lorsque les guerres cause? es par la re? formation
furent apaise? es , et que les re? fugie? s protestants se furent natura-
lise? s dans les divers E? tats du nord de l'empire germanique, les
e? tudes philosophiques, qui avaient toujours pour objet l'inte? rieur
de l'a^me, se dirige`rent naturellement vers la religion; et il
n'existe pas, dans le dix-huitie`me sie`cle , de litte? rature ou` l'on
trouve sur ce sujet une aussi grande quantite? de livres que dans la
litte? rature allemande.
Lessing, l'un des esprits les plus vigoureux de l'Allemagne ,
n'a cesse? d'attaquer, avec toute la force desa logique, cette maxi-
me si commune? ment re? pe? te? e, qu'il y a des ve? rite? s dangereu-
ses. En effet, c'est une singulie`re pre? somption, dans quelques
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? 522 OU PROTESTANTISME.
individus, de se croire le droit de cacher la ve? rite? a` leurs sembla-
bles, et de s'attribuer la pre? rogative de se placer, comme
Alexandre devant Dioge`ne, pour nous de? rober les rayons de ce
soleil qui appartient a` tous e? galement; cette prudence pre? tendue
n'est que la the? orie du charlatanisme; on veut escamoter les ide?
es,
pour mieux asservir les hommes. La ve? rite? est l'oeuvre de Dieu,
les mensonges sont l'oeuvrede l'homme. Si l'on e? tudie les e? po-
ques de l'histoire ou` l'on a craint la ve? rite? , l'on verra toujours
que c'est quand l'inte? re^t particulier luttait de quelque manie`re
contre la tendance universelle.
La recherche de la ve? rite? est la plus noble des occupations,
et sa publication un devoir. Il n'y a rien a` craindre pour la re-
ligion ni pour la socie? te? dans cette recherche, si elle est since`re;
et si elle ne l'est pas, ce n'est plus alors la ve? rite? , c'est le men-
songe qui fait du mal. Il n'y a pas un sentiment dans l'homme
dont on ne puisse trouver la raison philosophique: pas une opi-
nion , pas me^me un pre? juge? ge? ne? ralement re? pandu, qui n'ait sa
racine dans la nature. Il faut donc examiner, non dans le but
de de? truire, mais pour fonder lacroyance sur la conviction intime,
et non sur la conviction de? robe? e.
On voit des erreurs durer longtemps ; mais elles causent tou-
jours une inquie? tude pe? nible. En contemplant la tour de Pise,
qui penche sur sa base, on se figure qu'elle va tomber, quoi-
qu'elle ait subsiste? pendant des sie`cles, et l'imagination n'est en
repos qu'en pre? sence des e? difices fermes et re? guliers. Il en est de
me^me de la croyance a` certains principes; ce qui est fonde? sur
les pre? juge? s inquie`te, et l'on aime a` voir la raison appuyer de
tout son pouvoir les conceptions e? leve? es de l'a^me.
L'intelligence contient en elle-me^me le principe de tout ce
qu'elle acquiert par l'expe? rience ; Fontenelle disait avec justesse,
qu'on croyait reconnai^tre une ve? rite? , la premie`re fois qu'elle
nous e? tait annonce? e. Comment donc pourrait-on imaginer que
to^t ou tard les ide? es justes et la persuasion intime qu'elles font
nai^tre, ne se rencontreront pas ? Il y a une harmonie pre? e? tablie
entre la ve? rite? et la raison humaine, qui finit toujours par les
rapprocher l'une de l'autre.
Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce
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? DU PROTESTANTISME. 528
qu'ils pensent,c'est ce qu'onappelle vulgairement garder le secret
de la come? die. On ne continue d'ignorer que parce qu'on ne
sait pas qu'on ignore; mais du moment qu'on a commande?
de se taire, c'est que quelqu'un a parle? ; et, pour e? touffer
les pense? es que ces paroles ont excite? es, il faut de? grader la rai-
son. Il y a des hommes pleins d'e? nergie et de bonne foi, qui
n'ont jamais soupc? onne? telles ou telles ve? rite? s philosophiques;
mais ceux qui les savent et les dissimulent sont des hypocrites,
ou tout au moins des e^tres bien arrogants et bien irre? ligieux. --
Bien arrogants; car de quel droit s'imaginent-ils qu'ils sont de la
classe des initie? s , et que le reste du monde n'en est pas? -- Bien
irre? ligieux; car s'il y avait une ve? rite? philosophique ou naturelle,
une ve? rite? enfin qui combattit la religion, cette religion ne serait
pas ce qu'elle est, la lumie`re des lumie`res.
Il faut bien mal connai^tre le christianisme, c'est-a`-dire, la
re? ve? lation des lois morales de l'homme et de l'univers, pour re-
commander a` ceux qui veulent y croire l'ignorance, le secret et
les te? ne`bres. Ouvrez les portes du temple; appelez a` votresecours
le ge? nie, les beaux-arts, les sciences, la philosophie; rassem-
blez-les dans un me^me foyer, pour honorer et comprendre l'Au-
teur de la cre? ation, et si l'amour a dit que le nom de ce qu'on
aime semble grave? sur les feuilles de chaque fleur, comment
l'empreinte de Dieu ne serait-elle pas dans toutes les ide? es qui
se rallient a` la chai^ne e? ternelle!
Le droit d'examiner ce qu'on doit croire est le fondement du
protestantisme. Les premiers re? formateurs ne l'entendaient pas
ainsi: ils croyaient pouvoir placer les colonnes d'Hercule de l'es-
prit humain au terme de leurs propreslumie`res; mais ils avaient
tort d'espe? rer qu'on se soumettrait a` leurs de? cisions comme in-
faillibles, eux qui rejetaient toute autorite? de ce genre dans la
religion catholique. Le protestantisme devait donc suivre le de? -
veloppement et les progre`s des lumie`res, tandis que le catholi-
cisme se vantait d'e^tre immuable au milieu des vagues du temps.
Parmi les e? crivains allemands dela religion protestante, il a
existe? diverses manie`res de voir, qui successivement ont occupe?
l'attention. Plusieurs savants ont fait des recherches inoui? es sur
l'Ancien et le Nouveau Testament. Michae? lis a e? tudie? les langues,
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? 524 DU PROTESTANTISME.
les antiquite? s et l'histoire naturelle de l'Asie, pour interpre? ter
la Bible : et taudis qu'eu France l'esprit philosophique plaisan-
tait sur le christianisme, on en faisait en Allemagne un objet
d'e? rudition. Bien que ce genre de travail pu^t, a` quelques e? gards,
blesser les a^mes religieuses, quel respect ne suppose-t-il pas pour
le livre, objet d'un examen aussi se? rieux! Ces savants n'attaque`-
rent ni le dogme, ni les prophe? ties, ni les miracles; mais il en
vint apre`s eux un grand nombre qui voulurent donner une ex-
plication toute naturelle a` la Bible et au Nouveau Testament, et
qui, conside? rant l'une et l'autre, simplement comme de bons
e? crits d'une lecture instructive, ne voyaient dans les myste`res
que des me? taphores orientales.
Ces the? ologiens s'appelaient raisonnables, parce qu'ils croyaient
dissiper tous les genres d'obscurite? ; mais c'e? tait mal diriger
l'esprit d'examen que de vouloir l'appliquer aux ve? rite? s qu'on ne peut pressentir que par l'e? le? vation et le recueillement de l'a^me.
L'esprit d'examen doit servir a` reconnai^tre ce qui est supe? rieur
a` la raison, comme un astronome marque les hauteurs auxquel-
les la vue de l'homme n'atteint pas: ainsi donc, signaler les
re? gions incompre? hensibles, sans pre? tendre ni les nier, ni les
soumettre au langage, c'est se servir de l'esprit d'examen selon
sa mesure et selon son but. L'interpre? tation savante ne satisfait pas plus que l'autorite?
dogmatique. L'imagination et la sensibilite? des Allemands ne
pouvaient se contenter de cette sorte de religion prosai? que, qui
accordait un respect de raison au christianisme. Herder, le
premier, fit renai^tre la foi par la poe? sie: profonde? ment instruit
dans les langues orientales, il avait pour la Bible un genre d'ad-
miration semblable a` celui qu'un Home`re sanctifie? pourrait
inspirer. La tendance naturelle des esprits, en Allemagne, est
de conside? rerla poe? sie comme une sorte de don prophe? tique,
pre? curseur des dons divins; ainsi ce n'e? tait point une profana-
tion de re? unir a` la croyance religieuse l'enthousiasme qu'elle
inspire.
Herder n'e? tait pas scrupuleusement orthodoxe; cependant il
rejetait, ainsi que ses partisans, les commentaires e? rudits qui
avaient pour but de simplifier la Bible, et qui l'ane? antissaient
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? DU PROTESTANT1SME. 525
en la simplifiant. Une sorte de the? ologie poe? tique, vague, mais
anime? e, libre, mais sensible, tint la place de cette e? cole pe? dan-
tesque, qui croyait marcher vers la raison en retranchant quel-
ques miracles de cet univers, et cependant le merveilleux est a`
quelques e? gards peut-e^tre plus facile encore a` concevoir que ce
qu'on est convenu d'appeler le naturel.
Schleiermacher, le traducteur de Platon, a e? crit sur la religion
des discours d'une rare e? loquence; il combat l'indiffe? rence qu'on
appelait tole? rance, et le travail destructeur qu'on faisait passer
pour un examen impartial. Schleiermacher n'est pas non plus
un the? ologien orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes reli-
gieux qu'il adopte, de la force de croyance, et une grande vi-
gueur de conception me? taphysique. Il a de? veloppe? avec beau-
coup de chaleur et de clarte? , le sentiment de l'infini, dont j'ai
parle? dans le chapitre pre? ce? dent.
gations qu'elle impose; mais si la vie entie`re pouvait e^tre natu-
rellement et sans effort un culte de tous les instants, ne serait-ce
pas mieux encore? puisque l'admiration pour le beau se rapporte
toujours a` la Divinite? , et que l'e? lan me^me des pense? es fortes
nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance
d'aimer, la poe? sie, la philosophie, ne seraient-elles pas les co~
Jcnnes du temple dela foi?
CHAPITRE II. Du Protestantisme.
C'e? tait chez les Allemands qu'une re? volution ope? re? e parles
ide? es devait avoir lieu; car le trait saillant de cette nation me? -
ditative est l'e? nergie de la conviction inte? rieure. Quand une fois
une opinion s'est empare? e des te^tes allemandes, leur patience et
leur perse? ve? rance a` la soutenir font singulie`rement honneur a` la
force de la volonte? dans l'homme.
En lisant les de? tails de la mort de Jean Hus et de Je? ro^me de
Prague, les pre? curseurs de la re? formation, on voit un exemple
frappant de ce qui caracte? rise les chefs du protestantisme en Al-
lemagne, la re? union d'une foi vive avec l'esprit d'examen. Leur
raison n'a point fait tort a` leur croyance, ni leur croyance a` leur
raison; et leurs faculte? s morales ont agi toujours ensemble.
Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses
luttes religieuses qui, pendant plusieurs sie`cles, ont occupe? la
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 520 DU PROTESTANTISME.
nation entie`re. On montre encore dans la cathe? drale de Prague
des bas-reliefs ou` les de? vastations commises par les hussites sont
repre? sente? es, et la partie de l'e? glise que les Sue? dois ont incen-
die? e dans la guerre de trente ans n'est point reba^tie. Non loin
de la`, sur le pont, est place? e la statue de saint Jean Ne? pomuce`ne, qui aima mieux pe? rir dans les flots que de re? ve? ler les fai-
blesses qu'une reine infortune? e lui avait confesse? es. Les monu-
ments , et me^me les ruines qui attestent l'influence de la religion
sur les hommes inte? ressent vivement notre a^me; car les guerres
d'opinion, quelque cruelles qu'elles soient, font plus d'hon-
neur aux nations que les guerres d'inte? re^t.
Luther est, de tous les grands hommes que l'Allemagne a pro-
duits, celui dont le caracte`re e? tait le plus allemand: sa fermete?
avait quelque chose de rude; sa conviction allaitjusqu'a` l'ente^te-
ment; le courage de l'esprit e? tait en lui le principe du courage
de l'action : ce qu'il avait de passionne? dans l'a^me ne le de? tour-
nait point des e? tudes abstraites; et quoiqu'il attaqua^t de certains
abus et de certains dogmes comme des pre? juge? s, ce n'e? tait point
l'incre? dulite? philosophique, mais un fanatisme a` lui qui l'inspi-
rait.
Ne? anmoins la re? formation a introduit dans le monde l'exa-
men en fait de religion. Il en est re? sulte? pour les uns le scep-
ticisme, mais pour les autres une conviction plus ferme des ve? -
rite? s religieuses : l'esprit humain e? tait arrive? a` une e? poque ou`
il devait ne? cessairement examiner pour croire. La de? couverte de
l'imprimerie, la multiplicite? des connaissances et l'investigation
philosophique de la ve? rite? , ne permettaient plus cette foi aveu-
gle dont on s'e? tait jadis si bien trouve? . L'enthousiasme religieux
ne pouvait renai^tre que par l'examen et la me? ditation. C'est
Luther qui a mis la Bible et l'E? vangile entre les mains de tout
le monde; c'est lui qui a donne? l'impulsion a` l'e? tude de l'anti-
quite? ; car en apprenant l'he? breu pour lire la Bible, etle grec
pour lire le Nouveau Testament, on a cultive? les langues an-
ciennes, et les esprits se sont tourne? s vers les recherches histo-
riques.
L'examen peut affaiblir cette foi d'habitude que leshommes
font bien de conserver tant qu'ils le peuvent; mais quand
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DU PROTESTANTISME. 521
l'homme sort de l'examen plus religieux qu'il n'y e? tait entre? ,
c'est alors que la religion est invariablement fonde? e; c'est alors
qu'il y a paix entre elle et les lumie`res, et qu'elles se servent
mutuellement.
Quelques e? crivains ont beaucoup de? clame? contre le syste`me
de la perfectibilite? , et l'on aurait dit, a` les entendre, que c'e? tait
une ve? ritable atrocite? , de croire notre espe`ce perfectible. Il suf-
fit, en France, qu'un homme de tel parti ait soutenu telle opinion,
pour qu'il ne soit plus du bon gou^t de l'adopter; et tous les mou-
tons du me^me troupeau viennent donner, les uns apre`s les autres,
leurs coups de te^te aux ide? es, qui n'en restent pas moins ce qu'el-
les sont.
Il est tre`s-probable que le genre humain est susceptible d'e? du-
cation, aussi bien que chaque homme, et qu'il y a des e? poques
marque? es pour les progre`s de la pense? e dans la route e? ternelle du
temps. La re? formation fut l'e`re de l'examen, et de la conviction
e? claire? e qui lui succe`de. Le christianisme a d'abord e? te? fonde? ,
puis alte? re? , puis examine? , puis compris , et ces diverses pe? riodes
e? taient ne? cessaires a` son de? veloppement; elles ont dure? quelque-
fois cent ans, quelquefois mille ans. L'E^tre supre^me, qui puise
dans l'e? ternite? , n'est pas e? conome du temps a` notre manie`re.
Quand Luther a paru, la religion n'e? tait plus qu'une puissance
politique, attaque? e ou de? fendue comme un inte? re^t de ce monde.
Luther l'a rappele? e sur le terrain de la pense? e. La marche histo-
rique de l'esprit humain a` cet e? gard, en Allemagne, est digne
de remarque. Lorsque les guerres cause? es par la re? formation
furent apaise? es , et que les re? fugie? s protestants se furent natura-
lise? s dans les divers E? tats du nord de l'empire germanique, les
e? tudes philosophiques, qui avaient toujours pour objet l'inte? rieur
de l'a^me, se dirige`rent naturellement vers la religion; et il
n'existe pas, dans le dix-huitie`me sie`cle , de litte? rature ou` l'on
trouve sur ce sujet une aussi grande quantite? de livres que dans la
litte? rature allemande.
Lessing, l'un des esprits les plus vigoureux de l'Allemagne ,
n'a cesse? d'attaquer, avec toute la force desa logique, cette maxi-
me si commune? ment re? pe? te? e, qu'il y a des ve? rite? s dangereu-
ses. En effet, c'est une singulie`re pre? somption, dans quelques
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 522 OU PROTESTANTISME.
individus, de se croire le droit de cacher la ve? rite? a` leurs sembla-
bles, et de s'attribuer la pre? rogative de se placer, comme
Alexandre devant Dioge`ne, pour nous de? rober les rayons de ce
soleil qui appartient a` tous e? galement; cette prudence pre? tendue
n'est que la the? orie du charlatanisme; on veut escamoter les ide?
es,
pour mieux asservir les hommes. La ve? rite? est l'oeuvre de Dieu,
les mensonges sont l'oeuvrede l'homme. Si l'on e? tudie les e? po-
ques de l'histoire ou` l'on a craint la ve? rite? , l'on verra toujours
que c'est quand l'inte? re^t particulier luttait de quelque manie`re
contre la tendance universelle.
La recherche de la ve? rite? est la plus noble des occupations,
et sa publication un devoir. Il n'y a rien a` craindre pour la re-
ligion ni pour la socie? te? dans cette recherche, si elle est since`re;
et si elle ne l'est pas, ce n'est plus alors la ve? rite? , c'est le men-
songe qui fait du mal. Il n'y a pas un sentiment dans l'homme
dont on ne puisse trouver la raison philosophique: pas une opi-
nion , pas me^me un pre? juge? ge? ne? ralement re? pandu, qui n'ait sa
racine dans la nature. Il faut donc examiner, non dans le but
de de? truire, mais pour fonder lacroyance sur la conviction intime,
et non sur la conviction de? robe? e.
On voit des erreurs durer longtemps ; mais elles causent tou-
jours une inquie? tude pe? nible. En contemplant la tour de Pise,
qui penche sur sa base, on se figure qu'elle va tomber, quoi-
qu'elle ait subsiste? pendant des sie`cles, et l'imagination n'est en
repos qu'en pre? sence des e? difices fermes et re? guliers. Il en est de
me^me de la croyance a` certains principes; ce qui est fonde? sur
les pre? juge? s inquie`te, et l'on aime a` voir la raison appuyer de
tout son pouvoir les conceptions e? leve? es de l'a^me.
L'intelligence contient en elle-me^me le principe de tout ce
qu'elle acquiert par l'expe? rience ; Fontenelle disait avec justesse,
qu'on croyait reconnai^tre une ve? rite? , la premie`re fois qu'elle
nous e? tait annonce? e. Comment donc pourrait-on imaginer que
to^t ou tard les ide? es justes et la persuasion intime qu'elles font
nai^tre, ne se rencontreront pas ? Il y a une harmonie pre? e? tablie
entre la ve? rite? et la raison humaine, qui finit toujours par les
rapprocher l'une de l'autre.
Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:50 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? DU PROTESTANTISME. 528
qu'ils pensent,c'est ce qu'onappelle vulgairement garder le secret
de la come? die. On ne continue d'ignorer que parce qu'on ne
sait pas qu'on ignore; mais du moment qu'on a commande?
de se taire, c'est que quelqu'un a parle? ; et, pour e? touffer
les pense? es que ces paroles ont excite? es, il faut de? grader la rai-
son. Il y a des hommes pleins d'e? nergie et de bonne foi, qui
n'ont jamais soupc? onne? telles ou telles ve? rite? s philosophiques;
mais ceux qui les savent et les dissimulent sont des hypocrites,
ou tout au moins des e^tres bien arrogants et bien irre? ligieux. --
Bien arrogants; car de quel droit s'imaginent-ils qu'ils sont de la
classe des initie? s , et que le reste du monde n'en est pas? -- Bien
irre? ligieux; car s'il y avait une ve? rite? philosophique ou naturelle,
une ve? rite? enfin qui combattit la religion, cette religion ne serait
pas ce qu'elle est, la lumie`re des lumie`res.
Il faut bien mal connai^tre le christianisme, c'est-a`-dire, la
re? ve? lation des lois morales de l'homme et de l'univers, pour re-
commander a` ceux qui veulent y croire l'ignorance, le secret et
les te? ne`bres. Ouvrez les portes du temple; appelez a` votresecours
le ge? nie, les beaux-arts, les sciences, la philosophie; rassem-
blez-les dans un me^me foyer, pour honorer et comprendre l'Au-
teur de la cre? ation, et si l'amour a dit que le nom de ce qu'on
aime semble grave? sur les feuilles de chaque fleur, comment
l'empreinte de Dieu ne serait-elle pas dans toutes les ide? es qui
se rallient a` la chai^ne e? ternelle!
Le droit d'examiner ce qu'on doit croire est le fondement du
protestantisme. Les premiers re? formateurs ne l'entendaient pas
ainsi: ils croyaient pouvoir placer les colonnes d'Hercule de l'es-
prit humain au terme de leurs propreslumie`res; mais ils avaient
tort d'espe? rer qu'on se soumettrait a` leurs de? cisions comme in-
faillibles, eux qui rejetaient toute autorite? de ce genre dans la
religion catholique. Le protestantisme devait donc suivre le de? -
veloppement et les progre`s des lumie`res, tandis que le catholi-
cisme se vantait d'e^tre immuable au milieu des vagues du temps.
Parmi les e? crivains allemands dela religion protestante, il a
existe? diverses manie`res de voir, qui successivement ont occupe?
l'attention. Plusieurs savants ont fait des recherches inoui? es sur
l'Ancien et le Nouveau Testament. Michae? lis a e? tudie? les langues,
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? 524 DU PROTESTANTISME.
les antiquite? s et l'histoire naturelle de l'Asie, pour interpre? ter
la Bible : et taudis qu'eu France l'esprit philosophique plaisan-
tait sur le christianisme, on en faisait en Allemagne un objet
d'e? rudition. Bien que ce genre de travail pu^t, a` quelques e? gards,
blesser les a^mes religieuses, quel respect ne suppose-t-il pas pour
le livre, objet d'un examen aussi se? rieux! Ces savants n'attaque`-
rent ni le dogme, ni les prophe? ties, ni les miracles; mais il en
vint apre`s eux un grand nombre qui voulurent donner une ex-
plication toute naturelle a` la Bible et au Nouveau Testament, et
qui, conside? rant l'une et l'autre, simplement comme de bons
e? crits d'une lecture instructive, ne voyaient dans les myste`res
que des me? taphores orientales.
Ces the? ologiens s'appelaient raisonnables, parce qu'ils croyaient
dissiper tous les genres d'obscurite? ; mais c'e? tait mal diriger
l'esprit d'examen que de vouloir l'appliquer aux ve? rite? s qu'on ne peut pressentir que par l'e? le? vation et le recueillement de l'a^me.
L'esprit d'examen doit servir a` reconnai^tre ce qui est supe? rieur
a` la raison, comme un astronome marque les hauteurs auxquel-
les la vue de l'homme n'atteint pas: ainsi donc, signaler les
re? gions incompre? hensibles, sans pre? tendre ni les nier, ni les
soumettre au langage, c'est se servir de l'esprit d'examen selon
sa mesure et selon son but. L'interpre? tation savante ne satisfait pas plus que l'autorite?
dogmatique. L'imagination et la sensibilite? des Allemands ne
pouvaient se contenter de cette sorte de religion prosai? que, qui
accordait un respect de raison au christianisme. Herder, le
premier, fit renai^tre la foi par la poe? sie: profonde? ment instruit
dans les langues orientales, il avait pour la Bible un genre d'ad-
miration semblable a` celui qu'un Home`re sanctifie? pourrait
inspirer. La tendance naturelle des esprits, en Allemagne, est
de conside? rerla poe? sie comme une sorte de don prophe? tique,
pre? curseur des dons divins; ainsi ce n'e? tait point une profana-
tion de re? unir a` la croyance religieuse l'enthousiasme qu'elle
inspire.
Herder n'e? tait pas scrupuleusement orthodoxe; cependant il
rejetait, ainsi que ses partisans, les commentaires e? rudits qui
avaient pour but de simplifier la Bible, et qui l'ane? antissaient
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? DU PROTESTANT1SME. 525
en la simplifiant. Une sorte de the? ologie poe? tique, vague, mais
anime? e, libre, mais sensible, tint la place de cette e? cole pe? dan-
tesque, qui croyait marcher vers la raison en retranchant quel-
ques miracles de cet univers, et cependant le merveilleux est a`
quelques e? gards peut-e^tre plus facile encore a` concevoir que ce
qu'on est convenu d'appeler le naturel.
Schleiermacher, le traducteur de Platon, a e? crit sur la religion
des discours d'une rare e? loquence; il combat l'indiffe? rence qu'on
appelait tole? rance, et le travail destructeur qu'on faisait passer
pour un examen impartial. Schleiermacher n'est pas non plus
un the? ologien orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes reli-
gieux qu'il adopte, de la force de croyance, et une grande vi-
gueur de conception me? taphysique. Il a de? veloppe? avec beau-
coup de chaleur et de clarte? , le sentiment de l'infini, dont j'ai
parle? dans le chapitre pre? ce? dent.