nients des
lumie`res
ne sont e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
ne?
ral; mais souvent on prend
pour une politique profonde ce qui n'est que l'alternative de
l'ambition et de la faiblesse. L'histoire attribue presque toujours
aux individus comme aux gouvernements plus de combinaison
qu'ils n'en ont eu.
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? 36 L'AUTRICHE.
L'Autriche, re? unissant dans son sein des peuples tre`s-divers,
tels que les Bohe? mes, les Hongrois, etc. , n'a point cette unite?
si ne? cessaire a` une monarchie; ne? anmoins la grande mode? ration
des mai^tres de l'E? tat a fait depuis longtemps un lien pour tous
de l'attachement a` un seul. L'empereur d'Allemagne e? tait tout
a` la fois souverain de son propre pays, et chef constitutionnel
de l'empire. Sous ce dernier rapport, il avait a` me? nager des in-
te? re^ts divers, et des lois e? tablies, et prenait, comme magistrat
impe? rial, une habitude de justice et de prudence, qu'il reportait
ensuite dans le gouvernement de ses E? tats he? re? ditaires. La na-
tion bohe^me et hongroise, les Tyroliens et les Flamands , qui
composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacite?
naturelle que les ve? ritables Autrichiens; ceux-ci s'occupent sans
cesse de l'art de mode? rer, au lieu de celui d'encourager. Un
gouvernement e? quitable, une terre fertile, une nation riche et
sage, tout devait leurfaire croire qu'il ne fallait que se maintenir
pour e^tre bien, et qu'on n'avait besoin en aucun genre du se-
cours extraordinaire des talents supe? rieurs. On peut s'en passer
en effet dans les temps paisibles de l'histoire; mais que faire
sans eux dans les grandes luttes?
L'esprit du catholicisme qui dominait a` Vienne, quoique tou-
jours avec sagesse, avait pourtant e? carte? , sous le re`gne de Ma-
rie-The? re`se, ce qu'on appelait les lumie`res du dix-huitie`me
sie`cle. Joseph II vint ensuite, et prodigua toutes ses lumie`res
a` un E? tat qui n'e? tait pre? pare? ni au bien ni au mal qu'elles peu-
vent faire. Il re? ussit momentane? ment dans ce qu'il voulait,
parce qu'il ne rencontra point en Autriche de passion me , ui
pour ni contre ses de? sirs; << mais apre`s sa mort il ne resta rien
de ce qu'il avait e? tabli1, >> parce que rien ne dure que ce qui
vient progressivement.
L'industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont
les inte? re^ts principaux de l'Autriche; malgre? la gloire qu'elle
s'est acquise par la perse? ve? rance et la valeur de ses troupes,
l'esprit militaire n'a pas vraiment pe? ne? tre? dans toutes les classes
de la nation. Ses arme? es sont pour elle comme des forteresses 1 Supprime? par la censure
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? L'AUTRICHE. 37
ambulantes, mais il n'y a gue`re plus d'e? mulation dans cette car-
rie`re que dans toutes les autres; les officiers les plus probes sont
en me^me temps les plus braves; ils y ont d'autant plus de me? -
rite, qu'il en re? sulte rarement pour eux un avancement brillant
et rapide. On se fait presque un scrupule en Autriche de favori-
ser les hommes supe? rieurs, et l'on aurait pu croire quelquefois
que le gouvernement voulait pousser l'e? quite? plus loin que la
nature, et traiter d'une e? gale manie`re le talent et la me? diocrite? .
L'absence d'e? mulation a sans doute un avantage, c'est qu'elle
apaise la vanite? ; mais souvent aussi la fierte? me^me s'en ressent,
et l'on finit par n'avoir plus qu'un orgueil commode, auquel
l'exte? rieur seul suffit en tout.
C'e? taitaussi, ce me semble, un mauvais syste`me que d'in-
terdire l'entre? e des livres e? trangers. Si l'on pouvait conserverdans un pays l'e? nergie du treizie`me et du quatorzie`me sie`cle, en
le garantissant des e? crits du dix-huitie`me, ce serait peut-e^tre
un grand bien; mais comme il faut ne? cessairement que les opi-
uious et les lumie`res de l'Europe pe? ne`trent au milieu d'une
monarchie qui est au centre me^me de cette Europe, c'est un in-
conve? nient de ne les y laisser arriver qu'a` demi; car ce sont les
plus mauvais e? crits qui se font jour. Les livres remplis de plai-
santeries immorales et de principes e? goi? stes amusent le vulgaire,
et sont toujours connus de lui : et les lois prohibitives n'ont tout
leur effet que contre les ouvrages philosophiques, qui e? le`vent
l'a^me et e? tendent les ide? es. La contrainte que ces lois imposent
est pre? cise? ment ce qu'il faut pour favoriser la paresse de l'esprit,
mais non pour conserver l'innocence du coeur.
Dans un pays ou` tout mouvement est difficile; dans un pays
ou` tout inspire une tranquillite? profonde, le plus le? ger obstacle
suffit pour ne rien faire, pour ne rien e? crire, et, si l'on le veut
me^me, pour ne rien penser. Qu'y a-t-il de mieux que le bonheur?
'lira-t-on. Il faut savoir ne? anmoins ce qu'on entend parce mot.
Le bonheur consiste-t-il dans les faculte? s qu'on de? veloppe, ou
dans celles qu'on e? touffe? Sans doute un gouvernement est tou-
jours digne d'estime, quand il n'abuse point de son pouvoir, et
ne sacrifie jamais la justice a` son inte? re^t; mais la fe? licite? du
sommeil est trompeuse; de grands revers peuvent la troubler; K\D. DE SI'M 1 . 4
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 38 L AUTH1CHE.
et pour tenir plus aise? ment et plus doucement les re^nes, il ne faut pas engourdir les coursiers.
Une nation peut tre`s-facilement se contenter des biens com-
muns de la vie, le repos et l'aisance; et des penseurs superficiels
pre? tendront que tout l'art social se borne a` donner au peuple
ces biens. Il en faut pourtant de plus nobles pour se croire une
patrie. Le sentiment patriotique se compose des souvenirs que
les grands hommes ont laisse? s, de l'admiration qu'inspirent les
chefs-d'oeuvre du ge? nie national, enfin de l'amour que l'on res-
sent pour les institutions, la religion et la gloire de son pays.
Toutes ces richesses de l'a^me sont les seules que ravirait un
joug e? tranger; mais si l'on s'en tenait uniquement aux jouissan-
ces mate? rielles, le me^me sol, quel que fu^t son mai^tre, ne
pourrait-il pas toujours les procurer? L'on craignait a` tort, dans le dernier sie`cle, en Autriche,
que la culture des lettres n'affaibli^t l'esprit militaire. Rodolphe
de Habsbourg de? tacha de son cou la chai^ne d'or qu'il portait,
pour en de? corer un poete alors ce? le`bre. Maximilien fit e? crire un
poeme sous sa dicte? e. Charles-Quint savait et cultivait presque
toutes les langues. Il y avait jadis sur la plupart des tro^nes de
l'Europe des souverains instruits dans tous les genres, et qui
trouvaient dans les connaissances litte? raires une nouvelle source
de grandeur d'a^me. Ce ne sont ni les lettres ni les sciences qui
nuiront jamais a` l'e? nergie du caracte`re. L'e? loquence rend plus
brave, la bravoure rend plus e? loquent ; tout ce qui fait battre le
coeur pour une ide? e ge? ne? reuse, double la ve? ritable force de
l'homme, sa volonte? : mais l'e? goi? sme syste? matique, dans lequel
on comprend quelquefois sa famille comme un appendice de
soi-me^me, mais la philosophie, vulgaire au fond, quelque
e? le? gante qu'elle soit dans les formes, qui porte a` de? daigner tout
ce qu'on appelle des illusions, c'est-a`-dire, le de? vouement et
l'enthousiasme; voila` le genre de lumie`res redoutable pour les
vertus nationales, voila` celles cependant que la censure ne sau-
rait e? carter d'un pays entoure? par l'atmosphe`re du dix-huitie`me
sie`cle : l'on ne peut e? chapper a` ce qu'il y a de pervers dans les
e? crits, qu'en laissant arriver de toutes parts ce qu'ils contiennent
de grand et de libre.
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? 39
On de? fendait a` Vienne de repre? senter Don Carlos, parce
qu'on ne voulait pas y tole? rer son amour pour E? lisabeth. Dans
Jeanne d'Arc, de Schiller, on faisait d'Agne`s Sorel la femme le? -
gitime de Charles VII. Il n'e? tait pas permis a` la bibliothe`que pu-
blique de donner a` lire l'Esprit des Lois: mais, au milieu de
cette ge^ne, les romans de Cre? billon circulaient dans les mains
de tout le monde; les ouvrages licencieux entraient, les ouvrages
se? rieux e? taient seuls arre^te? s.
Le mal que peuvent faire les mauvais livres n'est corrige? que
par les bons; les inconve?
nients des lumie`res ne sont e? vite? s que
par un plus haut degre? de lumie`res. Il y a deux routes a` prendre
en toutes choses :retrancher ce qui est dangereux, ou donner
des forces nouvelles pour y re? sister. Le second moyen est le seul qui convienne a` l'e? poque ou` nous vivons; car l'innocence
ne pouvant e^tre de nos jours la compagne de l'ignorance, celle-
ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont e? te? dites, tant de so-
phismes re? pe? te? s, qu'il faut beaucoup savoir pour bien juger, et
les temps sont passe? s ou` l'on s'en tenait en fait d'ide? es au patri-
moine de ses pe`res. On doit donc songer, non a` repousser les
lumie`res, mais a` les rendre comple`tes, pour que leurs rayons
brise? s ne pre? sentent point de fausses lueurs. Un gouvernement
ne saurait pre? tendre a` de? rober a` une grande nation la connais-
wnce de l'esprit qui re`gne dans son sie`cle; cet esprit renferme
des e? le? ments de force et de grandeur, dont on peut user avec
succe`s quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les
questions: on trouve alors dans les ve? rite? s e? ternelles des res-
sources contre les erreurs passage`res, et dans la liberte? me^me le
maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance.
CHAPITRE VII.
Vienne.
Vienne est situe? e dans une plaine, au milieu de plusieurs col-
lines pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l'entoure, se
partage en diverses branches qui forment des i^les fort agre? ables;
mais le fleuve lui-me^me perd de sa dignite? dans tous ces cle? -
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? 40 VIENNE.
tours, et il ne produit pas l'impression que promet son antique
renomme? e. Vienne est une vieille ville assez petite, mais envi-
ronne? e de faubourgs tre`s-spacieux; on pre? tend que la ville,
renferme? e dans les fortifications, n'est pas plus grande qu'elle
ne l'e? tait quand Richard Coeur de Lion fut mis en prison non
loin de ses portes. Les rues y sont e? troites comme en Italie; les
palais rappellent un peu ceux de Florence; enfin rien n'y res-
semble au reste de l'Allemagne, si ce n'est quelques e? difices
gothiques qui retracent le moyen a^ge a` l'imagination. Le premier de ces e? difices est la tour de Saint-E? tienne: elle
s'e? le`ve au dessus de toutes les e? glises de Vienne, et domine ma-
jestueusement la bonne et paisible ville, dont elle a vu passer
les ge? ne? rations etla gloire. Il fallut deux sie`cles, dit-on, pour
achever cette tour, commence? e en 1100; toute l'histoire d'Au-
triche s'y rattache de quelque manie`re. Aucun e? difice ne peut
e^tre aussi patriotique qu'une e? glise; c'est le seul dans lequel
toutes les classes de la nation se re? unissent, le seul qui rappelle
non-seulement les e? ve? nements publics, mais les pense? es secre`-
tes, les affections intimes que les chefs et les citoyens ont apporte? es dans son enceinte. Le temple de la divinite? semble pre? -
sent comme elle aux sie`cles e? coule? s.
Le tombeau du prince Euge`ne est le seul qui, depuis long-
temps , ait e? te? place? dans cette e? glise; il y attend d'autres he? ros.
Comme je m'en approchais, je vis attache? a` l'une des colonnes
qui l'entourent un petit papier sur lequel il e? tait e? crit qu'une
jeune femme demandait qu'on pria^t pour ellependant sa ma-
ladie. Le nom de cette jeune femme n'e? tait point indique? ; c'e? -
tait un e^tre malheureux qui s'adressait a` des e^tres inconnus,non pour des secours, mais pour des prie`res; et tout cela se
passait a` co^te? d'un illustre mort, qui avait pitie? peut-e^tre aussi
du pauvre vivant. C'est un usage pieux des catholiques, et que
nous devrions imiter, delaisser les e? glises toujours ouvertes; il
y a tant de moments ou` l'on e? prouve le besoin de cet asile! et ja-
mais on n'y entre sans ressentir une e? motion qui faitdu bien a`
l'a^me, et lui rend, comme par une ablution sainte , sa force et
sa purete? .
Il n'est point de grande ville qui n'ait un e? difice, une prome-
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? VIENNE. 4l
uade, une merveille quelconque de l'art ou de la nature a` laquelle
les souvenirs de l'enfance se rattachent. Il me semble que le Prater doit avoir pour les habitants de Vienne un charme de ce genre;
on ne trouve nulle part, si pre`s d'une capitale, une promenade
qui puisse faire jouir ainsi des beaute? s d'une nature tout a` la fois
agreste et soigne? e. Une fore^t majestueuse se prolonge jusqu'aux
bords du Danube: l'on voit de loin des troupeaux de cerfs tra-
verser la prairie; ils reviennent chaque matin; ils s'enfuient cha-
que soir, quand l'affluence des promeneurs trouble leur solitude.
Le spectacle qui n'a lieu a` Paris que trois jours de l'anne? e, sur
la route de Long-Champ, se renouvelle constamment a` Vienne,
dans la belle saison. C'est une coutume italienne que cette pro-
menade de tous les jours a` la me^me heure. Une telle re? gularite?
serait impossible dans un pays ou` les plaisirs sont aussi varie? s
qu'a` Paris; mais les Viennois, quoi qu'il arrive, pourraient dif-
licilement s'en de? shabituer. Il faut convenir que c'est un coup
d'oeil charmant que toute cette nation citadine re? unie sous l'om-
brage d'arbres magnifiques, et sur les gazons dont le Danube
entretient la verdure. La bonne compagnie en voiture, le peuple
a` pied, se rassemblent la` chaque soir. Dans ce sage pays, l'on
traite les plaisirs comme les devoirs, et l'on a de me^me l'avan-
tage de ne s'en lasser jamais, quelque uniformes qu'ils soient.
On porte dans la dissipation autant d'exactitude que dans les
affaires, et l'on perd son temps aussi me? thodiquement qu'on
l'emploie.
Si vous entrez dans une des redoutes ou` il y a des bals pour
les bourgeois, les jours de fe^tes, vous verrez des hommes et des
femmes exe? cuter gravement, l'un vis-a`-vis de l'autre, les pas d'un
menuet dont ils se sont impose? l'amusement; la foule se? pare
souvent le couple dansant, et cependant il continue, comme s'il
dansait pour l'acquit de sa conscience; chacun des deux va tout
seul a` droite et a` gauche, en avant, en arrie`re, sans s'embarras-
ser de l'autre, qui figure aussi scrupuleusement de son co^te? : de
temps en temps seulement ils poussent un petit cri de joie, et
rentrent tout de suite apre`s dans le se? rieux de leur plaisir. C'est surtout au Prater qu'on est frappe? de l'aisance et de la prospe? rite? du peuple de Vienne. Cette ville a la re? putation de
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? 42 VIENNE.
consommer en nourriture plus que toute autre ville d'une popu-
lation e? gale, et ce genre de supe? riorite? un peu vulgaire ne lui est
pas conteste? . On voit des familles entie`res de bourgeois et d'ar-
iisaas, qui partent a` cinq heures du soir pour aller au Prater
faire un gou^ter champe^tre aussisubstantiel que le di^ner d'un au-
tre pays, et l'argent qu'ils peuvent de? penser la` prouve assez com-
bien ils sont laborieux et doucement gouverne? s. Le soir, des
milliers d'hommes reviennent, tenant parla main leurs femmes
et leurs enfants; aucun de? sordre, aucune querelle ne trouble
cette multitude dont on entend a` peine la voix, tant sa joie est si-
lencieuse! Ce silence cependant ne vient d'aucune disposition
triste de l'a^me, c'est pluto^t un certain bien-e^tre physique, qui,
dans le midi de l'Allemagne, fait re^ver aux sensations, comme
dans le nord aux ide? es. L'existence ve? ge? tative du midi de l'Alle-
magne a quelques rapports avec l'existence contemplative du
Nord : il y a du repos, de la paresse et de la re? flexion dans l'une
et l'autre.
Si vous supposiez une aussi nombreusere? union de Parisiens
dans un me^me lieu, l'air e? tincellerait de bons mots , de plaisan-
teries, de disputes, et jamais un Franc? ais n'aurait un plaisir ou`
l'amour-propre ne pu^t se faire place de quelque manie`re.
Les grands seigneurs se prome`nent avec des chevaux et des
voitures tre`s-magnifiques et de fort bon gou^t ; tout leur amuse-
ment consiste a` reconnai^tre dans une alle? e du Prater ceux qu'ils
viennent de quitter dans un salon; mais la diversite? des objets
empe^che de suivre aucune pense? e, et la plupart des hommes se
complaisent a` dissiper ainsi les re? flexions qui les importunent.
Ces grands seigneurs de Vienne, les plus illustres et les plus ri-
ches de l'Europe, n'abusent d'aucun de leurs avantages; ils lais-
sent de mise? rables fiacres arre^ter leurs brillants e? quipages. L'em-
pereur et ses fre`res se rangent tranquillement aussi a` la file, et
veulent e^tre conside? re? s, dans leurs amusements, comme de sim-
ples particuliers; ils n'usent de leurs droits que quand ils rem-
plissent leurs devoirs. L'on aperc? oit souvent au milieu de toute
cette foule des costumes orientaux, hongrois et polonais, qui
re? veillent l'imagination , et de distance en distance une musique
harmonieuse donne a` ce rassemblement l'air d'une fe^te paisible,
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? VIENNE. 4g
ou` chacun jouit de soi-me^me sans s'inquie? ter de son voisin. Jamais on ne rencontre un mendiant au milieu de cette re? u-
nion , on n'en voit point a` Vienne ; les e? tablissements de charite?
sont administre? s avec beaucoup d'ordre et de libe? ralite? ; la bien-
faisance particulie`re et publique est dirige? e avec un grand esprit
de justice, etle peuple lui-me^me, ayant en ge? ne? ral plus d'in-
dustrie et d'intelligence commerciale que dans le reste de l'Al-
lemagne, conduit bien sa propre destine?
pour une politique profonde ce qui n'est que l'alternative de
l'ambition et de la faiblesse. L'histoire attribue presque toujours
aux individus comme aux gouvernements plus de combinaison
qu'ils n'en ont eu.
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? 36 L'AUTRICHE.
L'Autriche, re? unissant dans son sein des peuples tre`s-divers,
tels que les Bohe? mes, les Hongrois, etc. , n'a point cette unite?
si ne? cessaire a` une monarchie; ne? anmoins la grande mode? ration
des mai^tres de l'E? tat a fait depuis longtemps un lien pour tous
de l'attachement a` un seul. L'empereur d'Allemagne e? tait tout
a` la fois souverain de son propre pays, et chef constitutionnel
de l'empire. Sous ce dernier rapport, il avait a` me? nager des in-
te? re^ts divers, et des lois e? tablies, et prenait, comme magistrat
impe? rial, une habitude de justice et de prudence, qu'il reportait
ensuite dans le gouvernement de ses E? tats he? re? ditaires. La na-
tion bohe^me et hongroise, les Tyroliens et les Flamands , qui
composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacite?
naturelle que les ve? ritables Autrichiens; ceux-ci s'occupent sans
cesse de l'art de mode? rer, au lieu de celui d'encourager. Un
gouvernement e? quitable, une terre fertile, une nation riche et
sage, tout devait leurfaire croire qu'il ne fallait que se maintenir
pour e^tre bien, et qu'on n'avait besoin en aucun genre du se-
cours extraordinaire des talents supe? rieurs. On peut s'en passer
en effet dans les temps paisibles de l'histoire; mais que faire
sans eux dans les grandes luttes?
L'esprit du catholicisme qui dominait a` Vienne, quoique tou-
jours avec sagesse, avait pourtant e? carte? , sous le re`gne de Ma-
rie-The? re`se, ce qu'on appelait les lumie`res du dix-huitie`me
sie`cle. Joseph II vint ensuite, et prodigua toutes ses lumie`res
a` un E? tat qui n'e? tait pre? pare? ni au bien ni au mal qu'elles peu-
vent faire. Il re? ussit momentane? ment dans ce qu'il voulait,
parce qu'il ne rencontra point en Autriche de passion me , ui
pour ni contre ses de? sirs; << mais apre`s sa mort il ne resta rien
de ce qu'il avait e? tabli1, >> parce que rien ne dure que ce qui
vient progressivement.
L'industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont
les inte? re^ts principaux de l'Autriche; malgre? la gloire qu'elle
s'est acquise par la perse? ve? rance et la valeur de ses troupes,
l'esprit militaire n'a pas vraiment pe? ne? tre? dans toutes les classes
de la nation. Ses arme? es sont pour elle comme des forteresses 1 Supprime? par la censure
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? L'AUTRICHE. 37
ambulantes, mais il n'y a gue`re plus d'e? mulation dans cette car-
rie`re que dans toutes les autres; les officiers les plus probes sont
en me^me temps les plus braves; ils y ont d'autant plus de me? -
rite, qu'il en re? sulte rarement pour eux un avancement brillant
et rapide. On se fait presque un scrupule en Autriche de favori-
ser les hommes supe? rieurs, et l'on aurait pu croire quelquefois
que le gouvernement voulait pousser l'e? quite? plus loin que la
nature, et traiter d'une e? gale manie`re le talent et la me? diocrite? .
L'absence d'e? mulation a sans doute un avantage, c'est qu'elle
apaise la vanite? ; mais souvent aussi la fierte? me^me s'en ressent,
et l'on finit par n'avoir plus qu'un orgueil commode, auquel
l'exte? rieur seul suffit en tout.
C'e? taitaussi, ce me semble, un mauvais syste`me que d'in-
terdire l'entre? e des livres e? trangers. Si l'on pouvait conserverdans un pays l'e? nergie du treizie`me et du quatorzie`me sie`cle, en
le garantissant des e? crits du dix-huitie`me, ce serait peut-e^tre
un grand bien; mais comme il faut ne? cessairement que les opi-
uious et les lumie`res de l'Europe pe? ne`trent au milieu d'une
monarchie qui est au centre me^me de cette Europe, c'est un in-
conve? nient de ne les y laisser arriver qu'a` demi; car ce sont les
plus mauvais e? crits qui se font jour. Les livres remplis de plai-
santeries immorales et de principes e? goi? stes amusent le vulgaire,
et sont toujours connus de lui : et les lois prohibitives n'ont tout
leur effet que contre les ouvrages philosophiques, qui e? le`vent
l'a^me et e? tendent les ide? es. La contrainte que ces lois imposent
est pre? cise? ment ce qu'il faut pour favoriser la paresse de l'esprit,
mais non pour conserver l'innocence du coeur.
Dans un pays ou` tout mouvement est difficile; dans un pays
ou` tout inspire une tranquillite? profonde, le plus le? ger obstacle
suffit pour ne rien faire, pour ne rien e? crire, et, si l'on le veut
me^me, pour ne rien penser. Qu'y a-t-il de mieux que le bonheur?
'lira-t-on. Il faut savoir ne? anmoins ce qu'on entend parce mot.
Le bonheur consiste-t-il dans les faculte? s qu'on de? veloppe, ou
dans celles qu'on e? touffe? Sans doute un gouvernement est tou-
jours digne d'estime, quand il n'abuse point de son pouvoir, et
ne sacrifie jamais la justice a` son inte? re^t; mais la fe? licite? du
sommeil est trompeuse; de grands revers peuvent la troubler; K\D. DE SI'M 1 . 4
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 38 L AUTH1CHE.
et pour tenir plus aise? ment et plus doucement les re^nes, il ne faut pas engourdir les coursiers.
Une nation peut tre`s-facilement se contenter des biens com-
muns de la vie, le repos et l'aisance; et des penseurs superficiels
pre? tendront que tout l'art social se borne a` donner au peuple
ces biens. Il en faut pourtant de plus nobles pour se croire une
patrie. Le sentiment patriotique se compose des souvenirs que
les grands hommes ont laisse? s, de l'admiration qu'inspirent les
chefs-d'oeuvre du ge? nie national, enfin de l'amour que l'on res-
sent pour les institutions, la religion et la gloire de son pays.
Toutes ces richesses de l'a^me sont les seules que ravirait un
joug e? tranger; mais si l'on s'en tenait uniquement aux jouissan-
ces mate? rielles, le me^me sol, quel que fu^t son mai^tre, ne
pourrait-il pas toujours les procurer? L'on craignait a` tort, dans le dernier sie`cle, en Autriche,
que la culture des lettres n'affaibli^t l'esprit militaire. Rodolphe
de Habsbourg de? tacha de son cou la chai^ne d'or qu'il portait,
pour en de? corer un poete alors ce? le`bre. Maximilien fit e? crire un
poeme sous sa dicte? e. Charles-Quint savait et cultivait presque
toutes les langues. Il y avait jadis sur la plupart des tro^nes de
l'Europe des souverains instruits dans tous les genres, et qui
trouvaient dans les connaissances litte? raires une nouvelle source
de grandeur d'a^me. Ce ne sont ni les lettres ni les sciences qui
nuiront jamais a` l'e? nergie du caracte`re. L'e? loquence rend plus
brave, la bravoure rend plus e? loquent ; tout ce qui fait battre le
coeur pour une ide? e ge? ne? reuse, double la ve? ritable force de
l'homme, sa volonte? : mais l'e? goi? sme syste? matique, dans lequel
on comprend quelquefois sa famille comme un appendice de
soi-me^me, mais la philosophie, vulgaire au fond, quelque
e? le? gante qu'elle soit dans les formes, qui porte a` de? daigner tout
ce qu'on appelle des illusions, c'est-a`-dire, le de? vouement et
l'enthousiasme; voila` le genre de lumie`res redoutable pour les
vertus nationales, voila` celles cependant que la censure ne sau-
rait e? carter d'un pays entoure? par l'atmosphe`re du dix-huitie`me
sie`cle : l'on ne peut e? chapper a` ce qu'il y a de pervers dans les
e? crits, qu'en laissant arriver de toutes parts ce qu'ils contiennent
de grand et de libre.
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On de? fendait a` Vienne de repre? senter Don Carlos, parce
qu'on ne voulait pas y tole? rer son amour pour E? lisabeth. Dans
Jeanne d'Arc, de Schiller, on faisait d'Agne`s Sorel la femme le? -
gitime de Charles VII. Il n'e? tait pas permis a` la bibliothe`que pu-
blique de donner a` lire l'Esprit des Lois: mais, au milieu de
cette ge^ne, les romans de Cre? billon circulaient dans les mains
de tout le monde; les ouvrages licencieux entraient, les ouvrages
se? rieux e? taient seuls arre^te? s.
Le mal que peuvent faire les mauvais livres n'est corrige? que
par les bons; les inconve?
nients des lumie`res ne sont e? vite? s que
par un plus haut degre? de lumie`res. Il y a deux routes a` prendre
en toutes choses :retrancher ce qui est dangereux, ou donner
des forces nouvelles pour y re? sister. Le second moyen est le seul qui convienne a` l'e? poque ou` nous vivons; car l'innocence
ne pouvant e^tre de nos jours la compagne de l'ignorance, celle-
ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont e? te? dites, tant de so-
phismes re? pe? te? s, qu'il faut beaucoup savoir pour bien juger, et
les temps sont passe? s ou` l'on s'en tenait en fait d'ide? es au patri-
moine de ses pe`res. On doit donc songer, non a` repousser les
lumie`res, mais a` les rendre comple`tes, pour que leurs rayons
brise? s ne pre? sentent point de fausses lueurs. Un gouvernement
ne saurait pre? tendre a` de? rober a` une grande nation la connais-
wnce de l'esprit qui re`gne dans son sie`cle; cet esprit renferme
des e? le? ments de force et de grandeur, dont on peut user avec
succe`s quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les
questions: on trouve alors dans les ve? rite? s e? ternelles des res-
sources contre les erreurs passage`res, et dans la liberte? me^me le
maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance.
CHAPITRE VII.
Vienne.
Vienne est situe? e dans une plaine, au milieu de plusieurs col-
lines pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l'entoure, se
partage en diverses branches qui forment des i^les fort agre? ables;
mais le fleuve lui-me^me perd de sa dignite? dans tous ces cle? -
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? 40 VIENNE.
tours, et il ne produit pas l'impression que promet son antique
renomme? e. Vienne est une vieille ville assez petite, mais envi-
ronne? e de faubourgs tre`s-spacieux; on pre? tend que la ville,
renferme? e dans les fortifications, n'est pas plus grande qu'elle
ne l'e? tait quand Richard Coeur de Lion fut mis en prison non
loin de ses portes. Les rues y sont e? troites comme en Italie; les
palais rappellent un peu ceux de Florence; enfin rien n'y res-
semble au reste de l'Allemagne, si ce n'est quelques e? difices
gothiques qui retracent le moyen a^ge a` l'imagination. Le premier de ces e? difices est la tour de Saint-E? tienne: elle
s'e? le`ve au dessus de toutes les e? glises de Vienne, et domine ma-
jestueusement la bonne et paisible ville, dont elle a vu passer
les ge? ne? rations etla gloire. Il fallut deux sie`cles, dit-on, pour
achever cette tour, commence? e en 1100; toute l'histoire d'Au-
triche s'y rattache de quelque manie`re. Aucun e? difice ne peut
e^tre aussi patriotique qu'une e? glise; c'est le seul dans lequel
toutes les classes de la nation se re? unissent, le seul qui rappelle
non-seulement les e? ve? nements publics, mais les pense? es secre`-
tes, les affections intimes que les chefs et les citoyens ont apporte? es dans son enceinte. Le temple de la divinite? semble pre? -
sent comme elle aux sie`cles e? coule? s.
Le tombeau du prince Euge`ne est le seul qui, depuis long-
temps , ait e? te? place? dans cette e? glise; il y attend d'autres he? ros.
Comme je m'en approchais, je vis attache? a` l'une des colonnes
qui l'entourent un petit papier sur lequel il e? tait e? crit qu'une
jeune femme demandait qu'on pria^t pour ellependant sa ma-
ladie. Le nom de cette jeune femme n'e? tait point indique? ; c'e? -
tait un e^tre malheureux qui s'adressait a` des e^tres inconnus,non pour des secours, mais pour des prie`res; et tout cela se
passait a` co^te? d'un illustre mort, qui avait pitie? peut-e^tre aussi
du pauvre vivant. C'est un usage pieux des catholiques, et que
nous devrions imiter, delaisser les e? glises toujours ouvertes; il
y a tant de moments ou` l'on e? prouve le besoin de cet asile! et ja-
mais on n'y entre sans ressentir une e? motion qui faitdu bien a`
l'a^me, et lui rend, comme par une ablution sainte , sa force et
sa purete? .
Il n'est point de grande ville qui n'ait un e? difice, une prome-
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? VIENNE. 4l
uade, une merveille quelconque de l'art ou de la nature a` laquelle
les souvenirs de l'enfance se rattachent. Il me semble que le Prater doit avoir pour les habitants de Vienne un charme de ce genre;
on ne trouve nulle part, si pre`s d'une capitale, une promenade
qui puisse faire jouir ainsi des beaute? s d'une nature tout a` la fois
agreste et soigne? e. Une fore^t majestueuse se prolonge jusqu'aux
bords du Danube: l'on voit de loin des troupeaux de cerfs tra-
verser la prairie; ils reviennent chaque matin; ils s'enfuient cha-
que soir, quand l'affluence des promeneurs trouble leur solitude.
Le spectacle qui n'a lieu a` Paris que trois jours de l'anne? e, sur
la route de Long-Champ, se renouvelle constamment a` Vienne,
dans la belle saison. C'est une coutume italienne que cette pro-
menade de tous les jours a` la me^me heure. Une telle re? gularite?
serait impossible dans un pays ou` les plaisirs sont aussi varie? s
qu'a` Paris; mais les Viennois, quoi qu'il arrive, pourraient dif-
licilement s'en de? shabituer. Il faut convenir que c'est un coup
d'oeil charmant que toute cette nation citadine re? unie sous l'om-
brage d'arbres magnifiques, et sur les gazons dont le Danube
entretient la verdure. La bonne compagnie en voiture, le peuple
a` pied, se rassemblent la` chaque soir. Dans ce sage pays, l'on
traite les plaisirs comme les devoirs, et l'on a de me^me l'avan-
tage de ne s'en lasser jamais, quelque uniformes qu'ils soient.
On porte dans la dissipation autant d'exactitude que dans les
affaires, et l'on perd son temps aussi me? thodiquement qu'on
l'emploie.
Si vous entrez dans une des redoutes ou` il y a des bals pour
les bourgeois, les jours de fe^tes, vous verrez des hommes et des
femmes exe? cuter gravement, l'un vis-a`-vis de l'autre, les pas d'un
menuet dont ils se sont impose? l'amusement; la foule se? pare
souvent le couple dansant, et cependant il continue, comme s'il
dansait pour l'acquit de sa conscience; chacun des deux va tout
seul a` droite et a` gauche, en avant, en arrie`re, sans s'embarras-
ser de l'autre, qui figure aussi scrupuleusement de son co^te? : de
temps en temps seulement ils poussent un petit cri de joie, et
rentrent tout de suite apre`s dans le se? rieux de leur plaisir. C'est surtout au Prater qu'on est frappe? de l'aisance et de la prospe? rite? du peuple de Vienne. Cette ville a la re? putation de
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consommer en nourriture plus que toute autre ville d'une popu-
lation e? gale, et ce genre de supe? riorite? un peu vulgaire ne lui est
pas conteste? . On voit des familles entie`res de bourgeois et d'ar-
iisaas, qui partent a` cinq heures du soir pour aller au Prater
faire un gou^ter champe^tre aussisubstantiel que le di^ner d'un au-
tre pays, et l'argent qu'ils peuvent de? penser la` prouve assez com-
bien ils sont laborieux et doucement gouverne? s. Le soir, des
milliers d'hommes reviennent, tenant parla main leurs femmes
et leurs enfants; aucun de? sordre, aucune querelle ne trouble
cette multitude dont on entend a` peine la voix, tant sa joie est si-
lencieuse! Ce silence cependant ne vient d'aucune disposition
triste de l'a^me, c'est pluto^t un certain bien-e^tre physique, qui,
dans le midi de l'Allemagne, fait re^ver aux sensations, comme
dans le nord aux ide? es. L'existence ve? ge? tative du midi de l'Alle-
magne a quelques rapports avec l'existence contemplative du
Nord : il y a du repos, de la paresse et de la re? flexion dans l'une
et l'autre.
Si vous supposiez une aussi nombreusere? union de Parisiens
dans un me^me lieu, l'air e? tincellerait de bons mots , de plaisan-
teries, de disputes, et jamais un Franc? ais n'aurait un plaisir ou`
l'amour-propre ne pu^t se faire place de quelque manie`re.
Les grands seigneurs se prome`nent avec des chevaux et des
voitures tre`s-magnifiques et de fort bon gou^t ; tout leur amuse-
ment consiste a` reconnai^tre dans une alle? e du Prater ceux qu'ils
viennent de quitter dans un salon; mais la diversite? des objets
empe^che de suivre aucune pense? e, et la plupart des hommes se
complaisent a` dissiper ainsi les re? flexions qui les importunent.
Ces grands seigneurs de Vienne, les plus illustres et les plus ri-
ches de l'Europe, n'abusent d'aucun de leurs avantages; ils lais-
sent de mise? rables fiacres arre^ter leurs brillants e? quipages. L'em-
pereur et ses fre`res se rangent tranquillement aussi a` la file, et
veulent e^tre conside? re? s, dans leurs amusements, comme de sim-
ples particuliers; ils n'usent de leurs droits que quand ils rem-
plissent leurs devoirs. L'on aperc? oit souvent au milieu de toute
cette foule des costumes orientaux, hongrois et polonais, qui
re? veillent l'imagination , et de distance en distance une musique
harmonieuse donne a` ce rassemblement l'air d'une fe^te paisible,
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ou` chacun jouit de soi-me^me sans s'inquie? ter de son voisin. Jamais on ne rencontre un mendiant au milieu de cette re? u-
nion , on n'en voit point a` Vienne ; les e? tablissements de charite?
sont administre? s avec beaucoup d'ordre et de libe? ralite? ; la bien-
faisance particulie`re et publique est dirige? e avec un grand esprit
de justice, etle peuple lui-me^me, ayant en ge? ne? ral plus d'in-
dustrie et d'intelligence commerciale que dans le reste de l'Al-
lemagne, conduit bien sa propre destine?