s, Ires-con-
nue en Allemagne par ses e?
nue en Allemagne par ses e?
Madame de Stael - De l'Allegmagne
et qui de nous, dans quelque e?
po-
que de sa vie, n'est pas un de ces pauvres en bonheur, en espe? -
rances, un de ces infortune? s, enfin, qu'on doit soulager au nom
de Dieu?
Tout, dans la ville et le canton de Berne, porte l'empreinte
d'un ordre se? rieux et calme, d'un gouvernement digne et pater-
nel. Un air de probite? se fait sentir dans chaque objet que l'on
aperc? oit; on se croit en famille au milieu de deux cent mille hom-
mes, que l'on appelle nobles, bourgeois ou paysans, mais qui
sont tous e? galement de? voue? s a` la patrie.
Pour aller a` la fe^te, il fallait s'embarquer sur l'un de ces lacs
dans lesquels les beaute? s de la nature se re? fle? chissent, et qui
semblent place? s au pied des Alpes pour en multiplier les ravis-
sants aspects. Un temps orageux nous de? robait la vue distincte
des montagnes; mais, confondues avec les nuages, elles n'en
e? taient que plus redoutables. La tempe^te grossissait, et bien qu'un
sentiment de terreur s'empara^t de mon a^me, j'aimais cette fou-
tire du ciel qui confond l'orgueil de l'homme. Nous nous repo-
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? 100 LA FETE D'INTERLAKEN.
sa^mes un moment dans une espe`ce de grotte, avant de nous
hasardera` traverser la partie du lac de Thun, qui est entoure? e
de rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume
Tell sut braver les abi^mes, et s'attacher a` des e? cueils pour e? chap-
per a` ses tyrans. Nous aperc? u^mes alors dans le lointain cette
montagne qui porte le nom de Vierge (jangfntu), parce qu'au-
cun voyageur n'a jamais pu gravir jusqu'a` son sommet: elle est
moins haute que le Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus
de respect, parce qu'on la sait inaccessible.
Nous arriva^mes a` Unterseen, et le bruit de l'Aar, qui tombe
en cascades autour de cette petite ville, disposait l'a^me a` des im-
pressions re^veuses. Les e? trangers, en grand nombre, e? taient
loge? s dans des maisons de paysans fort propres, mais rustiques.
Il e? tait assez piquant de voir se promener dans la rue d'Unterseen
dejeunes Parisiens tout a` coup transporte? s dans les valle? es dela
Suisse; ils n'entendaient plus que le bruit des torrents; ils ne
voyaient plus que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux
solitaires ils pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus
de plaisir encore dans le monde. On a beaucoup parle? d'un air joue? par les cors des Alpes, et dont les Suisses recevaient une impression si vive qu'ils quit-
taient leurs re? giments, quand ils l'entendaient, pour retourner
dans leur patrie. On conc? oit l'effet que peut produire cet air
quand l'e? cho des montagnes le re? pe`te; mais il est fait pour re-
tentir dans l'e? loignement; de pre`s il ne cause pas une sensation
tre`s-agre? able. S'il e? tait chante? par des voix italiennes, l'imagi-
nation en serait tout a` fait enivre? e; mais peut-e^tre que ce plaisir
ferait nai^tre des ide? es e? trange`res a` la simplicite? du pays. On y
souhaiterait les arts, la poe? sie, l'amour, tandis qu'il faut pouvoir
s'y contenter du repos et de la vie champe^tre.
Le soir qui pre? ce? da la fe^te, on alluma des feux sur les monta-
gnes; c'est ainsi que jadis les libe? rateurs de la Suisse se donne`-
rent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux, place? s sur les
sommets, ressemblaient a` la lune, lorsqu'elle se le`ve derrie`re les
montagnes, et qu'elle se montre a` la fois ardente et paisible. On
eu^t dit que des astres nouveaux venaient assister au plus touchant
spectacleque notre monde puisse encore offrir. L'un de ces si-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? LA FE^TE B'INTERLAKEN. 101
gnaux enflamme? s semblait place? dans le ciel, d'ou` il e? clairait les
ruines du cha^teau d'Unspunnen, autrefois posse? de? par Berthold,
le fondateur de Berne, en me? moire de qui se donnait la fe^te. Des
te? ne`bres profondes environnaient ce point lumineux, etles mon-
'tagnes, qui, pendant la nuit, ressemblent a` de grands fanto^mes,
apparaissaient comme l'ombre gigantesque des morts qu'on vou-
lait ce? le? brer.
Le jour de la fe^te, le temps e? tait doux, mais ne? buleux; il
fallait que la nature re? pondi^t a` l'attendrissement de tous les
coeurs. L'enceinte choisie pour les jeux est entoure? e de collines
parseme? es d'arbres, et des montagnes a` perte de vue sont der-
rie`re ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de pre`s de six
mille, s'assirent sur les hauteurs en pente, et les couleurs varie? es
des habillements ressemblaient dans l'e? loignement a` des fleurs
i re? pandues sur la prairie. Jamais un aspect plus riant ne put an-
noncer une fe^te; mais quand les regards s'e? levaient, des rochers
suspendus semblaient, comme la destine? e, menacer les humains
au milieu de leurs plaisirs. Cependant s'il est une joie de l'a^me
assez pure pour ne pas provoquer le sort, c'e? tait celle-la`.
Lorsque la foule des spectateurs fut re? unie, on entendit venir
de loin la procession de la fe^te, procession solennelle en effet,
puisqu'elle e? tait consacre? e au culte du passe? . Une musique agre? a-
ble l'accompagnait; les magistrats paraissaient a` la te^te des
paysans; les jeunes paysannes e? taient ve^tues selon le costume
ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannie`res de chaque valle? e e? taient porte? es en avant de la marche
par des hommes a` cheveux blancs, habille? s pre? cise? ment comme
on l'e? tait il y a cinq sie`cles, lors de la conjuration du Rutli. Une
e? motion profonde s'emparait de l'a^me, en voyant ces drapeaux
si pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux
temps e? tait repre? sente? par ces hommes a^ge? s pour nous, mais si
jeunes en pre? sence des sie`eles! Je ne sais quel air de confiance
dans tous ces e^tres faibles touchait profonde? ment, parce que
cette confiance ne leur e? tait inspire? e que par la loyaute? de leur
a^me. Les yeux se remplissaient de larmes au milieu de la fe^te,
comme dans ces jours heureux et me? lancoliques ou` l'on ce? le`bre
la convalescence de ce qu'on aime.
'a.
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? J0a <-A K2TE D'INTERLAKEN.
Knfin les jeux commence`rent, etles hommes de la valle? e et
les hommes de la montagne montre`rent, en soulevant d'e? nor-
mes poids, en luttant les uns contre les autres, une agilite? et une
force de corps tre`s-remarquables. Cette force rendait autrefois
les nations plus militaires; aujourd'hui que la tactique et l'artil-
lerie disposent du sort des arme? es, on ne voit dans ces exercices
que des jeux agricoles. La terre est mieux cultive? e par des hom-
mes si robustes; mais la guerre ne se fait qu'a` l'aide de la disci-
pline et du nombre, et les mouvements me^medel'a^me ont moins
d'empire sur la destine? e humaine, depuis que les individus ont
disparu dans les masses, et que le genre humain semble dirige? ,
comme la nature inanime? e, par des lois me? caniques.
Apre`s que les jeux furent termine? s, et que le bon bailli du lieu
eut distribue? les prix aux vainqueurs, on di^na sous des tentes,
et l'on chanta des vers a` l'honneur de la tranquille fe? licite? des
Suisses. On faisait passera la ronde pendant le repas des coupes
en bois, sur lesquelles e? taient sculpte? s Guillaume Tell etles
trois fondateurs de la liberte? helve? tique. On buvait avec trans-
port au repos, a` l'ordre, a` l'inde? pendance; et le patriotisme du
bonheur s'exprimait avec une cordialite? qui pe? ne? trait toutes les
Ames.
<< Les prairies sont aussi fleuries que jadis, les montagnes
? aussi verdoyantes: quand toute la nature sourit, le coeur seul
<< de l'homme pourrait-il n'e^tre qu'un de? sert '? >>
Non, sans doute, il ne l'e? tait pas ; il s'e? panouissait avec con-
fiance au milieu de cette belle contre? e, en pre? sence de ces hom-
mes respectables, anime? s tous par les sentiments les plus purs.
Un pays pauvre, d'une e? tendue tre`s-borne? e, sans luxe, sans e? clat,
sans puissance, est che? ri par ses habitants comme un ami qui cache
ses vertus dans l'ombre, et les consacre toutes au bonheur de
ceux qui l'aiment. Depuis cinq sie`cles que dure la prospe? rite? de
la Suisse, on compte pluto^t de sages ge? ne? rations que de grands
hommes. Il n'y a point de place pour l'exception quand l'en-
1 Ces paroles e? taient le refrain d'un chant plein de gra^ce et de talent, com-
pose? pour cfttefe? te. T/autcnr de ce chant, c'est madame Harme?
s, Ires-con-
nue en Allemagne par ses e? crits, sous le nom de madame de Rcrlrpsch.
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? LA FETE D INTEHLAKEN. 103
semble est si heureux. On dirait que les ance^tres de cette nation
re? gnent encore au milieu d'elle: toujours elle les respecte, les
imite, et les recommence. La simplicite? des moeurs et l'atta-
chement aux anciennes coutumes, la sagesse et l'uniformite? dans
la manie`re de vivre, rapprochent de nous le passe? , et nous ren-
dent l'avenir pre? sent. Une histoire, toujours la me^me, ne semble
qu'un seul moment dont la dure? e est de plusieurs sie`cles.
La vie coule dans ces valle? es comme les rivie`res qui les tra-
versent; ce sont des ondes nouvelles, mais qui suivent le me^me
cours: puisse-t-il n'e^tre point interrompu! puisse la me^me fe^te
e^tre souvent ce? le? bre? e au pied de ces me^mes montagnes! L'e? tran-
ger les admire comme une merveille, l'Helve? tien les che? ritcomme
un asile ou` les magistrats et les pe`res soignent ensemble les ci-
toyens et les enfants.
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? 104 DE LA LITTERATUHE
SECONDE PARTIE.
DE LA LITTE? RATURE ET DES ARTS.
CHAPITRE PREMIER. Pourquoi les Franc? ais ne rendent-ils pas justice a` la litte? rature allcmumlr?
Je pourrais re? pondre d'une manie`re fort simple a` cette ques-
tion, en disant que tre`s-peu de personnes en France savent l'al-
lemand , et que les beaute? s de cette langue, surtout en poe? sie,
ne peuvent e^tre traduites en franc? ais. Les langues teutoniques
se traduisent facilement entre elles; il en est de me^me des lan-
gues latines: mais celles-ci ne sauraient rendre la poe? sie des
peuples germaniques. Une musique compose? e pour un instru-
ment n'est point exe? cute? e avec succe`s sur un instrument d'un
autre genre. D'ailleurs, la litte? rature allemande n'existe gue`re
dans toute son originalite? qu'a` dater de quarante a` cinquante
ans; et les Franc? ais, depuis vingt anne? es, sont tellement pre? oc-
cupe? s par les e? ve? nements politiques, que toutes leurs e? tudes en
litte? rature ont e? te? suspendues.
Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question,
que de s'en tenir a` dire que les Franc? ais sont injustes envers la
litte? rature allemande, parce qu'ils ne la connaissent pas; ils ont,
u^ est vrai, des pre? juge? s contre elle, mais ces pre? juge? s tiennent
ausentiment confus des diffe? rences prononce? es qui existent entre
la manie`re de voir et de sentir des deux nations.
En Allemagne, il n'y a de gou^t fixe sur rien, tout est inde? pen-
dant, tout est individuel. L'on juge d'un ouvrage par l'impres-
sion qu'on en rec? oit, et jamais par les re`gles, puisqu'il n'y en a
point de ge? ne? ralement admises : chaque auteur est libre de se
cre? er une sphe`re nouvelle. En France, la plupart des lecteurs
ne veulent jamais e^tre e? mus, ni me^me s'amuser aux de? pens de
leur conscience litte? raire: le scrupule s'est re? fugie? la`. Un auteur
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? ET DES ARTS. 105
allemand forme son public; en France, le public commande aux
auteurs. Comme on trouve en France un beaucoup plus grand
nombre de gens d'esprit qu'en Allemagne, le public y est beau-
coup plus imposant, tandis que les e? crivains allemands, e? minem-
ment e? leve? s au-dessus de leurs juges, les gouvernent au lieu d'en
recevoir la loi. De la` vient que ces e? crivains ne se perfectionnent gue`re parla critique: l'impatience des lecteurs, ou celle des
spectateurs, ne les oblige pointa` retrancher les longueurs de leurs
ouvrages, et rarement ils s'arre^tent a` temps, parce qu'un au-
teur, ne se lassant presque jamais de ses propres conceptions,
ne peut e^tre averti que par les autres du moment ou` elles ces-
sent d'inte? resser. Les Franc? ais pensent et vivent dans les autres,
au moins sous le rapport de l'amour-propre; et l'on sent, dans
la plupart de leurs ouvrages, que leur principal but n'est pas l'ob-
jet qu'ils traitent, mais l'effet qu'ils produisent. Les e? crivains
franc? ais sont toujours en socie? te? , alors me^me qu'ils composent;
car ils ne perdent pas de vue les jugements, les moqueries et
le gou^t a` la mode , c'est-a`-dire, l'autorite? litte? raire sous laquelle
on vit, a` telle ou telle e? poque.
La premie`re condition pour e? crire, c'est une manie`re de sen-
tir vive et forte. Les personnes qui e? tudient dans les autres ce
qu'elles doivent e? prouver, et ce qu'il leur est permis de dire, lit-
te? rairement parlant, n'existent pas. Sans doute, nos e? crivains
de ge? nie (et quelle nation en posse`de plus que la France ! ) ne se
sont asservis qu'aux liens qui ne nuisaient pas a` leur originalite? :
mais il faut comparer les deux pays en masse, et dans le temps
actuel, pour connai^tre a` quoi tient leur difficulte? de s'entendre.
En France, on ne lit gue`re un ouvrage que pour en parler;
en Allemagne, ou` l'on vit presque seul, on veut que l'ouvrage
me^me tienne compagnie; et quelle socie? te? de l'a^me peut-on faire
avec un livre qui ne serait lui-me^me que l'e? cho de la socie? te? !
Dans le silence de la retraite, rien ne semble plus triste que l'es-
prit du monde. L'homme solitaire a besoin qu'une e? motion in-
time lui tienne lieu du mouvement exte? rieur qui lui manque.
La clarte? passe en France pour l'un des premiers me? rites
d'un e? crivain; car il s'agit, avant tout, de ne pas se donner de
la peine, et d'attraper, en lisant le matin, ce qui fait briller le
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? 106 DE LA LITTERATURE
soir en causant. Mais les Allemands savent que la clarte? ne
peut jamais e^tre qu'un me? rite relatif: un livre est clair selon le
sujet et selon le lecteur. Montesquieu ne peut e^tre compris aussi
facilement que Voltaire, et ne? anmoins il est aussi lucide que
l'objet de ses me? ditations le permet. Sans doute, il faut porter
la lumie`re dans la profondeur; mais ceux qui s'en tiennent aux
gra^ces de l'esprit, et aux jeux des paroles, sont bien plus su^rs
d'e^tre compris: ils n'approchent d'aucun myste`re, comment
donc seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un de? faut oppose? ,
se plaisent dans les te? ne`bres; souvent ils remettent dans la nuit
ce qui e? tait au jour, pluto^t que de suivre la route battue; ils ont
un tel de? gou^t pour les ide? es communes, que, lorsqu'ils se trou-
vent dans la ne? cessite? de les retracer, ils les environnent d'une me? taphysique abstraite qui peut les faire croire nouvelles jusqu'a`
ce qu'on les ait reconnues. Les e? crivains allemands ne se ge^nent
point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages e? tant rec? us et com-
mente? s comme des oracles, ils peuvent les entourer d'autant de
nuages qu'il leur plai^t; la patience ne manquera point pour e? car-
ter ces nuages; mais il faut qu'a` la fin on aperc? oive une divinite? :
car ce que les Allemands tole`rent le moins, c'est l'attente trompe? e; leurs efforts me^mes et leur perse? ve? rance leur rendent les
grands re? sultats ne? cessaires. De`s qu'il n'y a pas dans un livre
des pense? es fortes et nouvelles, il est bien vite de? daigne? ; et si
le talent fait tout pardonner, l'on n'appre? cie gue`re les divers
genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y supple? er.
La prose des Allemands est souvent trop ne? glige? e. L'on atta-
che beaucoup plus d'importance au style en France qu'en Alle-
magne; c'est une suite naturelle de l'inte? re^t qu'on met a` la pa-
role, et du prix qu'elle doit avoir dans un pays ou` la socie? te?
domine. Tous les hommes d'un peu d'esprit sont juges de la
justesse et de la convenance de telle ou telle phrase, tandis qu'il
faut beaucoup d'attention et d'e? tude pour saisir l'ensemble et
l'enchai^nement d'un ouvrage. D'ailleurs les expressions pre^tent
bien plus a` la plaisanterie que les pense? es, et dans tout ce qui
tient aux mots, l'on rit avant d'avoir re?
que de sa vie, n'est pas un de ces pauvres en bonheur, en espe? -
rances, un de ces infortune? s, enfin, qu'on doit soulager au nom
de Dieu?
Tout, dans la ville et le canton de Berne, porte l'empreinte
d'un ordre se? rieux et calme, d'un gouvernement digne et pater-
nel. Un air de probite? se fait sentir dans chaque objet que l'on
aperc? oit; on se croit en famille au milieu de deux cent mille hom-
mes, que l'on appelle nobles, bourgeois ou paysans, mais qui
sont tous e? galement de? voue? s a` la patrie.
Pour aller a` la fe^te, il fallait s'embarquer sur l'un de ces lacs
dans lesquels les beaute? s de la nature se re? fle? chissent, et qui
semblent place? s au pied des Alpes pour en multiplier les ravis-
sants aspects. Un temps orageux nous de? robait la vue distincte
des montagnes; mais, confondues avec les nuages, elles n'en
e? taient que plus redoutables. La tempe^te grossissait, et bien qu'un
sentiment de terreur s'empara^t de mon a^me, j'aimais cette fou-
tire du ciel qui confond l'orgueil de l'homme. Nous nous repo-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? 100 LA FETE D'INTERLAKEN.
sa^mes un moment dans une espe`ce de grotte, avant de nous
hasardera` traverser la partie du lac de Thun, qui est entoure? e
de rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume
Tell sut braver les abi^mes, et s'attacher a` des e? cueils pour e? chap-
per a` ses tyrans. Nous aperc? u^mes alors dans le lointain cette
montagne qui porte le nom de Vierge (jangfntu), parce qu'au-
cun voyageur n'a jamais pu gravir jusqu'a` son sommet: elle est
moins haute que le Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus
de respect, parce qu'on la sait inaccessible.
Nous arriva^mes a` Unterseen, et le bruit de l'Aar, qui tombe
en cascades autour de cette petite ville, disposait l'a^me a` des im-
pressions re^veuses. Les e? trangers, en grand nombre, e? taient
loge? s dans des maisons de paysans fort propres, mais rustiques.
Il e? tait assez piquant de voir se promener dans la rue d'Unterseen
dejeunes Parisiens tout a` coup transporte? s dans les valle? es dela
Suisse; ils n'entendaient plus que le bruit des torrents; ils ne
voyaient plus que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux
solitaires ils pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus
de plaisir encore dans le monde. On a beaucoup parle? d'un air joue? par les cors des Alpes, et dont les Suisses recevaient une impression si vive qu'ils quit-
taient leurs re? giments, quand ils l'entendaient, pour retourner
dans leur patrie. On conc? oit l'effet que peut produire cet air
quand l'e? cho des montagnes le re? pe`te; mais il est fait pour re-
tentir dans l'e? loignement; de pre`s il ne cause pas une sensation
tre`s-agre? able. S'il e? tait chante? par des voix italiennes, l'imagi-
nation en serait tout a` fait enivre? e; mais peut-e^tre que ce plaisir
ferait nai^tre des ide? es e? trange`res a` la simplicite? du pays. On y
souhaiterait les arts, la poe? sie, l'amour, tandis qu'il faut pouvoir
s'y contenter du repos et de la vie champe^tre.
Le soir qui pre? ce? da la fe^te, on alluma des feux sur les monta-
gnes; c'est ainsi que jadis les libe? rateurs de la Suisse se donne`-
rent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux, place? s sur les
sommets, ressemblaient a` la lune, lorsqu'elle se le`ve derrie`re les
montagnes, et qu'elle se montre a` la fois ardente et paisible. On
eu^t dit que des astres nouveaux venaient assister au plus touchant
spectacleque notre monde puisse encore offrir. L'un de ces si-
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? LA FE^TE B'INTERLAKEN. 101
gnaux enflamme? s semblait place? dans le ciel, d'ou` il e? clairait les
ruines du cha^teau d'Unspunnen, autrefois posse? de? par Berthold,
le fondateur de Berne, en me? moire de qui se donnait la fe^te. Des
te? ne`bres profondes environnaient ce point lumineux, etles mon-
'tagnes, qui, pendant la nuit, ressemblent a` de grands fanto^mes,
apparaissaient comme l'ombre gigantesque des morts qu'on vou-
lait ce? le? brer.
Le jour de la fe^te, le temps e? tait doux, mais ne? buleux; il
fallait que la nature re? pondi^t a` l'attendrissement de tous les
coeurs. L'enceinte choisie pour les jeux est entoure? e de collines
parseme? es d'arbres, et des montagnes a` perte de vue sont der-
rie`re ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de pre`s de six
mille, s'assirent sur les hauteurs en pente, et les couleurs varie? es
des habillements ressemblaient dans l'e? loignement a` des fleurs
i re? pandues sur la prairie. Jamais un aspect plus riant ne put an-
noncer une fe^te; mais quand les regards s'e? levaient, des rochers
suspendus semblaient, comme la destine? e, menacer les humains
au milieu de leurs plaisirs. Cependant s'il est une joie de l'a^me
assez pure pour ne pas provoquer le sort, c'e? tait celle-la`.
Lorsque la foule des spectateurs fut re? unie, on entendit venir
de loin la procession de la fe^te, procession solennelle en effet,
puisqu'elle e? tait consacre? e au culte du passe? . Une musique agre? a-
ble l'accompagnait; les magistrats paraissaient a` la te^te des
paysans; les jeunes paysannes e? taient ve^tues selon le costume
ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannie`res de chaque valle? e e? taient porte? es en avant de la marche
par des hommes a` cheveux blancs, habille? s pre? cise? ment comme
on l'e? tait il y a cinq sie`cles, lors de la conjuration du Rutli. Une
e? motion profonde s'emparait de l'a^me, en voyant ces drapeaux
si pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux
temps e? tait repre? sente? par ces hommes a^ge? s pour nous, mais si
jeunes en pre? sence des sie`eles! Je ne sais quel air de confiance
dans tous ces e^tres faibles touchait profonde? ment, parce que
cette confiance ne leur e? tait inspire? e que par la loyaute? de leur
a^me. Les yeux se remplissaient de larmes au milieu de la fe^te,
comme dans ces jours heureux et me? lancoliques ou` l'on ce? le`bre
la convalescence de ce qu'on aime.
'a.
? ? Generated for (University of Chicago) on 2014-12-22 00:48 GMT / http://hdl. handle. net/2027/hvd. hwnks5 Public Domain, Google-digitized / http://www. hathitrust. org/access_use#pd-google
? J0a <-A K2TE D'INTERLAKEN.
Knfin les jeux commence`rent, etles hommes de la valle? e et
les hommes de la montagne montre`rent, en soulevant d'e? nor-
mes poids, en luttant les uns contre les autres, une agilite? et une
force de corps tre`s-remarquables. Cette force rendait autrefois
les nations plus militaires; aujourd'hui que la tactique et l'artil-
lerie disposent du sort des arme? es, on ne voit dans ces exercices
que des jeux agricoles. La terre est mieux cultive? e par des hom-
mes si robustes; mais la guerre ne se fait qu'a` l'aide de la disci-
pline et du nombre, et les mouvements me^medel'a^me ont moins
d'empire sur la destine? e humaine, depuis que les individus ont
disparu dans les masses, et que le genre humain semble dirige? ,
comme la nature inanime? e, par des lois me? caniques.
Apre`s que les jeux furent termine? s, et que le bon bailli du lieu
eut distribue? les prix aux vainqueurs, on di^na sous des tentes,
et l'on chanta des vers a` l'honneur de la tranquille fe? licite? des
Suisses. On faisait passera la ronde pendant le repas des coupes
en bois, sur lesquelles e? taient sculpte? s Guillaume Tell etles
trois fondateurs de la liberte? helve? tique. On buvait avec trans-
port au repos, a` l'ordre, a` l'inde? pendance; et le patriotisme du
bonheur s'exprimait avec une cordialite? qui pe? ne? trait toutes les
Ames.
<< Les prairies sont aussi fleuries que jadis, les montagnes
? aussi verdoyantes: quand toute la nature sourit, le coeur seul
<< de l'homme pourrait-il n'e^tre qu'un de? sert '? >>
Non, sans doute, il ne l'e? tait pas ; il s'e? panouissait avec con-
fiance au milieu de cette belle contre? e, en pre? sence de ces hom-
mes respectables, anime? s tous par les sentiments les plus purs.
Un pays pauvre, d'une e? tendue tre`s-borne? e, sans luxe, sans e? clat,
sans puissance, est che? ri par ses habitants comme un ami qui cache
ses vertus dans l'ombre, et les consacre toutes au bonheur de
ceux qui l'aiment. Depuis cinq sie`cles que dure la prospe? rite? de
la Suisse, on compte pluto^t de sages ge? ne? rations que de grands
hommes. Il n'y a point de place pour l'exception quand l'en-
1 Ces paroles e? taient le refrain d'un chant plein de gra^ce et de talent, com-
pose? pour cfttefe? te. T/autcnr de ce chant, c'est madame Harme?
s, Ires-con-
nue en Allemagne par ses e? crits, sous le nom de madame de Rcrlrpsch.
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? LA FETE D INTEHLAKEN. 103
semble est si heureux. On dirait que les ance^tres de cette nation
re? gnent encore au milieu d'elle: toujours elle les respecte, les
imite, et les recommence. La simplicite? des moeurs et l'atta-
chement aux anciennes coutumes, la sagesse et l'uniformite? dans
la manie`re de vivre, rapprochent de nous le passe? , et nous ren-
dent l'avenir pre? sent. Une histoire, toujours la me^me, ne semble
qu'un seul moment dont la dure? e est de plusieurs sie`cles.
La vie coule dans ces valle? es comme les rivie`res qui les tra-
versent; ce sont des ondes nouvelles, mais qui suivent le me^me
cours: puisse-t-il n'e^tre point interrompu! puisse la me^me fe^te
e^tre souvent ce? le? bre? e au pied de ces me^mes montagnes! L'e? tran-
ger les admire comme une merveille, l'Helve? tien les che? ritcomme
un asile ou` les magistrats et les pe`res soignent ensemble les ci-
toyens et les enfants.
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? 104 DE LA LITTERATUHE
SECONDE PARTIE.
DE LA LITTE? RATURE ET DES ARTS.
CHAPITRE PREMIER. Pourquoi les Franc? ais ne rendent-ils pas justice a` la litte? rature allcmumlr?
Je pourrais re? pondre d'une manie`re fort simple a` cette ques-
tion, en disant que tre`s-peu de personnes en France savent l'al-
lemand , et que les beaute? s de cette langue, surtout en poe? sie,
ne peuvent e^tre traduites en franc? ais. Les langues teutoniques
se traduisent facilement entre elles; il en est de me^me des lan-
gues latines: mais celles-ci ne sauraient rendre la poe? sie des
peuples germaniques. Une musique compose? e pour un instru-
ment n'est point exe? cute? e avec succe`s sur un instrument d'un
autre genre. D'ailleurs, la litte? rature allemande n'existe gue`re
dans toute son originalite? qu'a` dater de quarante a` cinquante
ans; et les Franc? ais, depuis vingt anne? es, sont tellement pre? oc-
cupe? s par les e? ve? nements politiques, que toutes leurs e? tudes en
litte? rature ont e? te? suspendues.
Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question,
que de s'en tenir a` dire que les Franc? ais sont injustes envers la
litte? rature allemande, parce qu'ils ne la connaissent pas; ils ont,
u^ est vrai, des pre? juge? s contre elle, mais ces pre? juge? s tiennent
ausentiment confus des diffe? rences prononce? es qui existent entre
la manie`re de voir et de sentir des deux nations.
En Allemagne, il n'y a de gou^t fixe sur rien, tout est inde? pen-
dant, tout est individuel. L'on juge d'un ouvrage par l'impres-
sion qu'on en rec? oit, et jamais par les re`gles, puisqu'il n'y en a
point de ge? ne? ralement admises : chaque auteur est libre de se
cre? er une sphe`re nouvelle. En France, la plupart des lecteurs
ne veulent jamais e^tre e? mus, ni me^me s'amuser aux de? pens de
leur conscience litte? raire: le scrupule s'est re? fugie? la`. Un auteur
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? ET DES ARTS. 105
allemand forme son public; en France, le public commande aux
auteurs. Comme on trouve en France un beaucoup plus grand
nombre de gens d'esprit qu'en Allemagne, le public y est beau-
coup plus imposant, tandis que les e? crivains allemands, e? minem-
ment e? leve? s au-dessus de leurs juges, les gouvernent au lieu d'en
recevoir la loi. De la` vient que ces e? crivains ne se perfectionnent gue`re parla critique: l'impatience des lecteurs, ou celle des
spectateurs, ne les oblige pointa` retrancher les longueurs de leurs
ouvrages, et rarement ils s'arre^tent a` temps, parce qu'un au-
teur, ne se lassant presque jamais de ses propres conceptions,
ne peut e^tre averti que par les autres du moment ou` elles ces-
sent d'inte? resser. Les Franc? ais pensent et vivent dans les autres,
au moins sous le rapport de l'amour-propre; et l'on sent, dans
la plupart de leurs ouvrages, que leur principal but n'est pas l'ob-
jet qu'ils traitent, mais l'effet qu'ils produisent. Les e? crivains
franc? ais sont toujours en socie? te? , alors me^me qu'ils composent;
car ils ne perdent pas de vue les jugements, les moqueries et
le gou^t a` la mode , c'est-a`-dire, l'autorite? litte? raire sous laquelle
on vit, a` telle ou telle e? poque.
La premie`re condition pour e? crire, c'est une manie`re de sen-
tir vive et forte. Les personnes qui e? tudient dans les autres ce
qu'elles doivent e? prouver, et ce qu'il leur est permis de dire, lit-
te? rairement parlant, n'existent pas. Sans doute, nos e? crivains
de ge? nie (et quelle nation en posse`de plus que la France ! ) ne se
sont asservis qu'aux liens qui ne nuisaient pas a` leur originalite? :
mais il faut comparer les deux pays en masse, et dans le temps
actuel, pour connai^tre a` quoi tient leur difficulte? de s'entendre.
En France, on ne lit gue`re un ouvrage que pour en parler;
en Allemagne, ou` l'on vit presque seul, on veut que l'ouvrage
me^me tienne compagnie; et quelle socie? te? de l'a^me peut-on faire
avec un livre qui ne serait lui-me^me que l'e? cho de la socie? te? !
Dans le silence de la retraite, rien ne semble plus triste que l'es-
prit du monde. L'homme solitaire a besoin qu'une e? motion in-
time lui tienne lieu du mouvement exte? rieur qui lui manque.
La clarte? passe en France pour l'un des premiers me? rites
d'un e? crivain; car il s'agit, avant tout, de ne pas se donner de
la peine, et d'attraper, en lisant le matin, ce qui fait briller le
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? 106 DE LA LITTERATURE
soir en causant. Mais les Allemands savent que la clarte? ne
peut jamais e^tre qu'un me? rite relatif: un livre est clair selon le
sujet et selon le lecteur. Montesquieu ne peut e^tre compris aussi
facilement que Voltaire, et ne? anmoins il est aussi lucide que
l'objet de ses me? ditations le permet. Sans doute, il faut porter
la lumie`re dans la profondeur; mais ceux qui s'en tiennent aux
gra^ces de l'esprit, et aux jeux des paroles, sont bien plus su^rs
d'e^tre compris: ils n'approchent d'aucun myste`re, comment
donc seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un de? faut oppose? ,
se plaisent dans les te? ne`bres; souvent ils remettent dans la nuit
ce qui e? tait au jour, pluto^t que de suivre la route battue; ils ont
un tel de? gou^t pour les ide? es communes, que, lorsqu'ils se trou-
vent dans la ne? cessite? de les retracer, ils les environnent d'une me? taphysique abstraite qui peut les faire croire nouvelles jusqu'a`
ce qu'on les ait reconnues. Les e? crivains allemands ne se ge^nent
point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages e? tant rec? us et com-
mente? s comme des oracles, ils peuvent les entourer d'autant de
nuages qu'il leur plai^t; la patience ne manquera point pour e? car-
ter ces nuages; mais il faut qu'a` la fin on aperc? oive une divinite? :
car ce que les Allemands tole`rent le moins, c'est l'attente trompe? e; leurs efforts me^mes et leur perse? ve? rance leur rendent les
grands re? sultats ne? cessaires. De`s qu'il n'y a pas dans un livre
des pense? es fortes et nouvelles, il est bien vite de? daigne? ; et si
le talent fait tout pardonner, l'on n'appre? cie gue`re les divers
genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y supple? er.
La prose des Allemands est souvent trop ne? glige? e. L'on atta-
che beaucoup plus d'importance au style en France qu'en Alle-
magne; c'est une suite naturelle de l'inte? re^t qu'on met a` la pa-
role, et du prix qu'elle doit avoir dans un pays ou` la socie? te?
domine. Tous les hommes d'un peu d'esprit sont juges de la
justesse et de la convenance de telle ou telle phrase, tandis qu'il
faut beaucoup d'attention et d'e? tude pour saisir l'ensemble et
l'enchai^nement d'un ouvrage. D'ailleurs les expressions pre^tent
bien plus a` la plaisanterie que les pense? es, et dans tout ce qui
tient aux mots, l'on rit avant d'avoir re?