le vois-tu dans ce
lointain?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
hathitrust.
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? ? AIL: \M). US
\\ieland est le premier qui ait introduit avec succe`s celle du dix-huitie`me sie`cle. Dans ses e? crits en prose, il a quelques rapports
avec Voltaire, et dans ses poe? sies, avec l'Arioste. Mais ces rap-
ports, qui sont volontaires, n'empe^chent pas que sa nature au
fond ne soit tout a` fait allemande. Wieland est infiniment plus
instruit que Voltaire; il a e? tudie? les anciens d'une fac? on plus
e? rudite qu'aucun poe`te ne l'a fait en France. Les de? fauts, comme
les qualite? s de Wieland, ne lui permettent pas de donner a` ses
e? crits la gra^ce et la le? ge`rete? franc? aises.
Dans ses romans philosophiques, Agathon, Pe? re? grinus Pro-
te? e, il arrive tout de suite a` l'analyse, a` la discussion, a` la me? -
taphysique; il se fait un devoir d'y me^ler ce qu'on appelle com-
mune? ment des fleurs; mais l'on sent que son penchant naturel
serait d'approfondir tous les sujets qu'il essaye de parcourir. Le
se? rieux et la gaiete? sont l'un et l'autre trop prononce? s, dans les
romans de Wieland, pour e^tre re? unis; car, en toute chose, les
contrastes sont piquants, mais les extre^mes oppose? s fatiguent.
Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et
philosophique qui rende indiffe? rent atout, excepte? a` la manie`re
piquante d'exprimer cette insouciance. Jamais un Allemand ne
peut arriver a` cette brillante liberte? de plaisanterie; la ve? rite?
l'attache trop, il veut savoir et expliquer ce que les choses sont,
et lors me^me qu'il adopte des opinions condamnables, un re-
pentir secret ralentit sa marche malgre? lui. La philosophie
e? picurienne ne convient pas a` l'esprit des Allemands; ils donnent
a` cette philosophie un caracte`re dogmatique, tandis qu'elle n'est
se? duisante que lorsqu'elle se pre? sente sous des formes le? ge`res:
de`s qu'on lui pre^te des principes, elle de? plai^t a` tous e? galement. Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de gra^ce
et d'originalite? que ses e? crits en prose: l'Obe? ron et les autres
poe`mes dont je parlerai a` part, sont pleins de charme et d'ima-
gination. On a cependant reproche? a` Wieland d'avoir traite?
l'amour avec trop peu de se? ve? rite? , et il doit e^tre ainsi juge? chez
ces Germains qui respectent encore un peu les femmes , a` la
manie`re de leurs ance^tres; mais quels qu'aient e? te? les e? carts
d'imagination que Wieland se soit permis, on ne peut s'empe^cher
de reconnai^tre en lui une sensibilite? ve? ritable; il a souvent eu
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? 116 WIELA. ND.
bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l'amour, mais
une nature se? rieuse l'empe^che de s'y livrer hardiment; il res-
semble a` ce prophe`te qui be? nit au lieu de maudire; il finit par
s'attendrir, en commenc? ant par l'ironie.
L'entretien de Wieland a beaucoup de charme, pre? cise? ment
parce que ses qualite? s naturelles sont en opposition avec sa phi-
losophie. Ce de? saccord peut lui nuire comme e? crivain, mais rend
sa socie? te? tre`s-piquante: il est anime? , enthousiaste, et comme
tous les hommes de ge? nie, jeune encore dans sa vieillesse; et
cependant il veut e^tre sceptique, et s'impatiente quand on se
sert de sa belle imagination me^me, pour le porter a` la croyance.
Naturellement bienveillant, il est ne? anmoins susceptible d'hu-
meur; quelquefois parce qu'il n'est pas content de lui, quelque-
fois parce qu'il n'est pas content des autres : il n'est pas content
de lui, parce qu'il voudrait arriver a` un degre? de perfection
dans la manie`re d'exprimer ses pense? es, a` laquelle les choses et
les mots ne se pre^tent pas; il ne veut pas s'en tenir a` ces a` peu
pre`s qui conviennent mieux a` l'art de causer que la perfection
me^me: il est quelquefois me? content des autres, parce que sa
doctrine un peu rela^che? e et ses sentiments exalte? s ne sont pas
faciles a` concilier ensemble. Il y a en lui un poe^le allemand et
un philosophe franc? ais, qui se fa^chent alternativement l'un pour
l'autre; mais ses cole`res cependant sont tre`s-douces a` supporter;
et sa conversation, remplie d'ide? es et de connaissances, servirait
de fonds a` l'entretien de beaucoup d'hommes d'esprit en divers
genres.
Les nouveaux e? crivains, qui ont exclu de la litte? rature alle-
mande toute influence e? trange`re, ont e? te? souvent injustes en-
vers Wieland: c'est lui dont les ouvrages, me^me dans la traduc-
tion , ont excite? l'inte? re^t de toute l'Europe; c'est lui qui a fait
servir la science de l'antiquite? au charme de la litte? rature; c'est
lui qui a donne? , dans les vers, a` sa langue fe? conde, mais rude,
une flexibilite? musicale et gracieuse ; il est vrai cependant qu'il
n'e? tait pas avantageux a` son pays que ses e? crits eussent des imi-
tateurs; l'originalite? nationale vaut mieux, et l'on devait, tout
en reconnaissant Wieland pour un grand mai^tre, souhaiter qu'il
n'eu^t pas de disciples.
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? KLOPSTOCK- 117
CHAriTRE V.
Klopstock.
Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d'hommes remarqua-
bles dans l'e? cole anglaise que dans l'e? cole franc? aise. Parmi les
e? crivains forme? s parla litte? rature anglaise, il faut compter d'a-
bord cet admirable Haller, dont le ge? nie poe? tique le servit si effi-
cacement, comme savant, en lui inspirant plus d'enthousiasme
pour la nature, et des vues plus ge? ne? rales sur ses phe? nome`nes;
Gessner, que l'on gou^te en France, plus me^me qu'en Allemagne;
Gleim, Ramier, etc. , et avant eux tous Klopstock.
Son ge? nie s'e? tait enflamme? par la lecture de Milton et de
Young; mais c'est avec lui que l'e? cole vraiment allemande a
commence? . Il exprime d'une manie`re fort heureuse, dans une de
ses odes, l'e? mulation des deux muses.
<<J'ai vu. . . Oh! dites-moi, e? tait-ce le pre? sent, ou contem-
<< plais-je l'avenir? J'ai vu la muse de la Germanie entrer en lice
<< avec la muse anglaise, s'e? lancer pleine d'ardeur a` la victoire.
<< Deux termes e? leve? s a` l'extre? mite? de la carrie`re se distin-
* guaient a` peine, l'un ombrage? de che^ne, l'autre entoure? de
<< palmiers1.
<< Accoutume? e a` de tels combats, la muse d'Albion descendit
<< fie`rement dans l'are`ne; elle reconnut ce champ qu'elle par-
<< courut de? ja`, dans sa lutte sublime avec le fils de Me? on, avec
<< le chantre du Capitole.
<< Elle vit sa rivale, jeune, tremblante; mais son tremble-
<< ment e? tait noble: l'ardeur de la victoire colorait son visage;
<< et sa chevelure d'or flottait sur ses e? paules.
<< De? ja`, retenant a` peine sa respiration presse? e dans son sein
<< e? mu, elle croyait entendre la trompette, elle de? vorait l'are`ne,
<< elle se penchait vers le terme.
<< Fie`re d'une telle rivale, plus fie`re d'elle-me^me, la noble An-
1 Le che^ne est l'emble? me de la poe? sie patriotique, et le palmier celai de la
iKje? u`e religieuse, qui vient de l'Orient.
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? 118 KLOPSTOCK.
<< glaise mesure d'un regard la fille de Thuiskon. Oui, je m'en
<< souviens , dit-elle, dans les fore^ts de che^nes , pre`s des bardes
<< antiques, ensemble nous naqui^mes.
<< Mais on m'avait dit que tu u'e? tais plus. Pardonne, 6 muse!
<< si tu revis pour l'immortalite? , pardonne-moi de ne l'appren-
<< dre qu'a` cette heure. . . Cepeadant je le saurai mieux au but.
<< 11 est la`. . .
le vois-tu dans ce lointain? par dela` le che^ne,
<< vois-tu les palmes, peux-tu discerner la couronne? Tu te tais. . .
<< Oh! ce fier silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixe?
<< sur la terre. . . je le connais.
<< Cependant. . . pense encore avant le dangereux signal, pen-
"se. . . n'est-ce pas moi qui de? ja` luttai contre la muse des Ther-
<< mopyles, contre celle des Sept Collines?
<< Elle dit : le moment de? cisif est venu, le he? raut s'approche:
<< 0 fille d'Albion! s'e? cria la muse de la Germanie , je t'aime,
<< en t'admirant je t'aime. . . mais l'immortalite? , les palmes me
sont encore plus che`res que toi. Saisis cette couronne, si ton
ge? nie le veut; mais qu'il me soit permis de la partager avec
toi.
<<Comme mon coeur bat! . . . Dieux immortels. . . si me^me
<< j'arrivais plus to^t au but sublime. . . oh! alors tu me suivras
,? de pre`s. . . ton souffle agitera mes cheveux flottants.
<< Tout a` coup la trompette retentit, elles volent avec la ra-
<< pidite? de l'aigle, un nuage de poussie`re s'e? le`ve sur la vaste
<< carrie`re; je les vis pre`s du che^ne, mais le nuage s'e? paissit, et
<< biento^t je les perdis de vue. >>
C'est ainsi que finit l'ode, et il y a dela gra^ce a` ne pas de? signer
le vainqueur.
Je renvoie au chapitre sur la poe? sie allemande l'examen des
ouvrages de Klopstock, sous le point de vue litte? raire, et je me
borne a` les indiquer maintenant comme des actions de sa vie.
Tous ses ouvrages ont eu pour but, ou de re? veiller le patriotisme
dans son pays, ou de ce? le? brer la religion : si la poe? sie avait ses
saints, Klopstock devrait e^tre compte? comme l'un des premiers.
La plupart de ses odes peuvent e^tre conside? re? es comme des
psaumes chre? tiens; c'est le David du Nouveau Testament, que
Klopstock; mais ce qui honore surtout son caracte`re, sans par-
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? KLOPSTOCF. 119
1er de son ge? nie, c'est l'hymne religieuse, sous la forme d'un
poe`me e? pique, a` laquelle il a consacre? vingt anne? es, la Messiade. Les chre? tiens posse? daient deux poe`mes, l'Enfer, du Dante,
et le Paradis perdu, deMilton: l'un e? tait plein d'images et de
fanto^mes, comme la religion exte? rieure des Italiens. Milton, qui
avait ve? cu au milieu des guerres civiles, excellait surtout dans
la peinture des caracte`res, et son Satan est un factieux gigan-
tesque, arme? contre la monarchie du ciel. Klopstock a conc? u le
sentiment chre? tien dans toute sa purete? ; c'est au divin Sauveur
des hommes que son a^me a e? te? consacre? e. Les Pe`res de l'E? glise
ont inspire? le Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beaute? s
du poe`me de Klopstock sont puise? es dans le Nouveau Testament;
il sait faire ressortir de la simplicite? divine de l'E? vangile, un
charme de poe? sie que n'en alte`re point la purete? .
Lorsqu'on commence ce poe`me, on croit entrer dans unegrande
e? glise, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l'at-
tendrissement et le recueillement qu'inspirent les temples du
Seigneur s'emparent de l'a^me en lisant la Messiade.
Klopstock se proposames sa jeunesse, ce poe`me pour but de
son existence : il me semble que les hommes s'acquitteraient tous
dignement envers la vie si, dans un genre quelconque, un no-
ble objet, une grande ide? e, signalaient leur passage sur la terre;
et c'est de? ja` une preuve honorable de caracte`re que de diriger
vers une me^me entreprise les rayons e? pars de ses faculte? s et les
re? sultats de ses travaux. De quelque manie`re qu'on juge les
beaute? s etles de? fauts de la Messiade, on devrait en lire souvent
quelques vers: la lecture entie`re de l'ouvrage peut fatiguer; mais
chaque fois qu'on y revient, l'on respire comme un parfum de
l'a^me, qui fait sentir de l'attrait pour toutes les choses ce? lestes.
Apre`s de longs travaux, apre`s un grand nombre d'anne? es,
Klopstock enfin termina son poe`me. Horace, Ovide, etc. , ont
exprime? de diverses manie`res le noble orgueil qui leur re? pondait
de la dure? e immortelle de leurs ouvrages : Exeyl monum'entum
sere perennius : et, nomenque erit indelcbile nostrum '. Un
1 J'ai e? rige? un monument pins durable que l'airain. . . . le souvenir de mon
nom sera ineffai-able.
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? 120 KLOPSTOCK.
sentiment d'une tout autre nature pe? ne? tra l'a^me ae Klopstock
quand la Messiade fut acheve? e. Il l'exprime ainsi dans l'ode au
Re? dempteur, qui est a` la fin de son poe`me.
<< Je l'espe? rais de toi, o^ Me? diateur ce? leste! j'ai chante? le can-
<< tique de la nouvelle alliance. La redoutable carrie`re est par-
ci courue, et tu m'as pardonne? mes pas chancelants.
<< Reconnaissance, sentiment e? ternel, bru^lant, exalte? , fais
<<retentir les accords de ma harpe; ha^te-toi; mon coeur est
<< inonde? de joie, et je verse des pleurs de ravissement.
<< Je ne demande aucune re? compense; n'ai-je pas de? ja` gou^te?
<< les plaisirs des anges, puisque j'ai chante? mon Dieu? L'e? mo-
<< tion pe? ne? tra mon a^me jusque dans ses profondeurs , et ce qu'il
y a de plus intime en mon e^tre fut e? branle? .
<< Le ciel et la terre disparurent a` mes regards; mais biento^t
<< l'orage se calma : le souffle de ma vie ressemblait a` l'air pur
<< et serein d'un jour de printemps.
<< Ah! que je suis re? compense? ! n'ai-je pas vu couler les larmes
<< des chre? tiens? et dans un autre monde, peut-e^tre m'accueille-
<< ront-ils encore avec ces ce? lestes larmes!
<< J'ai senti aussi les joies humaines; mon coeur, je voudrais
<< en vain te le cacher, mon coeur fut anime? par l'ambition de
<< la gloire : dans ma jeunesse, il battit pour elle; maintenant,
<< il bat encore, mais d'un mouvement plus contenu.
<< Ton apo^tre n'a-t-il pas dit aux fide`les: Que tout ce qui est
<< vertueux et digne de louange soit l'objet de vos pense? es . '. . .
<< C'est cette flamme ce? leste que j'ai choisie pour guide; elle ap-
<< parai^t au-devant de mes pas, et montre a` mon oeil ambitieux
<< une route plus sainte.
<< C'est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne m'a
<< point trompe? ; quand j'e? tais pre`s de m'e? garer, le souvenir des
<< heures saintes ou` mon a^me fut initie? e, les douces voix des
<< anges, leurs harpes, leurs concerts me rappele`rent a` moi-
<< me^me.
<< Je suis au but, oui, j'y suis arrive? , et je tremble de bon-
<< heur; ainsi ( pour parler humainement des choses ce? lestes ),
<< ainsi nous serons e? mus quand nous nous trouverons un jour
<< aupre`s de celui qui mourut et ressuscita pour nous.
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?
? ? AIL: \M). US
\\ieland est le premier qui ait introduit avec succe`s celle du dix-huitie`me sie`cle. Dans ses e? crits en prose, il a quelques rapports
avec Voltaire, et dans ses poe? sies, avec l'Arioste. Mais ces rap-
ports, qui sont volontaires, n'empe^chent pas que sa nature au
fond ne soit tout a` fait allemande. Wieland est infiniment plus
instruit que Voltaire; il a e? tudie? les anciens d'une fac? on plus
e? rudite qu'aucun poe`te ne l'a fait en France. Les de? fauts, comme
les qualite? s de Wieland, ne lui permettent pas de donner a` ses
e? crits la gra^ce et la le? ge`rete? franc? aises.
Dans ses romans philosophiques, Agathon, Pe? re? grinus Pro-
te? e, il arrive tout de suite a` l'analyse, a` la discussion, a` la me? -
taphysique; il se fait un devoir d'y me^ler ce qu'on appelle com-
mune? ment des fleurs; mais l'on sent que son penchant naturel
serait d'approfondir tous les sujets qu'il essaye de parcourir. Le
se? rieux et la gaiete? sont l'un et l'autre trop prononce? s, dans les
romans de Wieland, pour e^tre re? unis; car, en toute chose, les
contrastes sont piquants, mais les extre^mes oppose? s fatiguent.
Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et
philosophique qui rende indiffe? rent atout, excepte? a` la manie`re
piquante d'exprimer cette insouciance. Jamais un Allemand ne
peut arriver a` cette brillante liberte? de plaisanterie; la ve? rite?
l'attache trop, il veut savoir et expliquer ce que les choses sont,
et lors me^me qu'il adopte des opinions condamnables, un re-
pentir secret ralentit sa marche malgre? lui. La philosophie
e? picurienne ne convient pas a` l'esprit des Allemands; ils donnent
a` cette philosophie un caracte`re dogmatique, tandis qu'elle n'est
se? duisante que lorsqu'elle se pre? sente sous des formes le? ge`res:
de`s qu'on lui pre^te des principes, elle de? plai^t a` tous e? galement. Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de gra^ce
et d'originalite? que ses e? crits en prose: l'Obe? ron et les autres
poe`mes dont je parlerai a` part, sont pleins de charme et d'ima-
gination. On a cependant reproche? a` Wieland d'avoir traite?
l'amour avec trop peu de se? ve? rite? , et il doit e^tre ainsi juge? chez
ces Germains qui respectent encore un peu les femmes , a` la
manie`re de leurs ance^tres; mais quels qu'aient e? te? les e? carts
d'imagination que Wieland se soit permis, on ne peut s'empe^cher
de reconnai^tre en lui une sensibilite? ve? ritable; il a souvent eu
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? 116 WIELA. ND.
bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l'amour, mais
une nature se? rieuse l'empe^che de s'y livrer hardiment; il res-
semble a` ce prophe`te qui be? nit au lieu de maudire; il finit par
s'attendrir, en commenc? ant par l'ironie.
L'entretien de Wieland a beaucoup de charme, pre? cise? ment
parce que ses qualite? s naturelles sont en opposition avec sa phi-
losophie. Ce de? saccord peut lui nuire comme e? crivain, mais rend
sa socie? te? tre`s-piquante: il est anime? , enthousiaste, et comme
tous les hommes de ge? nie, jeune encore dans sa vieillesse; et
cependant il veut e^tre sceptique, et s'impatiente quand on se
sert de sa belle imagination me^me, pour le porter a` la croyance.
Naturellement bienveillant, il est ne? anmoins susceptible d'hu-
meur; quelquefois parce qu'il n'est pas content de lui, quelque-
fois parce qu'il n'est pas content des autres : il n'est pas content
de lui, parce qu'il voudrait arriver a` un degre? de perfection
dans la manie`re d'exprimer ses pense? es, a` laquelle les choses et
les mots ne se pre^tent pas; il ne veut pas s'en tenir a` ces a` peu
pre`s qui conviennent mieux a` l'art de causer que la perfection
me^me: il est quelquefois me? content des autres, parce que sa
doctrine un peu rela^che? e et ses sentiments exalte? s ne sont pas
faciles a` concilier ensemble. Il y a en lui un poe^le allemand et
un philosophe franc? ais, qui se fa^chent alternativement l'un pour
l'autre; mais ses cole`res cependant sont tre`s-douces a` supporter;
et sa conversation, remplie d'ide? es et de connaissances, servirait
de fonds a` l'entretien de beaucoup d'hommes d'esprit en divers
genres.
Les nouveaux e? crivains, qui ont exclu de la litte? rature alle-
mande toute influence e? trange`re, ont e? te? souvent injustes en-
vers Wieland: c'est lui dont les ouvrages, me^me dans la traduc-
tion , ont excite? l'inte? re^t de toute l'Europe; c'est lui qui a fait
servir la science de l'antiquite? au charme de la litte? rature; c'est
lui qui a donne? , dans les vers, a` sa langue fe? conde, mais rude,
une flexibilite? musicale et gracieuse ; il est vrai cependant qu'il
n'e? tait pas avantageux a` son pays que ses e? crits eussent des imi-
tateurs; l'originalite? nationale vaut mieux, et l'on devait, tout
en reconnaissant Wieland pour un grand mai^tre, souhaiter qu'il
n'eu^t pas de disciples.
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? KLOPSTOCK- 117
CHAriTRE V.
Klopstock.
Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d'hommes remarqua-
bles dans l'e? cole anglaise que dans l'e? cole franc? aise. Parmi les
e? crivains forme? s parla litte? rature anglaise, il faut compter d'a-
bord cet admirable Haller, dont le ge? nie poe? tique le servit si effi-
cacement, comme savant, en lui inspirant plus d'enthousiasme
pour la nature, et des vues plus ge? ne? rales sur ses phe? nome`nes;
Gessner, que l'on gou^te en France, plus me^me qu'en Allemagne;
Gleim, Ramier, etc. , et avant eux tous Klopstock.
Son ge? nie s'e? tait enflamme? par la lecture de Milton et de
Young; mais c'est avec lui que l'e? cole vraiment allemande a
commence? . Il exprime d'une manie`re fort heureuse, dans une de
ses odes, l'e? mulation des deux muses.
<<J'ai vu. . . Oh! dites-moi, e? tait-ce le pre? sent, ou contem-
<< plais-je l'avenir? J'ai vu la muse de la Germanie entrer en lice
<< avec la muse anglaise, s'e? lancer pleine d'ardeur a` la victoire.
<< Deux termes e? leve? s a` l'extre? mite? de la carrie`re se distin-
* guaient a` peine, l'un ombrage? de che^ne, l'autre entoure? de
<< palmiers1.
<< Accoutume? e a` de tels combats, la muse d'Albion descendit
<< fie`rement dans l'are`ne; elle reconnut ce champ qu'elle par-
<< courut de? ja`, dans sa lutte sublime avec le fils de Me? on, avec
<< le chantre du Capitole.
<< Elle vit sa rivale, jeune, tremblante; mais son tremble-
<< ment e? tait noble: l'ardeur de la victoire colorait son visage;
<< et sa chevelure d'or flottait sur ses e? paules.
<< De? ja`, retenant a` peine sa respiration presse? e dans son sein
<< e? mu, elle croyait entendre la trompette, elle de? vorait l'are`ne,
<< elle se penchait vers le terme.
<< Fie`re d'une telle rivale, plus fie`re d'elle-me^me, la noble An-
1 Le che^ne est l'emble? me de la poe? sie patriotique, et le palmier celai de la
iKje? u`e religieuse, qui vient de l'Orient.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 118 KLOPSTOCK.
<< glaise mesure d'un regard la fille de Thuiskon. Oui, je m'en
<< souviens , dit-elle, dans les fore^ts de che^nes , pre`s des bardes
<< antiques, ensemble nous naqui^mes.
<< Mais on m'avait dit que tu u'e? tais plus. Pardonne, 6 muse!
<< si tu revis pour l'immortalite? , pardonne-moi de ne l'appren-
<< dre qu'a` cette heure. . . Cepeadant je le saurai mieux au but.
<< 11 est la`. . .
le vois-tu dans ce lointain? par dela` le che^ne,
<< vois-tu les palmes, peux-tu discerner la couronne? Tu te tais. . .
<< Oh! ce fier silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixe?
<< sur la terre. . . je le connais.
<< Cependant. . . pense encore avant le dangereux signal, pen-
"se. . . n'est-ce pas moi qui de? ja` luttai contre la muse des Ther-
<< mopyles, contre celle des Sept Collines?
<< Elle dit : le moment de? cisif est venu, le he? raut s'approche:
<< 0 fille d'Albion! s'e? cria la muse de la Germanie , je t'aime,
<< en t'admirant je t'aime. . . mais l'immortalite? , les palmes me
sont encore plus che`res que toi. Saisis cette couronne, si ton
ge? nie le veut; mais qu'il me soit permis de la partager avec
toi.
<<Comme mon coeur bat! . . . Dieux immortels. . . si me^me
<< j'arrivais plus to^t au but sublime. . . oh! alors tu me suivras
,? de pre`s. . . ton souffle agitera mes cheveux flottants.
<< Tout a` coup la trompette retentit, elles volent avec la ra-
<< pidite? de l'aigle, un nuage de poussie`re s'e? le`ve sur la vaste
<< carrie`re; je les vis pre`s du che^ne, mais le nuage s'e? paissit, et
<< biento^t je les perdis de vue. >>
C'est ainsi que finit l'ode, et il y a dela gra^ce a` ne pas de? signer
le vainqueur.
Je renvoie au chapitre sur la poe? sie allemande l'examen des
ouvrages de Klopstock, sous le point de vue litte? raire, et je me
borne a` les indiquer maintenant comme des actions de sa vie.
Tous ses ouvrages ont eu pour but, ou de re? veiller le patriotisme
dans son pays, ou de ce? le? brer la religion : si la poe? sie avait ses
saints, Klopstock devrait e^tre compte? comme l'un des premiers.
La plupart de ses odes peuvent e^tre conside? re? es comme des
psaumes chre? tiens; c'est le David du Nouveau Testament, que
Klopstock; mais ce qui honore surtout son caracte`re, sans par-
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? KLOPSTOCF. 119
1er de son ge? nie, c'est l'hymne religieuse, sous la forme d'un
poe`me e? pique, a` laquelle il a consacre? vingt anne? es, la Messiade. Les chre? tiens posse? daient deux poe`mes, l'Enfer, du Dante,
et le Paradis perdu, deMilton: l'un e? tait plein d'images et de
fanto^mes, comme la religion exte? rieure des Italiens. Milton, qui
avait ve? cu au milieu des guerres civiles, excellait surtout dans
la peinture des caracte`res, et son Satan est un factieux gigan-
tesque, arme? contre la monarchie du ciel. Klopstock a conc? u le
sentiment chre? tien dans toute sa purete? ; c'est au divin Sauveur
des hommes que son a^me a e? te? consacre? e. Les Pe`res de l'E? glise
ont inspire? le Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beaute? s
du poe`me de Klopstock sont puise? es dans le Nouveau Testament;
il sait faire ressortir de la simplicite? divine de l'E? vangile, un
charme de poe? sie que n'en alte`re point la purete? .
Lorsqu'on commence ce poe`me, on croit entrer dans unegrande
e? glise, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l'at-
tendrissement et le recueillement qu'inspirent les temples du
Seigneur s'emparent de l'a^me en lisant la Messiade.
Klopstock se proposames sa jeunesse, ce poe`me pour but de
son existence : il me semble que les hommes s'acquitteraient tous
dignement envers la vie si, dans un genre quelconque, un no-
ble objet, une grande ide? e, signalaient leur passage sur la terre;
et c'est de? ja` une preuve honorable de caracte`re que de diriger
vers une me^me entreprise les rayons e? pars de ses faculte? s et les
re? sultats de ses travaux. De quelque manie`re qu'on juge les
beaute? s etles de? fauts de la Messiade, on devrait en lire souvent
quelques vers: la lecture entie`re de l'ouvrage peut fatiguer; mais
chaque fois qu'on y revient, l'on respire comme un parfum de
l'a^me, qui fait sentir de l'attrait pour toutes les choses ce? lestes.
Apre`s de longs travaux, apre`s un grand nombre d'anne? es,
Klopstock enfin termina son poe`me. Horace, Ovide, etc. , ont
exprime? de diverses manie`res le noble orgueil qui leur re? pondait
de la dure? e immortelle de leurs ouvrages : Exeyl monum'entum
sere perennius : et, nomenque erit indelcbile nostrum '. Un
1 J'ai e? rige? un monument pins durable que l'airain. . . . le souvenir de mon
nom sera ineffai-able.
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? 120 KLOPSTOCK.
sentiment d'une tout autre nature pe? ne? tra l'a^me ae Klopstock
quand la Messiade fut acheve? e. Il l'exprime ainsi dans l'ode au
Re? dempteur, qui est a` la fin de son poe`me.
<< Je l'espe? rais de toi, o^ Me? diateur ce? leste! j'ai chante? le can-
<< tique de la nouvelle alliance. La redoutable carrie`re est par-
ci courue, et tu m'as pardonne? mes pas chancelants.
<< Reconnaissance, sentiment e? ternel, bru^lant, exalte? , fais
<<retentir les accords de ma harpe; ha^te-toi; mon coeur est
<< inonde? de joie, et je verse des pleurs de ravissement.
<< Je ne demande aucune re? compense; n'ai-je pas de? ja` gou^te?
<< les plaisirs des anges, puisque j'ai chante? mon Dieu? L'e? mo-
<< tion pe? ne? tra mon a^me jusque dans ses profondeurs , et ce qu'il
y a de plus intime en mon e^tre fut e? branle? .
<< Le ciel et la terre disparurent a` mes regards; mais biento^t
<< l'orage se calma : le souffle de ma vie ressemblait a` l'air pur
<< et serein d'un jour de printemps.
<< Ah! que je suis re? compense? ! n'ai-je pas vu couler les larmes
<< des chre? tiens? et dans un autre monde, peut-e^tre m'accueille-
<< ront-ils encore avec ces ce? lestes larmes!
<< J'ai senti aussi les joies humaines; mon coeur, je voudrais
<< en vain te le cacher, mon coeur fut anime? par l'ambition de
<< la gloire : dans ma jeunesse, il battit pour elle; maintenant,
<< il bat encore, mais d'un mouvement plus contenu.
<< Ton apo^tre n'a-t-il pas dit aux fide`les: Que tout ce qui est
<< vertueux et digne de louange soit l'objet de vos pense? es . '. . .
<< C'est cette flamme ce? leste que j'ai choisie pour guide; elle ap-
<< parai^t au-devant de mes pas, et montre a` mon oeil ambitieux
<< une route plus sainte.
<< C'est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne m'a
<< point trompe? ; quand j'e? tais pre`s de m'e? garer, le souvenir des
<< heures saintes ou` mon a^me fut initie? e, les douces voix des
<< anges, leurs harpes, leurs concerts me rappele`rent a` moi-
<< me^me.
<< Je suis au but, oui, j'y suis arrive? , et je tremble de bon-
<< heur; ainsi ( pour parler humainement des choses ce? lestes ),
<< ainsi nous serons e? mus quand nous nous trouverons un jour
<< aupre`s de celui qui mourut et ressuscita pour nous.
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